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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Histoire politique de la Révolution française.
Origines et développement de la démocratie et de la République (1789-1804)
. [1913)
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Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Alphonse Aulard, Histoire politique de la Révolution française. Origines et développement de la démocratie et de la République (1789-1804). Paris : Librairie Armand Colin, 5e édition, 1913, 810 pp. Première édition, 1901. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Avertissement

Dans cette histoire politique de la Révolution française, je me propose de montrer comment les principes de la Déclaration des droits furent, de 1789, à 1804 mis en œuvre dans les institutions, ou interprétés dans les discours, dans la presse, dans les actes des partis, dans les diverses manifestations de l’opinion publique. Deux de ces principes, celui de l’égalité des droits et celui de la souveraineté nationale, furent le plus souvent invoqués dans l’élaboration de la nouvelle cité politique. Historiquement, ce sont les principes essentiels de la Révolution. On les conçut et on les appliqua différemment, selon les époques. Le récit de ces vicissitudes, voilà le principal objet de ce livre.

En d’autres termes, je veux raconter l’histoire politique de la Révolution au point de vue des origines et du développement de la démocratie et de la république.

La conséquence logique du principe de l’égalité, c’est la démocratie. La conséquence logique du principe de la souveraineté nationale, c’est la république. Ces deux conséquences ne furent pas tirées tout de suite. Au lieu de la démocratie, les hommes de 1789 établirent un régime censitaire, bourgeois. Au lieu de la république, ils organisèrent une monarchie limitée. C’est seulement le 10 août 1792 que les Français se formèrent en démocratie par l’institution du suffrage universel. C’est seulement le 22 septembre 1792 qu’après avoir aboli la monarchie ils se formèrent en république. On peut dire que la forme républicaine dura jusqu’en 1804, c’est-à-dire jusqu’à l’époque où le gouvernement de la république fut confié à un empereur. Mais la démocratie fut supprimée en 1795, par la constitution de l’an III, ou du moins altérée profondément par une combinaison du suffrage universel et du suffrage censitaire. On demanda d’abord à tout le peuple d’abdiquer ses droits en faveur d’une classe, la classe bourgeoise, et ce régime bourgeois, c’est la période du Directoire. Puis on demanda à tout le peuple d’abdiquer ses droits en faveur d’un homme, Napoléon Bonaparte : c’est la république plébiscitaire, c’est la période du Consulat.

Cette histoire de la démocratie et de la république pendant la Révolution se divise donc naturellement en quatre parties :

1° De 1789 à 1792, les origines de la démocratie et de la république, c’est-à-dire la formation des partis démocratique et républicain sous le régime censitaire, sous la monarchie constitutionnelle ;

2° De 1792 à 1795, la république démocratique ;

3° De 1795 à 1799, la république bourgeoise ;

4° De 1799 à 1804, la république plébiscitaire.

Ces transformations de la cité politique française se manifestèrent par un très grand nombre de faits et dans des circonstances très complexes. « Nous avons consommé six siècles en six années », disait Boissy d’Anglas en 1795. C’est qu’en effet, l’ancien régime n’ayant pas pu se réformer pacifiquement, lentement, on dut faire une révolution violente et brusque, et opérer en hâte, presque tout d’un coup, des destructions, des changements, des constructions, qui, si on avait pu suivre une marche normale, conforme aux précédents français et aux exemples étrangers, auraient demandé un grand nombre d’années. S’il y eut tant de faits en peu de temps, la complexité des circonstances les multiplia encore, les embrouilla, et cette complexité provint de ce que la Révolution française, en même temps qu’elle travaillait à son organisation intérieure, eut à soutenir une guerre étrangère hasardeuse, aux péripéties brusques et imprévues, et aussi une guerre civile intermittente. Ces conditions de guerre extérieure et intérieure imprimèrent au développement et à l’application des principes de 1789, surtout à partir de 1792, un caractère de hâte fiévreuse, d’improvisation, de contradiction, de violence et de faiblesse. Les tentatives pour constituer la République démocratique se firent dans un camp militaire, sous le coup d’une défaite ou d’une victoire, dans l’épouvante d’une invasion ou dans l’enthousiasme d’une conquête opérée. On dut à la fois légiférer rationnellement pour l’avenir, pour la paix et légiférer empiriquement pour le présent, pour la guerre. Ces deux desseins se mêlèrent dans les esprits et dans la réalité. Il n’y eut ni unité de plan, ni continuité de méthode, ni suite logique dans les divers remaniements de l’édifice politique.

