RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. (1793-1794)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean Antoine Nicolas de Caritat, Marquis de Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. (1793-1794) Texte revu et présenté par O.H. Prior (professeur à l’Université de Cambridge). Nouvelle édition présentée par Yvon Belaval (professeur à la Sorbonne). Paris : Librairie philosophique J. Vrin, 1970, 247 pp. Collection: Bibliothèques des textes philosophiques.

Introduction

par O.H. PRIOR

Condorcet occupe une place à part dans l'histoire de la pensée française. Il est le dernier des « philosophes », le seul qui ait pris une part active à la Révolution. Il n'a pas conçu de système absolument original, mais il rassemble toutes les théories de ses prédécesseurs. Nous retrouvons chez lui les idées de Voltaire, de Rousseau, de Turgot, d'Helvétius, de Condillac, peu à peu façonnées en un tout harmonieux dont la dernière expression est l'Esquisse, sorte de résumé philosophique du XVIIIe siècle.

Il représente en outre à merveille, sous les principaux aspects, la sensibilité de son temps ; et rien ne saurait mieux expliquer pourquoi, loin de guider les événements, il a été entraîné par eux. Comme tant d'autres, Condorcet a été le jouet et enfin la victime de la Révolution.

Voilà ce qui ressort des études accumulées autour de son œuvre et de sa personne.

Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, naquit le 17 septembre 1743, à Ribemont en Picardie. Son père, officier de cavalerie, avait épousé Mme de Saint-Félix, jeune veuve d'origine bourgeoise, de santé délicate, fort dévote, mais riche.

L'année même de sa naissance, le père de Condorcet fut tué à Neuf-Brisach. L'enfant, de constitution chétive, fut entouré par sa mère de soins extraordinaires ; jusqu'à huit ans il fut voué au blanc et porta le costume d'une fille. « La tutelle d'une mère aussi tendre, mais aussi timorée, dit M. Cahen [1], imprima au caractère de l'enfant comme an cachet de féminité. À une délicatesse extrême, à un besoin impérieux d'intimité et d'affection, s'ajoutèrent de l'indécision, une certaine frayeur pour soi-même, une impressionnabilité dangereuse... Il se ressentit toute sa vie, le fait n'est pas douteux, de cette enfance anormale. »

C'était, évidemment, une mauvaise préparation pour la vie de collège. L'oncle de Condorcet, évêque d'Auxerre, confia d'abord l'éducation de son neveu à un précepteur jésuite. Puis l'enfant étudia chez les Jésuites de Reims. En 1758, il entra au collège de Navarre. De ces années d'études, nous ne savons presque rien. Condorcet n'y fait que de rares allusions ; mais il en rapporta la haine des Jésuites, de leurs méthodes ; et Une se fit pas un seul ami. Cela n'est pas surprenant, si l'on songe à sa première éducation. Ces années de collège recouvrent sans doute une période de souffrances intimes.

Condorcet était destiné à la carrière des armes. Contre le désir de sa famille, il préféra les sciences et s'établit à Paris. A l'âge de vingt-deux ans, il présente à l'Académie son Essai sur le calcul intégral, « rempli, nous dit Lagrange, d'idées sublimes et fécondes ». C'est ainsi qu'il devint le protégé et l'ami de d'Alembert, d'Helvétius, de Turgot surtout. Dès 1769, il travaille à l'Académie des Sciences, et compose les Éloges des académiciens d'avant 1699. En 1773, il est nommé secrétaire-adjoint de cette Académie, et, en 1785, secrétaire perpétuel. En 1774, Turgot, devenu ministre des finances, nomme Condorcet inspecteur général des monnaies. Enfin, en 1782, il entre à l'Académie française.

On ne peut dire avec précision à quel moment Condorcet, renonçant aux mathématiques, s'est consacré aux sciences politiques. Déjà ses Éloges avaient montré l'intérêt qu'il prenait à des questions en dehors de son sujet habituel. En 1774, dans ses Lettres d'un théologien à l'auteur du dictionnaire des trois siècles, il se révèle polémiste ardent et apôtre de la tolérance. En 1777 il prend part à un concours de l'Académie française et aborde pour la première fois un sujet de morale et de politique dans son Éloge de Michel de l'Hôpital, dont la vie, disait-il, « peut être offerte en exemple à ceux qui, se trouvant placés dans des circonstances difficiles, auraient à choisir entre le repos et le bien public ». La liste chronologique des oeuvres de Condorcet montre clairement que, d'assez bonne heure, les sciences mathématiques n'ont pas été son unique préoccupation.

