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Collection « Les auteur(e)s classiques »

P’ing-Chân-Ling-Yên, ou Les deux jeunes filles lettrées
Traduction de Stanislas Julien (1860)
Extraits


Une édition électronique réalisée à partir du texte d'un auteur inconnu, P’ing-Chân-Ling-Yên, ou Les deux jeunes filles lettrées, Traduction de Stanislas Julien. Librairie Didier et Cie, Paris, deuxième édition, 1860. Deux volumes XVIII+362, 330 pages. Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Extraits

CHAPITRE PREMIER

L’ASTRE DE LA LITTÉRATURE ANNONCE D’HEUREUX PRÉSAGES

Sous une dynastie illustre et florissante des temps passés, le fils du ciel suivait la droite voie, l’empire jouissait d’une paix profonde, les officiers civils et militaires se distinguaient par leur loyauté et leur vertu, et le peuple vivait heureux.

A cette époque l’empereur avait fixé sa cour à Yeou-yen ; il tenait sous sa puissance les neuf provinces, et gouvernait d’un bras ferme ses vastes États. Grâce à l’harmonie des saisons, chaque année était féconde, et partout régnaient la richesse et l’abondance.

Dans la ville de Tchang-’ân, on comptait neuf portes et cent carrefours ; six grandes rues, trois marchés, trente-six rues consacrées au plaisir et soixante-douze pavillons où résonnaient sans cesse la flûte et la guitare. On voyait circuler une foule de magistrats en costume de cérémonie, et l’air retentissait du bruit des chevaux et des chars. Chacun éprouvait un sentiment de bonheur, et en tous lieux on s’abandonnait sans réserve aux transports de la joie. On peut dire avec vérité que l’influence de l’union et de la paix avait merveilleusement changé les moeurs. Voici quatre vers qui ont été composés pour célébrer cette ère florissante :

Dans l’enceinte du palais, les vêtements du prince resplendissent des vives couleurs du printemps.
Les automnes (les années) s’achèvent sans qu’on mette des gardes aux confins et aux barrières.
Aux quatre frontières du royaume, on entend chanter en tout temps la puissance de l’empereur.
On ignore à quelle époque ont vécu Yao et Chun.

Un jour que le fils du ciel s’était rendu de bonne heure au palais, les officiers civils et militaires vinrent tous lui offrir leurs hommages et leurs félicitations. La cloche du matin résonnait dans la salle d’or, et la garde divine, qui était rangée sur les degrés de jade, offrait un spectacle aussi magnifique qu’imposant. Après que tous les magistrats eurent fini de se prosterner devant l’empereur et de lui souhaiter dix mille années, ils rentrèrent chacun dans leurs rangs. Tout à coup, un officier du palais s’écria à haute voix :

— S’il y a quelque affaire importante, qu’on se hâte de l’annoncer à Sa Majesté.

Il n’avait pas encore achevé de parler qu’on vit sortir des rangs un magistrat. Il portait un bonnet de crêpe noir et tenait dans sa main une tablette d’ivoire. Il se jette à genoux sur les dalles rouges et s’écrie :

— Thang-kîn, président du tribunal impérial de l’astronomie, a un événement remarquable à annoncer.

L’empereur lui ayant fait demander quel était cet événement :

— Cette nuit, dit-il, comme j’observais l’aspect du ciel, j’ai vu des nuages et des vapeurs d’heureux augure envelopper la constellation Tse-weï ; j’ai vu des étoiles dont l’éclat annonce la joie et le bonheur, briller près de la ligne jaune (l’écliptique). A ces signes, on reconnaît que le fils du ciel est saint et éclairé, que le gouvernement suit la droite voie, et que l’empire goûte les douceurs de la paix. Votre sujet en a été comblé de joie, et a voulu en informer respectueusement Votre Majesté. J’ose la supplier d’ordonner au tribunal des rites de publier, dans tout l’empire, un décret de félicitations, pour exalter la paix, l’harmonie et les changements salutaires que la génération présente doit à notre auguste souverain. J’ai observé en outre que les six étoiles de la constellation Wén-tchang brillaient d’un double éclat. Cela annonce que des lettrés éminents du jardin de la littérature répandront un grand lustre sur votre administration sage et éclairée. Que les nombreux fonctionnaires qui se trouvent dans le palais ou en dehors de la cour soient capables de remplir cette mission, il n’y a pas de quoi s’en étonner ; mais ce qui est digne d’exciter l’admiration, c’est que les constellations Koueï et Pi répandaient des flots de clarté qui inondaient l’univers. C’est signe que, dans l’empire, il doit naître des hommes d’un p.5 génie extraordinaire qu’on n’aura vus dans aucun siècle. Semblables au Khi-lîn et au phénix, ils se tiendront cachés dans des asiles profonds et reculés ; il est à craindre qu’on ne puisse les trouver tous par une voie régulière et les envelopper dans le filet (des concours). Je supplie Votre Majesté de convoquer le tribunal des rites, afin qu’après avoir mûrement délibéré, il envoie, dans les différentes parties de l’empire, des commissaires pour rechercher et découvrir les hommes capables de vous seconder dans vos augustes desseins.

Le fils du ciel ayant entendu ce rapport, une vive allégresse éclata sur sa face majestueuse.

— Puisque les astres, dit-il, offrent d’heureux présages, c’est un gage de bonheur pour les dix mille peuples de l’empire. Si, malgré mes fautes et mon peu de vertu, j’ai obtenu de siéger en paix au-dessus des hommes, c’est vraiment par l’effet d’un heureux hasard. Comment pourrais-je souffrir qu’on me loue de faire fleurir la paix et de suivre la droite voie ? Je n’approuve pas qu’on me décrète des félicitations, mais puisque l’empire voit naître de toutes parts des hommes d’un talent extraordinaire, ce n’est pas se tromper que de les croire annoncés par des signes célestes. Or les hommes de talent sont le trésor du royaume ; je ne puis permettre qu’ils restent cachés dans l’obscurité. J’ordonne au tribunal des rites de délibérer sur ce point, et d’envoyer des commissaires pour les rechercher et les découvrir.

A peine cet ordre impérial était-il rendu, que le président du tribunal des rites sortit des rangs.

— Sire, dit-il, puisque la sainteté et les lumières de Votre Majesté ont été annoncées par des signes célestes, il était convenable de lui décréter des félicitations. En s’y refusant par excès d’humilité, elle n’a fait que montrer davantage la grandeur de sa sainte vertu. Cependant la réforme des mœurs publiques qui est due aux instructions du souverain, a une liaison intime avec les révolutions de chaque époque ; comment pourrait-on la tenir cachée et ne pas la révéler au grand jour ? Quand même, pour déférer aux sentiments de Votre Majesté, nous ne publierions pas un décret invitant l’empire entier à vous adresser des félicitations, les magistrats de tout rang, qui se trouvent dans la capitale, doivent vous présenter des lettres de congratulation pour mettre en lumière et glorifier l’heureuse influence de votre sainteté, et l’offrir comme un modèle sublime aux générations futures.

« Puisque l’empire voit naître de toutes parts des hommes d’un mérite extraordinaire qui restent cachés dans une obscure condition, il est juste que des commissaires impériaux soient chargés de les rechercher avec zèle, et montrent par là l’immense affection que Votre Majesté porte au vrai talent. C’est aussi ce que veulent les rites. Mais, d’après les lois établies par les fondateurs de cette dynastie, il est d’un usage constant de choisir les lettrés au moyen des concours. Si désormais on les appelle en vertu d’une ordonnance, on fera naturellement des passe-droits. Par là, les examens publics perdront toute leur valeur. Ce serait, je le crains, s’écarter des vues qui ont guidé vos ancêtres lorsqu’ils ont fondé les concours. Voici mon humble opinion : le parti le plus utile est de recommander aux directeurs des collèges de chaque province, de donner des ordres sévères aux magistrats des villes de premier et de troisième ordre, pour qu’à l’époque des examens annuels ou du concours général, ils s’appliquent ardemment à rechercher en dehors du nombre régulier des concurrents inscrits, les hommes d’un vrai talent qui vivent dans l’obscurité, et à les porter d’office sur la liste du concours. (Qu’on décide en outre) que les directeurs des collèges et les magistrats des villes de premier et de troisième ordre, se verront avancés en grade ou abaissés suivant qu’ils auront découvert ou négligé de signaler des hommes de talent. De cette manière, on pourra chercher les hommes de mérite au moyen des concours et l’on n’en perdra aucun ; de plus, on ne violera pas les lois établies : ce sera un double avantage. Je supplie notre auguste souverain d’examiner cette question et de la décider. »

Le fils du ciel fut enchanté de ce rapport.

— Les avis de Votre Excellence, dit-il, sont d’une parfaite justesse ; j’ordonne qu’on se conforme à votre proposition et qu’on l’exécute de tout point.

Les membres du tribunal des rites ayant reçu ce décret, s’avancèrent à la tête de tous les magistrats et saluèrent l’empereur en lui souhaitant de vivre dix mille années.

Après avoir reçu leurs hommages, le fils du ciel rentra dans son palais et tous les magistrats se retirèrent.

A cette époque, il y avait réellement beaucoup d’hommes de talent. Les héros du wén-tchang (du style élégant) étaient Wang-yeou, Thang-tchouen-tchi, Kiu-king-chun et Sié-ing-ki, qu’on avait surnommés les quatre grands écrivains. Les coryphées de la poésie étaient appelés par excellence « les sept génies du premier ordre et les sept génies du second ordre. » Ils effaçaient tous les hommes de leur siècle par le goût de la poésie et du vin, et la renommée de leur talent littéraire s’élevait plus haut que la constellation Pé-téou (la Grande Ourse). L’accord intime de leurs pensées et de leurs sentiments occupait tout l’empire. Tous les hommes se disputaient leur amitié comme autrefois celle de Tao-séou et de Kiao-han. Chacun exaltait en eux la grâce séduisante de l’immortel Li-thaï-pé et de Ho-tchi-tchang, de Youen-tchîn et de Pé-lo-tiên. Nous ne finirions pas de les citer tous. On en comptait d’autres qui possédaient l’élévation et la noblesse de Pao-tchao et de Yu-sîn. Les maîtres et les disciples se transmettaient les leçons de ’Eou-yang-sieou et de Sou-tong-po ; les amis et les camarades voguaient ensemble dans le même bateau comme Li-ing et Kouo-taï. On faisait des traités de paix comme celui qui eut lieu sous les murs de Li-hia ; aux quatre frontières, on cimentait des alliances comme celle de Yên-tcheou. On peut dire avec vérité que c’était l’époque la plus florissante de ce siècle.

Ce jour-là, dès que le tribunal des rites eut publié l’ordre impérial, tous les mandarins, grands et petits, qui se trouvaient dans la capitale, écrivirent chacun une lettre de félicitation et vinrent, l’un après l’autre, la présenter à l’empereur. Ces lettres, qui n’avaient d’autre but que de louer les mérites du souverain et de célébrer ses vertus, n’étaient pas d’une grande conséquence ; mais chacun d’eux, fier de montrer son talent, avait déployé tontes les ressources de l’art et toutes les richesses du style.

