Gaston Bachelard, L activité rationaliste de la physique contemporaine


 

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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Gaston Bachelard, L’activité rationaliste de la physique contemporaine. (1965)
Introduction


Une édition numérique réalisée à partir du livre de Gaston Bachelard, L’activité rationaliste de la physique contemporaine. Paris: Les Presses universitaires de France, 1965, 225 pp. Collection: Bibliothèque de philosophie contemporaine. Une édition numérique réalisée par Daniel Boulagnon, bénévole, professeur de philosophie au lycée Alfred Kastler de Denain (France).

[1]

L’activité rationaliste
de la physique contemporaine

Introduction

Les tâches de
la philosophie des sciences


« Ah ! comprendre le monde cette fois ou jamais. »
(Henri MICHAUX, Plumes, p. 114.)

I

Le philosophe qui médite sur les problèmes actuels de la pensée scientifique est à la croisée des chemins : son effort de réflexion doit-il servir à l’intégration des sciences dans une philosophie rénovée ou à l’intégration de la philosophie dans une pensée scientifique approfondie ? Ou bien encore laissera-t-il se consommer le divorce déjà accepté, parfois désiré, par certains philosophes et certains savants ? Mais son choix est à peine fait, à peine a-t-il décidé de consacrer ses forces à la vie philosophique novatrice attachée à la culture scientifique qu’il reçoit les conseils les plus contradictoires : soyez précis, dit le technicien ; pas de détails superflus, dit le philosophe : soyez exact et rigoureux, dit le mathématicien ; traduisez-nous en langage usuel toutes ces mathématiques, dit le psychologue ; faites-nous comprendre l’essence de la Relativité, de la mécanique des quanta, de la mécanique ondulatoire, dit l’empiriste de la vie commune sans réfléchir qu’aucune de ces disciplines n’a la moindre influence sur la vie commune ! Dites-nous à quelle école de philosophie nous devons rattacher la philosophie de la science contemporaine, dit l’historien de la philosophie sans tenir compte que les savants se font un curieux et symptomatique scrupule d’éviter toute affirmation métaphysique.

Tiraillé par toutes ces exigences contradictoires, le philosophe de la pensée scientifique croit pouvoir se borner au rôle d’historiographe de la science. Il voudrait illustrer les valeurs. Il voudrait avec la science aller au fond des choses. Pour cela, il cherche des origines. Il retourne au rudiment. Il croit avoir dit l’essentiel [2] quand il a fixé les thèmes généraux. Et peu à peu s’introduit dans la philosophie des sciences le plus invétéré des axiomes de la philosophie de la connaissance : l’axiome qui voudrait que le primitif fût toujours le fondamental.

Et pourtant si le philosophe veut recevoir toutes les leçons de la science contemporaine, il lui faudra souvent prendre le contrepied de cet axiome épistémologique. Il lui faudra Lutter contre l’historicité de l’expérience, contre l’historicité même du rationnel. Désormais une constante activité de réforme travaille la pensée scientifique. L’essentielle actualisation de la pensée scientifique va de pair avec la recherche d’une nouvelle base. Cette réactivité du sommet sur la base est, pour la pensée scientifique contemporaine, un caractère philosophique éminent. Nous aurons bien souvent l’occasion de revenir, dans cet ouvrage, sur le caractère philosophique nouveau de ce rationalisme et de ce réalisme associés, l’un et l’autre essentiellement actualisés dans des techniques formulées par des théories mathématiques.

Si l’on suivait alors la pensée scientifique dans son travail actuel, dans cette double activité rationnelle et technique, on verrait en action une sorte de phénoménologie de pointe dont l’importance est parfois méconnue par la phénoménologie contemporaine qui a perdu, semble-t-il, la pureté husserlienne. Avec quelle tranquillité cette phénoménologie écarte-t-elle les problèmes de la pensée et de l’action de la science ! Elle ne se donne pas la peine de saisir la spécificité de la conscience rationnelle. On dirait qu’elle ne croit pouvoir saisir l’être de la conscience que dans l’empirisme d’un instant d’être. Alors même qu’elle traite de la phénoménologie de la connaissance du monde extérieur, la phénoménologie donne, comme allant de soi, une primauté au senti, au perçu, voire à l’imaginé — précisément la phénoménologie se voue au primitif, à la culture épistémologique du primitif. Elle n’aborde guère le conçu, le réfléchi, le technique. Et bien souvent elle décrit les œillères de la perception et non pas la ruse essentielle de l’homme de science dans l’utilisation de ses appareils à percevoir. Tout phénoménologue se refuse à examiner la conscience instrumentale, conscience dont nous donnerons par la suite de très clairs exemples, soit dans le domaine technique, soit dans le domaine théorique des opérateurs. En fait, la dialectique du rationnel et de l’expérimental provoque de constants renversements qui rendent bien vaines les descriptions des premières enquêtes, bien instables les premières constructions de concepts. Toute la savante naïveté de la phénoménologie ne peut même pas nous décrire le préambule de la mise en ordre des concepts [3] scientifiques. La phénoménologie n’atteint pas le moment du rationalisme des concepts, l’instant de nouvelle conscience où le rationalisme soudain nie l’histoire de l’acquisition des idées pour désigner et organiser les idées constitutives. Dès que la pensée scientifique prend conscience de cette tâche d’essentielle réorganisation du savoir, la tendance à y inscrire les données historiques primitives apparaît comme une véritable désorganisation. La prise de conscience rationaliste est donc nettement une nouvelle conscience. Elle est une conscience qui juge son savoir et qui veut transcender le péché originel de l’empirisme.