Ses amis, les Encyclopédistes, les Physiocrates, Turgot, Voltaire, ont beaucoup contribué à l'orienter vers les choses sociales. D'autres influences devaient s'exercer dans le même sens : les salons qu'il fréquentait, ceux de Mlle de Lespinasse et de Mme Helvétius, celui de Mme de Condorcet elle-même, que Michelet appelle « le centre naturel de l'Europe pensante ». Dans un tel milieu ses idées politiques se sont affermies et l'ont incité à travailler activement pour le bien public.

Dès 1789, il est membre de la Commune de Paris, et dès lors son œuvre est celle plutôt d'un journaliste que d'un homme de science. Il contribue surtout à la littérature de combat. Il est rédacteur à la Chronique de Paris, collabore à la Bibliothèque de l'Homme public, à la Bouche de Fer, à d'autres feuilles éphémères où se multiplient les articles d'occasion et se renouvelle la discussion des événements journaliers. C'est la fin des traités techniques et des ouvrages de longue haleine. Le philosophe fait trop souvent place au polémiste. Mais il étudie les questions politiques au point de vue pratique avec un entier désintéressement. Nous avons ainsi une série d'articles de grande valeur ; toutefois ils n'ont guère aidé à la formation de la constitution républicaine.

L'activité politique de Condorcet fut remarquable pendant toute la durée de la Constituante, bien qu'il n'ait pas été membre de cette Assemblée. Avec Siéyès, il fonda la Société de 1789, centre des nobles d'esprit libéral. Par l'intermédiaire du journal de la Société, il fait tous ses efforts pour diriger l'opinion, cherchant toujours à faciliter la transition du régime despotique au régime de la liberté.

En 1791, il est élu à Paris membre de l'Assemblée législative : c'est le point culminant de sa carrière politique. Son rôle est vraiment important dans une assemblée en majorité monarchique, où ses mérites de grand seigneur, d'académicien et de démocrate ont toute leur valeur aux yeux des bourgeois libéraux. Il n'appartient à aucun parti : « Je m'étais lié, écrit-il, dans l'Assemblée nationale, avec un petit nombre d'hommes justes et éclairés, incorruptibles, zélés défenseurs des droits du peuple [2]. » Telle sera constamment son attitude politique. Il ne penche ni à droite, ni à gauche, ce qui explique comment il a pu, sous la Convention, partager les opinions des Girondins et cependant donner tout son appui à Danton.

Il fut élu secrétaire, vice-président, puis président de la Législative. Il n'était nullement orateur. Malgré tout, l'Assemblée lui était favorable, écoutait patiemment ses discours, discutait avec respect ses déclarations, ses proclamations. Suivant les conséquences de sa philosophie, il réclame l'abolition de la religion d'État, répudie l'esprit de conquête et montre que la France entend respecter l'indépendance des peuples, il rédige le fameux rapport sur l'instruction publique ; enfin, l'un des premiers, il prononce le mot de République.

Son rôle lut plus effacé sous la Convention où il fut élu en 1792 par cinq départements et siégea comme député de l'Aisne, son pays natal. Il fut, de prime abord, en opposition avec la majorité de ses collègues lors du procès du roi. Il vota contre l'exécution de Louis XVI. Comme membre du comité de la Constitution, il présenta un rapport que les Jacobins attaquèrent violemment et auquel ils substituèrent un autre projet qui fut voté peu après. Alors Condorcet écrivit un pamphlet pour en appeler au peuple contre l'Assemblée.