Le fils du ciel se rendit en personne dans la salle latérale, et les examina lui-même avec le plus grand soin. Il remarqua, dans toutes ces pièces, des expressions d’une beauté merveilleuse et des passages faits pour exciter l’admiration ; son âme sainte en fut transportée de joie.

— Puisque tout l’empire, dit-il, possède un si grand nombre de sujets doués de talents, je reconnais que le président du tribunal de l’astronomie ne m’a point trompé en annonçant la splendeur éclatante de la constellation Wén-tchang. Je suis touché des félicitations que m’ont présentées tous les magistrats, et il convient que j’y réponde en les invitant à un banquet solennel. Par là, je montrerai, comme un magnifique spectacle, le prince et tous les sujets d’une même époque qui partagent la même joie.

Aussitôt, il rendit un décret qui ordonnait à tous les magistrats de se réunir le douzième jour de la troisième lune auprès de la porte appelée Touân-mên, pour prendre part au banquet impérial.

Dès que cet ordre suprême eut été publié, tous les magistrats furent transportés de joie, et firent éclater leur reconnaissance pour les bienfaits de l’empereur.

Le jour du festin étant arrivé, on put juger que le gouvernement était vertueux et que le ciel lui était favorable. En effet, ce jour-là le ciel était pur et brillant, le soleil répandait une douce chaleur, l’air était calme et une multitude de fleurs étaient épanouies. Le fils du ciel se rendit en personne à la porte appelée Touân-mên. Au bas des degrés qui y conduisaient, on voyait étalés avec ordre les mets du festin impérial. Lorsque tous les magistrats eurent fini de lui présenter leurs hommages, il ne resta que quelques membres du conseil privé, qui se mirent à table en face de l’empereur. Tous les autres fonctionnaires, suivant l’importance de leur charge, étaient rangés et assis en ordre, à droite et à gauche, au bas des degrés. Sur chaque table, le fils du ciel ordonna de placer un pot de fleurs renommées du jardin impérial, pour leur offrir un heureux symbole du printemps.

Aussitôt que ce décret eut été rendu, tous les magistrats frappèrent la terre de leur front, pour le remercier de ce nouveau bienfait ; puis chacun alla s’asseoir à la place qui lui avait été assignée. Au bout de quelques instants, la musique impériale fit entendre la voix du dragon et le chant du phénix, et l’on servit dans des vases de jade les mets les plus rares que fournissent les montagnes et les mers. On peut dire avec vérité que les hommes ordinaires n’ont rien qui puisse se comparer à la richesse et à la magnificence de l’empereur. Nous tâcherons d’en donner une idée : « L’éclat du trône resplendissait de toutes parts ; le prince recevait autant d’hommages que le soleil et la lune qui brillent au haut des cieux. Ses bienfaits augustes se répandaient à grands flots. Mille magistrats étaient réunis dans le palais de l’Hibiscus et dans celui de Kiên-tchang ; l’oreille était charmée des modulations variées des loriots, dont les ailes effleuraient la terre. Dans les neuf enceintes, où les derniers feux du jour ravivaient l’éclat des étendards, on était enivré des couleurs riantes du printemps. Les mets provenaient des parcs de l’empereur. On y remarquait des foies de dragon, de la moelle de phénix, des petits de léopard, des lèvres de sing-sing, des bosses de chameau, des paumes d’ours, des grillades de hiao, des queues de li, et les produits les plus recherchés des montagnes et des mers. On ne finirait pas de décrire les saveurs exquises de ces huit trésors de la table. La musique était celle du palais. On entendait jouer l’air de l’Harmonie générale, de Hoang-ti ; l’air des Six fleurs, de Ti-ko ; l’air des Cinq tiges, de Tchouên-hio ; l’air de la Grande splendeur, de Yao ; l’air de l’Heureuse succession, de Chun ; l’air de la Grande extension, de Yu ; l’air de la Grande protection, de Tching-t’ang ; l’air des Grands exploits, de Wou-wang. On ne se lassait pas d’écouter les paroles et les sons harmonieux de ces airs neuf fois répétés. Du milieu des rangs, les riches costumes étincelaient aux rayons du soleil. On y voyait brodés des cigognes, des faisans durés, des paons, des oies sauvages, des faisans blancs, des cormorans, des huppes, des cailles, des pies et des loriots. La foule des convives, qu’animait une joie bruyante, était assise, en avant et en arrière, au bas des degrés. Les bonnets et les diadèmes brillaient comme des étoiles. On distinguait le bonnet de ceux qui présentent les sages, le bonnet du mouton divin, le bonnet du faisan doré, le bonnet à ailes de cigales, le bonnet à queue de pie, le bonnet à colonne de fer, le bonnet à surface dorée, le bonnet de ceux qui poursuivent les méchants, le bonnet de l’amitié et de la déférence. Tous ces officiers étaient remplis d’une crainte respectueuse. Les uns se retiraient, les autres accouraient pour recevoir de près les ordres bienveillants du souverain ; ils contemplaient la joie qui animait son visage céleste, et sentaient avec bonheur la diffusion égale de la douce rosée ; ils savaient que sa bonté est la même pour tous. Ceux-ci transmettaient ses décrets bienfaisants, et en distribuant des arcs rouges, ils faisaient briller la sincérité de son coeur ; ceux-là, inclinant la tête et fléchissant les genoux, présentaient de sages avis. Heureux de la protection du ciel, ils célébraient les grâces dont ils étaient inondés. Ils juraient de le chérir comme un père et d’imiter ses vertus. Lorsque le prince disait oui, souvent les ministres disaient non ; ils auraient rougi de se prêter à des flatteries complaisantes. Ils désiraient ne pas se retirer sans être ivres, mais, comme il y avait à gauche un inspecteur et à droite un historien, quel est celui qui aurait osé manquer aux convenances ? Le prince, voulant mettre le comble à la joie de ses conseillers intimes, leur fit distribuer, par respect pour les usages de sa dynastie, la chanson des ministres enivrés par ordre impérial. Mais ceux-ci, quoique touchés de ce nouveau bienfait du prince, choisirent, parmi les meilleures délibérations des siècles passés, la Remontrance pour le renvoi d’I-ti, et la lui présentèrent avec une noble fermeté. Jamais ne régna une plus heureuse alliance des lumières et de la vertu. En ce jour, aux sons du tambourin et des cloches, des flûtes et des guitares, (harmonieux interprètes de la musique) du vent et des nuages, du dragon et du tigre, on vidait des coupes joyeuses. En voyant le ciel et la terre unis par une douce harmonie, on souhaitait à l’empereur une longévité de dix mille ans, une existence sans bornes, comme celle du soleil et de la lune, des montagnes et des collines. »

Après que le prince et les sujets eurent bu assez longtemps, les membres du conseil privé, voyant que la musique avait été exécutée à trois reprises et que le vin avait circulé neuf fois, craignirent que la multitude des officiers ne se laissât troubler par le vin et ne s’écartât des convenances. Ils quittèrent en conséquence leurs sièges et, se mettant à la tête des magistrats, ils allèrent se prosterner devant l’empereur.

— Sire, dit l’un d’eux, grâce à votre bonté sainte, nous avons pris part à un splendide festin ; à peine pouvions-nous espérer ce beau jour où vous nous avez inondés de vos augustes bienfaits, mais nous craignons que quelques personnes ne boivent avec excès et ne s’oublient dans l’ivresse, au point de manquer aux convenances et de blesser les lois du royaume. En conséquence, nous venons, à la tête des magistrats, pour offrir à Votre Majesté nos actions de grâces et nos adieux.

L’empereur leur ordonna d’abord de se relever, puis leur adressant la parole :

— Malgré mon peu de vertu, dit-il, j’ai reçu du ciel l’héritage de cette grande monarchie. Aussi m’affligé-je chaque jour de ma négligence et de ma paresse ; heureusement que, grâce à la noble assistance des maîtres et des hauts dignitaires qui m’entourent, l’intérieur des quatre mers (l’empire) jouit d’un calme parfait. J’en remercie sincèrement mes vénérables ancêtres qui me soutiennent par leur protection, et le Ciel suprême, qui m’a fait naître et qui m’a conduit à l’âge mûr. Avant-hier, le président du bureau impérial d’astronomie m’a annoncé que les astres offraient d’heureux présages et m’en a rapporté le mérite. Un juste sentiment de crainte m’a empêché d’accepter cet éloge, mais les ministres n’ont point admis mon refus et m’ont en outre présenté des lettres remplies de louanges pompeuses. Je ne possède nulle vertu qui puisse justifier des témoignages aussi flatteurs. C’est pour moi un nouveau motif de rentrer en moi-même et de m’examiner avec crainte. Quoi qu’il en soit, il est aisé de voir que le prince et ses sujets ont une même vertu et un même coeur. C’est pourquoi, j’ai choisi ce jour de printemps pour boire gaiement avec mes grands officiers, et montrer au monde les nobles idées qui animent, dans le même siècle, les hommes les plus renommés par leurs lumières et leurs vertus. Je veux qu’ici chacun s’affranchisse un peu des lois de l’étiquette, pour mieux exprimer son amour et son dévouement. Nous n’oserions, il est vrai, imiter les désordres et les excès des anciens, qui passaient les nuits à boire, mais, comme les jours du printemps sont déjà assez longs, nous aurons le loisir de nous délecter ensemble. Songez uniquement à atteindre le comble de la joie. Quand même vous vous laisseriez aller à de légers écarts, je n’y ferais pas attention.

— Sire, dit un des membres du conseil privé, puisque telle est l’immensité de vos bienfaits, on croirait voir ici non seulement un prince avec ses sujets, mais encore un père avec ses enfants. Quand nous sacrifierions tous notre vie pour vous servir, comment pourrions-nous vous témoigner dignement notre reconnaissance ? Nous obéirons respectueusement à vos ordres.

— Je sais, ajouta le prince, que le sublime et auguste empereur qui a fondé notre dynastie, toutes les fois qu’il donnait un repas à ses officiers, exigeait qu’on en rehaussât l’éclat par des vers ou des chansons. Avant-hier, le président du bureau impérial de l’astronomie m’a annoncé que la constellation Wén-tchang brillait d’un éclat extraordinaire. C’était signe, suivant lui, qu’il existe, dans le jardin de la littérature, des écrivains illustres qui prêteront le secours de leurs talents à une administration sage et éclairée. J’ai examiné hier les lettres de félicitation que m’ont adressées tous les magistrats ; elles sont toutes d’un style pur et d’une écriture élégante. Beaucoup d’entre eux ont fait preuve d’un talent extraordinaire. On peut dire que cette époque est la plus brillante de notre siècle. Dans ce jour de printemps qui voit les hommes de mérite réunis ensemble, il est juste qu’on compose quelques chansons ou quelques poèmes que nous puissions transmettre à la postérité, afin que la solennité pompeuse de ce jour ne s’éteigne pas dans l’oubli.

