Dantès Bellegarde, AU SERVICE D'HAÏTI. Appréciations sur un Haïtien et son oeuvre


 

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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Dantès Bellegarde, AU SERVICE D'HAÏTI. Appréciations sur un Haïtien et son oeuvre. (1962)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Dantès Bellegarde, AU SERVICE D'HAÏTI. Appréciations sur un Haïtien et son oeuvre. Port-au-Prince: Imprimerie Théodore, 1962, 307 pp. pp. Une édition réalisée par Rency Inson Michel, bénévole, étudiant en sociologie à la Faculté d'ethnologie de l'Université d'État d'Haïti et coordonnateur du Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales en Haïti.

[v]

Au service d’Haïti.

Appréciation sur un Haïtien et son œuvre.

Avant-propos

Je suis tenté depuis longtemps d'écrire mes mémoires. Non point par vanité mais parce que mes souvenirs sont si étroitement liés à la vie même du peuple haïtien que j’ai la conviction d'apporter une contribution précieuse et véridique à l’histoire sociale d'Haïti en racontant ma propre histoire.

Je n'ai pu jusqu'à cette heure me décider à entreprendre ce travail absorbant bien que j'en aie déjà réuni les matériaux et même trouvé le titre : La Ligne droite, — celle que je me flatte d'avoir fidèlement suivie, de mon adolescence studieuse jusqu'à ce jour du 18 mai 1960 où j'écris ces lignes.

J'ai eu une existence extrêmement remplie. Et quoique je me tienne volontairement à l'écart de toute activité politique, ma curiosité intellectuelle  restée intacte malgré mon âge avancé — me fait vivre intensément dans le présent. Un présent plein d'événements prodigieux, particulièrement dans l'ordre scientifique, et en même temps si chargé de menaces pour l'avenir même de l'humanité qu'il ne me laisse guère la quiétude d'esprit nécessaire pour me replonger dans l'atmosphère sereine d'un passé quelque peu lointain.

Et cependant, en évoquant ce passé, qui est le mien, je montrerais comment un petit Haïtien, né de parents pauvres mais honnêtes, ayant grandi dans un quartier populaire de Port-au-Prince au milieu de gens simples, en majorité incultes et superstitieux, a pu s'élever, sans fortune et sans intrigue, à une position sociale dont il a le droit d'être fier. Et cela, grâce à la saine ambiance de l'humble foyer familial et à l'instruction qui lui fut généreusement prodiguée dans les écoles publiques par des maîtres dévoués, de l'école élémentaire de la Banlieue de Lalue jusqu'au lycée national Alexandre Pétion et à la Faculté de Droit. Ainsi j'expliquerais pourquoi, pour témoigner ma reconnaissance à mon bienfaiteur anonyme — le peuple haïtien, qui a fait les frais de mon éducation — je me suis consacré avec foi et amour au service de ma chère petite patrie haïtienne, la voulant belle, prospère, heureuse par l'éducation et le travail, attrayante pour ses habitants comme pour ses visiteurs étrangers, respectable et respectée, digne par sa culture chrétienne et la [vi] pratique loyale des vertus démocratiques d'occuper une place honorable dans la communauté des nations civilisées.

Dans l'un de mes livres (Pour une Haïti heureuse, 2ème volume, page 29) j'ai écrit : « Je me suis toujours considéré comme le débiteur du peuple haïtien : il a fait les frais de mon éducation depuis l'école primaire jusqu'à l'enseignement supérieur. Je lui dois tout, et ma vie entière ne peut suffire à acquitter ma dette envers lui. Il ne me doit rien, et je ne lui demande rien : ni dignités, ni honneurs, ni argent. Je n'ai toujours voulu voir, dans les fonctions publiques que j'ai occupées, que des occasions de le servir ».

Ces fonctions publiques — celles de Chef de Division au Ministère de l'Instruction Publique, de Chef de Cabinet Particulier de la Présidence, de Secrétaire d'État, de représentant diplomatique et de délégué à des assemblées internationales je ne les avais ni recherchées ni sollicitées. Je les acceptai, quelquefois à contrecœur, comme une obligation civique. Et je les exerçai avec une ardeur et une franchise qui ne furent pas toujours sans danger pour ma sécurité personnelle mais qui me valurent, surtout à l'étranger, de durables amitiés.

