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Collection « Les auteur(e)s classiques »
Une édition électronique réalisée à partir du texte de Gaston Courtillier [Chargé de Conférences à la Faculté des Lettes de Strasbourg], Les anciennes civilisations de l’Inde. Librairie Armand Colin, Paris, 1930, 216 pages, avec 5 planches hors texte. Une édition réalisée par Jean-Marc Simonet, bénévole, professeur retraité de l’enseignement de l’Université de Paris XI-Orsay. Introduction
1. Le milieu géographique ; les races
On ne peut comprendre et apprécier les anciennes civilisations de l’Inde que si on les rattache au pays où elles ont pris naissance ou se sont développées, et aux hommes qui les ont produites et leur ont donné leur mouvement propre. Proposition banale, semble-t-il ; importante néanmoins dans ce sujet où le lecteur occidental ne saurait manquer d’être déconcerté par tant de choses, idées, institutions, conditions de vie, faits de toute nature, qui heurtent en lui souvent ce qui lui semble acquis définitivement par toute l’humanité et valable pour tous les hommes, le bon sens et la raison. Qu’on imagine déjà une contrée d’une étendue considérable, nourrissant dès une époque fort reculée des hommes par centaines de mille et des groupes sociaux étroitement délimités, qui se tient à l’écart des grandes voies humaines derrière la barrière montagneuse la plus impénétrable de l’ancien monde, isolée encore par ses côtes d’accès difficile pour qui vient de mer comme pour qui vient de l’arrière-pays, et qui pourtant subit l’envahisseur, est capable aussi d’essaimer, idées et gens, mais n’a jamais connu dans son passé de façon durable ou permanente, pour ainsi dire, une unité politique et religieuse, capable d’en garantir le développement progressif, harmonieux et rationnel. Véritable sous-continent de l’Eurasie avec son climat tropical, son nom même est troublant : il ne correspond pas à une unité facile à délimiter et il couvre trop de choses contradictoires. L’Inde n’a pu être à l’origine que la contrée où coule le fleuve que les Grecs par l’intermédiaire des Perses ont appelé l’Indus et qui n’était pour les indigènes que le Sindhu (flumen) ; pour la tradition brahmanique, le pays des Bharata désigne, comme on le verra, un autre domaine géographique et humain. Enfin ce que de nos jours les Anglais appellent l’Indian Empire commence au Béloutchistan, où il encadre au Sud et écarte de la mer l’Afghanistan qu’il tient encore en respect par le North West frontier et les hautes vallées qui descendent de l’Hindou Kouch et du Pamir ; puis l’immense possession britannique longe le versant sud de l’Himâlaya, ne laissant échapper que le Népal, et s’empare de l’Assam, de la Birmanie jusqu’à dépasser le Salwyn et le Tennasserim, jusqu’à atteindre même sur un point le Mékong. Dans le pays dont on essaiera de décrire ici les civilisations, on ne comprendra que l’Inde de la vallée indogangétique et du Dekkan avec Ceylan, son annexe naturelle ; c’est pour maint lecteur le pays des Aryens et du Veda, du brahmanisme, du bouddhisme, des philosophies les plus raffinées, des manifestations religieuses les plus étonnantes, des grandes épopées populaires, Mahâ-Bhârata et Râmâyana, et de cette brillante littérature sanscrite qui se cristallise autour du nom de Kâlidâsa. Le Dekkan, qui forme la partie centrale et méridionale de ce sous-continent, est géologiquement issu d’une île granitique recouverte de détritus volcaniques, qui a fait partie du même monde que l’Australie, la Malaisie, Madagascar. Il se relève dans sa partie septentrionale par les monts sauvages du Vindhya, coupés par les deux fosse profondes de la Tapti et de la Narbadâ et se prolonge du Nord-Ouest au Nord-Est par le mont Abou et les mont Aravalli au-dessus du désert de Thar, le faîte de Delhi, les collines de Râjmahal. C’est dans ce pays de montagnes, de bois, de jungles que l’ancienne littérature place les ermitages des rishi que tourmentent les démons. Les deux rebords de ce plateau triangulaire, dont l’altitude moyenne est de 600 1 200 