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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Victor DELBOS, “Compte rendu sur L’Action (1893) de Maurice Blondel”. Un article publié dans Revue philosophique de la France et de l’étranger, 1894-(07-12), pp. 634-641. Une édition numérique de Damien Boucard, bénévole, professeur d'informatique en section post-bac, en lycée, en Bretagne, France.

Compte rendu sur L’Action (1893).”

Victor Delbos

Revue philosophique de la France et de l’étranger,
1894-(07-12), pp. 634-641.


Maurice Blondel. L’action. Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique, XXV-492 p. — Alcan.

« Oui ou non, la vie humaine a-t-elle un sens, et l’homme a-t-il une destinée ? » Tel est le problème, considérable entre tous, que se pose M. Maurice Blondel, justifiant son choix par ce fait, que chacun, dans la pratique, se pose inévitablement ce problème et le tranche inévitablement. L’action, dans l’existence et pour l’existence, est, en même temps qu’une réalité, une nécessité ; elle s’impose à l’être qui la produit ; et cependant, dans bien des cas, l’être a conscience de la vouloir : comment donc expliquer ce double principe d’autonomie et d’hétéronomie qu’elle enveloppe ? La question, ainsi définie, n’est pas une question spéciale ; c’est la question véritablement universelle qui ramène à elle, par une féconde transposition de termes, l’ensemble des questions philosophiques, qui, poussée jusqu’au bout et pleinement résolue, peut seule constituer un système de la réalité. Le livre de M. Blondel ne vaut donc pas seulement par le vigoureux effort de pensée dont il témoigne à chaque page, par la profondeur de ses idées, l’heureuse abondance de ses formules et la parfaite sincérité de ses conclusions ; il a encore, en dehors des remarquables qualités qu’il révèle, ce grand intérêt, de répondre à l’une des préoccupations essentielles de la philosophie moderne. Il semble en effet qu’une des principales ambitions de la philosophie moderne ait consisté à chercher un rapprochement entre l’intelligible et le donné, à élargir de plus en plus, pour l’approprier au réel, cette conception de l’esprit impénétrable, qu’elle avait produite à l’origine comme l’expression authentique de ses tendances. La théorie kantienne des jugements synthétiques a priori, la logique hégélienne de l’identité des contradictoires ont été comme des tentatives graduelles de la raison pour comprendre le fait sans le faire évanouir, pour expliquer la chose sans la réduire à l’état de pure apparence. Mais, selon M. Blondel, ce n’est pas la méthode de déduction spéculative qui peut résoudre l’opposition des termes en présence : car la déduction spéculative justifie une idée de l’expérience plutôt que l’expérience elle-même ; et ce n’est pas non plus l’action morale, car l’action morale, loin de se suffire et de pouvoir se limiter à elle-même, suppose des conditions qui la déterminent [635] et des conséquences qui la dépassent. Ce n’est, par suite, ni la nécessité ontologique de l’Absolu, ni la nécessité pratique du Devoir qui peut servir de fondement à la pensée ; il faut un fait, un fait qui soit à la fois premier et dernier, qui contienne en lui seul ou qui soit capable de requérir par lui seul tout ce qui lui est indispensable pour être pleinement.

Ce fait, c’est la volonté, entendue d’abord dans sa signification la plus indéterminée, la volonté d’être. Montrer que cette volonté d’être est présente à la conception même du néant, comme d’autres ont montré que l’idée du vrai est présente à la négation même de toute vérité : voilà ce qu’entreprend d’abord M. Blondel. Dans l’effort que fait le dilettante pour se renouveler et s’échapper sans fin, sous l’indifférence la plus soutenue et dans le doute le plus subtil, il y a toujours une résolution positive, à qui il suffirait d’être un instant sincère pour se reconnaître. « On a beau aiguillonner la pensée et le désir : du vouloir être, du vouloir n’être pas, du vouloir ne pas vouloir, il subsiste toujours ce terme commun, vouloir, qui domine de son inévitable présence toutes les formes de l’existence ou de l’anéantissement, et dispose souverainement des contraires. » Outre donc qu’il est inévitablement et volontairement posé, le problème de l’action réclame une solution positive.

