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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. (1793-1794)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean Antoine Nicolas de Caritat, Marquis de Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. (1793-1794) Texte revu et présenté par O.H. Prior (professeur à l’Université de Cambridge). Nouvelle édition présentée par Yvon Belaval (professeur à la Sorbonne). Paris : Librairie philosophique J. Vrin, 1970, 247 pp. Collection: Bibliothèques des textes philosophiques.

Présentation


Par Yvon Belaval

En reproduisant cette édition, il a paru préférable, par déférence et par commodité, de conserver l'Introduction et l'Avertissement d'O.H. Prior, où l'on trouve sur la vie et l'œuvre du marquis révolutionnaire, comme sur les manuscrits de notre texte, les premiers renseignements indispensables. L'on ajoute un Index Nominum limité à la seule Esquisse dont il circonscrit l'horizon intellectuel, et l'on complète, à partir de celle établie par Alberto Cento (1956) [1], la bibliographie par trop insuffisante de Prior. Cela dit, aucun auteur ne mériterait d'être relu s'il ne progressait et ne permettait de progresser avec lui ; en d'autres termes, si, avec le recul incessant du passé, il ne se prêtait sans cesse à une lecture nouvelle. Peut-être n'est-il pas mauvais, en quelques pages, de revenir sur le progrès décrit, analysé, prophétisé par Condorcet [2].

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Voici un livre écrit à l'ombre de la mort. Oppressé par le temps, l'auteur se borne à une esquisse, il faut prendre le mot à la lettre : programme, plan, survol, vue anticipée, prospectus - selon un autre intitulé du titre. Ainsi s'explique l'usage, de plus en plus fréquent, des futurs - nous montrerons..., nous chercherons..., nous examinerons.... nous exposerons... - qui sont comme autant de repères, de blancs, dans un travail à terminer. Ainsi encore comprend-on que l'historique ne soit qu'esquissé lui aussi, sans fiches, à vue de mémoire. À coup sûr, Condorcet, s'il avait vécu et qu'il en ait eu les loisirs, aurait complété son ouvrage - peut-être l'eût-il alourdi -, mais il n'en serait pas tombé pour autant dans l'histoire d'érudition qui risque d'obscurcir le sens sous l'amas des faits et des références, il aurait gardé à l'ensemble l'aspect d'un tableau synoptique. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : découvrir le Sens de l'histoire pour pouvoir lui donner un sens à l'avenir. Sens et progrès sont synonymes pour notre philosophe.

Ce progrès, comment le caractériser du dehors ?

À le suivre dans sa démarche, il part, on ne sait d'où, de la Nature dont il se libère (3) en se rendant de plus en plus son maître et possesseur, et il se dirige vers la cité universelle. Qui pourrait en fixer le terme ? Il est indéfini (237) ; expansif, il n'occupait d'abord qu'une faible partie du globe (199) et se répand avec les moyens de circulation qu'on doit principalement au commerce (209, 110) ; plus ou moins rapide, selon la résistance des intérêts religieux et politiques qui le freinent (141), le hasard des génies qui le favorisent (176), l'impulsion de la liberté qui l'accélère (151, 149) ; avec des hauts et des bas selon, ici encore, le hasard des événements (27) ; mais continu, par la continuité même des générations et, au total, jamais rétrograde (3, 198). Il franchit certaines étapes, ou, pour parler comme Buffon de la Nature, certaines époques : Condorcet en énumère dix dont les premières - chasse et pêche, domestication de quelques animaux, agriculture (avec l'institution de la propriété) -, parce qu'elles sont beaucoup moins définies par des documents qu'imaginées par déduction, sont communes à tous les penseurs du XVIIIe siècle jusqu'à Hegel. De ces étapes constatées (ou soi-disant constatées) se dégage-t-il une loi ? Vers 1751, donc bien avant Auguste Comte, Turgot avait énoncé la loi des trois états [3]. Condorcet aurait pu s'inspirer de son ami. Il ne le fait pas. Il est sans doute trop hanté par l'idée de « combinaison », on verra pourquoi. Tout au plus, de l'arithmétique à Y « art social », démêlerait-on dans l'Esquisse un ordre d'apparition des sciences, qui ne s'accorderait pas trop mal avec la classification comtienne des sciences.

