Dantès BELLEGARDE [1877-1966], Histoire du peuple haïtien (1492-1952)


 

RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

Dantès BELLEGARDE [1877-1966], Histoire du peuple haïtien (1492-1952). (1953) [2004]
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Dantès BELLEGARDE [1877-1966], Histoire du peuple haïtien (1492-1952). Première édition, 1953. Port-au-Prince, Haïti : Les Éditions Fardin, 2004, 365 pp. Une édition réalisée par Rency Inson Michel, bénévole, étudiant en sociologie à la Faculté d'ethnologie de l'Université d'État d'Haïti et coordonnateur du Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales en Haïti.

[7]

Histoire du peuple haïtien.

(1492-1952)

Préface


Pour un grand nombre de gens cultivés, l’histoire d'Haïti est moins l’histoire du peuple haïtien — c'est-à-dire de ses origines, de sa formation et de son développement au cours des années — que celle des individus qui y ont joué un rôle plus ou moins apparent.

Pendant que l’on se dispute autour de ces personnages, les uns les louant, les autres les conspuant, chacun selon ses préférences politiques ou son parti pris idéologique, le véritable héros de la pièce est maintenu dans la coulisse. Ou bien il se rue lui-même sur la scène sous le nom de « peuple souverain » lorsque, excité par des meneurs astucieux, il se précipite comme une bête déchaînée sur le premier manteau rouge qu'on lui présente pour détourner sa colère de ses vrais ennemis.

Nomenclature de chefs d'État, liste des révolutions qui les renversent les uns sur les autres comme des jouets d'enfant, voilà de quoi semble être faite toute l'histoire haïtienne.

Nous n'entendons pas évidemment nier l'action bienfaisante ou malfaisante des individus sur la société. Le génie de Toussaint Louverture, l'énergie farouche de Dessalines, la volonté constructive de Christophe, la bonté démocratique de Pétion ont eu une influence incontestable sur les destinées de la nation. Mais c'est la nation elle-même qui reste en définitive le sujet essentiel — comme la matière première de l'histoire. Comment elle s'est formée ; quelles transformations se sont produites, le long des siècles, dans sa vie mentale et son existence matérielle ; quelles circonstances intérieures et quels événements extérieurs ont accéléré ou retardé sa marche vers la civilisation : tel est le réel objet d'étude pour l'historien qui se propose autre chose que l'anecdote pittoresque ou le détail dramatique.

Ce qui forme l'intérêt de la vie pour l'énorme majorité des individus, ce sont, dit justement M. Charles Seignobos, « les faits de la vie quotidienne, alimentation, vêtement, habitation, usages de famille, droit privé, divertissements, relations de société ». Or, ces faits sont complètement délaissés dans les ouvrages où l'on prétend faire revivre le passé d'Haïti.

[8]

Nous avons des descriptions brillantes des fêtes somptueuses données au palais de Sans-Souci par le Roi Henri, mais nous ne savons pas comment vivaient en ce même temps les habitants du village de Milot situé au pied du magnifique château royal. Une polémique acerbe s'élèvera entre auteurs d'opinions opposées sur l’authenticité d'un écrit qui attribue ou dénie à tel ou tel personnage la paternité d'un acte parfois sans importance historique : les lecteurs assisteront, amusés, à ces disputes passionnées semblables à des combats de coqs, mais peu d'entre eux se préoccuperont de connaître les sentiments, les idées, les croyances, les habitudes, qui constituent la vie morale de la nation et par lesquels s'expliquent les faits les plus significatifs de son histoire.

À la vérité, rien n'est plus difficile qu'une telle étude. Les documents font trop souvent défaut qui nous révéleraient cette vie profonde et intime du peuple. Les journaux haïtiens se sont presque toujours préoccupés de politique dans la plus basse acception du terme, grossissant démesurément les faits tantôt pour exalter les hommes au pouvoir, tantôt pour les honnir quand ils n'y sont plus.

C'est la tradition orale qui nous met le plus souvent au courant des événements du passé. Nous savons quelle prudente réserve doit nous inspirer cette source de l'histoire, surtout dans un milieu où la louange intéressée et la médisance systématique trouvent tant d'oreilles accueillantes.

« La vision des historiens eux-mêmes, écrit Seignobos, a souvent été troublée par leur propre tendance. La plupart, engagés dans les conflits de leur temps, ont porté leurs passions politiques, religieuses ou nationales dans l'histoire du passé. Ils en ont fait un plaidoyer ou un acte d'accusation. » Cette observation, vraie en France pour Michelet, Thiers, Quinet, Louis Blanc, Taine, Aulard — historiens de droite ou historiens de gauche — s'applique tout aussi justement à Thomas Madiou et à Beaubrun Ardouin, pour ne parler que de ces deux auteurs haïtiens qui ont eu la gloire de jeter les fondements de l'histoire nationale.

Montrer, à travers le flot mouvant des événements, la filiation des idées dont le peuple haïtien a fait, bon gré, mal gré, l'axe de son existence ; chercher dans les faits du présent la trace des sentiments ou des préjugés anciens ; établir la double action de l'homme sur le milieu physique et du milieu physique sur l'homme ; déterminer les répercussions de l'état économique sur l'évolution morale des diverses classes de la société ; fixer enfin la part de l'idée et de la croyance dans la formation du caractère social haïtien : voilà l'œuvre qui sollicite les historiens d'Haïti — œuvre de haut intérêt philosophique, qui aura en outre, comme résultat pratique, de détruire bien des malentendus qui divisent et affaiblissent la nation haïtienne.

C'est de ces considérations que je me suis inspiré pour préparer les entretiens que j'ai donnés à l'Institut Haïtiano-Américain, pendant le premier semestre de l'année universitaire 1952-1953, et que je présente aujourd'hui au public sous le titre d’Histoire du Peuple Haïtien.

[9]

Ce titre paraîtra sans doute ambitieux. Il le serait en effet si je devais raconter dans tous leurs détails les événements qui se sont déroulés en Haïti, de sa découverte le 6 décembre 1492 jusqu'au 6 décembre 1952, soit quatre cent soixante ans d'histoire. À une pareille étude il faudrait au moins consacrer une vingtaine de volumes. Mais mon but étant de donner de l'histoire du peuple haïtien une « explication » aussi compréhensive que possible, j'ai banni de mon exposé tous les faits dont les conséquences historiques ne m'ont pas semblé justifier une place bien importante dans une revue forcément sommaire du passé.

Je n'ai pas voulu faire une œuvre d'érudition, et je m'excuse à l'avance auprès du lecteur de n'avoir pas accordé, par exemple, à nos multiples « révolutions » toute l'attention que d'autres écrivains leur ont consacrée. Je me suis attaché à montrer l'effort accompli, au cours des âges, par le peuple qui s'est formé sur ce territoire d'Haïti et l'enchaînement des actes qui en sont les manifestations les plus significatives. J'ai insisté sur l'état des mœurs, sur le développement des institutions, cherchant à expliquer les changements importants survenus dans la société haïtienne, la répercussion des faits sociaux les uns sur les autres, les causes profondes et les conséquences immédiates ou lointaines des événements les plus notables de l'existence nationale.

Une histoire d'Haïti, conçue dans cet esprit, doit faire une place légitime aux œuvres qui ont été créées et aux efforts qui ont été accomplis par nos devanciers pour améliorer les conditions de vie morale et matérielle du peuple haïtien tout entier.

La patrie haïtienne n'a pas été créée d'un seul coup et une fois pour toutes par les hommes de 180â : elle se crée sans cesse, chaque génération ayant le devoir d'ajouter son effort à ceux des générations précédentes pour le développement et la grandeur de la patrie.

Tous ceux qui ont créé des œuvres utiles et contribué, en quelque manière que ce soit, à l'avancement du pays sont des bienfaiteurs de la nation. C'est pourquoi figurent dans cet ouvrage des noms d'hommes qui, au milieu des tragiques difficultés de l'existence nationale, ont eu assez de foi dans l'action morale et dans l'effort intellectuel pour travailler avec ferveur à l'évolution spirituelle de notre peuple [1].

D. B.

18 mai 1953.

[10]


[1] Si nombreux sont les ouvrages écrits sur Haïti par des Haïtiens et par des étrangers qu'il serait impossible d'en donner ici la liste complète. Je me suis contenté d'indiquer au bas des pages ceux que j'ai le plus souvent cités. Le lecteur pourra consulter à ce sujet l'excellent Dictionnaire de Bibliographie Haïtienne, de M. Max Bissainthe, publié en 1951.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 28 juillet 2016 11:41
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref