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Collection « Les auteur(e)s classiques »

La société féodale (1939)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Marc Bloch (1886-1944) [historien français], La société féodale. Paris: Les Éditions Albin Michel, Paris, 1982, 704 pages. Collection ‘L’évolution de l’Humanité’, tomes XXXIV et XXXIVbis. 1re édition 1939, 1940. Une édition numérique réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Introduction

Orientation générale de l’enquête

Il n’y a guère plus de deux siècles qu’en s’intitulant La Société féodale, un livre peut espérer donner par avance une idée de son contenu. Non que l’adjectif, en lui-même, ne soit fort ancien. Sous son vêtement latin — feodalis —, il date du moyen âge. Plus récent, le substantif « féodalité » n’en remonte pas moins au XVIIe siècle, au plus tard. Mais l’un et l’autre mot conservèrent longtemps une valeur étroitement juridique. Le fief étant, comme on le verra, un mode de possession des biens réels, on entendait par féodal « ce qui concerne le fief » — ainsi s’exprimait l’Académie —, par féodalité tantôt « la qualité de fief », tantôt les charges propres à cette tenure. C’étaient, dit, en 1630, le lexicographe Richelet, des « termes de Palais ». Non d’histoire. Quand s’avisa-t-on d’en grandir le sens jusqu’à les employer à désigner un état de civilisation ? « Gouvernement féodal » et « féodalité » figurent, avec cette acception, dans les Lettres Historiques sur les Parlemens, qui parurent en 1727, cinq ans après la mort de leur auteur, le comte de Boulainvilliers. L’exemple est le plus ancien qu’une enquête assez poussée m’ait permis de découvrir. Peut-être un autre chercheur sera-t-il, un jour, plus heureux. Ce curieux homme de Boulainvilliers, pourtant, à la fois ami de Fénelon et traducteur de Spinoza, par-dessus tout virulent apologiste de la noblesse, qu’il s’imaginait issue des chefs germains, avec moins de verve et plus de science une sorte de Gobineau avant la lettre, — on se laisse volontiers tenter par l’idée de faire de lui, jusqu’à plus ample informé, l’inventeur d’une classification historique nouvelle. Car c’est bien de cela, en vérité, qu’il s’agit, et nos études ont connu peu d’étapes aussi décisives que le moment où « Empires », dynasties, grands siècles placés chacun sous l’invocation d’un héros éponyme, tous ces vieux découpages, en un mot, nés d’une tradition monarchique et oratoire, commencèrent ainsi de céder la place à un autre type de divisions, fondées sur l’observation des phénomènes sociaux.

Il était cependant réservé à un plus illustre écrivain de donner droit de cité à la notion et à son étiquette. Montesquieu avait lu Boulainvilliers. Le vocabulaire des juristes, par ailleurs, n’avait rien pour l’effrayer ; d’avoir passé par ses mains, la langue littéraire ne devait-elle pas sortir toute enrichie des dépouilles de la basoche ? S’il paraît avoir évité « féodalité », trop abstrait, sans doute, à son gré, ce fut lui, incontestablement,  qui au public cultivé de son siècle imposa la conviction que les « lois féodales » caractérisèrent un moment de l’histoire. De chez nous, les mots, avec l’idée, rayonnèrent sur les autres langues de l’Europe, tantôt simplement calqués, tantôt, comme en allemand, traduits (Lehnwesen). Enfin la Révolution, en s’élevant contre ce qui subsistait encore des institutions naguère baptisées par Boulainvilliers, acheva de populariser le nom que, dans un sentiment tout opposé, il leur avait octroyé. « L’Assemblée Nationale », dit le fameux décret du 11 août 1789, « détruit entièrement le régime féodal ». Comment désormais mettre en doute la réalité d’un système social dont la ruine avait coûté tant de peines ?

Ce mot, pourtant, promis à une si belle fortune, était, il faut l’avouer, un mot fort mal choisi. Sans doute les raisons qui, à l’origine, décidèrent de son adoption semblent assez claires. Contemporains de la monarchie absolue, Boulainvilliers et Montesquieu tenaient le morcellement de la souveraineté, entre une multitude de petits princes ou même de seigneurs de villages, pour la plus frappante singularité du moyen âge. C’était ce caractère qu’en prononçant le nom de féodalité ils croyaient exprimer. Car, lorsqu’ils parlaient de fiefs, ils pensaient tantôt principautés territoriales, tantôt seigneuries. Mais ni toutes les seigneuries, en fait, n’étaient des fiefs, ni tous les fiefs des principautés ou des seigneuries. Surtout il est permis de douter qu’un type d’organisation sociale très complexe puisse être heureusement qualifié, soit par son aspect exclusivement politique, soit, si l’on prend « fief » dans toute la rigueur de son acception juridique, par une forme de droit réel, entre beaucoup d’autres. Les mots cependant sont comme des monnaies très usées, à force de circuler de main en main ; ils perdent leur relief étymologique. Dans l’usage aujourd’hui courant, « féodalité » et « société féodale » recouvrent un ensemble intriqué d’images où le fief proprement dit a cessé de figurer au premier plan. A condition de traiter ces expressions simplement comme l’étiquette, désormais consacrée, d’un contenu qui reste à définir, l’historien peut s’en emparer sans plus de remords que le physicien n’en éprouve, lorsqu’au mépris du grec, il persiste à dénommer « atome » une réalité qu’il passe son temps à découper.