Tout ce que nous disons sur la mise entre parenthèses de l’histoire primitive des phénomènes doit être redit à l’égard de cette primitivité permanente qu’est la connaissance commune. La connaissance commune ne peut plus être, dans l’état présent du savoir scientifique, qu’un donné provisoire, qu’un donné pédagogique pour une mise en train, pour un amorçage. Une doctrine de la science est désormais essentiellement une doctrine de la culture et du travail, une doctrine de la transformation corrélative de l’homme et des choses.

Tout à notre tâche de prospection objective, nous n’insisterons pas, dans cet ouvrage, sur les réactions profondes du côté du sujet, d’un approfondissement de la connaissance du réel. Mais comment croire que des connaissances si rationnellement nouvelles, que des connaissances qui réclament sans cesse un élargissement et une réforme de la rationalité, ne déterminent pas des modifications psychologiques radicales ? A nos yeux, une ontogénie, du côté du sujet, doit correspondre à la puissance objectivement créatrice de la culture scientifique. Et si l’on a égard au caractère constitué du sujet qui prend conscience de son activité rationnelle, on voit qu’on ne peut guère accuser de u psychologisme » une doctrine de culture qui vise les normalités de la pensée scientifique.

II

Ainsi, sans trop nous étendre sur les caractéristiques générales de l’homme studieux, nous devons sans cesse ramener les discussions au centre même que nous avons défini dans notre précédent ouvrage comme le centre de couplage du rationalisme appliqué et du matérialisme technique. Pour se maintenir à ce centre de l’esprit travailleur et de la matière travaillée, on doit abandonner bien des traditions philosophiques aussi bien sur la réalité du monde sensible que sur la clarté native de l’esprit. La science d’aujourd’hui est délibérément factice, au sens cartésien [4] du terme. Elle rompt avec la nature pour constituer une technique. Elle construit une réalité, trie la matière, donne une finalité à des forces dispersées. Construction, purification, concentration dynamique, voilà le travail humain, voilà le travail scientifique.

Du côté de l’esprit, même travail de reconstruction, de longue réorganisation. Tout travailleur de l’esprit a désormais besoin d’une longue préparation pour arriver à pied d’œuvre. Il lui faut se constituer, comme une conscience de rationalité, dans la science d’aujourd’hui. Il lui faut parcourir un long cycle de problèmes imposés par le rationalisme enseignant pour accéder à la problématique actuelle. L’évidente nécessité de l’existence inter-subjective de la science débarrasse la philosophie des sciences de toute problématique individuelle. Ici, l’individualité doit être mise entre guillemets. Elle correspond à la fonction d’expressive confidence sur soi-même si caractéristique de la philosophie contemporaine.

Dans une culture scientifique, une problématique qui reste individuelle relève de la psychanalyse. Il faut que l’homme studieux soit débarrassé de ces étranges problèmes que pose l’oisiveté, il doit dénoncer sans fin cette oisiveté qui détourne l’homme de son destin d’être des transformations. En particulier, il ne peut plus accepter qu’on pose du dehors le problème des valeurs de la science. Celui qui ne s’engage pas dans la culture scientifique, comment réaliserait-il l’expérience du devenir psychique prolongé, renouvelé, rectifié qui est précisément le devenir actuel de la science ? Et après tout, une fois vécues ces valeurs toutes psychiques de la science, ne pourraient-elles pas servir à dénoncer les fausses valeurs de « l’oisiveté de pensée ». La pensée oisive se croit libre parce qu’elle est pensée occasionnelle, pensée contingente, pensée intime. Elle croit avoir l’être parce qu’elle refuse le devenir. Mais tout est passion chez l’homme et à juste titre Nietzsche a défini la paresse comme « une passion passive ».

Dans la prise de conscience de la rapidité actuelle du devenir de la science apparaît aussi l’inanité des philosophies de la nature du début du XIXe siècle. La culture scientifique contemporaine en rejette l’inspiration précisément parce que cette inspiration est essentiellement individuelle, parce qu’elle relève des valeurs d’imagination, valeurs d’imagination qui peuvent avoir de grands effets d’enthousiasme et susciter des œuvres esthétiques importantes, mais qui dérogent aux obligations de l’objectivité scientifique. La culture scientifique écarte les fausses lumières de l’idéalisme naïf, toutes les faciles convictions d’une âme illuminée [5] par sa seule expérience intime. Là encore, l’esprit, dans la culture scientifique, n’a plus peur de la facticité. La raison, dans la culture scientifique, n’est pas éclairée par la lumière naturelle. La raison mathématique change d’éclairage, change d’axiomatique ; elle utilise, avec une adresse accrue, l’éclairage indirect, éclairant l’algèbre par la géométrie, ou vice versa. Car si l’on philosophe un instant à coup de métaphores — la philosophie de la raison naturelle et de l’expérience immédiate fait-elle autre chose ? — on ne peut manquer de s’émerveiller en constatant la richesse métaphorique des techniques les plus factices. L’esprit scientifique se comprend dans ses productions, il forme avec aisance le langage de ses productions. La facticité s’institue ainsi dans un monde homogène d’expériences et de pensées.