— Sire, dit l’un des membres du conseil privé, lorsque les empereurs Yao et Chun avaient chanté à plusieurs reprises, leurs ministres Yu et Tsi les saluaient et exaltaient leurs paroles. Depuis la hante antiquité, ils ont eu pour émules beaucoup d’augustes empereurs et de sages ministres. Les saints édits sont l’âme d’une administration sage et éclairée. Il convient d’en adresser un aux nombreux officiers de Votre Majesté pour qu’ils composent soit des éloges ou des remontrances, soit des pièces de vers réguliers ou libres, et ajoutent ainsi à l’éclat de votre règne sublime.

L’empereur fut enchanté de ces paroles. Comme on était encore occupé à causer et à discourir, tout à coup deux hirondelles blanches descendirent du haut des airs et vinrent voltiger devant l’empereur. On les vit, tantôt se balancer à droite ou à gauche, tantôt s’élever ou s’abaisser. La grâce et la légèreté de leur vol capricieux rappelaient les évolutions rapides ou mesurées d’une habile danseuse ; c’était un spectacle charmant. Le fils du ciel les ayant regardées avec attention, son âme sainte en fut comblée de joie.

— En général, dit-il, on estime les oiseaux de couleur blanche, et on les considère comme étant d’une espèce rare. Quelle en est la raison ?

— Sire, répondit un des ministres, nos connaissances sont trop faibles pour que nous puissions en approfondir la cause et l’expliquer clairement. S’il était permis à un esprit obtus et vulgaire d’émettre une conjecture, j’y verrais peut-être cette idée de Confucius : « La peinture d’un tableau vient après la blancheur du fond. »

L’empereur hocha la tête en signe d’approbation ; puis, l’interrogeant encore :

— Savez-vous, dit-il, si la tradition nous a conservé quelques belles pièces de vers des anciens sur les hirondelles blanches ?

— Sire, répondit l’un des ministres, comme je remplis, à ma grande confusion, la charge de membre du conseil privé, je suis accablé par les affaires administratives, et il y a longtemps que j’ai cessé de cultiver la poésie et la prose élégante. En vérité, je n’en ai aucun souvenir. Je supplie Votre Majesté d’adresser un décret aux membres de l’Académie des Hân-lîn. Vous en trouverez sans doute qui seront en état de vous satisfaire.

L’empereur n’avait pas encore ouvert la bouche, lorsqu’un académicien nommé Sié-kiên, qui avait la charge de lecteur impérial, sortit des rangs et se prosterna à terre.

— Sire, dit-il, ce n’est pas que les hirondelles blanches n’aient été célébrées en vers sous les dynasties des Hân et des Thang. Mais la tradition ne nous a conservé aucune de ces pièces qui ait un mérite réel ; c’est pourquoi nous n’en connaissons pas. Au commencement de ce règne, Chi-ta-pên a écrit sur ce sujet une pièce en vers de sept syllabes ; elle est tournée avec art et a été louée avec chaleur par tous ses contemporains, qui l’ont mise au rang des plus célèbres compositions. Un autre poète, nommé Youên-kaï, fut charmé de cette pièce ; seulement, il lui reprochait d’offrir des allusions trop transparentes. Il composa aussi, sur les mêmes rimes, une pièce en vers de sept syllabes, mais son génie trop subtil n’a fait qu’esquisser l’idée vague du sujet. Cependant il a obtenu également les éloges de ses contemporains, et sa pièce de vers est regardée comme bien supérieure à celle de Chi-ta-pên. Quoique le goût du public juge différemment ces deux morceaux, cependant ils peuvent aller de pair. Ces compositions sur les hirondelles blanches ont atteint le sublime du genre ; c’est pourquoi, jusqu’à ce jour, on n’a pas entendu parler de poète qui ait osé traiter de nouveau le même sujet.

— Votre Excellence se les rappelle-t-elle, demanda le fils du ciel ?
— Je me les rappelle parfaitement, répondit Sié-kiên.
— Puisque Votre Excellence se les rappelle, je vous prie de les transcrire et de me les faire voir.

A ces mots, il ordonna aux officiers qui étaient à ses côtés, de lui donner un pinceau et du papier.

Sié-kiên obéit, et, étant retourné à sa place, il écrivit avec soin les deux pièces de vers et les apporta à l’empereur.

Un officier, qui était près de lui, les reçut et les déposa sur la table du dragon. Le fils du ciel déploya la feuille, et y ayant jeté les yeux, il lut la pièce suivante de Chi-ta-pên.

 

PIÈCE DE CHI-TA-PÊN.

Chaque année, au printemps, elles reviennent couvertes de neige.
Dans la cour de la. salle où fleurit le poirier du Japon, elles rivalisent d’éclat avec la lune.
Douze jalousies ornées de perles les enveloppent dans leurs plis.
Des paires de ciseaux de jade s’élèvent et s’abaissent en volant.
Les princes et les comtes de l’empire vantent la gorge brune.
Dans le royaume, tous les hommes estiment les vêtements noirs.
Sur les fleuves et les lacs, combien de cormorans et de mouettes doivent faire serment de pêcher ensemble au milieu des brisants.

 

PIÈCE DE YOUÈN-KAÏ.

Les évènements des anciens royaumes ont disparu comme les nuages qu’emporte le vent.
Il y a bien peu d’hommes qui connaissent Wang et Sié, dont la fortune a brillé dans les siècles passés.
Lorsque la lune s’élève, son disque brillant ne paraît pas d’abord à la surface de la rivière Hân.
La neige remplit les jardins des Liang et elles ne reviennent pas encore ;
L’odeur des fleurs de saules qui bordent les lacs et les étangs, me suit jusque dans mes songes ;
Dans la cour de la salle où fleurit le poirier, le froid pénètre mes vêtements.
Dans la maison de Tchao, combien de sœurs sont animées d’une vive jalousie.
Ne l’envoyez pas voler dans le palais de Tchao-yang.

Le fils du ciel examina avec un vif plaisir les deux pièces de vers, et ne put s’empêcher d’en faire un éloge pompeux.

— Certes, s’écria-t-il, leur réputation n’est point usurpée. Dans la composition de Chi-ta-pên, la vérité du style cache des idées gracieuses. Dans celle de Youên-kaï, le vague des expressions vous communique un charme divin. J’avoue que ces deux pièces peuvent aller de pair. Elles nous montrent combien les sujets lettrés du règne précédent ont brillé par l’éclat de l’esprit et du talent. Vous tous, dit-il, hauts dignitaires et officiers de la cour, vous avez de justes prétentions aux succès littéraires. Eh bien ! si quelqu’un d’entre vous peut composer une nouvelle pièce de vers qui lui permette de courir dans la lice, de front avec Chi-ta‑pên et Youên-kaï, je lui décernerai une récompense sans égale.

En entendant cet ordre suprême, tous les officiers se regardèrent l’un l’autre, sans qu’aucun osât répondre à cet appel.

Le fils du ciel, les voyant tous muets et silencieux, en éprouva un vif déplaisir, et, les interrogeant encore :

— Si parmi tant de magistrats, dit-il, si dans cette multitude de lettrés qui m’entourent, il n’y a pas un seul homme qui ose répondre à mes ordres, c’est peut-être que vous faites peu de cas de mon esprit, et ne me jugez pas digne de parler poésie avec vous ; peut-être aussi que le talent littéraire des modernes est loin d’égaler celui des anciens !

Les membres de l’Académie du Hân-lîn ne pouvant plus garder le silence, l’un d’eux s’avança et dit :

— Serions-nous incapables de composer une simple pièce de vers sur les hirondelles blanches, nous dont le pinceau est consacré au service du souverain ? D’ailleurs, après le saint décret qui vient de nous être adressé, comment oserions-nous manquer à ce devoir ? Mais nous avons devant les yeux deux pièces où Chi-ta-pên et Youên-kaï ont épuisé toutes les beautés du sujet. Quand nous ferions des efforts infinis pour dépeindre les hirondelles blanches, il nous serait impossible de nous élever au-dessus d’eux. C’est pour cela, Sire, que vos humbles sujets reculent devant cette tâche et n’osent répondre à votre appel. Jadis, sous la dynastie des Thang, Souï-hao inscrivit des vers sur le pavillon de la cigogne jaune. Dès qu’ils eurent frappé les yeux de Li-thaï-pé, il s’avoua vaincu, et depuis ce moment il cessa de composer des vers. Nous avons tous éprouvé le même sentiment. Nous espérons que Votre Majesté daignera se montrer indulgente et nous pardonner. Mais si l’on pouvait nous accuser de faire peu de cas de vos lumières, nous mériterions de subir dix mille morts.

— Vos raisons sont justes, reprit l’empereur, et je ne puis m’empêcher de les agréer. Mais en ce jour les personnages les plus éclairés et les plus vertueux se trouvent réunis dans la même salle ; les magistrats du plus haut mérite brillent devant mes yeux, et les hommes de génie remplissent le vestibule du palais. On peut dire que c’est une merveilleuse réunion dont le souvenir vivra plus de mille ans. Mais si vous vous regardez les uns les autres sans composer, à ma demande, une pièce de vers sur les hirondelles blanches, la renommée littéraire de mon règne perdra beaucoup de son éclat. Cependant, je n’insisterai pas davantage auprès de Vos Excellences.

Les membres de l’académie des Hân-lîn se disposaient à répondre une seconde fois à Sa Majesté, lorsqu’on vit sortir des rangs du conseil d’État un personnage éminent. Il s’avança en tenant sa tablette d’ivoire devant sa poitrine, et, se prosternant jusqu’à terre :

— Votre humble sujet, dit-il, possède une pièce de vers sur hirondelles blanches. Si Votre Majesté daigne lui pardonner sa témérité, il osera les transcrire et les mettre sous ses yeux.

L’empereur, l’ayant regardé avec attention, reconnut en lui le ministre Chân-hiên-jîn.

— Puisque vous avez, lui dit-il d’un air gracieux, une pièce de vers sur les hirondelles blanches, elle doit être d’une beauté remarquable. Je reporterai sur cette composition le respect dû à un hôte et à un maître ; je désire vivement la voir. Comment pouvez-vous vous accuser d’une témérité coupable et m’en demander pardon d’avance ?

— Cette pièce de vers, répondit Chân-hiên-jîn, n’est point de votre humble sujet ; c’est Chân-taï, ma jeune fille, qui, dans le calme de l’appartement intérieur, l’a composée sur les rimes des deux pièces précédentes. Le style de ma jeune fille est on ne peut plus vulgaire, et je ne devrais pas en importuner Votre Majesté ; mais ayant remarqué qu’elle était impatiente de voir de la poésie, et que tous nos officiers ne se sentaient pas la force d’arriver au septième pas, j’ai osé ouvrir la bouche, au péril de ma vie, pour consoler un peu votre auguste cœur.

L’empereur fut ravi d’entendre ce langage :

— Excellence, dit-il, si votre jeune fille est habile en poésie, c’est encore plus extraordinaire ; hâtez-vous de transcrire ses vers et de les mettre sous mes yeux.