Le 8 juillet 1793, il est dénoncé par Chabot et décrété d'arrestation, « comme prévenu de conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République ». C'est le commencement du drame. Condorcet se réfugie chez Mme Vernet, rue des Fossoyeurs (aujourd'hui, 16, rue Servandoni). Il y reste neuf mois. Là, mis hors la loi, sous la menace de la guillotine, il achève son ouvrage le plus célèbre, l'Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain. Mais, redoutant une perquisition et craignant de compromettre son hôtesse, il décide de s'enfuir. Il écrit son testament, ainsi que l'Avis d'un proscrit à sa fille, et, dès le 25 mars 1794, trompant la surveillance de Mme Vernet, il s'élance dans la rue. Il se rend à Fontenag-aux-Roses, pensant y demander asile à ses vieux amis, les Suard, qu'il avait obligés autrefois. Sans doute les Suard se croyaient-ils eux-mêmes menacés, car, après une longue conversation, Condorcet fut éconduit. Réfugié dans les carrières de Montrouge, il y passe la nuit, la journée, la nuit encore ; mais, le 27 mars, mourant de faim, il entre dans un cabaret de Clamart où ses réponses embarrassées et sa miné étrange le font arrêter. Blessé à la jambe, trop faible pour marcher, il est conduit, monté sur un cheval, à Bourg-la-Reine et enfermé dans un cachot.

Le lendemain matin, 28 mars 1794, son geôlier le trouva mort. Selon le rapport de l'officier de santé, Condorcet aurait succombé à une congestion sanguine. D'après une légende, vulgarisée dès 1795, il se serait empoisonné ; mais, comme l'a très suffisamment démontré M. Cahen [3], ce fait est des plus douteux.

Condorcet a donné lieu à des appréciations aussi diverses que le panégyrique de Diannyère et la critique sévère, voire amère de Sainte-Beuve. D'Alembert dépeint son jeune ami comme « un volcan couvert de neige » ; Turgot l'appelle « un mouton enragé » ; la plupart des biographes font ressortir « la bonté » du philosophe. Tous ces traits n'ont rien d'incompatible. Sous son extérieur « de neige », Condorcet cache une âme ardente qui lui fait parfois perdre toute mesure lorsqu'il attaque une injustice, comme dans ces Lettres d'un théologien contre l'intolérance, qui justifient l'épithète de Turgot et cette remarque de Voltaire : « Fallait-il donc se permettre de publier un ouvrage aussi audacieux, quand on ne commandait pas à deux cent mille soldats ? »

Mlle de Lespinasse nous a laissé le portrait physique et moral de son ami [4] : « Il a tous les genres de bonté, celle qui fait compatir, secourir, celle qui rend facile et indulgent, celle qui prévient les besoins d'une âme délicate et sensible... Avec cette bonté, il pourrait se passer de sensibilité ; eh bien, il est d'une sensibilité profonde, et ce n'est point une manière de parler. Il est malheureux du malheur de ses amis, Il souffre de leurs maux, et cela est si vrai que son repos et sa santé en sont souvent altérés... Il a le tact le plus sûr et le plus délié pour saisir les ridicules et pour démêler toutes les nuances de la vanité ; il a même une sorte de malignité pour les peindre, qui contraste d'une manière frappante avec cet air de bonté qui ne l'abandonne jamais... Cette âme calme et modérée dans le cours ordinaire de la vie devient ardente et pleine de feu s'il s'agit de défendre les opprimés, ou de défendre ce qui lui est plus cher encore, la liberté des hommes et la vertu des malheureux ; alors son zèle va jusqu'à la passion... » Il serait facile d'illustrer tous ces traits de caractère au moyen d'exemples tirés des ouvrages de notre philosophe : cette sensibilité nous explique sa carrière politique, et surtout son œuvre de journaliste.

Le portrait tracé par Mlle de Lespinasse a certainement deux faces. On peut d'ailleurs le compléter par la correspondance de Condorcet avec Mme Suard, si bien analysée par M. Doumic. Elle nous fait entrevoir un Condorcet, sensible il est vrai, mais aussi, entier, irritable. « Le « bon » Condorcet, dit Doumic, fut un des hommes les plus haineux qu'il y ait eu dans ces temps de violence et de haine... : tel est l'envers de la sensibilité ». Toutefois, ce côté agressif ne se montre guère que dans les relations de notre philosophe avec Necker, et dans son anticléricalisme. Son attitude envers le célèbre directeur des finances est un exemple frappant de ce que peuvent les haines politiques. Necker, protectionniste convaincu, était l'adversaire naturel de Turgot et des Physiocrates. De là vient la haine de Condorcet qui voyait dans le libre échange une des conditions nécessaires au progrès de l'humanité. Tant il est vrai que les conflits de doctrines mènent à des violences aussi déchaînées que les conflits de sentiments.