mètres, sont les Ghâtes, occidentaux et orientaux, qui se soudent à leur extrémité méridionale pour former la haute chaîne des Nilgiris : tandis que la mer d’Arabie, derrière une bande étroite de lagunes, est dominée par leurs brusques escarpement au couchant, les Ghâtes orientaux s’affaissent vers le golfe du Bengale, au ressac et aux cyclones redoutables, dans un prolongement de plaines basses et larges où la mer pénètre sans y dessiner de havres profonds. Ceylan, avec le pont d’îlots qui l’unit à la côte du Coromandel mais que l’impérialisme britannique n’a pas rattaché aux services de l’Inde pour des fins militaires et politiques, témoigne encore de cette ancienne origine australe étrangère à l’Eurasie. Lorsqu’à la fin de l’âge tertiaire (époque miocène) se dressèrent, au-dessus de l’océan qui limitait au Nord ce pays austral, les montagnes qui s’appellent Hindou-Kouch, Pamir, Himâlaya, le bras de mer qui séparait ces deux pays fut peu à peu comblé par les terres charriées des hautes croupes. L’Indus, la Jamna, le Gange et leurs innombrables affluents, ainsi que la riche vallée de l’Hindoustan résultèrent de ce travail. Coupées par le faîte montagneux que le plateau du Dekkan prolonge jusqu’à Delhi, les eaux s’orientèrent, celles de l’Indus vers le Sud-Ouest et la mer d’Arabie au risque de se perdre dans un pays sablonneux qui de plus en plus se dessécha, celles de la Jamna et du Gange s’infléchissant à partir de ce faîte vers l’Orient jusqu’au moment où un nouveau plissement montagneux, le Râjmahal, leur laisse la liberté de gagner la mer vers le Sud par les basses terres du Bengale. La péninsule indienne est dès lors créée, gardant toutefois dans sa végétation, dans sa population, des marques de sa double origine. Au Nord, l’Himâlaya contient les vents glacés qui dessèchent les plateaux tibétains, et gouverne en partie le climat indien. Après que la mousson du Sud-Ouest a versé des pluies fertilisantes sur la côte de Malabar et ensuite sur celle du golfe du Bengale, elle ne tarde pas à être aspirée dans un mouvement de succion qui lui fait remonter la vallée du Gange au long de l’écran himalayen jusqu’à celle de l’Indus où elle se heurte aux vents secs de l’Iran. L’hiver, l’Himâlaya laisse passer le vent frais du Nord-Est qui procure des pluies à la vallée subhimalayenne comme à l’extrême Sud. Si les pluies des moussons, fort régulières dans leur retour périodique, sont variables en intensité et par là d’autant plus redoutables, la chaleur est régularisée au point de ne varier qu’insensiblement sur un espace de 26° de latitude. Dans la plus grande partie de ce domaine, il y a cinq mois frais, d’octobre à février, les trois mois de mars, avril, mai forment la saison chaude, et les quatre autres mois la saison pluvieuse, où la température est modérée par la présence des nuages. Peu de points du monde où l’acclimatation et l’entretien de l’homme aient été plus aisés. Deux récoltes sont possibles dans la même année : celle des grains (pois, fèves, blé) que la tiédeur de l’hiver mène à maturité avant la saison des pluies, celle du riz ou du coton dont l’ensemencement se fait au début de cette saison. Le peuplement y fut donc rapide et l’élément étranger ne pouvait manquer, les hommes ayant toujours été attirés, à la sortie des pays secs ou glacés de l’Asie centrale, par les vallées des grands fleuves, table toujours servie à leurs premiers besoins. L’étude des races retrace les origines et les progrès de ce peuplement : c’est dans le pays archaïque du Dekkan qu’on trouve les plus anciens échantillons des habitants présents de l’Inde. Des hommes de petite taille, de peau très sombre, fidèles à de très vieilles coutumes, se dérobant devant les plus civilisés, réduits parfois à des tribus de quelques centaines d’individus, utilisant encore l’arc et les flèches empoisonnées, parlant des dialectes apparentés aux langues australes, les langues mundâ, tels sont les Sontal du Chota-Nagpur, par exemple, ou ces tribus retirées encore au delà de la vallée du Gange dans les hauts contreforts de