Cette facticité va de pair avec l’essentielle instrumentalité de la pensée scientifique contemporaine. Les phénomènes scientifiques de la science contemporaine ne commencent vraiment qu’au moment où l’on met en marche les appareils. Le phénomène est donc ici un phénomène d’appareil. On fait alors l’économie d’un débat philosophique sur le principe d’identité opératoire. On ne pose pas même la question chère aux philosophes : Mon appareil est-il le même aujourd’hui qu’hier ? En ce qui concerne les appareils, le principe d’identité est implicite. Si quelques conditions extérieures venaient troubler le fonctionnement d’un appareil, on s’efforcerait, avant l’usage, d’y remédier. On met de prime abord l’appareil « en état ». Le principe d’identité des appareils est le véritable principe d’identité de toute science expérimentale. Naturellement les philosophes feront des objections à ce « cogito d’appareil ». Ils estimeront que nous avons vite fait de nous désintéresser des difficultés du sujet situé derrière l’appareil. Mais l’œil derrière le microscope a accepté totalement l’instrumentalisation, il est lui-même devenu un appareil derrière un appareil. Cela doit être dit puisque cela est désormais un élément de la philosophie de l’observation technique. Une des fonctions de la philosophie des sciences doit être, à notre avis, de distinguer toutes les instances de la pensée scientifique. Le principe de l’identité de l’instrument est un principe dont l’extrême banalité ne doit pas masquer la fonction. Et quand la mécanique quantique nous conduira à réfléchir sur la notion d’observation, sur la définition d’ « observables », sur la notion d’opérateurs, nous devrons mettre en place ces étonnantes variations de ce simple principe de l’identité opératoire que nous évoquons ici.

[6]

III

Et comment ne pas inscrire désormais dans la philosophie fondamentale de la pensée scientifique, à la suite de son statut inter-subjectif, son caractère social inéluctable ? Car enfin cette essentielle pluralité des penseurs d’une pensée scientifique déterminée, voilà bien, comme dit le poète, l’expression de l’homme « à la millième personne du singulier » [1], voilà bien une génération de savants unifiée dans la singularité d’une vérité toute nouvelle, dans la facticité d’une expérience inconnue des générations antérieures. Il semble que le caractère social des sciences physiques se désigne précisément par l’évident progrès de ces sciences. Le travailleur isolé doit avouer « qu’il n’aurait pas trouvé cela tout seul ». Ce progrès donne à ces sciences une véritable histoire d’enseignement dont le caractère social ne peut pas être méconnu. La communion sociale du rationalisme enseignant et du rationalisme enseigné que nous avons essayé de caractériser dans notre ouvrage précédent donne à l’esprit scientifique la dynamique d’une croissance régulière, la dynamique d’un progrès certain, d’un progrès confirmé psychologiquement et socialement par l’expansion même des forces culturelles. L’homme hésite. L’École — en sciences — n’hésite pas. L’École — en sciences — entraîne. La culture scientifique impose ses tâches, sa ligne de croissance. Les utopies philosophiques n’y peuvent rien. L’idéalisme ne montre rien. Il faut se mettre à l’école, à l’école telle qu’elle est, à l’école telle qu’elle devient, dans la pensée sociale qui la transforme.

Et puisque nous ne voudrions rien oublier des caractères qui déterminent l’évolution de la pensée scientifique, il nous faut indiquer l’extrême importance du livre scientifique moderne. Les forces culturelles veulent la cohérence et l’organisation des livres. La pensée scientifique est un livre actif, un livre à la fois audacieux et prudent, un livre à l’essai, un livre dont on voudrait déjà donner une nouvelle édition, une édition améliorée, refondue, réorganisée. C’est vraiment l’être d’une pensée en voie de croissance. Si l’on oublie ce caractère de solidité successive de la culture scientifique moderne, on mesure mal son action psychologique. Le philosophe parle de phénomènes et de noumènes. Pourquoi ne donnerait-il pas son attention à l’être du livre, au bibliomène ? Un philosophe sceptique demande-t-il si l’électron [7] existe ? Ce n’est pas fuir le débat que de lui répandre par l’argument du livre : le nombre des livres écrits sur l’électron en cinquante ans est sans doute plus grand que le nombre des livres écrits sur la lune en cinq cents ans. Exister par le livre, c’est déjà une existence, une existence si humaine, si solidement humaine ! En vain, on objectera que la lune « existe » pour deux milliards d’hommes — avec quelle variété de valeurs ontologiques et précisément sans grande garantie de commune objectivité — tandis que l’électron n’existe que pour quelques milliers de physiciens avertis transmettant leur culture à quelques centaines de milliers de lecteurs attentifs. Mais c’est en cela précisément qu’il devient nécessaire d’édifier une philosophie de la culture scientifique où toutes les occasions de donner une hiérarchie des valeurs de réalité seront indiquées. Une telle philosophie de la culture scientifique est bien différente du scientisme puisque loin d’être satisfaite des résultats acquis, cette philosophie s’engage aventureusement dans une discussion sur les valeurs philosophiques des thèmes variés de l’expérience et des diverses dialectiques qui bouleversent et réorganisent les valeurs rationnelles. Par de tels efforts, la nature est mise sous le signe de l’homme actif, de l’homme inscrivant la technique dans la nature [2]. La cohérence humaine autour d’un être technique est finalement plus forte qu’autour d’un objet naturel. Or la technique ne se découvre pas, elle s’apprend dans un enseignement, elle se transmet dans des épures. Nous sommes devant des valeurs d’objectivité codifiées.

Cette instance de la science écrite, cette instance de la pensée imprimée est fort propre à accentuer l’adhésion de la pensée scientifique au langage spécial de la science, au langage créé au fur et à mesure des découvertes de la science. II suffit alors d’un instant de réflexion pour reconnaître que ce langage n’est pas naturel. Une pensée qui parlera ce langage ne pourra rester vraiment une pensée « naturaliste ». L’activité nouménale est alors évidente. Les noumènes de la pensée scientifique sont des outils de pensée pour la transformation des phénomènes. Ils n’ont plus rien des rapports avec une statique chose en soi. Ils s’éclairent dans la syntaxe des théories. Si l’homme se borne à échanger ses impressions sur les phénomènes naturels, il reste l’homme naturel. Il ne saurait alors être objectif. Il reste au stade de l’idéalisme des impressions naturelles, des impressions qui se font une gloire d’être individuelles, dans une bien commune [8] revendication d’originalité. La science moderne réclame au contraire un acte social essentiel puisqu’on n’y participe qu’en se plaçant dans le milieu polémique actuel. On ne conçoit plus une science « inactuelle ». Trop loin dans le passé, la science est érudition. Trop loin dans l’avenir, elle est utopie.

