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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Observations géologiques sur les îles volcaniques explorées par l’expédition du «Beagle». (1844)
Avant-propos du traducteur


Une édition numérique réalisée à partir du livre de Charles-Robert Darwin (1809-1882), Observations géologiques sur les îles volcaniques explorées par l’expédition du «Beagle». (1844) Traduit de l’Anglais sur la 3e édition par Alphonse-François Renard. Bibliobazar. Une édition numérique de Claude Ovtcharenko, journaliste à la retraite dans le sud de la France.

Avant-propos du traducteur

A.-F. Renard, TRADUCTEUR

_______


L’œuvre de Darwin comprend, outre ses travaux biologiques, trois ouvrages consacrés spécialement à la géologie. Ils ont paru sous le titre général de Géologie du Voyage du Beagle [1] et forment comme une trilogie embrassant l’étude des constructions coralliennes, des îles volcaniques et de la géologie de l’Amérique méridionale. De ces publications, la seule qui ait été traduite en français est celle sur les îles coralliennes, étude magistrale où se sont révélées pour la première fois la grandeur de conception, la puissance et la pénétration de cet incomparable observateur [2].

Je me suis proposé de compléter la traduction des œuvres géologiques de Darwin et je publie aujourd’hui ses Observations sur les îles volcaniques, qui seront suivies par ses études sur la géologie de l’Amérique du Sud. Ces ouvrages, qui ont paru en 1844 et 1846, constituent un ensemble avec le Journal d’un Naturaliste, dont ils développent les passages essentiels sous une forme plus technique. Ces pages, moins descriptives et pittoresques de facture, réclamées telles en quelque sorte par les sujets plus spéciaux dont elles traitent, n’ont pas, quoique d’une portée assez haute cependant pour consacrer, à elles seules, la réputation de l’Auteur, attire l’attention générale comme l’ont fait son attachant Journal d’un Naturaliste et son livre sur la Structure et la Distribution des îles coralliennes. D’autre part, ces recherches géologiques sont de Darwin avant le Darwinisme : elles ont précédé de près de quinze ans l’Origine des espèces et ses travaux biologiques qui marquent une date dans l’histoire des sciences.

Ces œuvres révélatrices dévoilaient la nature organique sous un jour où elle avait été à peine entrevue ; il en découlait des conclusions d’une si considérable portée dans tous les ordres d’idées, elles ébranlaient si profondément les préjugés et l’erreur, elles projetaient de si vives clartés sur tant de problèmes restes insolubles, que durant la dernière moitié du xixe siècle aucune conception ne s’imposa davantage à la pensée, n’y laissa une impression plus profonde et ne suscita des controverses plus passionnées. On comprend qu’au milieu du déchaînement d’injures et de sarcasmes qui accueillirent l’idée de l’évolution telle que la formulait le Maître, dans l’ardeur de la courageuse défense dont elle fut l’objet et dans le triomphe final de la théorie évolutionniste, on perdit peut-être trop de vue le rôle prépondérant que Darwin a joué comme l’un des fondateurs des sciences géologiques. Les recherches du début de sa carrière furent comme noyées dans la gloire de ses plus récentes découvertes.

Cependant ces études et ces travaux géologiques ont eu une influence directrice sur la pensée du naturaliste anglais, et peut-être n’est-il pas hors de propos, en présentant cette traduction, d’insister sur ce fait. On peut dire, en effet, que les recherches géologiques auxquelles ce savant s’est livré avant d’aborder la publication de l’Origine des espèces l’avaient admirablement préparé à la conception de l’œuvre capitale qu’il devait édifier. Il est incontestable que c’est dans la connaissance du monde inorganique et de son développement, dans l’observation immédiate des phénomènes géologiques, dans l’application constante des principes de l’école de Hutton et de Lyell dont il fut un des premiers adeptes, qu’on peut voir, sinon le point de départ et l’orientation de ses théories biologiques, du moins une des bases sur lesquelles il les établit.

