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Collection « Les auteur(e)s classiques »

KIAI-TSEU-YUAN HOUA TCHOUAN [Jieziyuan huazhuan],
Les Enseignements de la Peinture du Jardin grand comme un Grain de Moutarde.
Encyclopédie de la peinture chinoise
. (1910)
Extrait : Quelques commentaires de Raphaël Petrucci


Une édition électronique réalisée à partir du texte KIAI-TSEU-YUAN HOUA TCHOUAN [Jieziyuan huazhuan], Les Enseignements de la Peinture du Jardin grand comme un Grain de Moutarde. Encyclopédie de la peinture chinoise. Traduction et commentaires par Raphaël PETRUCCI. Augmentés d’un préface, d’un dictionnaire biographique des peintres et d’un vocabulaire des termes techniques. Illustrés d’environ cinq cents gravures. Première édition française : Henri Laurens, Paris, années 1910, 520 pages, Reproduction en facsimilé par Librairie You-Feng, Paris, 2000. Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

EXTRAIT

Quelques commentaires de Raphaël Petrucci

Le Pin et le Saule.

On remarquera ici qu’un groupe particulier de planches est consacré au pin, comme plus loin au saule. C’est que le pin et le saule sont des arbres magiques en Extrême-Orient et qu’ils tranchent assez sur les autres essences pour mériter d’être spécialement étudiés.

Il est bien difficile de dire jusqu’où remonte l’origine des idées singulières qui se sont attachées au pin. On se perdrait dans la pénombre des temps primitifs sans aboutir à aucune certitude. Le pin est un vieil arbre-fée ou génie. Dans la tradition japonaise comme dans la tradition chinoise, l’esprit du pin, lorsqu’il se manifeste, est toujours un vieil homme ou une vieille femme. D’autre part, le pin qui résiste aux frimas, dont le feuillage reste toujours vert, est devenu dans la philosophie orientale, le symbole de la constance, de l’énergie et de la longévité. Les vieux pins solitaires des montagnes ont souvent été comparés aux sien-jen ou aux lo-han, solitaires taoïstes ou bouddhistes, immortels à l’apparence de graves vieillards au corps noueux, pareil au tronc torturé de l’arbre. C’est pourquoi des pins sont comme les hommes parfaits et les lettrés irréprochables. C’est pourquoi on les compare au phénix ou au dragon et c’est pourquoi Lou tch’ai-che les salue de paroles pleines de majesté. p.105 Il faut se pénétrer de ces idées si l’on veut comprendre tout ce qui s’exprime de sentiments complexes et grandioses dans les pins que les peintres des Song se plaisaient à évoquer parmi des solitudes montagneuses.

Le saule, lui aussi, est un arbre fée. Le génie du saule se manifeste toujours sous la forme d’une belle jeune fille. On en trouve de nombreux exemples dans le folklore japonais plus encore que dans le folklore chinois. Cependant la tradition est la même et elle a certainement les mêmes origines. Les comparaisons du saule avec des beautés célèbres de l’histoire ou de la légende, telles que les donne le texte du Kiai tseu yuan, suffisent à l’établir.

Il est dit que les saules, parmi les arbres, sont comme Si-tseu et Mao Ts’iang parmi les hommes. C’est à dire qu’ils sont l’image la plus parfaite de la beauté. Si-tseu est le type de la beauté souveraine et fatale. Elle vivait au Ve siècle avant J. C. Elle était née de parents d’humble condition, dans le royaume de Yue, et soutenait leur vie en lavant les soies, suivant les uns, en vendant du bois à brûler, suivant les autres. Le Prince de Yue ayant entendu parler de son exceptionnelle beauté lui fit donner une éducation parfaite et l’envoya, somptueusement vêtue, à son rival le Prince de Wou. Celui-ci, envahi d’un amour profond, négligea tout pour vivre dans une fête perpétuelle avec son adorable concubine. Il ruina l’État, fut battu par le Prince de Yue et se suicida après sa défaite. On dit que Si-tseu afin d’accroître sa beauté par un air de mélancolie avait coutume de contracter ses sourcils de manière à donner à son visage une expression de tristesse qui la rendait plus attrayante encore. C’est le type de la beauté fatale qui inspire l’amour et pour laquelle on meurt.

Quant à Mao Ts’iang, elle était contemporaine de Si-tseu et la concubine du Prince de Yue. Tchouang-tseu dit d’elle qu’elle était la plus belle parmi les mortels et que, lorsque les poissons la voyaient, ils plongeaient dans l’abîme ; lorsque les oiseaux la voyaient, ils s’élevaient au loin dans les airs.

Il est dit aussi que les saules sont comme Lie-tseu et Mi-fei parmi les génies. Lie-tseu n’est autre que ce philosophe fabuleux, qui peut-être n’exista jamais, et dont les œuvres, apocryphes ou non, figurent dans la collection chinoise des vingt-cinq philosophes (les Vingt-cinq Tseu). Tchouang-tseu dit de lui qu’il pouvait chevaucher sur le vent et aller où le conduisait son désir. Quant à Mi-fei, c’est une déesse des eaux. Les saules baignent leurs racines dans l’eau, ils hantent les prairies humides et les bords des ruisseaux, ils participent donc de la nature de la fée. Leur feuillage vibre dans le vent que hante Lie-tseu ; ils participent de la nature de ces êtres mystérieux et évoquent le charme de l’eau et du vent. On voit comment un caractère de grâce étrange et magique, de beauté fatale, s’attache au saule ; de même qu’un caractère de gravité, d’austérité et de constance s’est attaché au pin.

 

La montagne et la pierre

La montagne et la pierre ne sont pas des choses inertes aux yeux des Chinois. Ils les ont revêtues d’idées mystiques et ils les considèrent comme vivant d’une vie cachée. La roche montagneuse est traversée par des veines parmi lesquelles l’eau circule. Pour les Chinois, l’eau est à la montagne ce que le sang est à l’homme. Elle circule parmi les roches, l’imprègne de son essence, lui communique la valeur du principe yin qui repose en elle. La source suintant à travers les pierres, la cascade et le torrent, autant de manifestations timides ou puissantes de cette activité sacrée. La montagne enfante le nuage ; la vapeur surgit d’elle ; elle est comme son souffle et une manifestation de sa respiration. La pierre qui constitue la montagne est donc vivante, au même titre qu’un être humain ou un animal. Un esprit vit en elle ; esprit impressionnant et gigantesque, qui révèle la présence de l’un des principes essentiels de l’univers. C’est cette spiritualité qu’il faut saisir. Si l’on s’attache à la structure directe de la pierre, la montagne est sans vie, c’est un squelette, un os mort. La pierre doit donc être imprégnée de cette spiritualité mystérieuse qui révèle son rôle dans le système du monde. Il ne suffit point d’étudier sa structure; il faut y mettre une âme.

On remarquera de nouveau le sens poétique qui s’attache à l’étude des formes et que les Chinois n’en séparent pas. On en a eu des exemples pour l’arbre ; on en a, à nouveau, pour la pierre. Il est bon d’insister sur cette façon de concevoir l’éducation d’un artiste. On ne s’attache point à une étude technique froide et desséchée. Le Kiai tseu yuan ne perd pas une occasion d’appuyer sur les grandes idées inspiratrices et de leur subordonner résolument le savoir acquis à travers une étude attentive. Celle-ci ne peut être que la servante de celles-là.

Il convient d’ajouter ici une remarque d’ordre technique. De même que l’arbre, la montagne est décomposée en ses éléments constituants. On va étudier d’abord la forme des pierres, le moyen de les associer et de les composer, puis on passera à l’étude générale de la montagne et à l’évocation de l’ensemble auquel appartiennent les pierres. On verra ensuite intervenir l’étude de l’eau, sous la forme de sources, de torrents, de cascades ; puis, enfin, celle des nuages. Ainsi cette même décomposition logique, cette analyse raisonnée que nous avons déjà rencontrée dans l’étude de l’arbre, va se retrouver dans celle de la montagne. 

 

Le lien entre les pierres

On voit ici que le caractère dominant dans la composition des pierres doit être dans le lien qui les rattache les unes aux autres : elles ne peuvent donc être assemblées au hasard. « La composition des pierres se trouve dans la parenté ». C’est par « parenté » que j’ai traduit le caractère hiue car c’est bien ce sens qu’il prend ici ; mais il signifie aussi le sang, les esprits vitaux, le souffle, la vie. Il exprime ici cette idée que les pierres groupées ensemble sont liées l’une à l’autre par cette vie mystérieuse et profonde de la montagne dont elles proviennent ; elles ont été engendrées par une mère commune ; des liens immatériels les rattachent ; je dirais presque qu’elles sont du même clan. Les petites pierres autour d’un grand rocher sont comme des enfants groupés autour de leur mère. Un contrefort au pied d’une montagne est un bras d’ancêtre qui s’allonge pour prendre les pierres et les conduire, comme un grand père conduit son petit-fils par la main. La « veine du sang » pour les pierres, c’est donc l’unité de leur origine, celle qui fait qu’elle dépendent d’un ancêtre commun, qu’elles forment un clan.

A la base de tout ceci se trouve une observation d’ordre géologique qui, grâce aux croyances cosmologiques des Chinois, s’exprime d’une manière curieuse. Les petites pierres, au pied d’une grosse, proviennent, en effet, de sa masse. C’est le rocher qui se délite sous l’influence des intempéries et qui laisse tomber ses ruines autour de lui. Toutes appartiennent donc bien à la même formation que le bloc qu’elles entourent. De même, un contrefort montagneux est de la même nature, de la même « race géologique », que les rocs détachés des flancs de la montagne et éboulés à ses pieds. La loi de composition, pour les arbres, consistait non seulement à disposer les branchages d’une manière harmonieuse, mais aussi à observer le rapport qui subordonne les nouvelles aux vieilles branches. De même la loi de composition des pierres réside dans l’observance et l’expression de la formation géologique des pierres et de la vie des montagnes. Elle conduit à en raisonner l’origine comme la position. Quand un peintre observe aussi profondément le paysage, il en devine les principes de formation et il écrit l’histoire même de la terre.

 

La montagne et l’eau

On a déjà vu aux premiers commentaires du Livre des pierres de quelle nature étaient les idées des Chinois sur la vie de la montagne et le rôle important que l’eau joue dans cette vie. L’eau est considérée, en effet, comme le sang de cet être vivant qu’est la montagne : elle en est le liquide nourricier. De là à s’imaginer que, de même que le sang nourrit la chair et la reconstitue, de même l’eau nourrit la pierre et l’engendre, il n’y a qu’un pas. Ce pas fut franchi et c’est pourquoi on nous dit que si la pierre est l’os de la montagne, l’eau est l’os des pierres, c’est à dire qu’elle engendre et nourrit la pierre comme le sang engendre et nourrit la chair et les os. En définitive, les eaux des torrents, des cascades, des fleuves et de la mer, circulent dans ce grand corps qu’est la terre comme le sang dans le corps de l’homme ou de l’animal. Sans doute, cela répond à une physique erronée, mais qui avait encore des sectateurs en Europe au XVIIe siècle. Elle était fondée sur nombre d’observations exactes et exprimait l’idée que les Chinois se faisaient de la vie du monde. Elle était de nature à accentuer encore le sens d’un mystère grandiose quand le philosophe, le poète ou le peintre contemplaient les beautés de la nature.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 4 août 2007 13:08
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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