Si enchevêtrés que soient tant d’actes et de circonstances concurrents ou contradictoires, on peut arriver cependant sans trop de peine à voir une suite chronologique, de grandes périodes successives, une marche générale. Il est moins aisé de distinguer les faits à extraire de la masse et à raconter. S’il n’y a ni plan ni méthode sensibles dans la politique des hommes de la Révolution, il est d’autant plus difficile à l’historien d’avoir lui-même un plan et une méthode pour le choix des traits qui doivent composer le tableau d’une réalité si changeante et si complexe. Nous y voyons cependant plus clair que les contemporains, qui agissaient dans la nuit, ne connaissant pas l’issue des choses, la suite du drame, et qui (comme nous-mêmes aujourd’hui sans doute) estimaient importants des faits sans conséquence, et insignifiants des faits qui influèrent. Sans doute la connaissance des résultats ne nous donne pas, pour les choix des faits, un critérium infaillible, car les résultats ne sont pas encore achevés et la Révolution continue encore aujourd’hui sous une autre forme, en d’autres conditions ; mais nous voyons du moins des résultats partiels, des périodes accomplies, un développement des choses, qui nous permettent de distinguer ce qui a été éphémère de ce qui a été durable, les faits qui ont eu une conséquence dans notre histoire de ceux qui n’ont eu aucune conséquence.

Les faits qui ont exercé une influence évidente et directe sur l’évolution politique, voilà donc ceux qu’il faudra choisir pour y concentrer le plus de lumière. Les institutions, régime censitaire et régime monarchique, suffrage universel, constitution de 1793, gouvernement révolutionnaire, constitution de l’an III, constitution de l’an VIII, le mouvement d’idées qui prépara, établit, modifia ces institutions ; les partis, leurs tendances et leurs querelles, les grands courants d’opinion, les révolutions de l’esprit public, les élections, les plébiscites, la lute de l’esprit nouveau contre l’esprit du passé, des forces nouvelles contre les forces de l’ancien régime, de l’esprit laïque contre l’esprit clérical, du principe rationnel de libre examen contre le principe catholique d’autorité, voilà surtout en quoi consista la vie politique de la France.

D’autres faits eurent une influence, mais moins directe : ce sont par exemple les batailles, les actes diplomatiques, les actes financiers. Il est indispensable de ne pas les ignorer, mais il suffit de les connaître en gros et dans les résultats. Ainsi la victoire de Valmy, connue au moment de l’établissement de la République, facilita cet établissement, parce qu’elle amena la retraite des Prussiens. Si vous connaissez cet effet de la célèbre canonnade, vous en savez assez pour comprendre la partie de l’histoire politique qui en fut contemporaine, et il est inutile que je mette sous vos yeux le tableau des opérations militaires de Dumouriez. La paix de Bâle, en 1795, hâta en France l’établissement d’un régime intérieur normal : il suffit de connaître cet effet, sans entrer dans le détail des négociations ou des clauses. Le discrédit des assignats et l’agiotage amenèrent les conditions matérielles et l’état d’esprit d’où sortirent, en germinal et en prairial an III, deux insurrections populaires : il n’est pas indispensable, pour bien saisir cet effet politique, de pénétrer dans le dédale des finances de la Révolution.

J’ai donc laissé de côté l’histoire militaire, diplomatique, financière. Je ne me dissimule pas que c’est là une abstraction qui peut paraître dangereuse, et que je m’expose au reproche d’avoir faussé l’histoire en la tronquant. Mais toute tentative historique est forcément une abstraction : l’effort rétrospectif d’un esprit ne peut embrasser qu’une partie de l’immense et complexe réalité. C’est déjà une abstraction de ne parler que de la France, et, dans la Révolution, de ne parler que de la politique. J’ai tâché du moins de bien élucider les faits indispensables à la connaissance de cette politique, et, qi j’avais dû élucider aussi les faits qui n’ont qu’un intérêt indirect, il m’aurait fallu diminuer la place et le temps que je pouvais consacrer aux faits indispensables. Il n’est pas, en histoire, de livre qui se suffise à lui-même, qui suffise au lecteur. Le mien, comme les autres, suppose et exige d’autres lectures.

Voilà comment j’ai choisi les faits. Voici dans quel ordre je les ai exposés.

