RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

La démocratie devant la science. Études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. (1904)
Introduction, 2e partie


Une édition électronique réalisée à partir du livre Célestin Bouglé (1870-1940), La démocratie devant la science. Études critiques sur l’hérédité, la concurrence et la différenciation. Paris : Félix Alcan, Éditeur, 1904, 312 pp. Collection: Bibliothèque générale des sciences sociales, no 21.

Introduction
Deuxième partie: Les trois piliers du naturalisme contemporain

par Célestin Bouglé

La conception « objective » de la nature. Les trois lois qui la fondent (Milne-Edwards, Lamarck, Darwin).

I. Théorie de la différenciation. - Conséquences précieuses de la division du travail. - Elle Progresse comme progressent les organismes. - Elle remplit d'autant mieux son rôle que les organes sont plus nettement différenciés.

II. Théorie de l'hérédité. - En même temps que hiérarchie, il y a continuité d'une forme de l'être à une autre. – C’est que les transformations des espèces s'expliquent par les effets de l'habitude transmis eux-mêmes par l'hérédité.

III. Théorie de la concurrence. - La sélection automatique différencie et perfectionne les êtres, tout comme la sélection artificielle. - C'est que le nombre croissant des êtres les force à lutter pour survivre: les meilleurs triomphent. -Progrès que cette théorie fait faire à la conception mécaniste de la nature: elle n'implique aucun finalisme.

À ces trois théories correspondent les trois formes principales de la sociologie naturaliste (Anthroposociologie, Théorie organique, Darwinisme social).


Nous avons vu comment, devant le discrédit de nos disciplines traditionnelles, beaucoup semblent en revenir à la formule morale, si longtemps abandonnée, de l'antiquité, et rappellent aux sociétés qu'il faut avant tout «vivre conformément à la nature». Mais nous avons noté aussi l'ambition propre de ce naturalisme moderne. Il n'entend plus tolérer que quelque nouveau système métaphysique se glisse dans le corps de la nature, comme naguère le prêtre dans le corps de la statue, pour lui faire rendre des oracles. Il s'abstient par principe de toute projection de la conscience: il élimine méthodiquement tout ce qui pourrait rappeler de près ou de loin les procédés de l'anthropomorphisme: il prétend enfin laisser parler la science elle-même.

Quelle est donc la conception de la nature vers laquelle nous achemine le progrès des sciences biologiques? Quelles sont les «lois» qu'il dresse devant nous?

On peut en distinguer trois principales, - la loi de la différenciation, celle de l'hérédité, celle de la concurrence. À la première se rattache le nom de Milne-Edwards; à la deuxième celui de Lamarck; à la troisième celui de Darwin; nous allons brièvement rappeler, en remontant à leurs écrits, les théories de ces trois savants; (1). Et en effet nous constaterons, en passant de l'une à l'autre, que la nature nous apparaît de plus en plus dépouillée des attributs humains, et que tous les matériaux sont prêts pour la construction d'un naturalisme aussi indemne d'anthropomorphisme, aussi «objectif» qu'il est possible.
*
* *

Que vent-on dire quand on constate que la différenciation est la loi du progrès des êtres?

Au premier regard jeté sur la nature on est frappé, dit Milne-Edwards, non seulement de la diversité, mais de l'inégalité des êtres. Ils sont inégaux, c'est-à-dire plus ou moins parfaits. Comment se mesure donc leur perfection? Pour nous l'expliquer, le naturaliste emprunte une image à l'ordre social. Dans une société primitive, chaque individu produit lui-même à peu près tout ce dont il a besoin; par suite, la quantité de ses produits ne saurait être grande, ni leur qualité raffinée; la vie est grossière et précaire. Dans une société civilisée au contraire le travail est divisé. L'un cultive le blé, l'autre cuit le pain: l'un fabrique des chaussures, l'autre écrit des livres. D'où l'augmentation de la quantité et l'amélioration de la qualité des produits: d'où l'élargissement et le raffinement de la vie (2). Milne-Edwards ajoute «La division du travail portée à la limite extrême rend, il est vrai, bien étroite et bien décolorée la sphère d'activité où s'agitent la plupart des travailleurs, mais chaque ouvrier, appelé à répéter sans cesse les mêmes mouvements ou à méditer un même ordre de faits devient par cela seul plus habile à remplir sa tâche; et par la coordination judicieuse des efforts de tous, la valeur de l'ensemble des produits s'accroît avec une rapidité dont l'imagination s'étonne.» Ainsi, fût-ce au prix d'une gène pour les individus, la prospérité du tout ne s'obtient que par le progrès de la division du travail.