On sait déjà, par le titre de l'ouvrage, ce qui anime le progrès : l'esprit humain. Il concerne l'espèce entière dont la perfectibilité n'a d'autre terme « que la durée du globe », tant que la Terre « occupera la même place dans le système de l'univers, et que les lois générales de ce système ne produiront sur ce globe, ni un bouleversement général, ni des changements qui ne permettraient Plus à l'espèce humaine d'y conserver, d'y déployer les mêmes facultés, et d'y trouver les mêmes ressources » (3). Non pas que, prise en général, cette perfectibilité soit, comme chez Rousseau qui, dans le second Discours, imprime encore en italique ce néologisme, le propre métaphysique de l'homme : elle appartient, ainsi que son contraire, la dégénération, à tous les organismes, végétaux et animaux (236). Aussi bien les progrès de la médecine et des instruments « qui augmentent l'intensité et dirigent l'emploi [des facultés intellectuelles], ou même celui de l'organisation naturelle de l'homme » (205) entrent-ils dans les progrès de l'esprit humain. Mais, en définitive, c'est toujours pour l'esprit humain que travaillent la médecine et l'industrie des instruments qui accroissent la portée de nos sens ou, comme l'imprimerie, de notre mémoire. Or, l'esprit ne meurt pas : ce sont les individus qui croissent et qui dépérissent. Condorcet aurait pu reprendre la formule de l'Encyclopédie (à laquelle, curieusement, il ne fait pas allusion) : c'est « à l'être qui ne meurt point » qu'il dédie son ouvrage. Ne mourant point, cet être échappe à la dégénération, car son propre est d'être une espèce parlante, capable de communiquer ses connaissances, de les fixer, de les transmettre, de les cumuler, de s'en servir pour perfectionner le langage qui, en retour, les perfectionne, et ainsi de suite. Somme de vérités (141) qui ne peut que s'accroître, ne retombe jamais à une somme antérieure, ne recommence pas, ce progrès ne peut être, du même coup, qu'un progrès historique, et l'histoire devient celle de la raison. Il a pour premier mobile ce besoin d'idées ou de sensations nouvelles qui, certes, recourt, même chez les peuplades, à des moyens physiques pour se satisfaire - liqueurs fermentées, boissons chaudes, opium, tabac, bétel - et qui développe le goût des super-fluidités du luxe, mais qui, intellectuellement, est l'aiguillon de l'industrie et de la science (36). Ce premier signe de la perfectibilité serait inconcevable sans la faculté du langage. Communication entre les hommes, le langage implique une communauté et se développe avec elle dans l'accroissement des échanges, la multiplication des besoins, qui, réciproquement, suscitent des idées et des sensations nouvelles. La langue est œuvre collective. Condorcet la distingue des facteurs individuels où le premier mobile, au hasard des génies, pousse vers l'invention des techniques et des sciences : « L'invention de l'arc avait été l'ouvrage d'un homme de génie : la formation d'une langue fut celui de la société entière » (16). Le collectif et l'individuel s'associent dans la fonction qui détermine la courbe du progrès. L'inventeur part des inventions emmagasinées dans la mémoire collective, transmises par l'enseignement - on sait toute l'importance que, rapporteur d'un projet scolaire (1791), Condorcet attachait, comme son ami Helvetius, à la réforme de l'instruction [4] - et il bénéficie des loisirs cultivés sans lesquels la recherche serait impossible et que seule une société assez avancée peut permettre [5]. En retour, une invention élève la vie collective - si l'invention de l'arc, dans le premier état de l'humanité, change l'art de la chasse et de la pêche, l'invention de la charrue ne peut, dans le troisième état, qu'améliorer l'agriculture - ; de proche en proche, en transformant l'économie, l'inventeur transforme la société elle-même où il introduit, sans même avoir à y songer, la division du travail (28), la division par classes - propriétaires, domestiques, esclaves, ouvriers, marchands, nobles, etc. (28, 34) - la plus-value (21, 152-153), avec, chaque fois, des changements de la constitution politique. Là-dessus, qu'on n'aille pas faim de notre marquis un marxiste : c'est un bourgeois, un Girondin et, surtout, un mathématicien qui, comme tous les mathématiciens est d'abord attentif au fonctionnement de l'esprit. Il juxtapose ses remarques sur le travail, les classes sociales, la plus-value ; il ne les lie pas l'une à l'autre par un rapport dialectique, et s'il devait donner un fondement à ces rapports, ce fondement ne serait pas économique, mais intellectualiste. Parce qu'il est mathématicien au siècle des Lumières, l'obstacle majeur au progrès est, à ses yeux, la superstition sous toutes ses formes -principalement le catholicisme (84) - ; il ne voit dans les préjugés que l'inertie de l'habitude et, dans les religions ou les mauvais systèmes politiques, que des inventions passionnelles guidées par des intérêts égoïstes, en contraste avec les inventions rationnelles réglées sur l'utilité sociale. Le progrès coïncide donc avec le progrès des Lumières. Il ne touche d'abord que quelques hommes, puis ne cesse de se répandre, de l'homme ou du groupe isolé et, par suite, borné (8, 37) en son pauvre langage, jusqu'à « la masse entière d'un grand peuple, dont la langue serait universellement répandue, dont les relations commerciales embrasseraient toute l'étendue du globe » (9). Le hasard des génies lui-même s'organise grâce à « ce concert des savants, cette réunion de leurs forces, si utile, si nécessaire » (85). Individus et collectivités coopèrent de plus en plus pour rationaliser le monde humain. Comme s'ils avaient pris « pour cri de guerre, raison, tolérance, humanité » (161), il semble que tous se proposent le bonheur et la vérité, l'égalité et, enfin, vocation essentielle de l'esprit (144), la liberté. Tout se tient, et les occupations intellectuelles, « quelque différentes qu'elles soient par leur objet, leur méthode, ou par les qualités d'esprit qu'elles exigent, ont concouru aux progrès de la raison humaine », et élaborent un système dont les parties ne doivent former qu'un seul tout et tendre à un but unique (197-198). La possession des objets de consommation les plus communs s'attache, par l'histoire, au gain de la bataille de Salamine ; « Le matelot, qu'une exacte observation de la longitude préserve du naufrage, doit la vie à une théorie qui, par une chaîne de vérités, remonte à des découvertes faites dans l'école de Platon, et ensevelies pendant vingt siècles dans une entière inutilité » (202).