L’ordre chronologique s’imposait, et j’ai pu le suivre strictement dans presque toute la première partie de ce travail. Il n’y avait en effet, pour la période de 1789 à 1792, qu’à exposer, à mesure qu’elles se rencontrent, les manifestations des idées démocratiques et républicaines, en les plaçant dans le cadre de la monarchie constitutionnelle et du régime bourgeois. Pour les trois autres périodes, république démocratique, république bourgeoise, république plébiscitaire, il eût été difficile d’exposer à la fois, dans la même suite chronologique, les institutions, la lutte des partis, les vicissitudes de l’opinion publique. Ç’aurait été mettre dans le récit la confusion qui a existé dans la réalité, surtout pour la période de la république démocratique. J’ai cru devoir exposer tour à tour chacune de ces manifestations de la même vie politique, comme en plusieurs séries chronologiques parallèles. Je sais bien que les vicissitudes de l’opinion publique et celles des institutions sont connexes, se trouvent dans un rapport continuel d’influence réciproque. Aussi ai-je montré cette connexité, toutes les fois que c’était nécessaire. J’ai tâché de faire voir que ces phénomènes divers n’étaient séparés que dans mon livre, et non dans la réalité, que c’étaient les aspects d’une même évolution. A ce propos, je n’ai point hésité à me répéter, quand il le fallait, et ces redites corrigent peut-être ce qu’il y a de décevant dans tant d’abstractions, auxquelles j’ai dû me résigner, puisque c’est à cette seule condition qu’on peut mettre dans le récit une clarté qui n’est pas dans les choses, et puisque, même et surtout pour en montrer l’enchaînement, il faut considérer les faits par groupes et successivement.

Si on n’est pleinement satisfait ni de ma méthode ni de mon plan, j’espère qu’on aura du moins, quant à ma documentation, une sécurité, qui vient de la nature de mon sujet. Je veux dire qu’on n’aura pas à craindre qu’il m’ait été matériellement impossible de connaître toutes les sources essentielles. Il n’en est pas de même pour d’autres sujets. L’histoire économique et sociale de la Révolution, par exemple, est dispersée en tant de sources qu’il est actuellement impossible, dans le cours d’une vie d’homme, de les aborder toutes ou même d’en aborder les principales. Celui qui voudrait écrire, à lui seul, toute cette histoire, n’en pourrait approfondir que quelques parties et n’aboutirait, dans l’ensemble, qu’à une esquisse superficielle, tracée de seconde ou de troisième main. Pour l’histoire politique, si on la réduit aux faits que j’ai choisis, il est possible à un homme, en une vingtaine d’années, de lire les lois de la Révolution, les journaux influents, les correspondances, les délibérations, les discours, les procès-verbaux d’élection, la biographie des personnages qui ont joué un rôle. Or, voilà un peu plus de vingt ans que j’ai entrepris cette lecture. J’ai commencé, en 1879, par étudier les discours des orateurs, et, depuis quinze ans, dans mon cours à la Sorbonne, j’ai étudié les institutions, les partis, la vie des grands individus. J’ai donc eu le temps matériel d’explorer les sources de mon sujet. Si la forme de ce livre sent l’improvisation, mes recherches ont été lentes et je les crois complètes dans l’ensemble. Je ne pense pas avoir omis une source importante, ni avoir émis une seule assertion qui ne soit directement tirée des sources.

Il me reste à parler de ces sources.

Je ne les énumérerai pas en forme de liste bibliographique : on les trouvera toutes indiquées, soit dans le texte, soit dans les notes.

Voici, en quelques mots, quel en est le caractère.

Les lois se trouvent, en leur forme authentique et officielle, dans la collection Baudoin, dans la collection du Louvre, dans le Bulletin des lois, dans les procès-verbaux des assemblées législatives, et aussi, isolément, dans des imprimés spéciaux. Ces divers recueils se complètent les uns les autres. Mais les exemplaires en sont si rares qu’on ne peut les réunir chez soi pour les avoir sous la main. Je me suis donc servi, pour l’usage journalier, de la réimpression qu’en a faite Duvergier, après m’être assuré, par un grand nombre de vérifications, que cette réimpression est fidèle. Toutefois Duvergier ne donne en entier qu’une partie des lois. J’ai pris celles qu’il ne donne pas dans les textes officiels que j’ai énumérés et qui se trouvent, sauf le recueil de Baudoin, à la Bibliothèque nationale. Je me suis bien gardé d’emprunter un seul texte de loi aux journaux, qui tous, y compris le Moniteur, les reproduisent inexactement.

Les actes gouvernementaux, arrêtés du Comité de salut public, arrêtés du Directoire exécutif et des Consuls, décisions ministérielles, etc., ont été pris dans des textes officiels, dans le registre et les minutes du Comité de salut public (dont j’achève en ce moment la publication), dans le Bulletin de la Convention, dans les papiers du Directoire exécutif (inédits, aux Archives nationales), dans le journal le Rédacteur, organe du Directoire, dans le Moniteur, organe du gouvernement consulaire.

Je parle des élections et des votes populaires d’après les procès-verbaux, pour la plupart inédits, qui se trouvent aux Archives nationales.

Pour les institutions et les lois politiques, ce choix de sources s’imposait, sans qu’il y eût à hésiter. Pour l’histoire des Assemblée, des partis et de l’opinion publique, le choix était plus délicat.

C’est d’ordinaire aux Mémoires qu’on a recours pour étudier les partis et les opinions. Mais les mémoires n’ont pas seulement cet inconvénient, qu’il en est fort peu dont on puisse affirmer la parfaite authenticité, qu’il en est moins encore dont les auteurs n’aient pas préféré le souci de leur propre apologie au souci de la vérité. Écrits après les événements, pour la plupart sous la Restauration, ils ont un vice commun très grave : je veux parler de la déformation des souvenirs, qui en gâte presque toutes les pages. Je ne me suis servi des Mémoires que par exception, plutôt pour confirmer que pour infirmer d’autres témoignages, et, comme je ne m’en suis jamais servi sans indiquer ma source, on est averti qu’en ce cas l’élément d’information est accessoire ou douteux.

Pour que le témoignage soit croyable, il ne suffit pas qu’il émane d’un contemporain : il faut encore qu’il ait été émis eu moment même où a eu lieu l’événement auquel il se rapporte, ou peu après, dans la plénitude du souvenir.

Aux Mémoires j’ai donc préféré les correspondances et les journaux. Les correspondances sont si rares que je n’ai pas eu l’embarras du choix. Mais les journaux sont fort nombreux. J’ai choisi de préférence ceux qui eurent visiblement de l’influence, qui furent les organes d’un parti ou d’un individu important, comme le Mercure national, organe du parti républicain naissant, ou le Défenseur de la Constitution, organe de Robespierre.

Les journaux ne sont pas seulement les interprètes de l’opinion : ils rendent compte aussi des débats des Assemblées, et ils sont seuls à en rendre un compte détaillé. Il n’y a pas alors de compte rendu officiel in extenso ou analytique. Il y a un procès-verbal officiel, mais si court et si sec, qu’il ne peut donner une idée des luttes de tribune. Je me sers du procès-verbal pour fixer la suite et comme le cadre des débats, et j’ai recours ensuite aux comptes rendus des journaux, surtout du Journal des Débats et des Décrets et du Moniteur, pour toute la Révolution à partir de 1790, et, pour certaines périodes, du Point du Jour, du Journal logographique et du Républicain français. Il n’y a pas de sténographie. Parfois le journaliste donne un discours d’après le manuscrit que lui a remis l’orateur. Le plus souvent il reconstitue après coup les opinions et les débats d’après les notes qu’il a prises en séance. Je prends, selon l’occasion, celui des comptes rendus qui me paraît le plus clair, le plus complet, le plus vraisemblable. Il m’arrive aussi d’en utiliser plusieurs à la fois pour un débat, en indiquant les changements de sources. Quand je ne cite pas de source, c’est que je me suis servi du Moniteur.

Beaucoup de discours et de rapports furent imprimés à part, par les soins des orateurs eux-mêmes, sur l’ordre ou sans l’ordre de l’Assemblée : j’y ai recours toutes les fois que je les ai rencontrés. Un certain nombre de ces pièces ont été réimprimées de nos jours, dans les Archives parlementaires. On peut les y lire. Mais je ne me suis jamais servi de ces Archives pour les débats des Assemblées. Le récit des séances qu’on y trouve est fait sans méthode, sans critique, sans indication de sources. On ne sait ce que c’est. Si ce recueil est officiel par son mode de publication, les comptes rendus de débats qu’il contient ne sont pas officiels, et n’ont aucun caractère d’authenticité.

J’aurais encore beaucoup à dire sur les sources : mais il m’est arrivé plus d’une fois de les critiquer d’un mot, dans les notes au bas des pages, et on verra sans doute, par l’emploi même que je fais de ces sources, quel est mon sentiment sur la valeur de chacune d’elles.

Quant à l’état d’esprit où je me suis trouvé en écrivant ce livre, je dirai seulement que j’ai voulu, dans la mesure des mes forces, faire œuvre d’historien, et non pas plaider une thèse. J’ai l’ambition que mon travail puisse être considéré comme un exemple d’application de la méthode historique à l’étude d’une époque défigurée par la passion et par la légende.

A. Aulard.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 18 juin 2011 15:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cegep de Chicoutimi.
 
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