l’Himâlaya. Leurs affinités avec les races négroïdes de Birmanie, d’Assam, d’Indochine, d’Australie sont certaines, mais on ne peut savoir quel fut leur habitat primitif [1]. C’est à la préhistoire aussi que remonte l’installation d’un ensemble de peuples unis par certaines affinités ethniques comme par la langue et qu’on a coutume de nommer Dravidiens. Moins trapus que les aborigènes sans être élancés, de peau foncée avec des cheveux tendant à la frisure, dolichocéphales et platyrrhiniques, les yeux noirs, c’est aussi dans le Dekkan et à Ceylan que se trouve leur masse la plus compacte, résultat, semble-t-il, de métissages très anciens et continuels avec les aborigènes, race vigoureuse et bien adaptée qui essaime aujourd’hui largement sur toutes les côtes de l’océan Indien où fait défaut la main-d’œuvre locale. Des monts Vindhya aux côtes de Malabar, de Travancore et de Coromandel se parlent le tamoul, le canarais, le telougou, le malayalam, langues de la famille dravidienne, dont le vocabulaire, la syntaxe et peut-être aussi la littérature orale, totalement disparue aujourd’hui, altéreront la langue des envahisseurs aryens qui viendront plus tard et qui leur imposeront, sous les réserves précitées, civilisation et littérature. Des groupes de parlers dravidiens subsistent fragmentairement dans les hautes vallées de la Narbadâ et de la Tapti, voisinant parfois avec des parlers mundâ et subissant comme ceux-ci des mouvements de recul devant les langues indo-aryennes. Existe-t-il une race dravidienne ? On l’a contesté, on a souvent dit que les types ethniques de l’Inde offraient un désordre inextricable. Les recensements récents des Anglais affirment au contraire l’accord du type ethnique avec les sujets parlant dravidien. Ce type est classé parmi les sept principaux de l’Inde et il est, avec le type aryen, le plus pur. Mais bien avant l’institution de la caste, des croisements avec les envahisseurs aryens, scythiques, mongols et aussi avec les aborigènes ont produit des métissages nuancés qui néanmoins en certaines régions, forestières ou montagneuses, présentent une grande fixité de caractères. D’où venaient, ces Dravidiens ? L’hypothèse la plus récente fait état d’un parler dravidien, la langue brahuî, qui subsiste au Béloutchistan, au milieu de langues iraniennes, dans les montagnes qui ferment à l’Ouest la vallée de l’Indus. Ce groupe est ainsi isolé de l’ensemble dravidien du Dekkan par le Sindh, le Rajputana, le Kathyawar, le Gujerat. Ce n’est pas la pointe d’un mouvement d’invasion partant du Sud et marchant vers l’Ouest, puisque ce serait quitter un pays humide et fertile pour gagner un pays de sable et d’oasis. On y verrait plutôt l’indice qu’à certaine époque le vaste sous-continent indien a été recouvert de Dravidiens si nombreux que les derniers venus, partant d’Asie Mineure ou des pays de la Caspienne, n’ont même pu atteindre l’Indus. A moins qu’il ne s’agisse d’un refoulement vers la montagne de tribus inaptes à la culture des plaines. Il est à noter aussi que ces pasteurs parlant brahuî appartiennent au groupe ethnique des Turco-iraniens : la langue du peuple conquis et assimilé a seule ainsi subsisté. C’est bien longtemps après les Dravidiens que sont venus, poussés par les mêmes forces, dessiccation progressive de l’Asie centrale, peut-être aussi excès de population, ceux dont on a cru longtemps que leur habitat primitif était l’Inde, les Aryens. Des hommes de haute stature, dolichocéphales, au nez étroit, de peau claire, sont entrés par les passes du Nord-Ouest, non à main armée, semble-t-il, mais pacifiquement, à tribus entières, dans la riche vallée que baignaient les eaux des Sept Rivières, comme disent les poètes védiques, l’actuel Penjab. Leur lieu d’origine est encore matière à contestations. Il a été transporté par les savants depuis la Bactriane jusqu’aux bords de la Baltique, à cause de l’affinité de noms d’arbres en sanscrit et en lithuanien notamment, et, plus récemment, aux plaines du Nord de la mer Noire ou encore de la Hongrie. C’est de cet habitat ancien, quel qu’il soit, que vers le milieu du troisième millénaire av. J.