L' « anticléricalisme » de Condorcet, si l'on peut user de ce terme, paraît, de même, avoir une origine plutôt politique que religieuse. L'ami de Voltaire et des Encyclopédistes n'a jamais révélé le fond de sa pensée sur les questions de dogme. Il y touche assez légèrement dans sa Vie de Voltaire. Il n'était certainement pas athée. On peut même croire que, dans le fond de son cœur, il est resté chrétien. Notons aussi qu'il a soutenu le droit de l'Église à l'indemnité lors de la confiscation des biens. Tout comme le Chancelier de l'Hôpital, dont la vie a été un de ses premiers sujets d'étude, il était apôtre de la tolérance, et, sans demander expressément la séparation de l'Église et de l'État, il ne voit dans leur alliance qu'un danger. Il estimait que les intérêts de l'Église ne concordaient pas nécessairement avec ceux du peuple et de la liberté. D'autre part, les abus du haut clergé, les procès contre les Jansénistes et les Jésuites, les cas de fanatisme assez fréquents, justifient jusqu'à un certain point la violence de ses attaques, conformes à l'esprit du temps, mais qui nous paraissent aujourd'hui un peu excessives.

La sensibilité de notre philosophe se montre sous un meilleur jour quand il prend la défense des opprimés. Une grande part lui revient dans la réhabilitation de La Barre, généralement attribuée à Voltaire seul. Il combattit l'esclavage et en montra l'infamie [5]. Ce fat lui qui rédigea les statuts de la Société des Amis des Noirs [6].

Son cœur n'est d'ailleurs pas à l'abri de sentiments plus tendres. MI" de Lespinasse dut employer toute son influence et tout son tact pour le sauver d'une Célimène, Mlle d'Ussé. À l'âge de quarante-deux ans, il tomba une fois encore amoureux, et sans remède, d'une jeune fille de vingt-trois ans, Mlle de Grouchy, qu'il épousa en 1786 et qui fut pour lui, en dépit de la médisance, une fidèle compagne [7].

Une des pages les plus intéressantes de sa vie est celle de ses relations avec Voltaire et Turgot. Il doit sans doute au premier ses idées sur la tolérance, sur la religion ; au second, en grande partie, ses théories sur l'économie politique. Toutefois il garde son indépendance et maintiendra, par exemple, contre Voltaire, le droit du peuple à l'éducation. Ses vies de Voltaire (1787) et de Turgot (1789) sont deux monuments élevés à l'amitié. Son admiration pour ces deux grands hommes est profonde, quelquefois un peu partiale. C'est ainsi qu'il écrit, à propos de Voltaire cette phrase qui n'est pas exempte de quelque naïveté : « Sans faste dans ses vertus, et sans dissimulation dans ses erreurs, dont l'aveu lui échappait avec franchise, mais qu'il ne publiait pas avec orgueil, il a existé peu d'hommes qui aient honoré leur vie par plus de bonnes actions et qui Paient souillée par moins d'hypocrisie. » La Vie de Turgot est surtout précieuse comme résumé des opinions de Condorcet lui-même sur la politique.

L'influence de la sensibilité sur l'œuvre de Condorcet est évidente. Mais la sensibilité n'explique pas tout. Il faut tenir compte du génie de l'homme, qui lui permet de saisir tous les côtés d'une question, de suggérer des remèdes aux abus, de voir, dans l'avenir même, les progrès possibles et les méthodes qu'il faut suivre pour les réaliser.

Sa philosophie forme un système parfaitement net. Elle relève, comme presque toute la pensée française de l'époque révolutionnaire, à la fois du sensualisme de Condillac et du rationalisme cartésien [8]. Les traits essentiels lui paraissent si évidents qu'il se contente de les indiquer en quelques lignes dans son introduction à l'Esquisse ; nous y renvoyons le lecteur. Le sujet n'est même pas approfondi, aussi est-il nécessaire de compléter la théorie pour la rattacher au reste du système.