On se tromperait d’ailleurs si l’on espérait pouvoir faire le point et fixer « l’état présent » de la science. Cette notion d’état est bien près d’être, elle aussi, une notion périmée. La science a pris une telle multiplicité qu’on ne peut plus la situer dans sa totalité. Un spécialiste peut seulement espérer fixer « l’état de la question » qu’il étudie. Même sous son aspect si spécial de science écrite, notre culture se présente dans un assez grave désordre. Tout travailleur moderne souffre d’une mauvaise distribution des livres, des mémoires, des articles. Il est difficile de trouver tous les documents écrits qui correspondent aux différents centres de culture, difficile aussi de recevoir les enseignements qui donnent la meilleure échelle de structures. Plus la culture scientifique se développe et plus on saisit le déficit du rationalisme enseignant. Pour les cultures à pauvre structure comme la littérature ou l’histoire, le problème n’a pas la même acuité. Tout homme cultivé est apte à lire à peu près tous les livres d’une telle culture. En philosophie même, un livre difficile doit pouvoir être abordé comme un début. Tous les grands livres de la philosophie sont, par essence, des premiers livres. Le livre de science se propose au contraire à un niveau de culture déterminé. Parfois il ne peut être lu sans une très longue préparation. Un livre de sciences se présente ainsi dans une avenue de livres.

Si l’on écoute les doléances des travailleurs scientifiques, on devra reconnaître le caractère réel, voire banal, des présentes remarques. Mais ces remarques apparaîtront plus nettement caractéristiques de notre temps, si on compare la situation présente à une situation plus ancienne. Par exemple, si l’on veut examiner la situation de la science newtonienne en France dans le courant du XVIIIe siècle, on pourra vraiment faire une revue exacte des œuvres, on pourra donner un récit historique convenable en s’appuyant sur un catalogue de livres assez complet pour traduire la « situation » de la science. On serait bien en peine si l’on devait donner une description exacte de la science écrite d’une notion contemporaine de la physique comme par exemple la notion de neutron ou la notion de spin. On s’apercevrait vite que de telles notions se présentent actuellement dans des échelles diverses de difficultés, dans des échelles mal déterminées, sans que l’on ait un bon guide dans le choix des valeurs dominantes.

[9]

On le voit, l’ordre des livres apparaît comme un ordre humain nouveau, un ordre beaucoup plus délicat que cet ordre de la nature qui donnait un facile objet à la physique du XVIIIe siècle. L’ordre de la nature ! heureux concept d’une heureuse culture en sa jeunesse, en ses ébauches, en sa philosophie.

IV

Mais maintenant que nous avons souligné sans doute avec trop d’insistance, les difficultés de l’assimilation de la science, nous sommes peut-être mieux préparé à mettre en valeur l’union centrale des théoriciens et des expérimentateurs. Les difficultés de l’union sont telles que le travail qui les surmonte est, à lui seul, un fait nouveau dans la culture.

D’abord on voit apparaître le théoricien non solitaire. De nombreux mémoires théoriques portent fréquemment plusieurs signatures. Dans le premier trimestre de 1948, il est paru 70 mémoires dans The Physicat Review, la moitié seulement sont signés d’un seul nom. Vingt-deux mémoires paraissent sous deux noms. Huit sous 3 noms. Il y a 4 mémoires qui sont le fruit de la collaboration de 4 auteurs. Cette coopération dans la découverte rationaliste est une marque des nouveaux temps. L’histoire des mathématiques jusqu’au XXe  siècle ne donne pas un seul exemple d’une mathématique à deux voix.

Mais cette petite comptabilité ne donne pas un compte suffisant de la communion des théoriciens. De même qu’une technique particulière enjoint de bâtir une ville entière, une ville-usine, pour créer quelques atomes de plutonium, pour loger quelques corpuscules de plus dans l’infime noyau d’un atome, pour y susciter une énergie monstrueuse, une énergie sans commune mesure avec les forces de la tempête, de même une énorme préparation théorique réclame l’effort de toute la cité théoricienne.

Et les deux sociétés, la société théoricienne et la société technique se touchent, coopèrent. Ces deux sociétés se comprennent. C’est cette compréhension mutuelle, intime, agissante qui est le fait philosophique nouveau. Il ne s’agit pas d’une compréhension naturelle. Pour l’atteindre, il ne suffit pas d’approfondir une clarté spirituelle native ou de refaire, avec plus de précision, une expérience objective courante. Il faut résolument adhérer à la science de notre temps. Il faut, d’abord, lire des livres, beaucoup de livres difficiles et s’établir peu à peu dans la perspective des difficultés. Là sont les tâches. Sur l’autre axe du travail scientifique, [10] du côté technique, il faut manier, en équipe, des appareils qui sont souvent, d’une manière paradoxale, délicats et puissants. Cette convergence de l’exactitude et de la force ne correspond, dans le monde sublunaire, à aucune nécessité naturelle. En suivant la physique contemporaine, nous avons quitté la nature, pour entrer dans une fabrique de phénomènes.

Objectivité rationnelle, objectivité technique, objectivité sociale sont désormais trois caractères fortement liés. Si l’on oublie un seul de ces caractères de la culture scientifique moderne, on entre dans le domaine de l’utopie.