-C., ils seraient passés de la période néolithique à l’âge du cuivre et du nomadisme à l’agriculture. Tandis que certaines tribus essaimaient vers l’Ouest de la péninsule eurasique où elles devaient laisser les langues mères de celles qui s’y parlent aujourd’hui, deux groupes prenaient la direction du Sud et de l’Orient. Ceux qui devaient être les Hittites, par la Thrace et le Bosphore, gagnaient les contrées d’Asie Mineure où l’on a retrouvé sur des tablettes du xvie siècle des noms de dieux que connaissent aussi les textes védiques. Les autres s’acheminaient par le Don et le Caucase vers l’Iran, d’où certains d’entre eux le long des vallées de l’Hindou-Kouch, par la passe de Caboul et d’autres moins vastes, évitant les régions sèches et glacées des plateaux du Nord, commençaient leur pénétration d’un pays habité par des gens de peau sombre, les Dasyu des poèmes védiques. Pendant longtemps ces immigrants ne dépassèrent pas la Sarasvatî que l’on identifie, plus ou moins sûrement à cause des nombreuses modifications du régime des eaux, avec un affluent du Satlej. C’est dans ce vestibule du Penjab que leurs tribus, moins nombreuses sans doute que celles des indigènes, durent s’accoutumer au régime pluvieux des moussons, tout en fusionnant avec plus ou moins de liberté avec les premiers possesseurs. Tels apparaissent d’un premier coup d’œil le milieu géographique et le personnel humain de l’Inde, à l’aube des temps historiques. On a maintes fois insisté sur l’influence de celui-là sur celui-ci. C’est au climat tropical, à l’exubérance de la végétation, à la puissance grandiose de certains phénomènes naturels que l’Indien, sans défense, avec la malléabilité de l’humanité primitive, devrait ses religions ou ses philosophies qui conçoivent la nature comme un dieu tirant de son sein un monde qu’il crée et détruit à l’infini, son panthéisme, sa hantise de l’absolu, la passivité de sa raison devant la religiosité, sa métempsycose, son aspiration à l’anéantissement. Éloquentes généralisations qui ne doivent pas faire oublier que la vie a partout ses exigences : à toutes les époques on voit le même Indien conquérir le terrain sur des races plus faibles, travailler et défricher le sol, le féconder par une multiplication de villages, organiser la société et légiférer, négocier et commercer même outre-mer, édifier des temples et non seulement des mystères, réunir les matériaux dispersés d’une riche littérature populaire, adapter à ses besoins un système d’écriture qu’il possède encore, raffiner la langue de ses hautes castes, brasser enfin à plein la matière et faire preuve en tous domaines d’une activité laborieuse et intelligente qui ne cède à nulle autre. Où donc alors ce pessimisme, cette résignation ? Ce qu’ont produit la configuration géographique de l’Inde, son isolement particulier, son climat, la richesse de son sol, c’est d’y avoir attiré d’abord des populations qui ont pu croître et multiplier au point que presque aucun pays au monde n’est aujourd’hui plus peuplé, mais ensuite aussi, aux temps historiques, des envahisseurs armés, plus pressés souvent de détruire et de profiter que d’unir leurs efforts à ceux qui avaient fait du pays une des plus fécondes mamelles de l’humanité ; c’est aussi de n’avoir jamais eu besoin de jeter sa prolification, le fer et la flamme en main, sur les terres voisines. L’Indien, à part certaines périodes d’invasion étrangère que l’on devra étudier, travaille sur lui-même, sur son propre sol, avec son propre génie. Les civilisations qu’il produit ont pu paraître somnoler ou même être en régression à certaines époques. Leur beauté ou leur puissance d’action ne devront pas être oubliées de quiconque veut pénétrer le monde qui se construit sous nos yeux.
2. Vue d’ensemble sur le développement
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Dernière mise à jour de cette page le Par Jean-Marie Tremblay, sociologue professeur au Cegep de Chicoutimi. |
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