Les sensations forment le contenu de l'intelligence humaine. Toute la pensée peut se ramener, en dernière analyse, à des sensations. La faculté de les recevoir se développe « par l'action des choses extérieures, c'est-à-dire par la présence de certaines sensations composées dont la constance... est indépendante de l'homme ». Ainsi l'esprit humain n'est pas créateur : il reçoit seulement, et retient, des signes extérieurs. Chaque sensation est accompagnée de plaisir ou de douleur. « L'homme a la faculté, de transformer ces impressions momentanées en sentiments durables, doux ou pénibles. »Ainsi se développe toute la vie affective de l'homme. Enfin, grâce à cette sensibilité combinée avec la faculté de penser, l'homme établit « entre lui et ses semblables des relations d'intérêt et de devoir ».

La raison, et c'est là un des traits essentiels du système, est universelle. Elle est la même partout. Tous les hommes sont identiques en tant qu'êtres capables de former des raisonnements et d'acquérir des idées morales. Il y a des vérités morales, applicables à l'humanité entière, dont la loi est justement fournie par la raison sur laquelle doit être fondée la société.

La raison enseigne à l'homme qu'il a des droits naturels, dérivant de sa nature d'être sensible et raisonnable. Ces droits, antérieurs aux institutions sociales, comprennent la LIBERTÉ et l'ÉGALITÉ, dont le maintien est le seul but de la réunion des hommes en sociétés politiques. Condorcet n'admet donc pas l'idée d'un contrat entre le peuple et les magistrats, ni celle d'une division sociale entre ceux qui gouvernent et ceux qui obéissent. Tous les hommes sont égaux sous le rapport des droits.

De l'effort pour maintenir les droits naturels résultent les droits civils et politiques, et l'art politique lui-même qui définit les différentes formes de liberté : liberté politique, liberté individuelle, liberté de conscience, liberté de la presse [9]. Condorcet, dans cette énumération, est surtout disciple de Voltaire. Mais, comme le fait remarquer M. Sée [10], cette théorie a été complétée plus tard sous l'influence de la Révolution américaine, et surtout de son ami Thomas Paine. C'est alors qu'il définit les droits naturels de l'homme « dans toute leur étendue, ceux de la sûreté, ceux de la propriété, ceux de la liberté, encore si méconnus, ceux de toutes les nations qui osent se vanter d'être libres » [11].

Le premier principe de l'art social est donc le maintien de l'égalité naturelle qui résulte nécessairement du fait de l'égalité de la raison chez les hommes. C'est le devoir de l'État d'assurer à chaque citoyen la jouissance de ses droits ; l'État doit supprimer toutes les inégalités artificielles qui proviennent de l'organisation sociale actuelle : inégalités de richesse, d'état, d'instruction [12]. L'inégalité de richesse sera supprimée par l'abolition des lois qui favorisent les fortunes privées ; les inégalités d'état, par exemple les inégalités entre patrons et ouvriers, seront au moins adoucies par les assurances pour les vieillards et les veuves. Enfin l'inégalité d'instruction sera détruite par un système d'enseignement public exposé par Condorcet en 1791, dans cinq Mémoires sur l'instruction publique, qui sont peut-être son plus grand titre de gloire [13].

Il y préconise des réformes si audacieuses qu'elles ne sont point encore toutes réalisées. C'est un traité d'organisation où la psychologie de l'enfant n'est pas en cause ; et, de fait, le point faible du système de Condorcet est le manque d'expérience pratique de son auteur. Mais, comme théoricien, il est supérieur à tous les écrivains du XVIIIe siècle qui se sont occupés du sujet.

Il attribue à l'éducation un pouvoir immense, sans pourtant aller aussi loin qu'Helvétius pour qui l'esprit, la vertu, sont des produits d'une science qui pourrait multiplier à volonté les hommes de génie.