Chân-hiên-jîn, pour obéir à cet ordre, demanda aussitôt aux officiers de service un pinceau et un encrier ; puis il écrivit la pièce et la présenta à l’empereur.

Le fils du ciel la reçut lui-même, et, après avoir déplié la feuille de papier, il lut en tête :

« Vers sur les hirondelles blanches, composés sur les rimes des deux pièces originales de Chi-ta-pên et de Youên-kaï. »

 

VERS DE CHAN-TAÏ.

Lorsque le soleil couchant est suspendu à l’horizon, les cœurs candides sont bien rares.
Je m’enfuis et me retire loin des débats du monde, au milieu des poiriers en fleur.
Je m’en vais pâle et j’aurais honte d’emprunter la couleur du corbeau. Je reviens maigre, et je ne permets qu’à la neige d’augmenter mon embonpoint.
Quand je reviens en volant à travers la nuit noire, on peut encore distinguer mon ombre.
Quoique j’enlève avec mon bec toute la pourpre du printemps, je n’ai pas besoin de laver ma robe.
Combien d’âmes charmantes s’égarent au milieu des colombes aux brillantes couleurs ?
Lorsqu’on relève les jalousies, moi seule je reviens pure et sans tache.

Le fils du ciel, ayant fini de lire ces vers, ne put contenir les élans de sa joie :

— La forme est savante, s’écria-t-il, et le style est d’une rare noblesse. Plus j’examine ces vers, et plus je les trouve dignes d’être mis au-dessus de ceux de Chi-ta-pên et de Youên-kaï. Je ne puis croire qu’il existe dans l’appartement des femmes un talent aussi distingué.

Puis, regardant Chân-hiên-jîn :

— Est-il bien vrai, lui demanda-t-il, que la fille de Votre Excellence soit l’auteur de ces vers ?
— C’est elle, en effet, qui les a composés, répondit Chân-hiên-jîn ; comment oserais-je tromper Votre Majesté ?

L’empereur n’en fut que plus enchanté :

— Excellence, lui dit-il, quel est aujourd’hui l’âge de votre fille ?

— Sire, répondit Chân-hiên-jîn, la fille de votre sujet vient d’entrer dans sa dixième année.

— Voilà qui est encore plus extraordinaire, s’écria l’empereur, dont l’étonnement et la joie s’accroissaient par degrés ; comment est-il possible qu’une fille de dix ans soit capable d’écrire avec un style si rare et si admirable, qui efface les écrivains des siècles passés ? Peut-être que la fille de Votre Excellence a ébauché cette composition, et que vous y avez mis la main pour lui donner du poli et de l’éclat ?

— Chaque expression, dit Chân-hiên-jîn, a été trouvée par ma jeune fille elle-même, dans l’appartement intérieur ; en vérité, votre sujet n’y a pas changé un seul mot.

— S’il en est réellement ainsi, reprit l’empereur, on peut dire qu’au milieu des femmes de talent elle brille par des facultés divines !

Il prit de nouveau les vers et, après les avoir récités lentement et avec délices, il éclata d’une joie soudaine, et frappant la table de sa main :

— Plus je les examine, dit-il, et plus j’y trouve de grâce, d’élégance et de parfum ; en vérité, c’est un style charmant qui n’appartient qu’aux femmes distinguées. Sage maître, ajouta l’empereur en regardant Chân-hiên-jîn, pour que vous ayiez donné le jour à une fille d’un si beau talent, il faut qu’elle ait été formée de la plus pure essence des montagnes et des rivières. Les filles vulgaires du siècle ne sauraient lui être comparées.

— Lorsque la fille de votre sujet était sur le point de naître, reprit Chân-hiên-jîn, j’ai vu en songe l’étoile Yao-kouang (de la Grande Ourse) qui tombait dans le salon, et la femme de votre sujet, madame Lo, qui courut au-devant et l’avala. Dans cette même nuit, la femme de votre sujet eut le même songe que moi et rêva pareillement qu’elle avalait une étoile. Cette coïncidence me parut extraordinaire. Après que la fille de votre sujet fut née, à trois ans elle ne savait pas encore parler ; dès qu’elle sut s’exprimer, elle ne parlait pas souvent, mais si elle laissait échapper une parole, c’était toujours avec une finesse et un esprit sans pareils. Quand je lui eus appris à lire, il suffisait qu’un texte eût passé une seule fois sous ses yeux pour qu’il fût gravé dans sa mémoire. A sept ans, elle savait déjà composer en prose élégante, et aujourd’hui qu’elle a dix ans, chaque jour sa bouche ne cesse de réciter des vers et sa main d’en tracer de nouveaux. Les facultés extraordinaires qu’elle a reçues en naissant, me semblent, il est vrai, répondre au jugement qu’en a porté Votre Majesté ; seulement, aujourd’hui que je me sens affaibli par la vieillesse, je regrette vivement d’avoir donné le jour à une fille au lieu d’un fils.

— Excellence, dit l’empereur en riant, il est regrettable, en effet, que vous n’ayez point eu de fils ; mais, je dois le dire, quand vous auriez donné le jour à un fils, il serait bien loin de valoir une fille aussi extraordinaire.

A ces mots, le prince et le ministre se regardèrent en souriant. Le fils du ciel ordonna à un des officiers qui étaient à ses côtés de montrer ces vers à tous les magistrats et de les faire circuler de main en main.

— Excellences, s’écria-t-il, vous jugerez si j’ai eu raison de les lire avec délices.

Les magistrats obéirent et se les passèrent successivement de main en main ; il n’y en eut pas un seul qui ne montrât son approbation par l’émotion de son visage et par le mouvement de sa tête ou le murmure des lèvres. Puis, s’avançant à l’envi vers l’empereur et se prosternant devant lui :

— Sire, dirent-ils, quoique nous ayons pour devoir de tenir le pinceau du matin au soir, lorsque nous avons reçu aujourd’hui l’ordre de composer des vers sur les hirondelles blanches, à la vue des deux pièces de Chi-ta-pên et de Youên-kaï, nous n’avons pas osé écrire à la légère. Nous étions loin de penser que la fille distinguée d’un membre du conseil privé aurait composé d’avance ces vers, comme par une sorte de prévision, pour répondre à votre décret. Leur fraîcheur, leur nouveauté et leur noble élégance font pâlir ceux de Chi-ta-pên et de Youên-kaï. Nous sommes tous accablés de confusion, mais quoique cette jeune fille soit comme un joyau précieux dans la main d’un de vos ministres, on doit véritablement reconnaître en elle l’effet des heureuses influences que l’administration sage et éclairée de Votre Majesté répand dans les quatre parties de l’empire. Si aujourd’hui deux hirondelles blanches ont voltigé gracieusement devant l’empereur, si notre auguste souverain a ordonné en termes pressants de les célébrer en vers, c’est que le ciel voulait mettre en lumière le talent admirable de la fille d’un membre du conseil ; nous en sommes tous ravis de joie !

Le fils du ciel fut enchanté de ces paroles.

— Avant-hier, dit-il, le président du bureau de l’astronomie m’a annoncé que les constellations Koueï et Pi avaient brillé d’un vif éclat, et que, par conséquent, on verrait naître partout de ces talents extraordinaires qui n’apparaissent plus dans le monde, et qui, pareils au Khi-lîn et au Fong-hoang (phénix), aiment à vivre cachés au sein des montagnes et des bois. « Or, comme la fille de Son Excellence Chân est née après que sa mère eut rêvé qu’elle avalait l’étoile Yao-kouang et que justement elle est douée de talents si extraordinaires, ne jugez-vous pas que l’observation de Thang-kin se trouve justifiée d’une manière éclatante ? De plus, elle avait composé d’avance des vers sur les hirondelles blanches, comme pour prêter aujourd’hui un nouveau charme à la musique du festin ; je ne puis donc m’empêcher de croire que la vertu et les lumières de cette dynastie ont été réellement annoncées par des signes célestes. Je veux boire à longs traits avec Vos Excellences pour répondre à l’affection du ciel.

Les magistrats obéissent, et vont tout joyeux reprendre leur place au banquet. Devant la table impériale, on se provoque mutuellement à vider des coupes de vin, et au bas des degrés rouges, la voix des chanteurs se marie aux sons harmonieux des flûtes.

Le prince et ses sujets burent jusqu’au moment où le disque pourpré du soleil disparut à l’occident. Les chefs du conseil privé, s’avançant à la tête de tous les magistrats, frappèrent la terre de leur front et remercièrent l’empereur de les avoir conviés à ce festin.

Le fils du ciel ordonna alors aux eunuques d’apporter un encrier impérial de Touân-khi, dix pinceaux de poils de lièvre à hampe rouge, cent feuilles de papier ornées de dragons, dix bâtons d’encre au phénix, un lingot d’or et un d’argent, dix pièces de satin à fleurs et une paire de bouquets d’or ; puis il les remit lui-même à Chân-hiên-jîn.

— J’ai été enchanté, dit-il, des vers de votre fille sur les hirondelles blanches. Je lui offre ces bagatelles pour donner du lustre à son pinceau. Après-demain, le quinzième jour du mois, qui est celui de la pleine lune, tandis que les autres magistrats seront réunis, pour l’audience du matin, dans la salle extérieure, vous pourrez m’amener votre fille, après l’heure de midi, afin que je reçoive ses hommages dans la salle intérieure. Je veux moi-même mettre ses talents à l’épreuve ; elle peut compter sur une magnifique récompense.

Chân-hiên-jîn, ayant reçu cet ordre, remercia l’empereur de ses bienfaits. Le fils du ciel chargea de nouveau le tribunal des rites d’enjoindre aux directeurs des collèges de rechercher, avec un soin particulier, les hommes d’un mérite éminent qui vivent cachés dans la retraite, afin de se conformer au décret suprême. Les magistrats se retirèrent à l’instant, et bientôt cette nouvelle se répandit au loin.

Après avoir transmis ses volontés, l’empereur retourna dans son palais. Tout le monde se racontait, comme une merveille que la fille du ministre Chân, à peine âgée de dix ans, avait su composer une charmante pièce de vers sur les hirondelles blanches. A bout de quelques jours, dans la capitale, il n’était pas une famille où l’on ne possédât la copie des vers sur les hirondelles blanches. Ce n’est pas tout, dès qu’on eut appris que l’empereur avait fixé le quinzième jour du mois pour qu’elle vint lui présenter ses hommages, chacun se demandait comment pouvait être cette jeune fille qui, à l’âge de dix ans, possédait déjà un talent si extraordinaire. Tous étaient absorbés dans le désir de la voir de leurs propres yeux lorsqu’elle irait à la cour le quinzième jour du mois.

A l’occasion de cette audience impériale, j’aurai à vous apprendre bien des événements.

A la cour, on se disputait le plaisir de connaître la figure de cette jeune fille, et bientôt tout l’empire retentit du bruit de son nom.

Si vous désirez savoir comment se passa l’audience impériale, écoutez un peu, je vais vous le raconter dans le chapitre suivant.


Retour au livre de l'auteur: Se-ma Ts'ien Dernière mise à jour de cette page le samedi 31 mars 2007 7:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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