Nous n'avons encore considéré le progrès que du dehors, et ce n'est pas rendre justice à l'originalité de Condorcet. Il faut en pénétrer le mécanisme interne : l'originalité de Condorcet se caractériserait alors par le titre : Esquisse d'une théorie combinatoire du progrès.

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Dès la première page on assiste à une algébrisation d'un problème psychologique, que la loi des grands nombres, l'homogénéité du calcul transforment régulièrement en problème sociologique ou, pour-mieux dire avec notre auteur, en « art social ». Sans doute importe-t-il de souligner cette transformation, pour ne pas imputer à Condorcet un individualisme qui n'est pas le sien. Il part de la psychologie de Locke, revue par Condillac, approuvée par Helvetius, et suppose une analogie entre le développement individuel et le progrès de l'esprit humain, résultat de ce développement « relativement aux individus qui existent dans le même temps sur un espace donné, et si on le suit de générations en générations ». Passage illégitime du psychologique au social ? Non. Condorcet ne s'intéresse nullement à l'individu psychologique, il n'en retient que les lois générales qui le classent parmi les hommes. En d'autres termes, il ne s'y intéresse qu'en calculateur : l'individu n'est plus que l'élément (défini en compréhension) d'un ensemble et que l'on peut soumettre (du moins en théorie) au calcul statistique ou combinatoire. L'ensemble n'est pas hétérogène à l'élément.

Revenons à l'algébrisation analytique du problème. Les principes en seraient les suivants :

1. Nos pensées sont des combinaisons d'idées complexes.

2. Les idées complexes sont des combinaisons d'idées simples qui ont leur origine dans des sensations élémentaires (71).

3. Le nombre de nos idées (complexes) est proportionnel à celui de nos besoins (thèse banale au XVIIIe siècle).

4. L'idée peut être caractérisée par un signe stable, et ce signe, substitué à l'idée. Ici réside le secret de l'analyse. La faiblesse de l'algèbre alexandrine se dénonce dans l'emploi du langage commun (66). La supériorité de la science est d'instituer « une langue exacte et précise, où chaque signe représente une idée bien déterminée, bien circonscrite » par une analyse rigoureuse (50). Attacher de bons signes à des objets permet de mieux les reconnaître et de faciliter des combinaisons nouvelles (1).