Le système d'éducation de Condorcet est partie intégrante de son économie politique. C'est l'éducation démocratique qui doit supprimer toutes les inégalités sociales et rendre à l'homme sa liberté native. « Nous ferons voir que, par un choix heureux, et des connaissances elles-mêmes et des méthodes de les enseigner, on peut instruire la masse entière d'un peuple de tout ce que chaque homme a besoin de savoir pour l'économie domestique, pour l'administration de ses affaires, pour le libre développement de son industrie et de ses facultés, pour connaître ses droits, les défendre et les exercer ; pour être instruit de ses devoirs ; pour pouvoir les bien remplir ; pour juger ses actions et celles des autres d'après ses propres lumières, et n'être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine ; pour ne pas dépendre aveuglément de ceux auxquels il est obligé de confier le soin de ses affaires ou l'exercice de ses droits ; pour être en état de les choisir et de les surveiller ; pour n'être pas la dupe de ces erreurs populaires qui tourmentent la vie de craintes superstitieuses et d'espérances chimériques ; pour se défendre contre les préjugés avec les seules forces de sa raison ; enfin, pour échapper aux prestiges du charlatanisme qui tendrait des pièges à sa fortune, à sa santé, à la liberté de ses opinions et de sa conscience sous prétexte de l'enrichir, de le guérir et de le sauver. » Pour arriver à ces fins, Condorcet veut donner à tous les enfants les mêmes chances de s'instruire. Il admet, contre Helvétius, que « les esprits sont naturellement inégaux » ; il propose donc d'établir un système d'éducation gratuite composée de plusieurs degrés, depuis l'enseignement élémentaire, commun à tous, jusqu'au plus haut, réservé aux étudiants les mieux doués.

La liberté de l'enseignement supérieur doit être complète, et Condorcet cherche à protéger le corps enseignant contre toute ingérence du gouvernement qui doit restreindre son rôle, même dans l'éducation élémentaire, à « répandre les lumières ». Il réclame une absolue liberté de conscience ; il veut qu'on respecte toutes les croyances et toutes les opinions. Aucune religion ne doit être enseignée dans les écoles, pas même « ce qu'on appelle religion naturelle » ; par conséquent, le clergé de toute confession sera exclu. Seule une morale générale sera inscrite au programme. Mais chaque religion pourra être enseignée dans les temples, par ses propres ministres, pendant des heures réservées à cet effet. Les opinions politiques devront être également respectées : un exposé de la constitution aura sa place dans le tableau des leçons, mais exempt de tout esprit de propagande. « Il ne s'agit pas de soumettre chaque génération aux opinions comme à la volonté de celle qui la précède, mais de les éclairer de plus en plus, afin que chacun devienne de plus en plus digne de se gouverner par sa propre raison. »

Une des conséquences naturelles du principe d'égalité est le féminisme. Condorcet a reconnu à la femme tous les droits politiques des hommes, et, en matière d'éducation, il a même préconisé l'école mixte.

Une autre conséquence est la souveraineté du peuple. Condorcet devait donc considérer la république comme le gouvernement idéal [14]. Il semble pourtant s'en être tenu longtemps à la théorie de Montesquieu pour qui la république était le gouvernement propre à un petit État. La révolution américaine lui ouvrit les yeux à cet égard. Cependant il resta monarchiste, ou, tout au moins, fidèle au roi, jusqu'à la fuite de Varennes. Il opte pour un gouvernement représentatif, où les pouvoirs du peuple seront garantis. Il admet donc la représentation par députés, comme Montesquieu ; mais, de plus, il recommande l'appel direct aux électeurs, dans certains cas, sorte de référendum qui s'accorde avec la théorie de Rousseau sur le pouvoir souverain du peuple. C'est une habile combinaison des deux systèmes. Condorcet a toujours combattu la théorie de la séparation des pouvoirs de l'Esprit des Lois, où il voit une violation directe de l'égalité primitive. Il ne comprend pas l'engouement du temps pour la constitution anglaise. « C'est l'ouvrage du hasard devenu, aux yeux du vulgaire, celui d'une raison profonde » [15]. Comme dit M. Sée, oit attribue à la constitution de l'Angleterre la liberté dont on jouit en ce pays, alors que tout l'honneur en revient à la liberté de la presse et à l'habeas corpus.