C’est une grave question que de savoir si d’autres sociétés, en d’autres temps ou sous d’autres cieux, n’ont pas présenté une structure assez semblable, dans ses traits fondamentaux, à celle de notre féodalité occidentale pour mériter, à leur tour, d’être dites « féodales ». Nous la retrouverons au terme de ce livre. Mais ce livre ne lui est pas consacré. La féodalité dont l’analyse va être tentée est celle qui, la première, reçut ce nom. Comme cadre chronologique, l’enquête, sous réserve de quelques problèmes d’origine ou de prolongement, se bornera donc à cette période de notre histoire qui s’étendit, à peu près, du milieu du IXe siècle aux premières décennies du XIIIe ; comme cadre géographique, à l’Europe de l’Ouest et du Centre. Or, si les dates n’ont à attendre leur justification que de l’étude même, les limites spatiales, par contre, semblent exiger un bref commentaire. 

La civilisation antique était centrée autour de la Méditerranée. « De la Terre », écrivait Platon, « nous n’habitons que cette partie qui s’étend depuis le Phase jusqu’aux Colonnes d’Hercule, répandus autour de la mer comme des fourmis ou des grenouilles autour d’un étang. » En dépit des conquêtes, ces mêmes eaux demeuraient, après bien des siècles écoulés, l’axe de la Romania. Un sénateur aquitain pouvait faire carrière au bord du Bosphore, posséder de vastes domaines en Macédoine. Les grandes oscillations des prix secouaient l’économie depuis l’Euphrate jusqu’à la Gaule. Sans les blés d’Afrique, l’existence de la Rome impériale ne saurait pas plus se concevoir que, sans l’Africain Augustin, la théologie catholique. Par contre, le Rhin aussitôt franchi, commençait, étrange et hostile, l’immense pays des Barbares.

Or, au seuil de la période que nous appelons moyen âge, deux profonds mouvements dans les masses humaines étaient venus détruire cet équilibre — dont nous n’avons pas à rechercher ici dans quelle mesure il était déjà ébranlé par le dedans —, pour lui substituer une constellation d’un dessin bien différent. Ce furent d’abord les invasions des Germains. Puis les conquêtes musulmanes. A la plus grande partie des contrées naguère comprises dans la fraction occidentale de l’Empire, une même domination parfois, la communauté des habitudes mentales et sociales en tout cas, unissent désormais les terres d’occupation germanique. Peu à peu, on verra s’y joindre, plus ou moins assimilés, les petits groupes celtes des îles. L’Afrique du Nord, au contraire, s’apprête à de tout autres destins. Le retour offensif des Berbères avait préparé la rupture. L’Islam la consomme. Par ailleurs, sur les rives du Levant, les victoires arabes, cantonnant dans les Balkans et dans l’Anatolie l’ancien Empire d’Orient, en avaient fait l’Empire Grec. Des communications difficiles, une structure sociale et politique très particulière, une mentalité religieuse et une armature ecclésiastique fort différentes de celles de la latinité l’isolent désormais, de plus en plus, des chrétientés de l’Ouest. Vers l’Est du continent, enfin, si l’Occident rayonne largement sur les peuples slaves et propage, chez quelques-uns d’entre eux, avec sa forme religieuse propre, qui est le catholicisme, ses modes de pensée et même certaines de ses institutions, les collectivités qui appartiennent à ce rameau linguistique n’en poursuivent pas moins, pour la plupart, une évolution pleinement originale.

Borné par ces trois blocs — mahométan, byzantin et slave —, sans cesse occupé, d’ailleurs, depuis le Xe siècle, à pousser en avant ses mouvantes frontières, le faisceau romano-germanique était loin, assurément, de présenter, en lui-même, une parfaite homogénéité. Sur les éléments qui le composaient, pesaient les contrastes de leur passé, trop vifs pour ne pas prolonger leurs effets jusque dans le présent. Là même où le point de départ fut presque pareil, certaines évolutions, par la suite, bifurquèrent. Cependant, si accentuées qu’aient pu être ces diversités, comment ne pas reconnaître, au-dessus d’elles, une tonalité de civilisation commune : celle de l’Occident ? Ce n’est pas seulement afin d’épargner au lecteur l’ennui de lourds adjectifs que, dans les pages qui vont suivre, là où on eût pu attendre « Europe Occidentale et Centrale », il nous arrivera de dire « Europe » tout court. Qu’importe, en effet, l’acception du terme et ses limites, dans la vieille géographie factice des cinq « parties du monde » ? Seule compte sa valeur humaine. Or, où donc a germé et s’est épanouie, pour se répandre ensuite sur le globe, la civilisation européenne, sinon parmi les hommes qui vivaient entre la Tyrrhénienne, l’Adriatique, l’Elbe et l’Océan ? Ainsi sentaient déjà, plus ou moins obscurément, ce chroniqueur espagnol qui, au VIIIe siècle, se plaisait à qualifier d’« Européens » les Francs de Charles Martel, victorieux de l’Islam, ou, deux cents ans environ plus tard, le moine saxon Widukind, empressé à vanter, dans Otton le Grand, qui avait repoussé les Hongrois, le libérateur de l’« Europe ». En ce sens, qui est le plus riche de contenu historique, l’Europe fut une création du haut moyen âge. Elle existait déjà quand s’ouvrirent, pour elle, les temps proprement féodaux. 

Appliqué à une phase de l’histoire européenne, dans les limites ainsi fixées, le nom de féodalité a beau, nous le verrons, avoir été l’objet d’interprétations parfois presque contradictoires ; son existence même atteste l’originalité instinctivement reconnue à la période qu’il qualifie. Si bien qu’un livre sur la société féodale peut se définir comme un effort pour répondre à une question posée par son titre même : par quelles singularités ce fragment du passé a-t-il mérité d’être mis à part de ses voisins ? En d’autres termes, c’est l’analyse et l’explication d’une structure sociale, avec ses liaisons, qu’on se propose de tenter ici. Une pareille méthode, si elle s’avère, à l’expérience, féconde, pourra trouver son emploi dans d’autres champs d’études, bornés par des frontières différentes, et ce que l’entreprise a sans doute de neuf fera, je l’espère, pardonner les erreurs de l’exécution.

L’ampleur même de l’enquête, ainsi conçue, a rendu nécessaire de diviser la présentation des résultats. Un premier tome[1] décrira les conditions générales du milieu social, puis la constitution de ces liens de dépendance, d’homme à homme, qui, avant toutes choses, ont donné à la structure féodale sa couleur propre. Le second s’attachera au développement des classes et à l’organisation des gouvernements. Il est toujours difficile de tailler dans le vivant. Du moins, comme le moment qui vit à la fois les classes anciennes préciser leurs contours, une classe nouvelle, la bourgeoisie, affirmer son originalité et les pouvoirs publics sortir de leur long affaiblissement, fut aussi celui où commencèrent à s’effacer, dans la civilisation occidentale, les traits les plus spécifiquement féodaux, des deux études successivement offertes au lecteur — sans qu’entre elles une séparation strictement chronologique ait paru possible — la première se trouvera être surtout celle de la genèse ; la seconde celle du devenir final et des prolongements.

Mais l’historien n’a rien d’un homme libre. Du passé, il sait seulement ce que ce passé même veut bien lui confier. En outre, lorsque la matière qu’il s’efforce d’embrasser est trop vaste pour lui permettre le dépouillement personnel de tous les témoignages, il se sent incessamment limité, dans son enquête, par l’état des recherches. Certes, on ne trouvera ici l’exposé d’aucune de ces guerres de plumes dont l’érudition a, plus d’une fois, donné le spectacle. Comment souffrir que l’histoire puisse s’effacer devant les historiens ? En revanche, je me suis attaché à ne jamais dissimuler, quelles qu’en fussent les origines, les lacunes ou les incertitudes de nos connaissances. Je n’ai pas cru courir, par là, le danger de rebuter le lecteur. Ce serait au contraire à dépeindre sous un aspect faussement sclérosé une science toute de mouvement qu’on risquerait de répandre sur elle l’ennui et la glace. Un des hommes qui ont poussé le plus avant dans l’intelligence des sociétés médiévales, le grand juriste anglais Maitland, disait qu’un livre d’histoire doit donner faim. Entendez : faim d’apprendre et surtout de chercher. Ce livre-ci n’a pas de vœu plus cher que de mettre quelques travailleurs en appétit.


[1] [note css : les deux tomes sont ici en un seul volume]

Retour au livre de l'auteur: Marc Bloch, historien (1886-1944) Dernière mise à jour de cette page le Lundi 15 août 2005 18:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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