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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Paul Archambault, Vers un réalisme intégral.
L’oeuvre philosophique de Maurice Blondel
(1928).
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Paul Archambault, Vers un réalisme intégral. L’oeuvre philosophique de Maurice Blondel (1928). Paris: Librairie Bloud & Gay , 1928, 251 pp. Collection: “Cahiers de la Nouvelle Journée n°12”. Une édition numérique de Damien Boucard, bénévole, professeur d'informatique en section post-bac, en lycée, en Bretagne, France.

Avant-propos

Voici bientôt quinze ans que nous avons conçu l’idée de l’ouvrage dont nous donnons aujourd’hui la première partie, et plus de dix ans qu’il est sur le chantier. Si imparfait qu’il nous apparaisse à nous-mêmes, il ne nous a pas moins fallu pour mener le projet à terme et, tout d’abord, pour conquérir, sur de lourdes obligations professionnelles, les loisirs nécessaires. On ne porte pas si longtemps une œuvre en soi sans être amené à en modifier sensiblement le plan initial. Qu’on nous permette de nous expliquer tout d’abord sur deux changements notables que la nôtre a subis [1].

Nous lui avions d’abord donné ce titre sous lequel elle a été annoncée longtemps ici même : la philosophie de l’action. Assurément, nous n’étions pas sans connaître certaines répugnances d’ores et déjà manifestées [2] de M. Blondel pour une épithète qui, en isolant, pour la souligner exclusivement, une des pièces de l’ensemble complexe et savamment articulé qu’il a dès l’abord conçu [3] [6] risquait de perpétuer de fâcheux malentendus. Mais elle était consacrée par une longue tradition et, sous réserve de l’expliquer, il nous semblait qu’elle correspondît assez bien à l’ambition foncière d’une doctrine qui :prolonge l’effort séculaire et ininterrompu de la pensée chrétienne pour faire « reconnaître la supériorité de l’amour et de l’action sur la théorie » et pour « avérer l’irréductible originalité de la pratique » [4] ; 2° rejoint, pour les purifier en les utilisant, les philosophies modernes qu’une analyse plus minutieuse des lois de la conscience et des conditions de la science a amenées à relier étroitement les représentations et croyances de l’homme pensant aux attitudes et besoins de l’homme agissant et voulant.

Mais les contresens se sont tellement multipliés autour de ce mot action [5], les répugnances de M. Blondel se sont accentuées [6] et exprimées de telle sorte pour cette dénomination limitative et, aux yeux de certains, péjorative, qu’il vaut décidément mieux éviter de la mettre en trop voyante évidence. Nous ne nous sommes pas cru tenu de la pourchasser dans notre texte, et de la biffer [7] puérilement partout où elle s’y était introduite par soumission à l’usage et pour la commodité du discours. Du moins l’avons-nous rayée de notre titre. Il ne nous avait jamais échappé que la philosophie blondélienne de l’action — bien éloignée, on le verra, de toutes les formes du pragmatisme et du « romantisme utilitaire » — constituait en fait un « réalisme intégral », et n’enseignait pas moins la solidité intrinsèque de la pensée et de l’être que cette de l’action. Mieux vaut décidément que le titre même fasse état de celle donnée capitale [7].

Par ailleurs, nous nous étions proposé de poursuivre concurremment l’étude de l’œuvre de M. Blondel et celle de l’œuvre, fraternelle et harmonique, du P. Laberthonnière. Mais nous avions abouti ainsi à un volume beaucoup plus considérable que ne nous permet le cadre de ces Cahiers. D’autre part, si la référence continuelle de l’un à l’autre des deux penseurs présentait des avantages, elle offrait aussi des inconvénients. En soulignant l’identité initiale et la convergence finale des aspirations, elle risquait de faire perdre de vue la diversité effective des méthodes et, sur plusieurs points, des résultats. Or, l’historien, tout comme le philosophe, n’a pas moins à spécifier le multiple, le divers, l’individuel, qu’à mettre en évidence les solidarités vitales et les identités formelles. Pour s’être souvent rencontrées, pour avoir parfois mêlé leurs cours et leurs eaux (par exemple, dans la lutte contre le loysisme ou contre l’Action française), les deux œuvres n’en restent pas moins spécifiquement distinctes à bien des égards [8]. [8] L’image même d’un parallélisme serait insuffisante à traduire la complexité de leurs rapports. La division qui nous était imposée pratiquement se trouvait donc justifiée théoriquement par d’excellentes raisons. Nous ne nous y sommes pas résigné sans peine. On n’a certainement pas été toujours juste envers l’effort propre de spéculation du P. Laberthonnière, que des condamnations noblement subies ne dépossèdent pas de l’avenir, en cette Eglise où seule reste impardonnée la révolte orgueilleuse. Et nous gardons à cœur de le faire valoir. Mais précisément l’importance et l’originalité de cet effort demandent que ce soit fait à loisir, en toute liberté. Ce sera l’objet ultérieur d’un second volume. Si, en celui-ci, il ne doit être question qu’incidemment du P. Laberthonnière, c’est justement parce que nous voyons en lui tout autre chose qu’un commentateur, un suiveur ou un confident — un penseur personnel et puissamment original qui mérite de garder l’honneur comme la responsabilité de ses idées.

La tâche ainsi délimitée, c’est dans un parti-pris de rigoureuse objectivité que nous l’avons jusqu’au bout poursuivie.

L’œuvre de M. Blondel a souffert une triple disgrâce. Mêlée à tous les débats d’un temps fertile en difficultés et en malentendus, elle a subi l’offense et le méfait des interprétations unilatérales, des insinuations tendancieuses, voire des contresens formels. Affectueusement attentive aux interrogations qui surgissaient de toutes parts et aux anxiétés qu’elles exprimaient, l’initiative de ses diverses démarches ne lui a pas toujours appartenu. Dominée enfin par la crainte d’aborder prématurément un travail de synthèse qu’elle voulait total, elle a pu paraître à certains plus féconde en justifications apologétiques qu’en exposés systématiques. En résumé, essentiellement positive et constructive en son fonds, elle est restée douloureusement polémique et fragmentaire en la forme. On sait que l’Action n’a pas été rééditée, et chez les bouquinistes même ne fait plus que de fugitives apparitions, à des prix inabordables. [9] Quelques-uns des écrits les plus étendus de M. Blondel (telle la Lettre sur l’apologétique) sont des écrits de circonstance, au moins quant à leur origine. D’autres sont restés inachevés, comme la Semaine Sociale de Bordeaux. Grâce à la Nouvelle Journée, qui en est fière, tout lecteur peut mettre en sa bibliothèque le Procès de l’Intelligence, Léon Ollé-Laprune et le Problème de la Mystique. Mais Histoire et Dogme, le Point de départ de la recherche philosophique, l’Anticartésianisme de Malebranche et l’Anti jansénisme de Pascal restent enfouis dans les collections de la Quinzaine, des Annales de philosophie chrétienne et de la Revue de Métaphysique et de Morale. Et c’est souvent à des lettres — voire privées — articles, interviews, communications diverses, que nous aurons à demander des renseignements d’importance capitale.

Remédier, dans la mesure du possible, aux inconvénients de cet inachèvement et de cette dispersion ; restituer la physionomie authentique d’une doctrine parfois méconnue, alors même qu’elle ne reste pas inconnue ; rassembler, résumer, éclairer tous les textes, parfois vraiment introuvables, où elle s’est formulée ; dessiner, autant que faire se peut en l’absence des inédits, les lignes de force continues qui en relient secrètement des expressions fragmentaires : la commenter et l’éclairer sans doute, notamment par l’étude du milieu intellectuel moral, social, religieux dont les exigences lui furent impérieuses, mais en réservant l’avenir et l’évolution possibles d’une pensée qui reste en travail et en mouvement, et sans prétendre « boucler » l’exposé, comme si nous n’avions plus rien de nouveau à attendre : tel est resté notre objet précis. En somme, constituer un dossier, procéder à une enquête historique et critique qui mette à la disposition du lecteur le maximum de documentation possible avec le maximum de fidélité possible, mais sans nous interposer entre lui et son auteur, sans prétendre offrir à l’un ni à l’autre le secours de nos réactions et interprétations personnelles. Comme il est de l’essence d’une philosophie de ne pouvoir se transmettre d’homme à homme sans une part d’élaboration subjective, nous ne disconviendrons pas que nous ayons pu être tenté de reverser en notre sujet quelque chose de ce qu’il avait suscité en nous. Ce pourra être matière d’un volume ultérieur « d’interprétations et utilisations ». Mais ce ne pouvait, sans dangers graves, être, même secondairement, la matière de celui-ci. A nous enfermer aussi délibérément [10] dans l’attitude de l’historien, d’ailleurs ami, nous ne sacrifions que des chances aléatoires de passer pour un esprit original. A tous égards, qu’on veuille bien nous en croire, le risque nous paraît négligeable.

Car, il faut bien qu’on le sache : il ne s’agit ici que du seul service de la vérité. [11]



[1] Notamment, depuis le moment où nous donnions à la Nouvelle Journée, revue mensuelle, la série d’articles : La philosophie de l’action. I. L’état des esprits et des problèmes à la fin du XIXe siècle (avril et mai 1920) ; II. Trois précurseurs (février 1921) ; III. La genèse de l’action (octobre 1921) ; IV. La dialectique de l’action (septembre, octobre et novembre 1922). Nous n’avons d’ailleurs pas, on le verra, à renier ces pages.

[2] Pour la première fois, semble-t-il, par l’intermédiaire et sous la plume de M. Bernard de Sailly, dans les Annales de philosophie chrétienne de nov. 1905, p. 193. — Voir, dans le même sens et du même auteur, Comment réaliser une apologétique intégrale ? Thèses de rechange — ou points d’accord ? (Bloud et Cie, 1913), p. 133. « Pour protester contre une tendance de plus en plus marquée des doctrines régnantes vers un pur rationalisme abstrait, elle s’est provisoirement appelée ainsi, mais... elle doit se nommer simpliciter « la philosophie » tout court, car elle est en même temps philosophie de l’idée, du devoir, de l’action, de l’être. »

[3] « L’Action n’est pas une philosophie entière, nous écrivait M. Blondel dès le 4 mars 1915 (pas plus qu’un traité de Spiritu Sancto ne serait un traité De Verbo, De Patre, De Trinitate, quoiqu’on un sens et sous un aspect essentiel on y parle de tout cela)... [Elle] ne m’apparaît que comme un chapitre d’une doctrine générale qui aurait à supposer d’abord une Unité congénitale, une immédiation primitive, un réalisme originel, mais unité implicite qui, par le progrès même de la vie et de la pensée, s’analyserait en une trinité réelle de la pensée de l’action et de l’être, avant d’aboutir à l’union finale et explicite... En somme, il me faudrait pouvoir, pour compenser l’unilatéralisme de l’Action et calmer les inquiétudes nées de ce qu’on croit que ma thèse forme un tout suffisant, publier deux ouvrages de contrepoids : une théorie de la connaissance, « la Pensée », ouvrage dans lequel j’aurais à envisager d’un point de vue opposé, mais corrélatif, tout l’objectivisme de la science et de la métaphysique ; une théorie de la réalité, « l’Etre », ouvrage dans lequel j’aurais à restituer l’ontologie traditionnelle, le réalisme intégral ».

[4] Illusion idéaliste, Revue de Métaphysique et de Morale. Nov. 1898, p. 475.

[5] M. Blondel a rappelé lui-même le principal : « Tandis qu’il (le mot action) avait évoqué pour moi l’idée d’un achèvement, d’une perfection à la fois formelle et réelle, d’une actualisation de toutes les puissances, d’une pensée de la pensée qui vit, s’incarne dans la lumière et la fécondité, voilà que, contrairement aux connotations de la philosophie traditionnelle, on l’a opposé à la connaissance, à la contemplation, qui est la plus haute et la plus pleine forme de l’action, pour en faire le synonyme d’impulsion aveugle, d’instinct subconscient, de simple élan vital et d’initiative brutale. » (Cf. Frédéric Lefèvre, Une heure avec Maurice Blondel, Nouvelles littéraires, du 19 nov. 1927).

[6] Jusqu’à une « secrète irritation », dira le même texte.

[7] En un « trinitarisme unitaire », dira finalement M. Blondel (d’une expression plus significative qu’élégante, il faut le reconnaître) où l’action constitue bien un centre de perspective privilégié (non unique), mais à condition de rester toujours conçue et pratiquée comme la « synthèse du vouloir, du connaître et de l’être ». « S’ils ne s’y unissent pas, c’en est fait de tout. » (Action, p. 28) : cela doit être entendu en ce double sens qu’elle a besoin d’eux, s’ils ont besoin d’elle.

[8] Nous aurons à motiver ailleurs cette affirmation. Un mot seulement pour la justifier globalement. Le P. Laberthonnière est surtout un moraliste, définissant les conditions idéales d’un accord de la pensée et de l’action, de la vie de l’esprit et du déterminisme des choses, de l’autonomie individuelle et de l’organisation sociale, d’un dessein de charité et d’un ordre de justice, etc. M. Blondel s’est de plus en plus affirmé comme un métaphysicien, préoccupé surtout de discerner et de suivre, comme disait Platon, les articulations du réel, et de plus en plus sensible à ce qu’il y a, dans le monde et la vie, d’irréductible à notre pensée et d’inassimilable à nos désirs. L’un et l’autre s’accorderaient sans doute à reconnaître qu’il n’y a pas réelle opposition entre morale et métaphysique. Mais il n’est pas indifférent, ni de peu de conséquence, que le problème unique soit envisagé sous l’un ou l’autre de ces aspects. Dans le second cas, les données de fait et de nécessité s’imposeront évidemment avec plus de rigueur que dans le premier. C’est ainsi, par exemple, que M. Blondel concède certainement plus que le P. Laberthonnière aux exigences propres, soit de l’organisation scientifique et logique des idées, soit de l’organisation sociale des activités et des volontés.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 25 janvier 2010 16:05
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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