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Collection « Les auteur(e)s classiques »

auteur inconnu (dynastie Yuan). La Brise au Clair de Lune
traduction de George Soulié de Morant (1925)

Extraits


Une édition électronique réalisée à partir du texte d'un auteur inconnu (dynastie Yuan). La Brise au Clair de Lune. Traduction de George Soulié de Morant. Librairie Grasset, Paris, 1925, 366 pages. Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Extraits

[Coeur-de-glace] avait fait suspendre un large rideau de perles divisant la pièce en deux parties. A l’est, en dehors du rideau, l’on avait disposé une table avec des liqueurs et de hauts chandeliers: c’était là que Jade-pur allait s’asseoir. À l’ouest, à l’intérieur du rideau, il y avait aussi une table et du vin, mais pas de flambeaux : c’était là que la jeune fille allait se tenir, invisible dans l’ombre mais pouvant tenir compagnie à l’invité visible dans la clarté en dehors du rideau. De chaque côté, des tapis rouges étaient disposés pour les prosternations. Deux serviteurs étaient en dehors du rideau, et deux suivantes à l’intérieur.

Quand tout fut prêt, la jeune fille dit à Vif-argent de faire venir Jade-pur. Celui-ci, naturellement, étant très vigoureux, avait peu à peu regagné ses forces, ainsi nourri et soigné. Il était maintenant aussi robuste qu’avant son empoisonnement. Dans sa joie, la jeune fille avait disposé ce vin pour sa convalescence. Il se hâta de se rendre dans la salle. Là, voyant le rideau et les préparatifs, sa reconnaissance se teinta de dix dixièmes de respect. Debout sur les tapis rouges, il pria les serviteurs de transmettre à la Petite-soeur ses paroles de reconnaissance. Il entendit alors, derrière le rideau, la voix de Coeur-de-glace disant :

— Votre indigne esclave a reçu, comme un bienfait tombé des nuages et du ciel élevé, l’aide du seigneur qui l’a sauvée de la gueule du tigre. Cette grâce immense me fait vous considérer nomme le Ciel et la Terre, comme mon père et ma mère. Mais mon père est au loin sur les frontières : comment vous remercier ?

— Petite-soeur-aînée, l’Élégance du gynécée m’a sauvé des artifices meurtriers de jaloux. J’étais déjà tombé dans la mort quand votre infinie bonté, votre vertu splendide m’ont fait renaître. Je ne pourrai jamais payer ma dette de reconnaissance. Je vous prie seulement de me laisser me prosterner devant vous.

— C’est pour m’avoir sauvée que vous avez été poursuivi par ces misérables : ne parlez pas de vertu. Je veux me prosterner devant vous afin de vous témoigner ma reconnaissance sans fin.

Et, séparés par le rideau, les deux jeunes gens s’agenouillèrent et frappèrent quatre fois la terre avec leurs fronts. Quand ils furent relevés, Coeur-de-glace emplit une coupe de liqueur et la fit donner à Jade-pur par une suivante, le priant de s’asseoir et de boire. Il versa une coupe à son tour et la fit porter à l’intérieur du rideau. Alors, s’étant assise, elle aussi, Coeur-de-glace demanda:

— J’ignore encore pourquoi le seigneur est venu en cette ville.

— Étudiant que je suis, je n’avais pas de motif véritable. Mais ne pouvant plus rester à la capitale, et mes parents m’ordonnant de voyager, je me déplace ainsi pour m’instruire.

— Vous ne pouviez plus rester à la capitale ? Puis-je demander pour quel motif ?

Jade-pur hésita un instant, puis il raconta brièvement son aventure avec le prince. Il termina :

— J’arrive ici, et voilà ce méchant gouverneur qui veut me tuer. J’ai bien envie demain d’aller lui parler au Tribunal et de lui demander comment, ayant reçu pour mandat d’être le père et la mère du peuple, il ose au contraire opprimer ses administrés. Et quand je l’aurai bien humilié, j’irai voir le gouverneur de la province et lui exposerai l’affaire pour qu’il interroge et punisse son subordonné. Ce gouverneur de province est camarade d’examen de mon père; il ne me repoussera pas.

— L’attitude du Respectable du siènn lui a déjà nui, car vous lui avez fait perdre bien du prestige par votre attitude à son égard, l’autre jour. Comment pourrait-il ne pas vous haïr ? Et puis, il y a encore le mot « avantage ». Il est fonctionnaire local et le père de Kouo est académicien : comment ne pas favoriser cette famille ? Sachant maintenant que le seigneur est prêt à me protéger, sans doute il se repentira.

Jade-pur resta quelques instants immobile. il dit enfin :

— Je croyais autrefois agir par esprit de justice. En vous écoutant, je m’aperçois que j’étais emporté par la violence de mes sentiments; je manquais en fait d’équité. A ma violence, l’on répondait par la violence. Maintenant que j’ai reçu les nobles enseignements de ma Petite-soeur-aînée, je jure de garder la doctrine désormais et de ne plus oser agir comme un fou. Ainsi, vous aurez été non seulement ma bienfaitrice, mais encore le plus sage des maîtres.

Et il leva sa coupe vers le rideau. Elle dit :

— Vos sentiments de justice héroïque viennent du Ciel. Mais hélas, que l’on s’y abandonne ou que l’on y résiste, il est difficile d’atteindre la perfection du coeur. Quel mérite peut avoir votre esclave, cette herbe inutile ? Mes exhortations n’avaient pour but que de sauver le gouverneur.

— Puisque tel est votre désir, j’oublierai donc mes sentiments contre lui. Mais lui, pourra-t-il oublier sa haine pour moi ? Et ne pouvant rien contre moi, ne cherchera-t-il pas à vous outrager pour se venger de moi ? Votre mur est blanc et sans tache, mais la calomnie est prompte à inventer. Ne parlera-t-on pas de mon séjour ici ? A ce sujet, puisque vos soins ont rétabli mes forces, il convient que je parte au plus tôt. Dès demain, je m’éloignerai, afin d’éviter que l’on bavarde davantage.

— Les rites nous défendent de nous voir librement. Je n’oserai donc pas insister pour vous retenir de force. Mais je puis du moins vous prier de demeurer trois jours encore.

— Comment oserai-je ne pas exaucer votre désir ?

Ils burent encore quelques coupes en silence. Puis Jade-pur demanda, après quelques circonlocutions :

— Je n’ai pas d’endroit fixé pour mes études, ni de lieu où je sois obligé d’aller. Dans le sud, l’on bénéficie des bateaux ; dans le nord, des chevaux. Oserai-je demander à ma Petite-soeur-aînée de me donner un conseil dans sa grande sagesse ?

— Il n’est rien de plus élargissant, sur la terre, que de voyager. Mais, sous le ciel, il n’est rien de mieux que d’étudier dans sa famille. Il n’est rien de plus respectable que la doctrine du Sage. C’est la manière d’atteindre à la plus grande glorification de notre nature et de nos dons. Si, sur la terre, il n’y avait pas eu un Krong dze, nous n’aurions pas connu un Rann Yu, et vous n’auriez pas la possibilité d’étudier la Doctrine. A mon avis, mieux vaudrait retourner dans votre village pour y poursuivre vos études... Qu’en pensez-vous ?

Jade-pur se hâta de se lever, s’inclinant profondément devant le rideau :

— Le discours admirable de la Petite-soeur a ouvert mon stupide entendement. Vous avez dissipé mes hésitations. Au fond de votre gynécée, dans la grâce et la beauté parfumée de vos deux fois huit années, comment avez-vous pu acquérir une telle sagesse ? Votre doctrine est telle que bien des vieux lettrés ne sauraient vous égaler. Vous êtes un vase unique, en vérité, contenant toute l’essence d’élégance des monts et des vallées. Je vous respecte et vous suis humblement soumis.

— Mes paroles ne sont que babillage d’un enfant et vos éloges sont exagérément aimables. Vous faites rougir mon visage.

Jade-pur, un peu ému par la boisson, craignit de manquer aux rites en se laissant aller à son enthousiasme. Il prit donc congé de son hôtesse. Celle-ci ne voulut pas insister afin de ne pas fatiguer un convalescent. Elle ordonna donc aux serviteurs de prendre les flambeaux pour accompagner Jade-pur jusqu’à la bibliothèque.

Ils se séparèrent, ayant prononcé mille et dix mille paroles, pleins de respect et d’amour l’un pour l’autre, grisés par le miel de l’amitié, mais n’ayant pas trahi, même d’un mot, leurs sentiments intimes. En vérité :

Un bijou blanc sans une tache est le bien le plus précieux. — Un lotus bleu non souillé exhale un parfum merveilleux. — Quand la doctrine est entrée au coeur même du luth, — les paroles les plus ardentes ne portent pas atteinte à l’enseignement.

Coeur-de-glace, assurée par ses serviteurs que Jade-pur s’était endormi, alla enfin se reposer dans les appartements intérieurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Wann Wou, Censeur pour la région du Chenn-si, expose ceci au sujet d’un mariage qui obscurcit la Doctrine. Il ose solliciter de votre Miséricorde une enquête et le retour à la Rectitude afin de consolider les moeurs.

« Je considère que, parmi les relations humaines, celle d’époux et d’épouse est la première. Parmi les trois mille Grands Rites, celui du mariage est le plus important. C’est pourquoi il est interdit de se marier à un homme et à une femme qui ont échangé services ou cadeaux, ou qui ont habité sous le même toit sans être parents. C’est une loi Impériale, et c’est une ancienne coutume.

« Bien que la plèbe et les pauvres, je le sais, soient autorisés à des dérogations, il n’en est pas ainsi pour les familles de fonctionnaires. Qu’une orpheline invite chez elle un jeune homme sans qu’il y ait eu d’intermédiaire de mariage, cela bouleverse le respect dû aux unions. C’est commencer d’agir comme s’il n’y avait plus d’autorités supérieures ni de Cour. Or, c’est ce qui vient de se passer pour la fille du ministre Choé et le fils du Président des Censeurs Tié.

« J’ai appris que tout ce qui se dit et se fait sur les routes doit être rapporté. Or, dans les rues, j’ai vu que pour leur mariage, les uns riaient, les autres soupiraient. J’ai demandé la cause de cela, et j’ai appris que Tié Jade-pur avait été soigné dans la maison de Choé Coeur-de-glace. L’orpheline et le jeune homme avaient habité sous le même toit, sans rien cacher de leurs sentiments. Et maintenant, leurs parents les unissent. Cela vraiment blesse la Doctrine.

« Epouvanté, j’ai dû rapporter ce que j’avais vu et entendu. Si ce mariage n’est pas rectifié, les autres Rites ne pourront plus être défendus.

« Prosterné, je supplie le Trône, afin de proclamer l’importance du mariage pour les moeurs, de faire examiner les deux accusés. L’affaire étant importante, nous attendons l’Ordre. »


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 7 avril 2007 16:53
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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