5. L'invention (et donc, le progrès) est une combinaison nouvelle d'idées disponibles. Ici est la clef du progrès. L'arithmétique en offre le modèle : sa fécondité consiste dans le « moyen heureux de représenter tous les nombres avec un petit nombre de signes, et d'exécuter par des opérations techniques très simples, des calculs auxquels notre intelligence, livrée à elle-même, ne pourrait atteindre. C'est là le premier exemple de ces méthodes qui doublent les forces de l'esprit humain, et à l'aide desquelles il peut reculer indéfiniment ses limites, sans qu'on puisse fixer un terme où il lui soit interdit d'atteindre » (39). L'honneur d’Aristote est d'avoir appliqué l'art des combinaisons aux formes du raisonnement, et cette application est riche d'avenir (71, 111). Il est alors facile de comprendre l'indéfinité du progrès. Le nombre de combinaisons croît avec le nombre d'éléments ; et plus le nombre des éléments s'élève, plus l'adjonction d'une seule unité élève le taux de croissance des combinaisons. Or, le nombre d'éléments dont dispose l'esprit humain est pratiquement sans limite : il n'épuisera jamais les faits de la nature, la précision de leurs mesures, leur analyse, leurs rapports (217). En revanche, des formules de plus en plus simples rendent bientôt faciles les combinaisons de plus en plus compliquées, et ainsi, « la vigueur, l'étendue réelle des têtes humaines sera restée la même ; mais les instruments qu'elles peuvent employer se seront multipliés et perfectionnés... » (218). Les acquisitions du progrès s'intègrent dans le progrès même, participent à la conquête de nouvelles acquisitions. Et de tout cela « il résulte que la masse réelle des vérités que forme le système des sciences d'observation, d'expérience ou de calcul, peut augmenter sans cesse... » (219).

6. On voit comment le calcul des probabilités devient chez Condorcet à la fois une philosophie et une technique du progrès. À coup sûr, « le hasard des événements viendra troubler sans cesse la marche lente, mais régulière de la nature... » (27). Mais le calcul des probabilités peut nous élever par degrés du fait de hasard à la loi des « observations calculées » (68, 189, 238), et c'est précisément dans l'art social que ses applications doivent maintenant se risquer. Que ne peut-on attendre de lui ? Disposer les observations de manière à en saisir avec plus de facilité les rapports, les résultats, l'ensemble ; déterminer la vraisemblance des faits extraordinaires ; calculer le retour constant de phénomènes dont on ne connaît pas encore la loi (par exemple, en médecine) ; supputer si une convergence est fortuite ou intentionnelle ; mesurer les degrés de certitude (en ce qui touche l'opinion ou les décisions judiciaires) ; critiquer les témoignages ; prédire statistiquement la durée de la vie en fonction de la différence des sexes, des climats, des professions, des gouvernements ; régler l'économie politique (rentes, tontines, caisses de secours, assurances), etc. Bref, « l'application du calcul des combinaisons et des probabilités « à l'art social » promet des progrès d'autant plus importants, qu'elle est à la fois le seul moyen de donner à leurs résultats une précision presque mathématique, et d'en apprécier le degré de certitude ou de vraisemblance » (224).

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L'originalité de Condorcet est donc bien, d'abord, d'avoir pressenti l'importance du calcul des probabilités pour les sciences humaines : en ce qui concerne les sciences de la nature, il n'y voit guère qu'un instrument de simplification des formules et de classification, il ne devine pas le rôle que jouera cette branche des mathématiques quelques années après sa mort, dès le début du XIXe siècle, avec la fondation de la Thermodynamique. Cette différence de clairvoyance s'explique vraisemblablement par une vue encore trop sommaire de ce calcul. Voilà pour la méthode. Passons à l'originalité de sa philosophie. Cette algébrisation de la psychologie lockienne dépasse le sensualisme dont elle légitime, par l'emploi qu'elle en fait, le caractère abstrait, et l'intellectualisme dont, en principe, elle concrétise les notions trop générales, par exemple celles de vie, de peuple, d'économie, de justice, et même d'homme. Car nous ne croyons pas, avec M. A. Cento [6], que la définition par Condorcet de « la nature de l'homme »soit simplement naturaliste : « ce qui doit être le résultat des facultés communes aux hommes toutes les fois que des circonstances extraordinaires ne s'y opposent point ; ce que l'homme fera presque toujours dans une circonstance donnée » ; cette définition est, davantage, statistique. Encore une originalité de Condorcet : il ose prévoir et consacrer au futur la dernière « époque » de son Esquisse, où il prophétise la destruction de l'inégalité entre les nations, entre les citoyens d'une même nation, entre les sexes, le perfectionnement réel de l'homme (204, 228, 236).

Que cette philosophie ait ses ambiguïtés, ses faiblesses, ses erreurs, rien de plus certain ! Le progrès de l'esprit humain s'y confond avec le progrès des sciences : on ne saurait accorder moins de place aux disciplines littéraires. En effet, si les lumières se caractérisent par les idées claires et si le modèle des idées claires se présente dans les mathématiques et dans les sciences dans la mesure où elles sont mathématisables, elles occupent nécessairement le premier plan dans le tableau historique de l'esprit humain (et l'on n'oubliera pas qu'à l’Académie des sciences Condorcet avait rédigé, comme l'avait fait avant lui Fontenelle, les admirables Éloges des savants que, sans les citer, devaient piller ensuite tant de dictionnaires). Mais il y a de la naïveté à croire qu'il suffit d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs. Subordonnant alors le meilleur aux lumières, on n'est plus attentif qu'au progrès des lumières et, tandis que l'on en déroule l'histoire, celle de la morale, en arrière-plan, paraît moins nette, plus lente, et, à la limite, le bien moral est posé comme un but immuable. Ainsi, -et la remarque, souvent faite, vaudrait pour la plupart des philosophes du XVIIIe - le moralisme semble éternitaire et la science est historique.

Le progrès de l'homme est-il qualitatif ? quantitatif ? La question ne va pas sans difficulté, car elle n'a été formulée qu'avec les théories que nous devons à l'évolutionnisme et à ses suites : personne ne songeait au XVIIIe siècle que la conscience enfantine pût être qualitativement différente de celle de l'adulte. Soulever la question expose à l'illusion rétrospective. Nécessairement, la réponse en garde quelque ambiguïté. Tantôt, par le principe même de la théorie, le progrès, seulement quantitatif, est une accumulation de connaissances qui se multiplient par leurs combinaisons, de même que l'enfant paraissait n'être qu'un petit adulte ignorant qui n'accédait à la maturité qu'en acquérant des idées - et la fameuse comparaison de Pascal - d'ailleurs traditionnelle et sans cesse reprise - de « toute la suite des hommes » à un seul homme qui apprend continuellement [7], ne signifie pas autre chose. Et Condorcet, lorsqu'il parle d'une « compassion naturelle » (22) - la pitié chez Rousseau - ou précise que la vigueur et l'étendue des têtes humaines restent les mêmes (218), ne se donne-t-il pas au départ une nature humaine, de qualité immuable, à laquelle l'habitude ne peut qu'ajouter ? Cependant, il dit aussi que la bonté de l'homme est le « résultat nécessaire de son organisation » et, à ce titre, susceptible de perfectionnement (228). Dès lors, ne passe-t-on pas à quelque changement qualitatif ? Considérons le physique : « ... les facultés physiques, la force, l'adresse, la finesse des sens, ne sont-elles pas au nombre de ces qualités dont le perfectionnement individuel peut se transmettre ? » L'observation des diverses races d'animaux domestiques suggère que oui (238). Mais si les qualités morales « résultent » de la constitution physique, ces observations ne doivent-elles pas s'étendre « jusque sur les facultés intellectuelles et morales » ? (Ibid.). Condorcet - de notre point de vue, pas du sien - oscille entre le perfectionnement quantitatif par l'habitude et l'accumulation des idées, et la transformation qualitative que les changements physiologiques dont les progrès de la science nous rendront maîtres peuvent produire sur nos facultés. Il n'a su, ni choisir clairement entre l'une et l'autre hypothèse, ni les concilier en une synthèse dialectique.

Et, par conséquent, on devine pourquoi, dans ce tableau, les lois qualitatives du progrès historique n'apparaissent, ou, plutôt, ne transparaissent que pour mémoire et non par la logique interne du système. Pour mémoire, parce que Condorcet n'a pas pu ne pas garder en souvenir les pensées de son ami, non mathématicien, Turgot qui a énoncé - fût-ce dans un autre contexte que celui d'Auguste Comte - la loi qualitative des trois états [8]. Mais, lui, il est mathématicien, même modeste. L'homogénéité du calcul efface - ou, en tout cas, estompe - la différenciation qualitative. Elle privilégie la loi de progression quantitative. Et encore faut-il le dire avec prudence, car l'idée de loi n'est encore que faiblement associée, chez Condorcet, à celle du calcul des probabilités.