Une philosophie des sciences qui ne veut pas être utopique doit essayer de formuler une synthèse de ces trois caractères. En particulier, c’est sans doute à elle qu’appartient la tâche de montrer l’importance du caractère inter-subjectif, du caractère historique et social, en réaction même contre les propres habitudes de la pensée philosophique. La philosophie des sciences à la charge de mettre en évidence les valeurs de la science. Elle doit refaire, à toutes les périodes du développement de la science, la traditionnelle dissertation sur la valeur de la science. A elle aussi la tâche d’étudier psychologiquement les intérêts culturels, à elle la tâche de déterminer les éléments d’une véritable orientation professionnelle de la culture scientifique.

Sur ce dernier point, tout est à faire, précisément parce que la culture contemporaine réclame une réforme profonde d’un premier règne de connaissance, une franche rupture avec les premières convictions expérimentales. Bien souvent, il faut ici savoir barrer les premiers intérêts. Ces premiers intérêts paient trop vite. La spécialisation, but d’une orientation scientifique, demande des intérêts plus lointains, plus composés. La spécialisation scientifique pose ainsi un problème philosophique sur lequel nous devons maintenant nous expliquer.

V

Étant donné que la spécialisation de la pensée scientifique est, de toute nécessité, précédée d’une culture scientifique solide qui précisément détermine la spécialisation, on peut s’étonner que la spécialisation scientifique soit si facilement, si constamment dénoncée comme une mutilation de la pensée. Même à des époques où la pensée scientifique restait, à notre actuelle estimation, bien générale et facile, nous retrouvons les mêmes condamnations, les mêmes avertissements contre les dangers qui menacent, du fait de la spécialisation, l’avenir de la science. II y a un [11] peu plus d’un siècle, Goethe qui, toute sa vie, avait lutté contre l’information mathématique des phénomènes physiques, déplorait la tendance de la science vers la spécialisation. Et n’est-elle pas symptomatique la rencontre, dans un tel jugement, d’un Goethe et d’un Jérôme Paturot ? Louis Raybaud [3] écrivait en 1843 : « A force de pousser la science dans le sens des spécialités, de raffiner les détails, si l’on peut s’exprimer ainsi, on arrive à une sorte de quintessence où tout se décompose. En chimie, j’ai bien peur que nous en soyons là, en mathématique aussi. » Et des pages et des pages disent textuellement, dans ce vieux roman, les plaisanteries d’aujourd’hui contre les savants « enrayés dans une spécialité », contre le chimiste qui a découvert que « le protoxyde de manganèse est isomorphe à celui du fer, et son sesquioxyde avec le peroxyde de fer ». L’isomorphie n’intéresse pas Jérôme Paturot et puisque la chimie l’engagerait sur des problèmes aussi spécialisés, ce n’est pas la chimie qui lui donnera « une position sociale ». Qui se croit philosophiquement spirituel se révèle bien naïf dans le jugement des valeurs scientifiques. Et, pour le moins, de tels jugements, qu’ils soient prononcés par un grand de la terre, comme Goethe, ou par un bourgeois moyen comme le héros de Louis Raybaud, doivent nous frapper par leur inefficacité. La science suit tranquillement ses chemins.

Mais sans plus nous occuper des échos de ces anciennes critiques, sans examiner davantage les objurgations des partisans de la culture générale, de ces philosophes qui croient pouvoir se faire juges dans les domaines qu’ils ne fréquentent guère et qui sont, à l’envers d’un mot célèbre, comme des sphères dont la circonférence est partout et le centre nulle part, prenons le problème de la spécialisation dans son aspect positif et actuel.

Il est d’abord un fait patent : la spécialisation de la pensée scientifique a une récurrence si profonde vers le passé du savoir qu’elle retrouve toute l’efficacité des pensées générales et qu’elle stimule les spécialisations parallèles. En somme, la spécialité actualise une généralité et prépare des dialectiques. Elle donne de la généralité une preuve précise, une vérification détaillée. La spécialisation est nécessairement du règne de la deuxième approximation épistémologique. Et il n’est pas d’exemple d’une deuxième approximation qui manque à garder le bénéfice de la première approximation. Tout outil spécial, si élémentaire qu’il soit, rectifie déjà une ustensilité trop vague, une ustensilité trop [12] près d’un besoin primitif et qui est facilement dénoncée par l’existentialisme. Certes on peut se servir de n’importe quel corps solide pour faire une action de levier et pour donner à bon compte une satisfaction à la volonté de puissance. Mais on réalise mieux cette action de levier, et déjà on la comprend si l’on prend une barre de fer. On a spécialisé un outil. Si l’outil vient à manquer, on lui cherchera plus intelligemment un substitut.

Finalement, ce sont les cultures les plus spécialisées qui sont le plus facilement ouvertes aux substitutions. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre les progrès essentiellement dialectiques des pensées et, des techniques spécialisées où un perfectionnement de détail demande parfois une refonte des procédés de fabrication. Cette aptitude aux substitutions doit être mise au rang d’une valeur de premier plan.

Les cultures spécialisées sont aussi celles qui ont, la plus délicate réaction aux échecs, donc la plus grande sollicitation de rectification. Les routines, elles, sont incorrigibles et les idées générales sont assez floues pour qu’on trouve toujours le moyen de les vérifier. Les idées générales sont des raisons d’immobilité. C’est pourquoi elles passent pour fondamentales.

Il en va de même dans l’ordre des pensées théoriques. Qui s’est spécialisé dans une question d’algèbre a nécessairement élargi une culture algébrique générale. Une spécialisation est ici un gage de culture profonde. Et c’est, une culture qui veut un avenir, qui possède, outre son acquis, une problématique. Une culture scientifique sans spécialisation serait un outil sans pointe, un ciseau au tranchant émoussé.

La spécialisation scientifique détermine un attachement de la pensée subjective à une tâche, non pas toujours le même, mais qui veut toujours se renouveler. Cet attachement est la condition d’un vigoureux engagement d’un esprit dans un domaine de recherche. Faute de comprendre cette dialectique de l’attachement et de l’engagement on méconnaît les vertus rénovatrices de la recherche scientifique spécialisée. La culture générale telle que la prônent les philosophes reste souvent une culture inchoative.

Il ne faut pas non plus faire de la disposition d’esprit une valeur absolue, car il est nécessaire que l’esprit, scientifique ait, corrélativement, une vertu de position d’objet. À lire certains phénoménologues, on peut croire que le leitmotiv : la pensée est toujours pensée de quelque chose suffise pour définir la voie d’objectivité centrale. Mais ici joue le doublet épistémologique : applicabilité et application. La pensée vagabonde ne caractérise pas plus la pensée humaine que l’amour volage ne reçoit le véritable [13] caractère de l’amour humain. La puissance de fixation est finalement le caractère positif de la disponibilité de l’esprit réfléchi. Cette puissance de fixation ne refuse pas les objections ; elle refuse les distractions. Tant qu’on n’a pas réalisé le double ancrage dans le monde du sujet et dans le monde de l’objet, la pensée n’a pas trouvé les racines de l’efficacité. En somme, le philosophe éloigné de la pensée scientifique ne voit pas toute la valeur d’un engagement objectif parce que l’objet commun ne détermine vraiment pas un engagement. Hors l’intérêt esthétique et l’intérêt scientifique, l’objet reste un objectif éphémère. Si l’objet est un ustensile, il est, visé dans une utilité momentanée, dans une utilité qui peut fort bien s’opposer à une utilité dans un autre domaine. Le cosmos de l’utilité est un tissu de contradictions. Vanini disait déjà : « De l’âne, animal si utile à l’homme, naissent des frelons, ennemis du bien-être de l’homme. » Hors les intérêts esthétiques et scientifiques, l’objet est, un être du monde plat. Avec la pensée scientifique, apparaît dans l’objet une perspective de profondeur. L’engagement objectif se fortifie dans une échelle de précision, dans la succession d’approximations de plus en plus fines, approximations qui sont attachées à un même objet et qui cependant se désignent les unes après les autres comme des niveaux différents de la connaissance objective. En suivant une telle perspective des niveaux objectifs ordonnés, l’esprit est exercé dans une discipline de rectification. Peu à peu, il devient esprit droit. Car la rectitude de la raison n’est pas congénitale. Et même si l’on se prévaut du privilège de la droite raison, on reconnaîtra sans peine qu’il est bon d’avoir des occasions de l’appliquer. Plus difficile est l’application, plus salutaire est, l’exercice. De toute évidence une pensée qui vise une spécialisation est placée sous le bon signe d’une rectification. On ne s’installe pas tout de go dans une étude scientifique spécialisée. Et quoi qu’en pense la critique philosophique, un véritable savant, n’est jamais installé dans sa spécialité. Il est fort dans sa spécialité, c’est-à-dire qu’il est parmi les mieux armés pour découvrir des phénomènes nouveaux dans cette spécialité. Sa culture est ainsi une histoire de constantes réformes.

Examinée par un psychologue de l’intelligence, la culture scientifique apparaît comme une collection de types de progrès indéniables. Les spécialisations, dans le domaine de la pensée scientifique, sont des types particuliers de progrès. En suivre la rétrospective, c’est prendre la perspective même de progrès précis. La science, dans ses diverses spécialisations, nous enseigne le progrès. Et si l’on définit l’intelligence comme l’essentielle [14] faculté de progressivité, on voit que la culture scientifique reste mieux placée que toute détermination empirique par les tests pour faire connaître un niveau intellectuel. La culture scientifique pose, tout le long de son acquisition, des objets de progrès, des objectifs pour le besoin intellectuel de progresser.

Un des traits marquants de la spécialisation — et c’est d’après nous un trait heureux — c’est qu’elle est un succès de la société des savants. Un individu particulier ne peut, par sa propre recherche, trouver les voies d’une spécialisation. S’il se donnait de lui-même à un travail spécial, il s’enracinerait dans ses premières habitudes, il vivrait dans l’orgueil de sa première adresse, comme ces travailleurs sans liberté technique qui se vantent sans fin d’avoir la meilleure cognée parce que cette cognée est la leur et qu’ils l’ont — par vieille habitude — bien en main. De tels travailleurs sont devenus les sujets corporels d’un seul objet, d’un seul outil. Ils vieillissent, ils sont forts, moins forts, plus perspicaces, moins attentifs et ils gardent dans les mains la même pioche, le même marteau, la même grammaire, la même poétique. Dans tous les règnes de l’activité humaine, les rudiments sont alors de fausses spécialisations. La spécialisation scientifique est le contraire de ces primitifs esclavages. Elle dynamise l’esprit tout entier. Elle travaille. Elle travaille sans cesse. Elle travaille sans cesse à la pointe du travail.

En résumé, la spécialisation nous semble remplir la condition que Nietzsche lui-même donne pour l’essence même du travail scientifique. En elle s’exprime « la foi dans la solidarité et la durée du travail scientifique, de telle sorte que chacun puisse travailler à sa place, si humble soit-elle, avec la confiance de ne pas travailler en vain... ». « Il n’y a qu’une seule grande paralysie : travailler en vain, lutter en vain » [4].