L'égalité doit régler non seulement les rapports des individus, mais ceux des peuples. Un des plus grands espoirs de Condorcet est la destruction de l'inégalité entre les nations. Il condamne sévèrement toute oppression d'une nation par une autre, toute violence envers les populations dites sauvages. Il prévoit l'affranchissement des colonies et « ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autres maîtres que leur raison>. La destruction de l'inégalité entre les nations aura pour conséquences Ici disparition de l'esprit de conquête et celle de la guerre, l'organisation des tribunaux d'arbitrage et d'une société des nations.

Enfin Condorcet est un précurseur des études les plus modernes, de l'application des mathématiques aux choses sociales, de l'emploi scientifique des courbes et des statistiques. Frappé par l'exemple des progrès de ta physique grâce aux mathématiques, il décide de faire un usage semblable des sciences dans le cas de la morale sociale. C'est une nouvelle science qu'il appelle lui-même « La mathématique sociale>. Il ne doute pas des avantages qui en résulteront pour l'humanité. « La mathématique sociale, écrit-il [16], peut avoir pour objet les hommes, les choses, ou à la fois les choses et les hommes.

« Elle a les hommes pour objet, lorsqu'elle enseigne à déterminer, à connaître l'ordre de la mortalité dans telle ou telle contrée ; lorsqu'elle calcule les avantages ou les inconvénients d'an mode d'élection. Elle a les choses pour objet, lorsqu'elle évalue les avantages d'une loterie, et qu'elle cherche d'après quels principes doit être déterminé le taux des assurances maritimes. Enfin elle a en même temps l'homme et les choses pour objet, quand elle traite des rentes viagères, des assurances sur la vie... Ainsi la science dont nous traitons ici doit naturellement être précédée par cinq théories mathématiques qui peuvent être développées indépendamment de toute application : 1˚ La théorie des grandeurs susceptibles d'accroissements proportionnels au temps, qui renferme celle des intérêts de l'argent ; 2˚ La théorie des combinaisons ; 3˚ Celle de la méthode de déduire, des faits observés, soit les faits généraux, soit les lois Plus générales encore ; 4˚ La théorie du calcul des probabilités ; 5˚ Enfin, celle des valeurs moyennes. »

L'idée qui couronne l'oeuvre de Condorcet, qu'il a développée dans l'Esquisse, qui est restée attachée à son nom, est celle du Progrès. Toutes les théories précédentes la préparent : le sensualisme, la raison universelle, l'égalité surtout, qui, grâce à l'éducation, permet à l'humanité de s'élever sans cesse au point de vue intellectuel et moral. Condorcet est, avant tout, un optimiste.

Dans la pensée de l'auteur, l'Esquisse était une simple introduction à un ouvrage de dimensions encyclopédiques. Il l'appelle lui-même, dans son manuscrit, « Prospectus » d'un tableau historique. Selon M. Cahen, Condorcet a dû avoir un certain nombre de livres à sa disposition dans sa retraite [17]. La composition de cet essai n'en représente pas moins un prodigieux effort de synthèse.

Le plan rappelle celui des ÉPOQUES DE LA NATURE. Condorcet, il est vrai, ne se laisse pas emporter par son sujet : il évite les métaphores et les hyperboles, et son style n'a rien de celui de Buffon. Mais il sait convaincre par sa simplicité même, par le sentiment de profonde conviction, d'honnêteté scientifique et politique que respire chaque ligne de l'Esquisse.

Il n'y a pas lieu de discuter ici les sources de notre philosophe : il cite lui-même de nombreux écrivains français et étrangers, tels que Priestley et Harington, dont les idées s'apparentent plus ou moins aux siennes.

La théorie de l'Idée de Progrès [18] a été développée surtout en France, où Bodin, Descartes, Pascal, Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre l'ont soutenue. Le XVIIe siècle avait conçu l'idée d'un développement historique où l'humanité est en progrès et non en décadence. Le XVIIIe siècle a cru en l'évolution de l'humanité à partir d'un passé barbare vers un avenir de perfection scientifique. Cette thèse est, avant Condorcet, celle de Castellux, de Sébastien Mercier, de Volney même dans ses Ruines ; surtout, celle de Turgot [19].