On hésiterait même à parier d'une philosophie de l'histoire. C'est que l'Esquisse nous présente un décor historique, bien plus que - comme il adviendra chez Cournot - une étude historique. On s'y tromperait parce que, soucieux des bouleversements de son siècle, Condorcet a le sens du sociologique. Et sur ce décor historique on voit se dérouler le rêve d'un d'Alembert qui se serait converti au calcul des probabilités. C'est une philosophie du progrès. Ce n'est peut-être pas une philosophie du progrès historique.

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Comment fixer la situation de Condorcet ?

Il a sa place dans une lignée de penseurs qui, en France, naît, avec Perrault, de la querelle des Anciens et des Modernes et trouve en Fontenelle son fondateur philosophique. Elle fluctue d'abord entre les Lettres et les Sciences, mais cherche de plus en plus en ces dernières et, particulièrement, dans les mathématiques, l'excellence de l'esprit humain. Jusqu'à Condorcet, on inscrirait dans cette lignée des penseurs, parfois bien différents par ailleurs, comme Montesquieu, Voltaire, Turgot auquel notre philosophe associe Price et Priestley (166) Bailly, Volney. Et, après Condorcet, les idéologues, même si, comme Cabanis et Destutt de Tracy, ils s'en défendent, Comte, Cournot - qui, dès la première page de la Préface à ses Considérations sur la marche des idées dans les temps modernes, ne manque pas de faire allusion à l'Esquisse [9] - et disons, pour finir, Léon Brunschvicg.

Tous rejettent la métaphysique classique et désacralisent l'Histoire.

Et qu'en est-il des prophéties de Condorcet ?

La science ne l'a point démenti. Elle est allée très au-delà de tout ce qu'il pouvait prévoir et peut-être est-elle à la veille de prolonger la vie et de changer notre constitution ; elle devient de plus en plus l'ingénieur de l'homme, et cela, grâce, surtout, au calcul des probabilités. Quant au progrès moral, Alexandre Koyré était encore en droit de soutenir au lendemain de la dernière Guerre - et à propos de Condorcet - que la philosophie des Lumières venait de nous sauver de la barbarie. Mais, depuis, le temps a coulé. Les machines à calcul travaillent plutôt pour l'esclavage, volontaire ou involontaire, que pour la liberté. Depuis, chaque jour nous apprend qu'avec l'accélération de l'Histoire, nous ne vivons plus à l'échelle du XVIIIe siècle, et que - cela non plus Condorcet ne pouvait le prévoir - le rationnel se sépare de plus en plus du raisonnable.

Yvon BELAVAL.


[1] Alberto Cento : Condorcet e l'idea di progresso. Firenze, 1956.

[2] Les chiffres entre parenthèses renverront à la pagination de l'Esquisse, dans la présente édition.

[3] ..Plan de deux Discours sur l'histoire universelle, dans Oeuvres, Paris, 1844, t. II, p. 656. - Condorcet se contente d'observer dans l'Esquisse « que d'après les lois générales du développement de nos facultés, certains préjugés ont dû naître à chaque époque de nos progrès... » (10).

[4] Rapport sur l'instruction publique, éd. Compayré, Paris, 1883.

[5] Idem.

[6] Op. cit., p. 9, note 47. La citation est tirée du Manuscrit de la Bibliothèque Nationale, Fol. 36-37.

[7] Voir notre étude : Pascal savant, Revue de Théologie et de Philosophie, Lausanne, 1963.

[8] Que l'on n'objecte pas : Auguste Comte était mathématicien, au moins autant que Condorcet. Oui. Mais il se défiait du calcul des probabilités.

[9] Dans les livres d'histoire, constate Cournot dès la première phrase de son ouvrage, « il est d'usage de joindre, par forme de complément ou d'appendice, une esquisse des progrès de l'esprit humain dans les sciences, les arts, l'industrie, durant la même période de temps. Pourquoi ne pas suivre quelquefois une marche inverse, en prenant pour le fond de son sujet le travail de l'esprit humain, et pour accessoire ou appendice... ce qui n'est en quelque sorte que de la biographie sur une grande échelle, la biographie d'un peuple ou celle du genre humain ? ». Considérations, éd. F. Mentré, Paris (1934).


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Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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