Car, pour moi, « servir le peuple » ne consiste pas à « se servir du peuple » pour la satisfaction d'intérêts égoïstes en excitant ses bas instincts de haine et de convoitise. Servir le peuple, c'est agir pour l'amélioration des conditions de vie morale, intellectuelle et matérielle de la nation haïtienne tout entière, sans distinction de couleur, de sexe, de classe, de religion ou d'origine.

Un tel programme d'action ne s’inspire d'aucune ambition politique ni d'aucune idéologie étrangère de lutte sociale ou de ségrégation raciale. Il vise à des résultats concrets et précis, que j'ai résumés ainsi : lº) Elévation du niveau moral et économique de la nation, prise dans son ensemble, par la plus large diffusion de l'instruction classique et technique. 2º) Amélioration des conditions générales de vie en Haïti au point de vue de l'alimentation, du logement et de la santé publique. 3º) Développement agricole, industriel, commercial, par l'établissement de conditions propres à augmenter la productivité du travail haïtien ; à favoriser les investissements de capitaux privés dans des entreprises productives ; à garantir le placement avantageux des produits d'Haïti sur les marchés étrangers ; à faciliter par des routes, chemins et sentiers la circulation des personnes et des marchandises dans toutes les régions du pays. 4º) Répartition équitable des charges fiscales entre les contribuables. 5º) Juste distribution des profits entre tous ceux qui concourent à la production nationale, employeurs et employés.

[vii]

L'application méthodique de ce programme devait, d'après moi, réaliser le vœu fervent que j'ai formulé dans un article de « La Phalange » du 31 décembre 1946 :

« Que, par la pratique honnête d'une politique économique et sociale bien comprise, nos femmes et hommes du peuple mangent à leur faim et trouvent en tout temps, grâce à leur labeur, une nourriture abondante et substantielle. Qu'ils s'habillent avec propreté et décence. Qu'ils habitent des maisons salubres et confortables. Que leur esprit s'élève en même temps que leur niveau de vie. Qu'ils se libèrent du Vodou et des superstitions dégradantes qui les retiennent dans l'ignorance et dans la misère. Qu'ils apprennent à se constituer des familles régulières par le mariage civil et religieux. Que l'aisance soit dans tous les foyers. Que chaque Haïtien puisse vivre commodément de son travail, de sa profession, de son art, de son activité laborieuse sous quelque forme quelle se manifeste. Qu'Haïti soit heureuse dans la liberté, dans la dignité, dans la paix des esprits et des cœurs. Qu'ayant la force morale que donne l'union, elle collabore avec les autres nations à établir dans le monde le règne de la justice pour toutes les races humaines ».

Je reconnais volontiers que ce programme d'action et les résultats positifs que j'en espérais pour Haïti n'avaient rien d'exaltant ni de révolutionnaire. Et je ne m'attendais point à voir se grouper autour de moi — pour une pareille tâche —- des disciples pleins d'enthousiasme et de ferveur lyrique. Je souhaitais toutefois éveiller la conscience du plus grand nombre possible de mes compatriotes en leur montrant que c'est une obligation morale pour eux tous de se mettre au service du peuple haïtien — dont ils sont comme moi les débiteurs — pour lui procurer les moyens de sortir par l'éducation et le travail de son état d'abjection morale et de misère matérielle.

C'est pour l'application d'un tel programme de démocratie pratique — et non point pour ma glorification personnelle — que j'ai parlé, écrit ou agi, en réclamant sans cesse de nos gouvernements une politique d'honnêteté absolue dans la conduite des affaires intérieures et extérieures du pays.

Mon livre de « souvenirs » viendrait expliquer et justifier l'appréciation que je me permets ici sans crainte d'être démenti — de porter moi-même sur ma propre carrière.

*
*     *

À défaut de cet ouvrage — dont la préparation reste incertaine quelques amis, qui ont eu connaissance de mes papiers intimes, m'ont vivement pressé de réunir en un volume un certain nombre des appréciations, [viii] émises librement sur ma personne, mes écrits ou mes actes, par des Haïtiens et en majorité par des étrangers qui ont suivi ma carrière universitaire ou politique, entendu mes discours et conférences, commenté mes ouvrages ou jugé mes « prises de position » dans divers congrès et manifestations de la vie internationale.

Il a paru à ces amis qu'une pareille collection de témoignages désintéressés serait d'une certaine importance pour l’histoire contemporaine d'Haïti, tout en constituant à mon adresse un hommage de sympathie confraternelle à l'occasion du 18 mai 1960 qui marque, en même temps que le 151ème anniversaire du drapeau haïtien, le 83ème anniversaire de ma naissance

M’étant toujours dérobé, en pareille circonstance, à toute manifestation publique, j'accède néanmoins à un désir si cordialement exprimé. Et c'est avec confiance que je présente au public ce recueil de témoignages, dont la sincérité ne peut être mise en doute et qui me comblent de joie autant que de fierté. Je n'en tire pas seulement un motif d'orgueil : j'y trouve une occasion heureuse de payer ma dette de gratitude à ceux qui m'ont honoré de leurs sympathiques appréciations en associant constamment mon nom à celui d'Haïti. Je regrette toutefois d'avoir été contraint à cause de certaines exigences techniques de raccourcir considérablement ou même de retrancher du manuscrit des pages de très grand intérêt.

Je dois ici un hommage particulier au Professeur Mercer Cook qui, ayant consulté « mon dossier » pendant mon séjour comme professeur-visiteur à l'Université d'Atlanta en 1940, m'a consacré dans la belle revue américaine Phylon une longue notice biographique, dont de larges extraits servent d'introduction au présent volume.

Mes compatriotes en général j'en suis certain partageront avec moi le sentiment de légitime fierté que j'exprime ici. Ils se réjouiront de constater qu'un des leurs s'est efforcé, en tout temps et en tout lieu, de travailler au bien-être du peuple haïtien et au bon renom d'Haïti jusqu'à pouvoir mériter d'être considéré par des gens autorisés comme un « porte-parole des Noirs du monde » et comme un « défenseur international des droits de l'homme ».

C'est pour moi une satisfaction suprême d'avoir vu ces titres d'honneur confirmés dans deux circonstances exceptionnelles : en juin 1924, le Conseil de la Société des Nations, sur la recommandation de son président, Hyalmar Branting, me choisit spontanément comme membre de la Commission temporaire de l'Esclavage ; en mars 1953, l'Assemblée générale des Nations Unies, sur la recommandation de son président, [ix] M. Pearson, et sans aucune intervention du gouvernement haïtien, me nomma membre de la Commission chargée d'enquêter sur la situation raciale dans l'Union Sud-Africaine.

Jamais, dans les rêves les plus ambitieux de ma jeunesse, je n'aurais pu espérer un tel couronnement de carrière !

Dantès BELLEGARDE

Port-au-Prince, 18 mai 1960.


P.S. — Des circonstances diverses ont retardé la publication de ce livre, prêt à être livré à l'impression depuis deux ans. Dans l'intervalle sont morts trois de mes amis : Lélio Joseph mon ancien élève de philosophie du lycée Pétion — qui m'inspira l'idée de l'ouvrage ; Edouard Estève et Abel Lacroix, tous deux présidents de la Chambre de Commerce d'Haïti en des temps difficiles, qui m'associèrent intimement à la lutte menée pour la défense des intérêts économiques et commerciaux du peuple haïtien.

Si ce retard me donne l'occasion de déplorer la perte de ces Haïtiens de valeur, il me procure aussi la joie très vive de signaler la nomination de M. Mercer Cook comme ambassadeur des États-Unis près du Gouvernement de la République du Niger. Le choix heureux du Président Kennedy récompense les services rendus à la cause du rapprochement des peuples par ce professeur et écrivain de grand mérite.

18 mai 1962.

D. B.

[x]


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 3 juillet 2017 18:56
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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