Toutefois cette solution positive n’est-elle pas enfermée dans l’ordre naturel des choses ? N’y a-t-il pas lieu de se contenter du monde donné, tel que la science le comprend ? Il faudrait pour cela que la science formât par elle seule un tout, et un tout suffisant. Or le système de la science n’est pas logiquement lié dans toutes ses parties et ne tient pas par lui seul ; l’analyse mathématique, au terme de ses abstractions, ne rejoint jamais la réalité sensible ; d’un autre côté l’observation directe et précise, loin de faire évanouir le phénomène qualitatif au sein d’une formule abstraite, en fait ressortir l’irréductible originalité ; le rapport du calcul à l’expérience est un passage de fait opéré par l’esprit, non une transition logique. Qu’est-ce à dire, sinon que les sciences mathématiques et les sciences expérimentales jouent tour à tour les unes à l’égard des autres le rôle de symboles, qu’elles n’atteignent ainsi ni les unes ni les autres à rien de substantiel, qu’elles exigent enfin, pour se rattacher les unes aux autres, la médiation d’un acte qui leur est irréductible ?

Ainsi les sciences positives ne sont que l’expression partielle et subalterne d’une activité qui les enveloppe, les soutient et les déborde. Mais cette activité, dont l’œuvre se détermine avec d’autant plus de précision que les phénomènes naturels sont mieux organisés et mieux compris, ne peut être suffisamment définie en elle-même par la connaissance même complète de ses antécédents et de ses matériaux ; elle est autre que ce qu’elle explique et que ce qu’elle suppose ; elle n’est pas la simple série des phénomènes conscients, car elle est ce qui fait que le phénomène peut s’intérioriser et devenir représentatif de l’univers [636]. Aussi la véritable science du sujet n’est-elle pas celle qui le traite comme un objet ; « c’est celle qui, considérant dès le point de départ l’acte de conscience comme un acte, en découvre par un progrès continu l’inévitable expansion ; elle cherche l’équation de l’action, c’est-à-dire que se proposant d’en développer tout le contenu, son dessein est de déterminer quel en est le terme nécessaire d’après la force même du mouvement initial d’où procède l’acte et qui se marque à chaque effort de son développement. »

Cette étude du progrès dynamique de la volonté est conduite dans le livre de M. Blondel avec une singulière finesse d’analyse ; elle abonde en observations pénétrantes et vives, qui, détachées même de la thèse que poursuit l’auteur, garderaient leur signification et leur prix. Mais ce que se propose avant tout M. Blondel, c’est de marquer les étapes successives qu’accomplit la volonté pour se réaliser, sans pouvoir se satisfaire. Chaque œuvre nouvelle de la volonté ratifie, mais pour les dépasser par un nouvel élan, les œuvres antécédentes. Ce qui entre dans le champ éclairé de la conscience ne peut que le traverser et va nécessairement opérer au delà ; mais en passant dans l’intimité du sujet, en s’y réfléchissant, l’acte, issu de la nature, reprend à son compte ses conditions originelles, veut tout ce qui lui a permis d’être, et se crée ainsi, en dépit de tous les rapports de dépendance qu’il paraît subir, sa propre autonomie. C’est le déterminisme progressif de l’action qui devient peu à peu spontanéité et libre initiative, qui subordonne la force vitale à la lumière intellectuelle, qui suscite, en vertu d’une loi de contraste, l’opposition des motifs, qui, parmi les contrariétés intérieures, fait surgir le pouvoir de la réflexion : avec la réflexion naît la liberté proprement dite, non par une génération arbitraire, mais par une genèse nécessaire. Car la conscience d’un motif particulier ne va pas sans la présence d’autres motifs ; la conscience des multiples raisons d’agir ne va pas sans la vue au moins confuse de leur contradiction et du système qu’elles constituent ; la conscience de ces contrastes au sein d’une unité organique ne va pas sans la conscience de ce qui est inaccessible à la relation et à la limitation ; être libre, ce n’est donc pas seulement vouloir un acte déterminé ; c’est donner à ce vouloir l’Infini comme raison, c’est envelopper dans ce vouloir l’Infini comme puissance. Voilà pourquoi l’acte libre est bien tel que le sentiment populaire le reconnaît, c’est-à-dire sans commune mesure avec les motifs qui le déterminent ; et voilà pourquoi aussi, issu d’un emploi nécessaire de nos forces, il enveloppe à l’infini des conséquences qu’une logique rigoureuse doit manifester.