Les principes de Condorcet sont les mêmes que ceux de son ami. Il complète l'ébauche de Turgot, en atténue un peu l'esprit chrétien, y ajoute des déductions. Pour la première fois, l'histoire est divisée, non pas en fonction des événements politiques, mais du progrès des connaissances. Comparé à ses prédécesseurs, Condorcet est original, en ce qu'il insiste sur l'avenir et qu'il en prévoit même la direction. Beaucoup de ses prévisions ont été des prophéties. Il a des défauts, dus souvent à l'état des connaissances de son temps : le moyen âge lui est inconnu ; il promet plus qu'il ne peut tenir au point de vue des origines historiques ; sa vision de l'avenir ne se formule pas en lois de développement comme chez Auguste Comte [20]. Mais il a bien vu l'importance de l'histoire ; il a cru surtout que la connaissance de ses lois devait nous donner la clef du progrès de l'humanité : principe de grand avenir qui devait guider tous ceux qui, après lui, ont eu la vision du progrès : Cabanis, les Idéologues, Mme Staël, Guizot, Saint-Simon, Auguste Comte. Il a trouvé son poète en Victor Hugo.

L'œuvre de Condorcet a vieilli sous bien des rapports ; mais l'auteur de l'Esquisse, plus que tout autre, s'en serait félicité : c'est le plus bel argument en faveur de l'idée de Progrès.

O.H. PRIOR.


[1] Cahen, Condorcet et la Révolution française, p. 5.

[2] Cité par Cahen, op. cit., p. 437.

[3] Cahen, op. cit., p. 540.

[4] Portrait de M. le marquis de Condorcet par Mlle de Lespinasse. Oeuvres de Condorcet, éd. Arago, t. I, pp. 626-635).

[5] Réflexions sur l'esclavage des nègres. Oeuvres, éd. Arago, t. VII.

[6] Cahen, La Société des amis des Noirs et Condorcet, dans la Révolution française, janvier-juin 1906, t. L, pp. 481-511.

[7] A. Guillois, La marquise de Condorcet, sa famille, son salon, ses amis, Paris, 1897.

[8] Bouillier (Histoire de la Philosophie cartésienne, Il, p. 641) fait observer les éléments cartésiens qui se trouvent chez notre philosophe : la raison universelle, la doctrine de perfectibilité, l'appel aux lois immuables du juste et de l'injuste ; la justice et les droits absolus dans la morale sociale et dans la politique.

[9] Cf. Sée, Condorcet, ses idées et soit rôle politique. Revue de synthèse historique, janvier à juin 1905.

[10] Sée, Évolution de la pensée politique en France, p. 280 et s.

[11] Essai sur les Assemblées provinciales, cité par H. Sée. Évolution, p. 280.

[12] Condorcet doit certainement à Rousseau la théorie d'égalité, mais il traite surtout du côté civil plutôt que social de la question.

[13] Parus dans la Bibliothèque de l'homme publie. Oeuvres, éd. Arago, t. VII, pp. 167-437.

[14] Cahen, op. cit., p. 266.

[15] Cité par Sée, Évolution, p. 286.

[16] Tableau général de la science qui a pour objet l'application du calcul aux sciences politiques et morales. Oeuvres, éd. Arago, t. I, pp. 539-573.

[17] Cahen, op. cit., p. 528.

[18] J.-B. Bury, The Idea of Progress, 1921. - J. Delvaille, Histoire de l'idée de Progrès, 1910.

[19] Turgot, Tableau phiIosophique des progrès successifs de l'esprit humain, 1750. Oeuvres, éd. Schelle, Paris 1913-1923, 5 vol., t. I, pp. 298-323.

[20] De récents travaux ont démenti plutôt que confirmé la croyance de Condorcet en une perfectibilité indéfinie de l'homme, de son organisation physique et de ses facultés. Voir à ce sujet les ouvrages de L. Cuénot sur l'Adaptation (Doin) et La Genèse des espèces animales (Alcan), ainsi que les travaux de J. Chevalier : L'habitude (Roivin), Trois conférences d'Oxford (Ed. Spes), En quoi consiste le progrès de l'humanité, Acad. des Sciences morales et politiques, 26 oct. 1929.


Retour au livre de l'auteur: Jacques Bainville, historien Dernière mise à jour de cette page le mardi 11 janvier 2011 13:47
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref