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Collection « Les auteur(e)s classiques »
Une édition électronique réalisée à partir du texte d'un auteur inconnu, P’ing-Chân-Ling-Yên, ou Les deux jeunes filles lettrées, Traduction de Stanislas Julien. Librairie Didier et Cie, Paris, deuxième édition, 1860. Deux volumes XVIII+362, 330 pages. Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris. Préface En traduisant le roman des Deux jeunes filles lettrées, je me suis proposé un double but, savoir : de faire connaître, pour la première fois en Europe, un ouvrage qui offre une peinture fidèle, animée et souvent piquante, des goûts et des habitudes littéraires des chinois, et de donner, aux étudiants qui voudront lire l’ouvrage dans la langue originale, l’intelligence du style moderne le plus relevé, le plus brillant et aussi le plus difficile, et qu’il leur serait impossible de comprendre complètement, à l’aide des dictionnaires et des ouvrages philologiques publiés jusqu’à ce jour. Les Chinois, on le sait, ont devancé les Européens dans plusieurs inventions qui ont changé la face du monde. Sans parler de la boussole, qu’ils possèdent et emploient aux mêmes usages que nous depuis trente siècles, de la poudre de guerre que les Arabes leur ont empruntée et qu’ils nous ont transmise, je dirai que, dès l’an 593 de cotre ère, ils ont commencé à répandre, par la gravure sur bois, les chefs-d’oeuvre de la peinture, du dessin et de la littérature (invention que jusqu’ici l’on n’avait reconnue en Chine que cinq cents ans plus tard). De là, une diffusion rapide et immense des connaissances littéraires dans cet empire du milieu, où elles sont un moyen infaillible d’arriver à la fortune, à la renommée et aux plus hautes charges de l’État. Là, dans les classes les plus modestes comme les plus élevées, tout le monde n’a d’autre souci que d’étudier la langue savante dans les écrivains classiques, d’autre occupation que les exercices littéraires, d’autre ambition que l’avancement qui suit le succès dans les concours. Ce zèle infatigable des Chinois pour la culture du goût et l’imitation des bons auteurs est le trait distinctif de leur caractère, et il a été l’un des éléments les plus puissants de leur civilisation. Mais, pour le bien comprendre et l’apprécier, il faut le voir se développer sur une scène vivante et animée, où chaque acteur, je veux dire chaque lettré, paraisse avec ses qualités et ses travers, son savoir ou son ignorance, son intelligence éclairée ou ses prétentions pédantesques. Voilà un spectacle fait pour piquer vivement notre curiosité, et que nous ne saurions trouver ni dans les histoires ni dans les relations de voyages qui se rapportent à la Chine. Ce n’est pas tout que de voir agir les Chinois dans le cercle de leurs relations sociales, nous sommes avides de connaître leurs productions littéraires, de nous faire une juste idée des sujets qu’ils aiment à y traiter, du genre d’esprit qui les anime et de l’imagination qui y brille. D’autres traits non moins remarquables méritent encore de nous intéresser. Les missionnaires, sans lesquels la connaissance de la langue chinoise aurait été retardée de plus d’un siècle, nous ont révélé l’histoire, la géographie, les sciences, les arts et l’industrie de ce peuple actif et intelligent, dont les ports s’ouvrent depuis peu, avec moins de restrictions et d’entraves, aux entreprises commerciales des étrangers. Mais ils n’ont jamais pénétré dans le sein de la société chinoise, ils n’ont pu nous introduire dans l’intérieur des familles, nous faire assister aux occupations gracieuses, aux entretiens tendres ou piquants des femmes distinguées, que des rites inflexibles enferment dans une sorte de gynécée inviolable, où elles sont inaccessibles non seulement à notre curiosité indiscrète, mais encore aux regards des Chinois eux-mêmes, à l’exception de leurs proches parents. Où trouver ces détails de moeurs si précieux pour nous, sinon dans les romans où les Chinois se sont peints eux-mêmes, sans songer que les barbares de l’extrême Occident, si sévèrement exclus de leur société, étudieraient un jour, sans faire un pas hors de leur pays, ces scènes intimes, ces révélations de la vie de famille, ces luttes et ces exercices littéraires qu’ils croyaient n’avoir racontés que pour l’instruction ou l’agrément de leurs concitoyens ? Les Chinois possèdent un nombre infini de romans, dont les uns ont pour objet de répandre et de populariser l’histoire nationale, les autres de peindre les mœurs publiques et privées, d’exalter les vertus des héros et de flétrir les vices des méchants, ou de faire la satire des ignorants et des sots. Parmi ces romans, ils en ont remarqué dix dont ils ont qualifié les auteurs du titre d’écrivains de génie (Thsaï-tseu), de sorte que, pour désigner tel ou tel ouvrage de cette série d’élite, ils disent communément le livre du premier, du deuxième, du troisième Thsaï-tseu (écrivain de génie). Cette distinction ne pouvait échapper aux Européens. Aussi les a-t-elle guidés dans le choix des romans chinois dont ils ont voulu donner la traduction. Sur ces dix romans, il n’en reste plus que deux à faire passer dans notre langue. Le premier, ou le San-kouo-tchi (l’Histoire des trois royaumes), a été traduit en entier par M. Théodore Pavie, qui en a déjà publié deux volumes. Le deuxième, ou le Hao-khieou-tch’ouen, a été traduit par M. Francis Davis (anciennement gouverneur de Hong-kong), sous le titre de the Fortunate Union. M. Guillard d’Arcy l’a donné en français sous le titre plus exact de la Femme accomplie. Le troisième, le Yu-kiao-li, ou les Deux cousines, est bien connu en France par la traduction de M. Abel Rémusat. Le cinquième est le Chouï-hou-tch’ouen ou l’Histoire des Insurgés. M. Bazin, professeur de chinois vulgaire près la Bibliothèque impériale, en a déjà traduit quatre livres. Le sixième est le Si-siang-ki ou l’Histoire du Pavillon d’Occident, comédie célèbre en prose et en vers, dont je vais donner bientôt une traduction complète, accompagnée de notes perpétuelles. Le septième, le Pi-pa-ki, ou l’Histoire du Luth, autre comédie remarquable en prose et en vers, a été traduit et publié par M. Bazin. Le huitième, le Hoa-tsien-ki, a été publié en chinois et en anglais par M. P. Perrin Thom, sous le titre de Chinese courtship. Le quatrième est le P’ing-chân-ling-yên ou les Deux jeunes filles lettrées, que j’ai l’honneur de présenter aujourd’hui au public, et dont le titre désigne, par autant de monosyllabes, les noms abrégés des quatre principaux personnages, savoir : Chân-taï et Ling-kiang-sioué, deux jeunes filles poètes, ainsi que P’ing-jou-heng et Yên-pé-hân, jeunes lettrés qui éprouvent pour elles une de ces passions qu’on ne voit qu’à la Chine, un amour fondé sur l’admiration de leur talents littéraires, plutôt que sur leurs agréments extérieurs. Ce roman est, en Chine, dans les mains de toutes les personnes instruites, et cependant nul n’en saurait dire l’auteur ; il en est de même de la plupart des autres ouvrages du même genre. C’est qu’à la Chine, les écrivains qui publient de telles compositions, même les plus irréprochables et les plus propres à donner de la réputation, cachent ou déguisent leurs noms aussi naturellement que chez nous on recherche le grand jour et la publicité. Ajoutons qu’en Chine, où l’on écrit sur tout, où l’on possède des bibliographies fidèles et détaillées de tous les bons ouvrages, il serait impossible d’y trouver une ligne sur les romans, qui sont la lecture favorite de toutes les classes de la société. Le même silence, ou plutôt le même oubli calculé pèse sur les compositions théâtrales, comédies, drames, opéras, dont il existe d’immenses collections, et auxquels on assiste avec une avidité égale à la nôtre. Nous avons à Paris, en 120 vol. in-8°, le catalogue descriptif et raisonné de la bibliothèque de l’empereur Khien-long, qui régna de 1736 à 1795. Toutes les branches de la littérature et des sciences y sont représentées dans ce qu’elles ont de plus remarquable (les livres classiques et canoniques, l’histoire, la biographie, la chronologie, la géographie, l’administration, la politique, etc., etc.) ; mais on y chercherait en vain un seul volume de romans, de contes, de nouvelles, de pièces de théâtre, ou de notices sur les auteurs qui les ont composés. Cette lacune n’est point l’effet du hasard ; elle prend sa source dans les textes révérés des rites chinois, qui ne semblent pas admettre qu’un homme puisse s’occuper d’autre chose que de l’étude des chefs-d’œuvre littéraires, légués par l’antiquité, des fonctions officielles qu’il remplit ou veut obtenir, et de la pratique des vertus sociales. En traduisant les romans intitulés : l’Histoire des trois royaumes, la Femme accomplie, les Deux Cousines, etc., les sinologues que je viens de citer, et dont deux (MM. Bazin et Théod. Pavie) ont été mes élèves, s’étaient proposé de faire connaître l’histoire et les mœurs des Chinois. Tout en approuvant leurs intentions, j’ai cru que l’enseignement dont j’ai l’honneur d’être chargé depuis vingt-huit ans ne devait pas se renfermer dans l’enceinte du Collège de France, et que je devais faire tous mes efforts pour étendre bien au delà, si cela est possible, les résultats de mes études, et rendre plus accessible aux Français comme aux étrangers, une langue vaste et compliquée qu’un travail opiniâtre m’a rendue familière, et qu’il est difficile d’étudier seul, en Europe, faute de bonnes traductions. Aussi ai-je choisi de préférence, parmi les mille volumes de romans chinois que possède la Bibliothèque impériale de Paris, celui qui m’a paru réunir, au plus haut degré, l’intérêt qui naît de la peinture naïve et fidèle des mœurs, et celui que peut nous offrir la culture assidue des lettres chinoises dans ce qu’elles ont de plus délicat, de plus recherché et de plus difficile pour les étudiants européens. Les Chinois ont, comme on le sait, deux langues, l’une qu’on pourrait appeler la langue des livres sérieux, l’autre, celle de la conversation et des productions légères. Sans parler de la traduction latine que j’ai donnée en 1826 du philosophe Meng-tseu (2 vol. in-8° en chinois et en latin, avec un commentaire perpétuel), on possède aujourd’hui des secours suffisants pour entendre les ouvrages d’histoire, de haute littérature, de science ou d’érudition, écrits dans le style appelé Kou-wen ou style antique. Il n’en est pas de même pour la langue vulgaire ou Kouan-hoa, dont les Européens vont avoir besoin plus que jamais en Chine, non seulement pour entretenir des relations orales ou écrites, mais encore pour lire les compositions modernes, si utiles à étudier lorsqu’on veut connaître à fond les mœurs et le caractère du peuple avec lequel on devra désormais vivre et commercer, compositions qu’on sentira la nécessité de se rendre familières. Les personnes qui ont appris les langues étrangères savent qu’il suffit en général de comprendre un texte de quelques centaines de pages, pour lire ensuite couramment toutes les productions du même genre et du même style. Cette observation peut parfaitement s’appliquer au chinois moderne, et tous ceux qui possèdent, par exemple, l’intelligence du deuxième roman cité plus haut, la Femme accomplie, comprendront, sans efforts, tous les romans qui ne renferment que des récits simples et naturels, et où ne figurent ni des lettrés, ni des poètes. Mais qu’ils n’aillent pas aborder les romans où des personnes instruites font assaut d’esprit et de savoir, et composent à l’envi en prose ou en vers. Alors le style vulgaire s’élève à la hauteur du style sublime, des métaphores hardies, des expressions poétiques, des anecdotes indiquées par un seul mot, des expressions susceptibles d’une double entente, viennent l’arrêter au milieu d’une lecture qui le charme, et s’il n’est pas aidé par un docteur indigène, ou s’il n’est pas pourvu d’une érudition à toute épreuve, les plus élégantes compositions, telles que celles qui font l’ornement des Deux Cousines, et surtout des Deux jeunes filles lettrées, seront pour lui lettre close, ou lui sembleront pleines d’énigmes. S’il est vrai, comme je l’ai dit plus haut, qu’une bonne traduction d’un ouvrage chinois peut donner la clef des compositions du même genre, et que, d’un autre côté, le roman des Deux Cousines présente, dans les ariettes, les romances, les chansons et les discussions littéraires qu’il renferme, les principales difficultés du style et de la poésie, les personnes qui cultivent la langue chinoise penseront naturellement qu’il suffirait d’en étudier le texte original, à l’aide de la traduction de M. Abel Rémusat, pour aborder ensuite, sans peine, les autres productions analogues, qui se distinguent de même par la multiplicité des faits anecdotiques, la recherche ambitieuse des expressions, l’éclat des métaphores, la hardiesse des figures et la finesse des allusions. Malheureusement, le traducteur ne leur a point laissé cette précieuse ressource. M. Abel Rémusat, plus porté par son goût particulier et par la tournure de son esprit à composer de savants mémoires qu’à approfondir les difficultés dont l’intelligence complète est le fondement essentiel des études chinoises, avoue franchement qu’il n’a point compris les compositions détachées qui font le charme des Deux Cousines. J’ajouterai que les parties du récit ou du dialogue en prose dans lesquelles l’auteur emploie à dessein un style où brillent l’esprit et l’érudition, ont souvent eu, sous la plume du traducteur, le même sort que les poésies proprement dites. « La langue poétique des Chinois, dit M. Rémusat dans sa préface (page 63 et suiv.), est véritablement intraduisible ; on pourrait peut-être ajouter qu’elle est souvent inintelligible. Les métaphores les plus incohérentes, les figures les plus hardies, y sont prodiguées avec une incroyable profusion. Et comme nous sommes privés en Europe des secours qui seraient nécessaires pour déchiffrer ces compositions énigmatiques, nous nous trouvons réduits à une opération conjecturale dont le succès n’est jamais bien démontré. Qu’on ajoute aux difficultés qui résultent de la bizarrerie des métonymies, celles qui naissent des allusions à des anecdotes que nous ne connaissons pas, ou à des personnages qui ne sont pas nommés ; qu’on songe aux sens détournés auxquels les mots les plus simples se trouvent pliés, aux rapports presque toujours inattendus, et quelquefois inintelligibles, qu’une imagination vagabonde sait établir entre les objets les plus disparates, on conviendra que rien n’est plus aisé que de voir, dans cet ingénieux galimatias, toute autre chose que ce que le poète a prétendu y mettre. Il a fallu se borner à remplacer ces vers par des lignes de prose où l’on trouvera souvent que le vide de la pensée n’est nullement racheté par le mérite de l’expression. Je suis même bien loin d’affirmer que le sens y soit toujours rendu. » « Nous avons conservé, dit-il ailleurs (tome II, page 136), l’ordre des couplets, leurs titres énigmatiques et la coupe des vers ; mais nous ne nous flattons nullement d’en avoir rendu le sens, et, à l’exception de quelques phrases qui ne paraissent pas susceptibles de deux interprétations, il se pourrait bien que les chansons qu’on va lire n’eussent presque rien de commun avec l’original. Pour le moment (tome I, préface, page 67), il me suffit d’avoir averti les lecteurs qui voudraient s’aider de notre traduction pour apprendre la langue chinoise. » Il résulte des déclarations qui précèdent, et qui font honneur à la franchise de M. Abel Rémusat, que la partie poétique du roman des Deux Cousines, qui a charmé des milliers de lecteurs, aurait besoin d’être retraduite ; mais ces pièces élégantes perdraient beaucoup de leur intérêt littéraire et philologique, si elles étaient publiées en dehors des circonstances qui les ont inspirées. Dans le roman chinois dont nous publions la traduction, on remarquera sans doute des expressions hardies ou singulièrement poétiques, et des allusions qu’on ne saurait saisir sans les notes nombreuses que j’ai ajoutées au bas du texte. Mais on n’y trouvera pas, j’espère, ces énigmes et ce galimatias que M. Rémusat a cru voir dans les passages des Deux Cousines dont le sens lui échappait. Qu’on veuille bien remarquer qu’un Chinois ou un Indien, étranger à nos études classiques, n’aurait pas plus de droit de faire les mêmes reproches à nos auteurs, ou aux écrivains de Rome, si, sur le seuil des langues française et latine, il rencontrait, pour la première fois, des noms et des faits empruntés à la fable et à la mythologie, ou des citations, par exemple, d’Horace, tels que Non missura cutem ; Ecce iterum Crispinus ; Desinit in piscem, etc., que nous appliquons, sûrs d’être compris de tous les gens instruits, à un poète insipide qui nous assomme de ses vers, sans nous faire grâce d’un seul, à l’apparition nouvelle d’un personnage ridicule, à une œuvre de la peinture ou de la poésie dont les beautés sont défigurées par de graves défauts. J’ajouterai, toutefois, pour la justification des personnes qui pourraient se tromper dans l’interprétation de morceaux analogues à ceux qu’a signalés M. Abel Rémusat, que les difficultés qui l’ont arrêté étaient d’autant plus réelles qu’il n’existe jusqu’à présent aucun dictionnaire propre à en donner la solution. Cela est si vrai, que les sinologues européens qui résident en Chine, et qui parlent le chinois comme leur propre langue, sont obligés, dans le même cas, de consulter un ou plusieurs docteurs indigènes, qui leur expliquent ces difficultés dans une paraphrase vulgaire. C’est ce qui résulte du témoignage de l’habile sinologue feu Robert Thom, ancien interprète du gouvernement anglais à Canton, et plus tard consul général à Ning-po. « Sans l’assistance de mon Sien-seng (mon maître de chinois), ces pages, dit-il (préface de la Nouvelle intitulée Wang-kiao-louan, qu’il a traduite en anglais), n’auraient jamais été écrites. » Le P. Prémare lui-même, auteur de la meilleure grammaire chinoise, qui traduisit à Pé-king, après un séjour de trente ans, la prose du drame célèbre de l’Orphelin de la Chine, s’excuse ainsi, dans sa préface, d’avoir passé toute la partie lyrique de la pièce : « Ces vers, dit-il, sont remplis d’allusions à des faits qui nous sont inconnus, et de figures de langage dont nous avons de la peine à nous apercevoir. » Cependant, ce même drame chinois fut traduit en entier et publié à Paris, en 1835, par la personne qui écrit ces lignes, et qui, sans avoir jamais mis le pied en Chine, où elle aurait pu profiter de l’assistance des maîtres indigènes, n’a dû qu’à une lecture assidue des auteurs, et à une infatigable persévérance, l’intelligence de difficultés réputées jusque-là insurmontables pour des Européens. Cet exemple n’a pas été sans fruits, car, peu de temps après, M. Bazin, le plus distingué de mes élèves, aujourd’hui professeur de chinois vulgaire, a pu traduire, sans passer un seul vers, le premier volume du théâtre chinois et la comédie intitulée : l’Histoire du Luth. Je m’estimerais heureux si ma nouvelle traduction avait encore de semblables résultats. Le roman P’ing-chân-ling-yên, qui offre, plus qu’aucun autre, de nombreux rapports officiels écrits dans un style élevé, ainsi qu’une multitude de pièces de vers remplies d’expressions figurées, et où les principaux personnages font preuve d’une profonde érudition, présentait deux sortes de difficultés qu’il serait impossible de résoudre à l’aide des dictionnaires chinois publiés pour les Européens. Premièrement, des allusions historiques ou mythologiques qui ont exigé de ma part des recherches longues et minutieuses, et m’ont fait regretter plus d’une fois de n’avoir pas, à mes côtés, quelques-uns de ces Sien-seng (maîtres de chinois), sans lesquels les heureux sinologues qui ont résidé ou résident encore en Chine, auraient été hors d’état d’exécuter leurs excellents travaux. J’ai tâché d’expliquer toutes ces difficultés, sans en passer ni dissimuler une seule. Les personnes compétentes jugeront si j’y ai réussi. Secondement, la correspondance française des noms de dignité et de fonctions publiques, qu’expliquent bien rarement les dictionnaires chinois, et dont les éléments qui les composent ne sauraient donner le sens. Ces expressions, comme Ki-chi (mémoire-maison), un secrétaire ; Thang-sse (chambre-maître), un examinateur littéraire ; Thang-chang (salle-en-haut), un membre d’un tribunal suprême ou d’un ministère (j’en omets de plus étranges encore) ; ces expressions, dis-je, sont si vagues que l’examen attentif du sujet ne peut pas toujours mettre sur la voie de leur vraie signification. Il faudrait demeurer en Chine pour découvrir, en consultant des savants du pays, le rôle exact de ces fonctionnaires, et trouver, avec précision, les noms des grades et des titres auxquels ces locutions bizarres peuvent répondre dans nos langues européennes. Pour ces termes difficiles, heureusement assez rares, et dont l’on compte tout au plus une douzaine dans tout l’ouvrage, je prends la liberté de faire appel à l’indulgence et aux lumières des sinologues qui résident en Chine, et qui trouvent, dans le commerce habituel de maîtres indigènes d’une érudition infaillible, des ressources littéraires que jusqu’ici rien ne pourrait suppléer en Europe. Cette traduction étant destinée non seulement aux gens du monde, qui peuvent désirer d’étudier un côté peu connu des mœurs chinoises (le goût général des lettres poussé jusqu’à la passion), mais encore aux personnes qui voudront s’en servir pour comprendre à fond le texte élégant et difficile des Deux jeunes filles lettrées, parsemé d’allusions historiques, que mes notes, qui en donnent la clef, permettront de saisir au premier coup d’œil lorsqu’on les rencontrera dans d’autres ouvrages du même genre, j’ai cru devoir ajouter, à la fin du second volume, un Index chinois-français des personnes et des choses les plus remarquables. Je terminerai cette préface en exprimant le vœu que la présente traduction, où je me suis efforcé de concilier les exigences de notre langue avec celles d’une interprétation fidèle, puisse rendre pour l’intelligence du style moderne le plus élégant, le plus relevé et le plus difficile, le même service qu’a pu rendre, pour le style antique, ma traduction latine du philosophe Meng-tseu, laquelle, depuis plus de trente ans, a été le manuel ordinaire des philologues et des missionnaires qui, par goût ou par nécessité de position, ont voulu se livrer à l’étude de la langue chinoise. Je me propose de publier bientôt une comédie en seize actes, qui est regardée comme le chef-d’œuvre du théâtre chinois. Elle est intitulée Si-siang-ki, ou l’Histoire du pavillon d’Occident. Les ariettes nobles et touchantes de cette gracieuse composition, qui expriment tantôt des plaintes mélancoliques, tantôt des sentiments passionnés, revêtus de tous les charmes de la poésie, jouissent en Chine d’une si grande faveur qu’elles n’ont pas cessé de fournir, depuis plus de cinq cents ans, les paroles des romances les plus estimées. Les personnes qui pourront se procurer le texte original y trouveront un curieux sujet d’étude, surtout si elles veulent, en s’aidant de ma traduction et de mes notes, aborder les difficultés de la poésie chinoise, pour traduire à leur tour quelques ouvrages du même genre qui font partie du recueil Chi-san-tchong-khio (les treize comédies), ou de la grande collection des cent pièces de théâtre des Mongols (Youenjin-pe-tchong), que possède la Bibliothèque impériale de Paris et qu’on peut se procurer en Chine. STANISLAS JULIEN. 1er octobre 1860.
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