Seulement cette logique n’est pas une œuvre de déduction abstraite : elle se réalise par le fait ; elle a son principe dans le vouloir même, qui tend toujours à égaler son acte effectif à son aspiration intime, qui par suite doit toujours dépasser ce qu’il est actuellement pour devenir ce qu’au fond il veut être. L’idée d’une loi morale, loin d’être l’expression d’un impératif transcendant, est fondée au contraire sur [637] ce mouvement concret de la volonté ; et ce n’est pas seulement ainsi la pure autonomie du sujet qu’elle consacre, mais encore l’hétéronomie de l’action. Si donc M. Blondel admet à l’origine le principe aristotélicien selon lequel l’être poursuit sa fin par le développement de sa nature, il ne croit pas toutefois que ce développement aille du même au même ; dans la conception du passage de la puissance à l’acte, il intègre, grâce à la notion moderne de la puissance, l’idée des limitations que la volonté doit accepter pour se réaliser ; c’est ainsi qu’il peut justifier à la fois l’expansion naturelle de la vie et le sacrifice volontaire : la culture ascétique de l’âme, loin d’appauvrir l’être, l’enrichit au contraire de tout ce que la passion, livrée à elle-même, lui déroberait ; et en même temps elle marque le moment où la volonté, retranchant d’elle les possibles dont l’indétermination la laisse indécise, se détermine d’elle-même pour ce qu’elle veut et s’imprime à elle-même une direction certaine. C’est là simplement reconnaître qu’il n’y a pas de volonté efficace sans discipline, et qu’il n’y a pas de discipline sans renoncement. Il faut donc que, pour ne pas s’enchaîner à une forme imparfaite de développement, le sujet se soumette à une loi d’abnégation, que pour être soi, il se cherche et se réalise ailleurs qu’en lui.

Du reste, n’est-il pas vrai que la volonté intérieure ne peut pas limiter à elle seule la portée de son opération ? Ce qui est né d’elle engendre à son tour indéfiniment. L’acte qui exprime et détermine l’intention de l’agent est l’origine d’une série illimitée de conséquences qui révèlent à la volonté à la fois ce qu’elle accomplit et ce qu’elle requiert. D’abord l’action est véritablement constitutive de la vie individuelle ; elle unit en faisceau les forces éparses de l’organisme, et elle sert de médiatrice entre les formes de l’activité corporelle et les formes de l’activité spirituelle ; elle prépare par la tension des organes l’attention de l’intelligence, elle introduit l’unité dans notre être. Mais ce qu’il importe plus encore de remarquer, c’est que l’action est une fonction sociale par excellence ; exprimée par les symboles et par les signes du langage, elle a une vertu infinie de propagande et elle acquiert un degré d’universalité auquel la pensée abstraite ne saurait prétendre ; elle va, sollicitant le concours de toutes les forces qui l’entourent, forces naturelles et forces humaines, se modifiant à leur contact et créant ainsi dans le milieu où elle se réalise un effort général de coopération. M. Blondel excelle à décrire tous ces faits de contagion morale et de solidarité sociale, ces phénomènes de sympathie naturelle ou réfléchie qui manifestent, à des degrés de plus en plus élevés de complication et de richesse, la primordiale volonté d’être ; il montre comment ce besoin d’union, après avoir constitué les diverses espèces de sociétés humaines, s’étend au delà même de l’humanité, jusqu’à une liaison effective avec l’univers ; et par là il se trouve amené à convertir l’antique problème des rapports du sujet et de l’objet en un autre problème qui est celui-ci : Comment la volonté peut-elle se [638] parfaire elle-même, transformer les conditions qui lui permettent d’être en moyens qu’elle emploie pour son plein développement ?