C’est du reste ce qu’il déclare lui-même, avec cette noble modestie qui a caractérisé toute son existence, quand il écrit en tête de son Journal, dans sa dédicace à Lyell, que le mérite principal de ses œuvres a sa source dans l’étude qu’il a faite des Principes de Géologie. C’est là qu’il a pu puiser, en effet, cette notion des causes actuelles, fondamentale pour sa doctrine, suivre leur action dans les périodes anciennes et rattacher l’un à l’autre les phénomènes dont la terre fut le théâtre. C’est à la lumière nouvelle que ce livre avait faite dans son esprit qu’il a pu embrasser, comme nul autre avant lui, l’immense durée des temps géologiques et de la succession des faunes et des flores. Or, ces considérations constituent quelques-unes des pierres angulaires du grandiose édifice qu’est le Darwinisme.

Tous les naturalistes connaissent les deux chapitres X et XI de l’Origine des Espèces, sur l’insuffisance des données paléontologiques et sur la succession géologique des êtres organisés, où Darwin traite des questions qui mettent en relation ses doctrines avec les données géologiques. L’une des plus hautes autorités contemporaines, Sir Archibald Geikie, les apprécie en ces termes : « Ces chapitres ont provoqué, dans les théories géologiques admises, la révolution la plus profonde qui se soit produite à notre époque » [3]. Peu d’hommes de science, toutefois, savent quelles études avaient préparé l’Auteur à ces conceptions géniales sur l’histoire de la terre. Pour retrouver la marche de ces études, de cette longue et difficile préparation, il faut remonter aux travaux de Darwin sur la Géologie du Beagle. C’est là qu’on peut apprécier, dans leur expression technique, ces connaissances spéciales sur la nature des roches et sur la structure du globe qui servirent de base à ces généralisations. Quand on a lu et médité ces mémoires, fruit de tant de recherches faites dans un contact direct avec la nature, on comprend comment l’Auteur a pu résoudre ces problèmes fondamentaux avec le savoir et l’autorité incontestée qui le placent au premier rang parmi les initiateurs de la géologie.

Et ce qui témoigne hautement de la valeur de ces travaux de géologie pure, c’est qu’à côté de tant d’œuvres de cette époque tombées dans l’oubli, ils ont résisté aux attaques du temps. Certes il y a mis son inévitable patine ; mais ils demeurent des modèles dont la matière d’un pur métal et la ligne harmonieuse et sévère commandent l’admiration. Ces mémoires témoignent à tous comment une intelligence maîtresse d’elle-même, en possession des connaissances spéciales réclamées par les sujets qu’elle aborde, douée d’une incomparable pénétration, s’entend à scruter la nature, à édifier la synthèse des faits et à la traduire d’une manière claire, concise qui frappe par sa simplicité même. Et pour ceux que leurs études ont préparés à pénétrer le détail de ces œuvres, qui peuvent se rendre compte des efforts qui accompagnent l’exploration de régions encore vierges, juger des procédés et des méthodes suivis pour atteindre les résultats, se replacer par la pensée au point où en était la science lorsque ces recherches furent faites, saisir le caractère original et neuf des considérations qui devancèrent leur temps et ont servi de point de départ aux généralisations futures, pour ceux-là l’œuvre géologique de Darwin sera placée parmi celles qui appartiennent à l’histoire de la géologie ; ils reliront ces pages avec admiration et fruit.

Chargé de décrire les matériaux recueillis par l’expédition du Challenger, j’ai été amené à me livrer à une étude attentive de l’œuvre géologique du naturaliste anglais : ce fut le cas, en particulier, pour ses Observations sur les îles volcaniques. Les savants qui avaient organisé cette célèbre croisière s’étaient assignés la mission d’aller explorer, à un demi-siècle d’intervalle, les îles de l’Atlantique étudiées lors du voyage du Beagle. Le Challenger aborda donc aux principaux points illustrés par les premières recherches de Darwin : les naturalistes de l’expédition, MM. Murray, Moseley, Buchanan et le Dr Maclean, purent se livrer ainsi sur le terrain à la constatation des faits signalés par Darwin et, se guidant par ses mémoires, recueillir aux gisements qu’il avait explorés des séries de roches analogues à celles sur lesquelles avaient porté ses investigations. On me fit l’honneur de me confier ces matériaux, et je les étudiai avec les ressources qu’offraient, au moment où j’abordai ce travail, les procédés modernes de la lithologie [4]. Je dus, en me livrant à ces recherches, suivre ligne par ligne les divers chapitres des Observations géologiques consacrées aux îles de l’Atlantique, obligé que j’étais de comparer d’une manière suivie les résultats auxquels j’étais conduit avec ceux de Darwin, qui servaient de contrôle à mes constatations. Je ne tardai pas à éprouver une vive admiration pour ce chercheur qui, sans autre appareil que la loupe, sans autre réaction que quelques essais pyrognostiques, plus rarement quelques mesures au goniomètre, parvenait à discerner la nature des agrégats minéralogiques les plus complexes et les plus variés. Ce coup d’œil qui savait embrasser de si vastes horizons, pénètre ici profondément tous les détails lithologiques. Avec quelle sûreté et quelle exactitude la structure et la composition des roches ne sont-elles pas déterminées, l’origine de ces masses minérales déduite et confirmée par l’étude comparée des manifestations volcaniques d’autres régions ; avec quelle science les relations entre les faits qu’il découvre et ceux signalés ailleurs par ses devanciers ne sont-elles pas établies, et comme voici ébranlées les hypothèses régnantes, admises sans preuves, celles, par exemple, des cratères de soulèvement et de la différenciation radicale des phénomènes plutoniques et volcaniques ! Ce qui achève de donner à ce livre un incomparable mérite, ce sont les idées nouvelles qui s’y trouvent en germe et jetées là comme au hasard ainsi qu’un superflu d’abondance intellectuelle inépuisable.

Et l’impression que j’exprime ici est celle qu’éprouvent tous ceux qui se sont familiarisés avec les études de Darwin sur les phénomènes volcaniques. On s’en convaincra dans les pages qui suivent et par lesquelles M. J. W. Judd a fait précéder l’œuvre géologique du grand naturaliste éditée dans The Minerva Library of famous Books [5]. Parmi les géologues actuels, personne peut-être n’a mieux connu Darwin et n’est plus à même de se prononcer sur ses travaux que M. Judd : ses recherches sur le volcanisme dans ses manifestations à l’époque présente et aux périodes anciennes de l’histoire du globe sont si hautement appréciées qu’elles le désignaient pour la mission que lui ont confiée les éditeurs de cette publication. Je tiens à les remercier ici, ainsi que mon savant ami M. Judd de l’autorisation qu’ils m’ont si obligeamment accordée de placer cette Introduction en tête du volume que je publie aujourd’hui. Elle m’a paru présenter un intérêt très vif en rappelant, comme elle le fait, les circonstances dans lesquelles fut écrit ce livre.

Je me suis efforcé de conserver religieusement à cette traduction la simplicité de l’original et j’ai mis tous mes soins à rendre la pensée de l’Auteur avec une scrupuleuse exactitude. J’ai maintenu les dénominations lithologiques qu’il avait adoptées, considérant qu’il s’agissait en cela d’un aspect historique à conserver.

En publiant cette traduction, mon but n’a pas été seulement de rappeler la haute valeur et la portée de l’œuvre géologique de Darwin, de compléter ainsi pour les lecteurs français la collection des œuvres de l’immortel naturaliste : j’ai voulu aussi, par mon modeste travail, rendre hommage à ce libérateur de la pensée qu’est Darwin, à ce paisible chercheur qui marcha simplement vers la vérité malgré les cris et les clameurs dont on essaya d’étouffer sa voix, à ce caractère vraiment élevé qui n’eut jamais en réponse aux insultes ineptes et haineuses que des paroles sereines. Mais la vérité marcha cette fois d’un pas rapide, et, durant les dernières années de sa noble et laborieuse existence, il put voir le triomphe de l’évolution, et assister à ce mouvement émancipateur des sciences naturelles qu’avaient provoqué ses doctrines.

Darwin a tracé la route qui menait vers des horizons nouveaux : le monde intellectuel tout entier s’y est engagé et ceux-là même qui le déclaraient jadis un esprit faux et superficiel, qui criaient bien haut que ses théories étaient radicalement inconciliables avec les dogmes et la morale, se sentant vaincus par l’universalité de la poussée évolutionniste, en sont réduits à une honteuse capitulation. Pour ceux-là, la marche triomphale du Darwinisme est une nouvelle et terrible défaite.

J’estime qu’il est bon de rappeler aux consciences ces héros de la vérité qui n’eurent d’autres armes que leur intelligence libérée des préjuges, leur raison éclairée, leur travail opiniâtre et calme et qui surent remplir au prix d’amertumes sans nombre la si difficile tâche d’avoir fait accomplir à la pensée humaine un pas en avant. Entre eux, Darwin est des premiers.

A.-F. Renard.



[1] La mise en œuvre des observations et des matériaux géologiques amassés par Darwin pendant l’Expédition du Beagle (décembre 1831 à octobre 1836) s’étend sur une période de quatre ans, de 1842 à 1846. Son livre sur les îles volcaniques, commencé en été 1842, fut terminé en janvier 1844 ; six mois après, il mettait sur le métier ses observations sur la géologie de l’Amérique du Sud, qu’il achevait d’écrire en avril 1845. Durant la période qui s’étend de 1846 à 1854, il fit paraître une série de travaux secondaires se rattachant à la géologie et qui portent sur les poussières tombées sur les navires dans l’Océan Atlantique (Geol. Soc. Journ. II, 1846, pp. 26-30), sur la géologie des îles Falkland (Geol. Soc. Journ. II, 1846, pp. 267-274), sur le transport des blocs erratiques, etc. (Geol. Soc. Journ. IV, 1848, pp. 315-323), sur l’analogie de structure de certaines roches volcaniques avec celles des glaciers (Edinb. Roy. Soc. Proc. II, 1851, pp. 17-18). Les deux volumes de son mémoire sur les Cirripèdes parurent en 1851 et 1854 ainsi que ses monographies des Balanides et des Verrucides fossiles de la Grande-Bretagne.

[2] Darvin, les Récifs de corail, leur structure et leur distribution. Trad. de l’anglais d’après la 2e édition, par L. Cosserat, Paris, 1878.

[3] Sir Archibald Geikie, The Founders of Géology, p. 282. 1897.

[4] Les mémoires que j’ai publiés sur la lithologie des îles explorées par Darwin lors du voyage du Beagle et par les naturalistes du Challenger, ont paru dans la collection des Reports of the scientific Results of the voyage of H.M.S. Challenger sous les titres Petrology of Saint-Paul’s Rocks (Narr. vol. II, appendice B), 1882, Petrology of volcanic Islands (Phys. Chem. Part. VII) (vol. II, 1889). Les chapitres suivants de ce dernier mémoire portent spécialement sur les roches décrites dans Geological Observations on volcanic Islands de Darwin : II, Rocks of the Cape de Verde Islands, p. 13. IV, Rocks of Fernando Noronha, p. 29. V, Rocks of Ascension, p. 39. VII, Rocks of the Falkland Islands, p. 97.

[5] Distribution and Structure of coral rocks, Géological Observations on volcanic Island and parts of South America, by Ch. Darwin, with Introduction by J.W. Judd, Professor of Géology in the Normal School of Science, South Kensington.


Retour au texte de l'auteur: Edmond de Nevers Dernière mise à jour de cette page le mardi 19 octobre 2010 18:33
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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