Il en est des organismes comme des sociétés. Chez les uns «la puissance vitale ne s'exerce que dans une sphère étroite et elle s'éteint promptement»; les actes varient peu et sont d'une simplicité extrême; c'est que le travail y est peu divisé. Les organismes en question ressemblent à ces ateliers mal dirigés où les ouvriers font un peu de tout. Chez d'autres, au contraire, «la vie se complique et se prolonge; les facultés grandissent et le jeu de l'organisme s'effectue avec non moins de précision que de, puissance»; c'est que les fonctions nécessaires à l'entretien de l'ensemble se sont multipliées et spécialisées.

Comparons en effet, aux animaux supérieurs, ces animaux élémentaires qui tiennent encore du végétal, et nous verrons saillir le lien étroit qui unit à la supériorité organique la spécialisation des fonctions. Chez les polypes de Trembley, on voit une même cellule s'acquitter des diverses fonctions nécessaires à la conservation de l'individu et de l'espèce; elle se meut, elle digère, elle engendre. Dans les Ilydractinies déjà on distinguera les Gonozoïdes des Gastrozoïdes et de ceux-là les Dactylozoïdes. On peut donc se figurer, dit M. Perrier (3), une colonie d'Hydractinies comme une espèce de ville dans laquelle les individus se sont partagé les devoirs sociaux et les accomplissent ponctuellement. Les uns sont de véritables officiers de bouche; ils se chargent d'approvisionner la colonie, ils chassent et mangent pour elle; d'autres la protègent ou l'avertissent des dangers qu'elle peut courir; ce sont les agents de police. Sur les autres repose la prospérité numérique de l'espèce et ils sont de trois sortes, à savoir: les individus reproducteurs chargés de produire les bourgeons sexués, les individus mâles et les individus femelles. bans la ville, le nombre des «corporations» n'est pas inférieur à sept.

Mais si de ces colonies animales nous nous élevions graduellement au plus haut degré de l'échelle des organismes, - des poissons aux amphibies, des amphibies aux reptiles,, des reptiles aux oiseaux, des oiseaux aux mammifères, - à quelle prodigieuse subdivision des fonctions élémentaires pourrions-nous assister! Combien d'activités diverses, - vision, audition, odorat, toucher, - supposent nos seules fonctions de relation! Et de combien d'opérations variées une seule de ces activités, la vision, par exemple, est-elle capable de s'acquitter!

Or en vertu. des rapports étroits qui unissent la fonction à l'organe, cette division des travaux ne saurait aller sans une multiplication des instruments. Pour remplir un office non-veau, un nouvel organe se crée. Et c'est ainsi que les organismes deviennent «différenciés». Chaque élément y prend la figure de son emploi.

Et sans doute, la division du travail peut apparaître, sans qu'on aperçoive aussitôt une différenciation nette des organes. Car la nature est économe. Elle procède par substitutions ou par emprunts physiologiques. Elle verse le vin nouveau dans de vieilles outres. Elle fait servir les organes anciens aux fonctions qu'elle diversifie. Mais ces fonctions n'atteignent leur perfection que lorsqu'elles se sont créé des organes spéciaux. Certains êtres utilisent pour la respiration les organes qui leur servent déjà à la locomotion. Mais, entre les exigences de l'une et les exigences de l'autre fonction, il subsiste une contrariété. La locomotion réclame la solidité, la respiration réclame la perméabilité de ces pattes branchiales. La respiration devient donc singulièrement plus parfaite, quand un organe distinct s'en acquitte. Il peut offrir, par sa constitution propre, la plus large surface aux échanges qui doivent s'opérer entre l'ait et le sang. C'est ainsi que dans nos poumons, grâce à la structure aréolaire de leurs lobules, le sang vient s'étaler au contact de l'air sur une surface de cent cinquante mètres carrés (4). De même, un estomac propre à digérer seulement les substances végétales, ou seulement les substances animales, extrait soit des unes, soit des autres une plus grande quantité de sucs nutritifs. On pourrait passer ainsi en revue les diverses fonctions organiques: on constaterait qu'elles sont d'autant plus parfaitement remplies que les organes sont plus strictement spécialisés.