VI

Mais c’est parfois chez les savants livrés aux recherches les plus rares, les plus abstraites, qu’on trouve la plus grande liberté d’esprit à l’égard des bases philosophiques les plus générales. Ainsi l’interprétation philosophique de certains faits scientifiques précis permet de nuancer le réalisme, de multiplier le rationalisme. Le savant est désormais un maître en finesse touchant aussi bien l’objectivité que la rationalité. Au terme du [15] premier chapitre de son beau livre [5], Heitler met en note : « Le lecteur, s’il est philosophe, pourra décider pour son propre compte s’il veut considérer le champ d’onde de l’électron (fonction ψ) comme faisant partie de la « réalité objective » ou « seulement » comme une création de l’esprit humain, utile pour prédire les résultats des expériences (il se trouve toutefois que ces prédictions sont toujours en accord avec les « faits objectifs »). L’auteur ne désire pas l’influencer quant à ses idées sur ce sujet. Il suggère seulement que l’on éclaire d’abord la question suivante : qu’est-ce qu’une réalité objective ? »

Certes la question est massive et les physiciens auront plus vite fait de définir l’atome que les métaphysiciens de s’étendre sur la définition de la « réalité objective ». Mais si les métaphysiciens veulent bien examiner les racines spécifiquement scientifiques de l’objectivité, ils s’apercevront que c’est dans les connaissances fines que se détermine vraiment l’objectivité : ils atteindront à un réalisme conditionné rationnellement. Toute réalité scientifique a désormais une avenue de rationalité. Nous dirions volontiers que la pensée scientifique contemporaine s’attache à un réalisme transplanté. Elle ne peut naturellement plus se satisfaire de la réalité objective du philosophe réaliste qui désire ne jamais perdre de vue les premiers signes d’une réalité manifeste. Elle doit faire subir à cette réalité objective immédiate une longue suite de déréalisations, déréalisations prudentes, toujours partielles et qui ne vont jamais jusqu’à cette fantomalisation du réel qui attire certaines philosophies idéalistes. Scientifiquement la déréalisation garde une attache avec la réalité. La transplantation se fait par marcottage. Mais alors — maudites soient ces images qu’il faut conduire jusqu’au bout ! — voici où sont les nouvelles racines de l’objectivité : elles sont dans ce qu’on ne voit pas, dans ce qu’on ne touche pas, dans cette région que la raison elle-même institue désormais comme un au-delà de l’expérience : la microphysique.

Il nous semble que dans cette occurrence, la physique moderne surmonte une timidité de la philosophie ; car enfin dans une topologie de la métaphysique comment classer autrement la microphysique contemporaine qu’en lui assignant la place et la fonction de la « chose en soi » ? Sans doute, la philosophie moderne ne parle plus guère de la notion de chose en soi que pour y dénoncer une contradiction métaphysique. Ce serait une notion [16] qui fonderait le donné dans la négation même du donné. Elle serait comme un monstre d’illogisme. Mais la pensée fait son chemin en dépit des barrages d’un logicisme préalable. L’organisation de la microphysique est nouménale, la microphysique est un domaine de rationalité. L’atome est une touffe de raisons. La microphysique rationnelle a ses propres principes d’organisation, comme par exemple le principe de Pauli. Le principe de Pauli n’affleure pas dans les phénomènes de la connaissance commune et cependant il rationalise tout un secteur de phénomènes chimiques.

Il nous semble donc que la microphysique vienne soudain d’offrir une synthèse de la notion négative de chose en soi et de la notion positive de noumène.

Quand nous aurons à traiter de la philosophie corpusculaire telle qu’elle s’impose désormais dans la pensée scientifique, nous verrons que le corpuscule se présente dans une atmosphère d’organisation rationnelle qui arrête toute question sur le corpuscule en soi. Il sera un arrêt positif dans la perspective de l’infiniment petit. De cet arrêt, la science reçoit un grand bénéfice. On ne peut plus dire, comme le faisait Pascal, que l’homme est situé entre deux infinis. M. Louis de Broglie a souligné ce fait philosophique nouveau. Nous aurons à montrer toute l’importance philosophique de ce fait. Dès maintenant on peut remarquer à la fois cette extension de l’objectivité et cette solidité de l’objectivité qui a trouvé ses bases. La notion d’objet nous semble bouleversée par le déplacement réclamé par la microphysique.

VII

En résumé, si l’on devait caractériser rapidement la culture scientifique contemporaine, on pourrait sans doute dire qu’elle est à la fois très fortement coordonnée et très précisément spécialisée, ou encore qu’elle a une énorme puissance d’intégration et une extrême liberté de variation. On accumulerait aisément ces caractères antinomiques et, si l’on entrait dans le détail des pensées, on se rendrait compte que la culture scientifique est animée par une dialectique fine qui sans cesse va de la théorie à l’expérience pour revenir de l’expérience à l’organisation fondamentale des principes.

En suivant une dialectique aussi mobile, on ne peut manquer de reconnaître le caractère grossier de certains jugements philosophiques sur la science. Les qualifications métaphysiques usuelles doivent être reconsidérées. Une étiquette générale désignant le [17] physicien comme un rationaliste ou comme un empiriste ne saurait donner les éléments d’une première qualification. L’esprit scientifique consiste précisément à mettre entre parenthèses la philosophie première. Comme la pensée principielle, comme l’activité expérimentale, la philosophie touchant l’activité scientifique doit être nuancée et, par conséquent mobile.

Si le philosophe assume la tâche spéciale d’examiner la pensée scientifique de notre temps, cette tâche doit être une détermination sensibilisée des valeurs générales de la connaissance. Pour mener à bien cette tâche il faudrait centrer les observations sur des thèmes précis et aller au fond même des difficultés de la science moderne.