En effet, l’analyse des diverses formes de morale, morale utilitaire et naturaliste, morale intellectualiste, morale de l’impératif catégorique, découvre de plus en plus clairement que la volonté opérante s’y manifeste sans s’y épuiser ; elle permet de conclure, d’une part que la réalité universelle excède pour l’esprit le devoir formel, d’autre part que toute prise de possession de cette réalité est insuffisante et requiert un nouvel effort ; c’est précisément le rôle de la pensée métaphysique que d’expliquer ce qui est à l’aide de ce qui doit être, que de produire des idées qui sont à la fois réelles, idéales et pratiques : réelles, parce qu’elles expriment à la conscience la vérité des rapports que nous soutenons avec le monde ambiant ; idéales, parce qu’éclairant l’expérience actuelle elles préparent les décisions prochaines ; pratiques, parce qu’elles ont une influence certaine sur l’orientation des actes volontaires. Mais si elle est quelque chose, et quelque chose d’important, dans le progrès dynamique de la volonté, la pensée métaphysique est loin d’être tout : elle n’a pas le droit d’immobiliser l’action en prétendant la régler définitivement, elle qui ne vient au jour que par le mouvement même de l’action ; elle n’a pas le droit de poser que l’Être est dans telle opération déterminée de l’esprit, elle qui n’est qu’un phénomène parmi d’autres phénomènes. Nous touchons ici à l’une des idées maîtresses de la thèse de M. Blondel : la constitution d’une métaphysique absolue, qui prétendrait tout comprendre et enfermer en elle tout l’intérêt et tout le sens de l’expérience future, est l’erreur fondamentale, car le moindre élan de la volonté dépasse toujours ses conditions antécédentes et échappe par là même au système des raisons dont on voudrait absolument le faire dépendre. Précisément parce qu’elle est le suprême effort de la conscience réfléchie, la métaphysique est essentiellement relative ; car, justifiée par son rapport à la vie, elle est destinée à expliquer les rapports qui s’établissent entre les divers moments de la volonté ; ce n’est pas à la raison spéculative, c’est toujours en fin de compte à l’action de décider ce qui est.

Mais dans tous les cas, ce dont témoigne l’éclosion de la pensée métaphysique, c’est que l’action est travaillée par le besoin de se suspendre à quelque chose d’indépendant et de définitif, d’absolu en un mot. Voilà pourquoi elle devient spontanément superstitieuse, cherchant dans un objet naturel quelque chose qui réponde à son appétit du divin, créant l’idole et instituant le rite pour détourner en quelque sorte l’Infini à son usage. Au reste on voit cette superstition s’étendre à toutes les actions communes qui sont l’étoffe de la vie humaine ; plus subtile et moins visible, elle s’immisce dans toutes les formes de la pratique, de la science, de l’art, de la métaphysique et de la morale naturelle ; elle n’en reste pas moins superstition, puisque elle élève à l’absolu un des objets ou des produits de l’activité humaine. L’état de superstition n’est donc dépassé que lorsque l’homme reconnaît [639] que l’Etre n’est dans rien de ce qu’il fait, et le domine par une inévitable transcendance ; et à supposer que l’entendement systématique recule devant cette affirmation, l’homme n’est-il pas averti de son insuffisance par toutes ses misères et toutes ses déceptions ? Impuissante à s’arrêter, impuissante à reculer, impuissante à avancer seule, forcée de se vouloir pour ne pas se condamner sans merci, la volonté se trouve, par le déterminisme de ses actes, engagée dans une alternative : exclure d’elle toute autre volonté qu’elle, ou vouloir pour s’achever le Dieu qu’elle n’est pas. L’option est nécessaire : et de plus, émanant en nous d’un vouloir infini et ayant l’infini pour objet, c’est une valeur infinie qu’elle a. Dans cet inévitable choix, notre responsabilité est engagée pour l’éternité : car de l’action, plus encore que de la pensée, il faut dire qu’elle s’exerce sub specie aeternitatis.

M. Blondel travaille donc à dégager toutes les causes intérieures qui poussent la volonté à reconnaître le Dieu nécessaire, et il n’hésite pas à reprendre pour son compte en termes nouveaux le fameux argument du pari ; mais par là, il est obligé de résoudre la difficulté que sa méthode même fait ressortir : quel rapport peut-il y avoir entre la volonté immanente d’être et le Dieu transcendant ? C’est ici que M. Blondel recourt à la notion de dogmes révélés et de la pratique littérale : non pas qu’il veuille tenter une œuvre d’apologétique ; il veut simplement développer l’enchaînement des phénomènes d’ordre particulier qui, dans la conscience du chrétien catholique, établissent la relation de l’homme à Dieu. Conçue en son caractère essentiel, la révélation religieuse suppose à la fois une sollicitation absolue de la volonté qui la requiert et un contenu dogmatique précis qui soit distinct de cette volonté même : elle ne vaut que si l’homme la demande tout en étant incapable de la produire ; et ce qui fait que l’homme la demande, c’est qu’il ne réussit pas à arriver par lui seul au terme de ce qu’il veut. Toutefois, en admettant qu’une révélation soit possible, il ne suffit pas de constater, au moyen de critères définis, l’accord de ce qu’elle apporte et de ce que l’homme souhaite ; il faut expliquer aussi comment peut s’introduire en nous un autre principe que nous. C’est encore ici l’action qui joue le rôle de médiateur ; car, en dehors des actes de sacrifice et de charité qui suscitent et développent le sentiment religieux, il y a des actes spéciaux que la foi ordonne, qui n’ont de signification que par elle, et qui constituent une pratique déterminée. Cependant l’accomplissement de ces actes ne suppose-t-il pas une intolérable sujétion à la lettre, à la lettre qui tue sans que jamais l’esprit la vivifie ?

Ce serait mal entendre, selon M. Blondel, le caractère de la pratique littérale que d’y voir simplement un résidu ou une déchéance de l’action spirituelle. La lettre est plus qu’un symbole à profondeur variable, qu’un signe caduc et inefficace ; elle est d’abord un merveilleux instrument de définition et de précision qui fixe à l’homme en formules nettes la conduite à tenir. Dans la lettre il y a ce que l’esprit [640] réclame et ce qu’il ne peut pas produire avec ses seules abstractions. La lettre, acceptée et reconnue, étend dans l’ordre de la vie la compétence de l’individu ; l’humble qui se conforme littéralement à des préceptes de charité qu’il estime tout clairs alors même qu’il ne les comprend pas, a beaucoup plus le sens de la vérité que tous les théosophes du monde. La lettre est plus vraie que l’esprit, entendons par là l’esprit individuel avec toutes ses hésitations et toutes ses défaillances, car elle est l’esprit universel, incarné, rendu visible et communicable. La vérité suprême s’exprime indivisiblement dans les deux formules : Au commencement était l’Action ; au commencement était le Verbe. C’est ainsi que la pratique littérale engendre l’unanimité spirituelle qui est le vœu de la volonté, et que la pensée abstraite, avec la multiplicité contradictoire de ses interprétations et de ses commentaires, est impuissante à réaliser ; elle seule peut opérer ce prodige, de constituer, en dépit de la diversité des esprits, un corps unique. Cette doctrine de la pratique littérale, évidemment suggérée par les croyances personnelles de l’auteur, n’en est pas moins philosophiquement déduite des principes antérieurement posés. La thèse de M. Blondel est en effet une critique perpétuellement renouvelée de la théorie, selon laquelle l’esprit est une monade fermée, qui se détermine uniquement par elle-même et pour elle-même et qui se rend d’autant plus impénétrable qu’elle se détermine plus complètement. C’est à justifier en un sens nouveau l’idée d’influence et de communication que tend constamment M. Blondel. Il use d’ailleurs de la doctrine qu’il combat pour établir ses propres conclusions : puisque l’esprit abstrait, par sa loi interne, aspire à s’ériger en un monde clos que rien d’extérieur et de supérieur ne traverse et ne transforme, il paraît naturel de chercher du côté de la lettre et de la matière l’indétermination qui permet à la grâce surnaturelle d’intervenir et au don gracieux de se produire.

Des prémisses initiales du livre de M. Blondel à la conclusion dernière la distance peut sembler grande : il serait injuste qu’en raison de cette apparente disproportion on oubliât l’effort accompli par l’auteur pour la remplir. La plupart des conceptions intermédiaires se rattachent du reste à l’examen de problèmes qui ont été à nouveau posés dans de récents travaux ; en particulier, quel rapport y a-t-il de la déduction logique à l’expérience, soit scientifique, soit pratique ? Entre l’affirmation de la nécessité formelle et l’affirmation de la contingence, M. Blondel a cherché une expression intermédiaire ; c’est dans l’action conséquente à elle-même qu’il a cru trouver le principe capable de produire des faits réels et d’établir entre eux des liaisons certaines ; en se développant pour se satisfaire, la volonté manifeste par son essentielle identité la loi d’homogénéité qui permet de tout enchaîner, et par son mouvement perpétuel de transformation la loi d’hétérogénéité qui permet de tout distinguer. Ainsi, repoussant l’observation empirique comme aveugle et incohérente, M. Blondel veut aussi s’affranchir du prestige de la dialectique idéaliste, qui, fondée sur la [641] distinction de l’apparence et de la réalité, déclare les choses vaines quand il faudrait les expliquer, frappe d’interdit certaines de nos facultés au profit d’autres, et distingue absolument dans l’univers deux régions, l’une obscure, l’autre lumineuse. Montrer qu’il y a de la clarté en tout, mais aussi que la complète clarté n’est que dans le tout, c’est restituer à chaque phénomène sa valeur propre, tout en le constituant partie d’un monde qui développe à partir de lui de nouvelles conséquences. Donc tout ce qui est donné est, tenant sa réalité, et de son originalité propre, et de son rapport avec le reste : le déterminisme total de l’action consacre chacune des existences dérivées qu’il fait surgir. Mais d’autre part ce déterminisme est un progrès qui s’opère par de continuelles transpositions, de telle sorte qu’en se produisant il ajoute sans cesse à la richesse de l’univers ; l’action résume le passé en le convertissant, et présume l’avenir sans le fixer ; elle n’est ce qu’elle doit être qu’au moment où elle l’est par le fait. De même que la critique de la science suppose la science faite, de même la science de la vie suppose la vie pratiquée. Par conséquent, en cherchant les choses hors de lui, en s’appliquant à une matière qui lui semble d’abord étrangère, l’esprit, loin de subir une humiliation, s’agrandit et se développe ; il est d’autant plus libre qu’il veut plus complètement toutes les conditions qui préparent et toutes les conséquences qui prolongent son œuvre hors de son individualité. Ainsi dans l’action et par l’action se concilient l’expérience et la logique, la pratique et la science, la perception du phénomène et l’affirmation de l’Etre. La métaphysique traditionnelle s’est efforcée d’expliquer le passage du fait à l’idée et de l’idée au fait, et c’est bien là en effet le problème philosophique par excellence : elle a eu tort de le résoudre comme si c’était elle qui opérait ce double mouvement. Le rôle vrai de la métaphysique est de montrer comment ce mouvement s’opère par son initiative propre, sans subordonner jamais absolument l’un à l’autre les deux termes entre lesquels il se produit, comment il réalise lui-même la loi par laquelle il se déploie, comment de lui-même il se règle et s’achève. Il n’y a pas de science de la vie qui puisse dispenser de vivre : la vie seule révèle son secret, à qui la veut pleinement.

Victor Delbos.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 25 janvier 2010 13:32
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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