Un organisme différencié s'acquitte donc mieux qu'un autre de ses diverses fonctions; il constitue donc à n'en pas douter un ensemble plus parfait. Et il semble ainsi que le degré de différenciation doive devenir à nos yeux le criterium objectif et définitif du progrès des êtres. «Il n'est pas un naturaliste, disait Darwin (5), qui révoque en doute les avantages de la division du travail physiologique», et il déclarait adopter pour son compte la norme de Von Baër, «qui consiste à évaluer le degré de supériorité d'un être organise d'après la localisation et la différenciation plus ou moins parfaite de ses organes, et leur adaptation spéciale à différentes fonctions: ce que Milne-Edwards appelait la division du travail».


À vrai dire, la théorie ainsi présentée n'élimine pas nécessairement l'anthropomorphisme. Les interprétations finalistes y restent au contraire aisément adaptées. Nous n'en voulons pour preuve que la façon dont Milne-Edwards lui-même parle de la nature (6): curieuse de diversités, mais aussi soucieuse d'économies, artiste raisonnable, elle veut produire le plus grand nombre de statues, mais sans gâcher son plâtre, et cherche à utiliser ses ébauches antérieures pour réaliser les modèles nouveaux qu'elle se propose. Inégalement proches de la perfection, ces modèles restent séparés, et les espèces qui les reproduisent peuvent nous être présentées encore, suivant les expressions d'Agassiz, comme autant «d'incarnations de pensées créatrices distinctes».

La théorie de la descendance essaie de rendre inutiles ces représentations anthropomorphiques, elle pousse plus loin l'explication strictement scientifique; elle nous rapproche davantage du naturalisme objectif. C'est pourquoi, malgré leur antériorité, nous avons cru devoir rappeler les idées de Lamarck après celles de Milne-Edwards.
*
* *

Là où on ne faisait d'ordinaire que classer, Lamarck veut en effet expliquer. Il commence par constater à sa façon le fait que devait préciser Milne-Edwards. En parcourant d'une extrémité à l'autre la chaîne animale, des animaux les plus parfaits aux plus imparfaits, on observe, nous dit-il, une sorte de dégradation et de simplification des organismes: «les organes spéciaux (ou spécialisés) se simplifient progressivement ou perdent leur concentration locale; au plus bas degré de l'échelle, chez certaines classes d'infusoires, on pourra s'assurer que toute trace du canal intestinal et de la bouche a entièrement disparu; il n'y a plus d'organe particulier quelconque (7).»

À cette considération Lamarck en ajoute aussi une autre que développera plus tard Darwin. Entre les êtres, plus ou moins parfaits, il n'y a pas à vrai dire de solution de continuité. Les extrémités de la série nous paraissent n'avoir plus rien de commun; mais le progrès de nos connaissances nous découvre, entre les termes extrêmes, une multitude inaperçue d'intermédiaires. De là l'embarras croissant des naturalistes lorsqu'il s'agit aujourd'hui de limiter les espèces. «Comment étudier maintenant, ou pouvoir déterminer d'une manière solide les espèces, parmi cette multitude de polypes de tous les ordres, de radiaires, de vers surtout, d'insectes où les seuls genres papillon, phalène, noctuelle, teigne, mouche, ichneumon, charançon, capricorne, scarabée, cétoine offrent déjà tant, d'espèces qui s'avoisinent et se confondent presque les unes avec les autres?» Il ne faut donc pas que les ligues de séparation que l'infirmité de notre esprit nous force à dessiner sur la nature nous empêchent de voir son unité: il ne faut pas que les «parties de l'art» nous voilent les «rapports des organismes (8)». Pour qui ne ferme pas les yeux à cette fusion des nuances, il apparaît que la série animale ne constitue pas une échelle, mais bien plutôt une «chaîne». Il y a dans la nature de la continuité en même temps que de la hiérarchie. Entre ses productions, la gradation est marquée, mais les distinctions ne sont pas tranchées.

Si ces deux faits sont exacts et si dans la chaîne animale les organismes, inégaux en complication, se touchent de si près, n'est-on pas naturellement amené à supposer que les supérieurs sortent en effet des inférieurs, qu'ils les continuent en les dépassant, qu'ils n'en sont en un mot que la transformation et le perfectionnement? C'est ce pas que Lamarck nous fait franchir.