Nous essaierons cependant de choisir des lignes d’exemples pour donner une certaine continuité à nos réflexions. Nous concentrerons nos remarques sur les problèmes posés par les différents principes mécaniques d’organisation de l’expérience, essayant ainsi de montrer les élargissements de la mécanique qui sont à l’origine de la mécanique ondulatoire.

Mais puisque nous voulons nous borner à la modeste tâche du philosophe, nous ne pouvons prétendre à instruire notre lecteur sur la science contemporaine. Il nous faut le renvoyer à la lecture — à l’étude — des excellents livres où les plus grands savants de notre temps ont pris la peine d’exposer eux-mêmes leurs théories et leurs techniques difficiles.

VIII

Voici alors les thèmes centraux à propos desquels nous avons voulu essayer de donner des diagnostics philosophiques sur l’évolution de la physique contemporaine.

D’abord nous avons voulu montrer comment à chacun de ses succès la science redresse la perspective de son histoire. Sur le problème même des hypothèses de l’optique nous avons pu saisir, croyons-nous, une dialectique historique qui n’a certes pas cessé, de nos jours, d’être féconde. Si schématique que soit notre revue des systèmes elle met, croyons-nous, en évidence le sens dialectique de l’esprit systématique.

Le deuxième chapitre tend à montrer la complication progressive des images mécaniques qui, au départ, avaient la prétention d’une clarté et d’une simplicité définitives.

Ces deux chapitres, pour, être vraiment efficaces eussent dû être développés en deux livres. Mais il faut aller vite et la philosophie des sciences ne s’est que trop complu aux lenteurs des [18] préliminaires. Qui sera imprudent si le philosophe ne l’est plus !

Viennent ensuite de longues réflexions philosophiques sur la notion de corpuscule, notion qui nous semble absolument sans antécédent dans la philosophie classique. Il nous a suffi de passer en revue les corpuscules fondamentaux de la physique moderne pour prouver la nouveauté de leurs caractères philosophiques. Dès maintenant un argument, nous paraît décisif : si l’on considère les différentes espèces de corpuscules : électrons, protons, photons, neutrons, neutrinos, etc., on voit tout de suite qu’ils n’ont pas de l’un à l’autre, le même statut ontologique. S’ils diffèrent si profondément, si philosophiquement les uns des autres, comment ne différeraient-ils pas de leur antique modèle qu’est l’atome traditionnel ?

Nous avons essayé, dans le chapitre suivant, de montrer le rôle fondamental joué par la notion d’énergie dans la science contemporaine. Même à l’égard de l’énergétisme de la science du XIXe siècle, il y a, ici, un mouvement épistémologique supplémentaire à accomplir. Il faut accéder en effet, à un énergétisme direct, à des doctrines qui partent vraiment de la notion d’énergie reçue comme primitive. À bien des égards on voit une pure dynamologie primer ici toute ontologie.

Pour entrer un peu plus avant dans les problèmes précis qui obligent la science à une réorganisation de ses principes, nous avons considéré rapidement le phénomène photo-électrique qui apporta la nécessité de revenir à des intuitions corpusculaires dans le domaine même des phénomènes de la lumière.

Un court chapitre sera consacré à la notion de spin et à celle de magnéton. Peut-être plus nettement que toute autre, la notion de spin peut, servir de marque qui distingue absolument la science de notre temps, qui la désigne comme une rupture absolue à l’égard de la science classique.

En liaison avec ces notions toutes nouvelles, nous avons écrit un court chapitre pour caractériser l’organisation si spéciale elle aussi, des opérateurs. L’algèbre des opérateurs demande une réforme totale de la notion de mesure. Elle entraîne un bouleversement de la philosophie de la mesure, philosophie si traditionnellement ancrée dans le réalisme.

Ayant jusque-là travaillé surtout au niveau de la philosophie corpusculaire, il nous a semblé utile d’écrire un chapitre très simple où nous avons essayé de présenter les images ondulatoires et de montrer à partir de là le travail des intuitions ondulatoires. Ces précautions pédagogiques étant prises, nous avons examiné la fameuse opposition de l’onde et du corpuscule. C’est un [19] point sur lequel nous avons pu être bref, car il a été examiné de main de maître par les créateurs de la mécanique ondulatoire. Il suffit de se reporter aux livres publiés par M. Louis de Broglie dans la « Collection de philosophie scientifique » des éditions Flammarion et dans la « Collection André George » aux éditions Albin Michel. Nous avons simplement essayé de placer les discussions particulières au centre des problèmes qui préoccupent habituellement les philosophes en insistant sur le caractère synthétique de la mécanique ondulatoire. Combien cette synthèse active est différente de l’idéal de facile unité mis par la philosophie au seuil de la science ! C’est là une impression que nous voudrions transmettre à notre lecteur.

Nous avons terminé cet ouvrage qui se présente comme une suite d’essais par un examen nécessairement succinct du déterminisme scientifique. Là encore le développement des nouvelles doctrines a mis en éveil un esprit de finesse qui ne peut plus se satisfaire de formules générales. Seule une philosophie en alerte peut suivre les modifications profondes des principes de la connaissance scientifique.

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[20]



[1] Henri Pichette, Préface au Grenier sur l’eau d’Emmanuel Looten.

[2] Cf. Karl Marx, Idéologie allemande, trad. Molitor, pp. 163 et suiv.

[3] Louis Raybaud, Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale, éd. 1858, p. 264 (1er éd., 1843).

[4] Nietzsche, Volonté de puissance, trad. Bianquis, t. II, § 299, p. 99.

[5] W. Heitler, Éléments de mécanique ondulatoire, trad. Mme S. Weil-Brunschvicg, p. 14.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 5 octobre 2017 8:57
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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