Mais, avant de franchir ce pas, dirons-nous, encore faut-il que nous ayons constaté qu'en fait les organismes se transforment? Jetez seulement les yeux autour de vous, répond Lamarck (9). Vos animaux domestiques, vos plantes cultivées vous offrent cent exemples de variations. Votre froment, vos choux, vos laitues ne sont-ils pas autant de créations nouvelles? Le canard domestique n'a-t-il pas perdu le haut vol de son frère le canard sauvage? Rendez-vous donc compte que ce qui se passe autour de vous, dans vos basses-cours et vos jardins, se passe loin de -vous dans les montagnes et dans les plaines, sur toute l'étendue de la nature sauvage. Là vous verrez, sous la pression des milieux différents, les êtres se transformer, et leurs transformations engendrées dans l'individu par l'habitude se fixer dans l'espèce par l'hérédité. «Dans tout animal qui n'a pas dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et soutenu d'un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi: tandis que le défaut constant d'un tel organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés, finit par le faire disparaître (10).» Ainsi par le défaut d'usage, les dents ont disparu chez les baleines et chez les oiseaux. Inversement par l'usage constant, les pattes des oiseaux aquatiques sont devenues palmées. «L'oiseau que le besoin attire sur l'eau «pour chercher sa proie s'écarte les doigts du pied lorsqu'il «veut frapper l'eau et se mouvoir à sa surface. La peau qui unit ces doigts à leur base contracte par ces écartements sans cesse répétés l'habitude de s'étendre: ainsi, avec le temps, les larges membranes qui unissent les doigts des canards, oies, etc... se sont formées telles que nous le voyons.» De même façon, par une série d'efforts répétés toujours dans le même sens, s'expliquerait l'allongement de la langue du pic, le déplacement des yeux des poissons aplatis, l'extension du cou de la girafe, la formation des griffes chez certains mammifères. Les modifications des êtres résultent des besoins et des habitudes que leur milieu leur impose.

Mais croirons-nous que les modifications acquises par l'individu meurent avec lui et qu'ainsi, à chaque naissance, l'effort d'adaptation est à recommencer? Non, répond Lamarck «tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre «aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve exposée, et par conséquent par l'influence de l'emploi prédominant d'un tel organe ou du défaut constant d'usage de cette partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus.» L'hérédité conservera donc ce que l'habitude aura créé. Par ces deux lois, la fixation comme la variation des formes organiques est expliquée, et nous comprenons enfin comment les modifications des individus ont pu aboutir à la constitution des espèces.

Dès lors nous n'avons plus besoin de nous représenter la nature comme un Démiurge qui modèle les êtres du dehors et leur impose certaines formes préconçues. Nous voyons ici les vivants chercher spontanément leur forme, et se modeler en quelque sorte eux-mêmes, sous la seule pression des milieux.

«La nature, dit Lamarck (11), ce mot souvent prononce comme s'il s'agissait d'un être particulier, ne doit être à nos yeux que l'ensemble d'objets qui comprend: 1° tous les corps physiques qui existent; 2° les lois générales et particulières qui régissent, les changements d'état et de situation que ces corps peuvent éprouver; 3° enfin le mouvement diversement répandu parmi eux, perpétuellement entretenu ou renaissant dans sa source, infiniment varié dans ses produits et d'où résulte l'ordre admirable des choses que cet ensemble nous présente.» En trois mots, de la matière, du mouvement, des lois, voilà toute la nature, et l'ordre admirable de l'ensemble n'est que le résultat du mouvement des parties. Cet ordre nous apparaît comme une conséquence, mais non plus comme une fin. Il n'explique plus, il est expliqué au contraire. Nous comprenons par quel mécanisme il est atteint: nous n'avons donc plus besoin de croire qu'une volonté l'a visé. La théorie de la descendance tend donc nettement à éliminer le finalisme anthropomorphique que la théorie de la différenciation laissait subsister.

La théorie propre à Darwin, celle de la sélection naturelle, rendra plus complète encore et plus cohérente la conception mécaniste de la nature.
*
* *

Comment donc Darwin est-il arrivé à cette théorie?

C'est l'observation de la technique humaine qui l'a guidé d'abord. C'est en considérant les procédés employés par l'homme à l'égard des plantes cultivées ou des animaux domestiques qu'il a été amené à deviner les procédés employés par la nature pour la formation progressive de toutes les espèces. Weismann en fait la remarque (12): les naturalistes avaient longtemps dédaigné ce champ d'observation: ce monde artificiel leur semblait sans doute incapable de révéler les lois naturelles. Darwin a le mérite de ne rien négliger au contraire de ce que lui révèle l'expérience des cultivateurs ou des éleveurs, et en ce faisant, il n'est pas étonnant qu'il ait renouvelé la science naturelle: il la mettait ainsi à l'école de la méthode expérimentale.

Qu'y a-t-il donc, dans les enclos de l'homme, qui frappe l'attention des naturalistes? C'est la présence de variétés de plus en plus divergentes et de plus en plus perfectionnées, descendues d'une souche commune. Par exemple les races de canards ou de lapins, de pigeons ou de chevaux vont chaque jour se différenciant, et il semble que cette différenciation puisse, au gré de l'éleveur, porter sur tous les organes, et jusque sur la conformation du squelette et du cerveau (13). D'où vient cette «baguette magique» qui semble permettre à l'homme d'appeler à la vie la forme qu'il lui plaît?

L'homme ne crée rien, mais il peut choisir partout. Aucun des individus que produit la nature n'est absolument semblable aux autres. En retenant, pour en multiplier les exemplaires, ceux qui présentent à quelque degré le caractère ou la forme que son intérêt ou ses goûts demandent, l'homme devient capable de façonner les races. Son pouvoir sélectif tient à ce qu'il sait accumuler, pendant des générations, des variations de même sens. La sélection résulte donc ici d'une collaboration de la nature et de l'intelligence. La nature fournit les types que l'intelligence trie, conformément à l'idéal qu'elle s'est fixé.

Mais là où il n'y a personne pour fixer l'idéal, comment le tri peut-il s'opérer? Comment cette sélection artificielle peut-elle, par suite, nous aider à comprendre le processus de la sélection naturelle? On voit bien que la nature n'attend pas l'homme pour produire des individus différents les uns des autres; elle multiplie sans doute à chaque instant des variations indiscernables pour nous. Mais d'où viendra, sans nous, le signe de rédemption ou de condamnation qui doit retenir les uns pour la survie et rejeter les autres à la mort?

C'est encore, comme l'on sait, une idée dictée par l'observation de l'humanité qui devait ici guider Darwin. La population croît plus vite que les subsistances, avait dit Malthus. «Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas le moyen de le secourir et si la société n'a pas besoin de son travail, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture: il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution.» Malthus indiquait déjà que la même loi se vérifie chez tous les êtres vivants. Ils manifestent tous «une tendance constante à accroître leur espèce plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée... La nature a répandu d'une main libérale les germes de la vie dans les deux règnes, mais elle a été économe de place et d'aliments».

«L'idée me frappa, écrit Darwin (14), que dans ces circonstances les variations favorables tendraient à être préservées, tandis que d'autres moins privilégiées seraient détruites.» La loi de Malthus, a appliquée à tout le règne animal et végétal (15)», le conduisait donc naturellement à la théorie de la concurrence vitale. Résultant de la disproportion entre la quantité des aliments et la quantité des êtres, la lutte universelle apparaissait comme une nécessité bienfaisante.

Et en effet si la nature n'enrayait leur progression, les espèces même les moins prolifiques auraient vite fait de remplir le monde de leur postérité. Sans parler des animaux remarquablement féconds, Comme les carpes, dont une seule suivant Weismann procréerait jusqu'à 100 millions d’œufs, Wallace a calculé, en mettant les choses-au minimum, que la postérité d'un seul couple d'oiseaux s'élèverait en 15 ans à presque 10 millions d'êtres. Darwin démontre de même que les descendants d'un couple d'éléphants ne seraient pas moins, au bout de 500 ans, de 15 millions (16). C'est cette prodigalité même de la nature qui lui fait de la cruauté une loi. Un milieu limité ne saurait nourrir un nombre illimité d'êtres. L'élimination est le contrepoids fatal de la surproduction. Mathématiquement, «la formation d'un nouvel individu, dit M. Le Dantec (17), est subordonnée à la mort d'un ou de plusieurs individus préexistants».

Mais si cette nécessité est bienfaisante, c'est que cette lutte universelle doit tirer fatalement hors de pair et assurer le triomphe des types les mieux doués, des plus forts, des meilleurs. Parmi les dispositions variées que les individus apportent en naissant, les unes sont utiles, les autres nuisibles; le mauvais sort tombera naturellement sur le plus faible. D'une troupe de louveteaux, les plus agiles, en temps de disette, raviront les premiers la proie fugitive, et les autres périront d'inanition. D'une portée de coqs écossais, ceux dont les couleurs se confondent le moins facilement avec celles des bruyères seront les plus vite aperçus par l’œil perçant du faucon: ils sont les victimes désignées. Ainsi les races s'épurent et se perfectionnent. Vae victis! Pour le plus grand bien de l'espèce les individus les plus aptes doivent Survivre seuls.

C'est par cette considération que Darwin se rassérène: «La pensée de ce combat universel est triste; mais pour nous consoler nous avons la certitude... que ce sont les êtres les plus vigoureux, les plus sains et les plus heureux qui survivent et se multiplient... C'est ainsi que de la guerre naturelle, de la famine et de la mort résulte directement l'effet le plus admirable que nous puissions concevoir: la formation lente des êtres supérieurs (18)». C'est donc la pression exercée par les êtres les uns sur les autres qui, en diversifiant et en améliorant leurs types, produit l'ascension des races. Tout s'enchaîne automatiquement: la surproduction détermine la concurrence, qui détermine à son tour la sélection. Ainsi, sans qu'il y ait personne pour les élire, les meilleurs sont élus par la force des choses.

On voit, par ce bref résumé, combien fut lourde l'erreur de ceux qui n'aperçurent, dans le darwinisme, qu'une restauration paradoxale de l'anthropomorphisme (19). «La nature douée d'élection! s'écriait Flourens. Dernière erreur du dernier siècle! Le XIXe siècle ne fait plus de personnifications...» Mais Darwin avait prévu et paré la critique. Il avait averti qu'on ne prît pas à la lettre des métaphores nécessaires. Vous parlez d'affinité en chimie ou d'attraction en astronomie sans imaginer pourtant que l'acide recherche la base ou que le soleil aime-la terre. Ainsi vous faut-il parler de sélection en biologie sans attribuer à la nature on ne sait quelles options conscientes (20). «Il est malaisé, ajoutait-il, d'éviter de personnifier le mot nature; mais par nature, j'entends seulement l'action combinée et les résultats complexes d'un grand nombre de lois naturelles, et par lois la série des faits que nous avons reconnus (21)».

C'est en un mot sur des constatations de faits, non sur des suppositions de fins que Darwin prétend bâtir sa théorie. Si l'analogie de l'activité humaine le guide à son point de départ, il exclut, à son point d'arrivée, tout ce qui ressemble à une intervention de l'activité humaine. Comment il peut s'opérer des choix dans le monde vivant, mais sans la présence d'aucune providence opératrice, c'est précisément ce que démontre la théorie de la lutte pour l'existence: elle ne prête, en aucun moment, aucune visée à la force des choses. Étant données, d'une part, des circonstances déterminées, - une disette de proies, une sécheresse du sol, un abaissement brusque de la température, - d'autre part certaines variations individuelles, -des pattes plus ou moins musclées, des racines plus ou moins longues, une fourrure plus ou moins épaisse, - la sélection des plus aptes en résulte spontanément, ou, pour mieux dire, automatiquement.

Huxley avait donc raison: «L'originalité du darwinisme est de montrer comment peuvent s'expliquer sans l'intervention d'une volonté intelligente des harmonies qui paraissaient impliquer avant lui l'action d'une intelligence et d'une volonté.» Et après qu'on a renforcé les idées de Milne-Edwards par celles de Lamarck, et celles-ci par celles de Darwin, le mouvement enveloppant du mécanisme paraît achevé: il n'y a plus de place désormais, dans notre conception de la nature, pour les conjectures d'un finalisme anthropomorphique: c'est du sein même des faits que nous avons enfin dégagé, semble-t-il, les lois objectives du progrès des êtres.

On comprend quel prestige devaient revêtir, aux yeux de ceux qui se défient de la métaphysique, des lois ainsi présentées. Ce ne sont plus, pense-t-on, des aprioristes qui les promulguent, ce sont des observateurs qui les enregistrent, gravées qu'elles étaient au cœur même de la nature. Jaillissant des faits comparés, et non plus de fins imaginées, comment ces Vérités scientifiques ne transmettraient-elles pas, aux prescriptions pratiques qui en découlent, une valeur impersonnelle et universelle? Quel plus sur moyen, par suite, si l'on veut estimer les avantages ou les dangers de telle organisation sociale, que de rechercher si elle se plie ou non aux conditions inéluctables du progrès, telles que les a révélées l'étude impartiale des organismes?

Tel est l'espoir qui a présidé aux diverses tentatives de la sociologie naturaliste. Et comme nous avons distingué, dans les théories biologiques contemporaines, trois idées maîtresses, ainsi pouvons-nous y faire correspondre trois tendances principales de cette sociologie. Tantôt elle appelle notre attention sur la nécessité de laisser faire en toute liberté, entre les membres dès sociétés humaines, l'universelle concurrence; elle peut prendre alors le nom de darwinisme social. Tantôt elle compare directement ces sociétés elles-mêmes à des organismes, et rappelle que celles-là comme ceux-ci doivent, sous peine de déchéance, se différencier de plus en plus; c'est la théorie organique proprement dite. Tantôt enfin on met en relief la toute-puissance de l'hérédité, et on mesure ce que les sociétés perdent lorsqu'elles oublient ou refusent de séparer et de hiérarchiser leurs éléments suivant les races; c'est ce que démontre surtout l'anthroposociologie.

Quelles sont donc les critiques scientifiques que la sociologie ainsi comprise adresse, au nom des lois de l'hérédité, de la différenciation, et de la concurrence au mouvement démocratique? Nous nous proposons de les rappeler et de les discuter les unes après les autres.

Notes:

1. Nous utilisons pour ces résumés les ouvrages suivants:

Lamarck. Philosophie zoologique, nouvelle édition. Paris, Baillière, 1830. - Darwin, De l'origine des espèces par sélection naturelle, ou Des lois de transformation des êtres organisés, trad. Royer, 5e édition. Paris, Flammarion. - Id. La Descendance de l'homme et la sélection sexuelle, trad. Barbier. Paris, Reinvald, 1873. - Id. De la variation des animaux et des plantes, trad. Moulinié. Paris, Reinwald, 1868. - H. Milne-Edwards, Éléments de zoologie, ou Leçons sur l'anatomie, la physiologie, la classification et les mœurs des animaux. Paris, Masson, 1840. - Id. Introduction à la zoologie ,générale, ou Considérations sur les tendances de la nature dans la constitution du règne animal. Paris, Masson, 1851. - Id. Leçons sur la physiologie et l'anatomie comparées de l'homme et des animaux. Paris, Masson, 1857-1881.

2. Leçons, I, pp. 15-23; XIV, p. 279. Cf. Introduction, chap. III.

3. Les colonies animales, p. 713.

4. Leçons, I, pp. 506-513. Cf. Bourdeau, Le Problème de la vie, p. 14.

5. Origine des espèces, pp. 86, 128.

6. Leçons, p. 21 sqq.

7. Philos. zool., I, p. 210.

8. Ibid., I, pp. 61, 27, 33.

9. I, pp. 267, 227.

10. I, p. 235.

11. I., p. 359.

12. Vorträge über Descendenztheorie, I, p. 36.

13. Darwin, Origine, pp. 20-29. Weismann, Vorträge, pp. 36-16.

14. Vie et Correspondance de Charles Darwin, 1, p. 86.

15. Origine, p. 4.

16. Wallace, Sélection naturelle, p, 31. Haeckel, Création naturelle, p. 227. Weismann, Vorträge, p. 51.

17. Revue de Paris, 1er octobre 1901.

18. Origine, pp. 79, 506.

19. V. Huxley, L'Évolution et l'origine des espèces, trad. fr. Paris, Baillière, 1892.

20. Origine des espèces. p. 83.

21. La sélection naturelle, dira Weismann, est zweckmässig mais non sweckthätig. Le but est atteint sans avoir été visé.


Retour au texte de l'auteur: Célestin Bouglé Dernière mise à jour de cette page le mardi 30 janvier 2007 7:05
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref