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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Théorie de la propriété (1862)
Introduction, par Chantal Gaillard


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Pierre-Joseph Proudhon (1862), Théorie de la propriété. Un ouvrage publié originalement par A. Lacroix, Verboeckhover et Cie., éditeurs, 1866. Montréal-Paris: L'Harmattan Éditeur, 1997, 246 pages. Collection Les Introuvables.

INTRODUCTION
par Chantal Gaillard


« La question sociale tout entière se résume pour nous dans la propriété». Cette affirmation de Proudhon le 9 mai 1848 dans son journal Le Représentant du Peuple témoigne de la place centrale qu'occupe dans son œuvre le problème de la propriété. En effet, le philosophe bisontin lui a consacré dès le début de sa carrière un ouvrage qui l'a rendu célèbre, Qu'est-ce que la Propriété ?, et au cours des dernières années de sa vie il a mis en chantier une nouvelle œuvre qui devait faire le point de façon définitive sur le problème, mais sa mort l'empêcha de terminer et de publier l'ouvrage. On peut croire Proudhon quand il dit à Bergmann en février 1864 que la propriété était «la chose qui l'avait le plus préoccupé depuis qu'il pensait » . En effet, un lecteur de l'œuvre du philosophe est frappé du nombre de réflexions sur ce problème dans la plupart de ses ouvrages, même s'ils n'ont aucun rapport direct avec ce thème. Cela s'explique par le fait que cette question est chez Proudhon liée à la philosophie et à la religion, aussi bien qu'à l'organisation économique et sociale. Mais, en conséquence, elle apparaît d'une grande complexité, ce qui explique que Proudhon ait eu besoin de toute sa vie pour clarifier sa pensée à ce sujet, et que celle-ci ait été mal interprétée, aussi bien de son vivant que de nos jours. Ainsi la bourgeoisie n'a vu dans le philosophe bisontin que le fossoyeur de la propriété, tandis que Marx n'a retenu que le «petit bourgeois» obsédé par ses intérêts, alors que Proudhon a surtout insisté sur le caractère contradictoire de la propriété, qui justifiait son double mouvement de condamnation et de justification, et qu'il a voulu réaliser la «balance» de cette institution, c'est-à-dire son équilibre, dans le respect du principe de Justice.

Mais peut-on distinguer une réelle continuité dans la pensée de Proudhon au sujet de la question de la propriété, ou discerne-t-on une évolution notable ? D'autre part, queue est l'originalité du philosophe bisontin dans le débat sur la propriété de son temps, qui met face à face les bourgeois capitalistes, tenants d'une liberté absolue de cette institution, et les communistes, partisans de son abolition totale. Peut-on dire que Proudhon a réalisé son programme, qu'il définissait ainsi en 1848 dans La Solution du Problème social: « Entre la propriété et la communauté, je construirai un monde » ?

Proudhon se fait subitement connaître en 1840 par un mémoire au titre ambitieux Qu'est-ce que la Propriété ? ou Recherches sur le Principe du Droit et du Gouvernement, qui est adressé à l'Académie de Besançon, et dans lequel il entreprend une critique approfondie du droit de propriété.

Ainsi, dans ce premier mémoire, Proudhon passe en revue tous les arguments traditionnels en faveur de la propriété telle qu'elle est définie par le droit français de son temps, c'est-à-dire « le droit d'user et d'abuser », et il s'attache à démontrer qu'ils n'ont aucune valeur. Proudhon s'en prend aux deux principaux groupes de partisans de la propriété, les juristes et les économistes, en reprenant un à un leurs arguments : le droit naturel, l'occupation de la terre, la loi et le travail. Arguant que ces droits sont les mêmes pour tous, Proudhon affirme qu'ils conduisent à une égalité des propriétés, et à une possession de ce qui est utile pour nourrir chaque famille, plutôt qu'à un droit de propriété absolue. Proudhon souligne donc le caractère antisocial, immoral et égoïste de cette institution, et il la qualifie d'« impossible », c'est-à-dire qu'elle ne peut réaliser le principe de Justice, qu'on veut lui donner comme fondement.

Malgré ses formules incisives, la critique de Proudhon n'est pas ici vraiment novatrice, elle prend le relais de celle de Rousseau et de nombreux acteurs de la Révolution française, tel Brissot, qui, la veille de 1789, avait déjà affirmé , en substance, que la propriété pouvait être assimilée à un vol. Il ne l'avait pas formulé de façon aussi percutante que ne le fera Proudhon en 1840. Il est d'ailleurs probable que Proudhon n'avait pas lu Brissot : la paternité de la formule ne peut donc lui être retirée.

Ainsi, les arguments ontologiques, éthiques et juridiques de la critique proudhonienne de la propriété s'inscrivent dans le grand débat sur cette institution qui a fait rage depuis le XVIIIe siècle.

En revanche, en ce qui concerne les arguments économiques, la critique de Proudhon est plus originale. En effet, à travers l'analyse du régime de propriété qu'il a sous les yeux à son époque, Proudhon est un des premiers à dénoncer la «contradiction majeure» du capitalisme qui réside dans l'appropriation privée d'une force collective, ce qui engendre l'opposition du capital et du travail, et assimile la propriété capitaliste à un vol.

Ainsi, dès 1840, Proudhon démontre que toute production est collective, puisqu'elle est due à « la force immense qui résulte de l'union et de l'harmonie des travailleurs, de la convergence et de la simultanéité de leurs efforts... Deux cents grenadiers ont en quelques heures dressé l'obélisque de Louqsor sur sa base ; suppose-t-on qu'un seul homme, en deux cents jours, en serait venu à bout ? Cependant, au compte du capitaliste, la somme du salaire eût été la même » . Mais le patron verse un salaire correspondant seulement à la somme des forces individuelles, « par conséquent, il reste toujours un droit de propriété collective que vous n'avez point acquis, et dont vous jouissez injustement » . La différence entre la valeur produite par la force collective des travailleurs et le salaire versé à ceux-ci constitue une plus-value que s'approprie le propriétaire capitaliste. Cette plus-value correspond pour Proudhon à un vol, et elle est à l'origine de l'inégalité sociale, de la division des classes et de l'exploitation des travailleurs. La propriété de type capitaliste est donc le pire des maux, car elle est à l'origine d'un intérêt sans travail, que Proudhon nomme « le droit d'aubaine ».

Mais en même temps, dans le dernier chapitre de Qu'est-ce que la Propriété ?, Proudhon prononce une condamnation ferme et sans équivoque de la communauté dont il détaille sans ménagement tous les inconvénients : « l'irréparabilité de ses injustices, la violence qu'elle fait aux sympathies et aux répugnances, le joug de fer qu'elle impose à la volonté, la torture morale où elle tient la conscience, l'atonie où elle plonge la société, et, pour tout dire enfin, l'uniformité béate et stupide par laquelle elle enchaîne la personnalité libre, active, raisonneuse, insoumise, de l'Homme, ont soulevé le bon sens général et condamné irrévocablement la communauté » .

Proudhon voit donc dans la communauté une forme de propriété encore plus dangereuse et totale que celle du système capitaliste : « la communauté est propriétaire ... non des biens, mais des personnes et des volontés ... La communauté est oppression et servitude » .

Après avoir opposé de façon dialectique la communauté à la propriété, la première constituant la thèse, la seconde l'antithèse, Proudhon, qui les refuse toutes les deux, est à la recherche d'une synthèse pour résoudre le problème social.

« Reste à découvrir le troisième terme, la synthèse, et nous aurons la solution demandée. Or cette synthèse résulte nécessairement de la correction de la thèse par l'antithèse ... » .

La conclusion du Premier Mémoire est consacrée à la «détermination de la troisième forme sociale». Proudhon rappelle d'abord les points positifs des deux systèmes économiques : «la communauté cherche l'égalité et la loi. La propriété... veut sur toutes choses l'indépendance et la proportionnalité » , qui sont pour Proudhon les quatre principes fondateurs d'une société selon ses vœux. Mais dans leurs réalisations, communauté et propriété sont décevantes. Ainsi, dès 1840, Proudhon envisage « cette troisième forme de société, synthèse de la communauté et de la propriété, nous la nommerons LIBERTÉ » . Proudhon précise dans une note ce qu'il entend par ce mot « la balance des droits et des devoirs » de chaque homme, et de plus il explique longuement les fondements et les conséquences de la liberté.

Dans les trois Mémoires sur la propriété, Proudhon évoque déjà les moyens pour «purger» la propriété capitaliste, c'est-à-dire pour la rendre moins abusive et moins absolue. Cependant ces propositions sont encore vagues, la critique de la propriété étant alors prioritaire, mais dans les ouvrages suivants Proudhon va élaborer peu à peu un nouveau droit économique qui permettra de résoudre la question sociale.

Ainsi, en 1846, dans le Système des Contradictions économiques, Proudhon reprend et complète son analyse du problème de la propriété à l'aide de sa nouvelle méthode philosophique, la dialectique sérielle. En vertu de la loi des antinomies, il développe le caractère contradictoire de la propriété, c'est-à-dire aussi bien ses aspects positifs que négatifs. D'ailleurs, étudiant les origines de cette institution, il commence par envisager ses aspects positifs dans l'histoire humaine. En effet, dans le passé, la propriété a rempli des fonctions sociales importantes, et elle a rendu possible le développement matériel. Proudhon tient ici un nouveau type de discours d'ordre ontologique qui valorise la propriété : celle-ci grandit l'homme, qui assure mieux sa domination sur la nature, et elle entraîne une union plus intime entre la terre et le cultivateur.

D'autres justifications de nature éthique et idéologique sont aussi évoquées par Proudhon : « C'est surtout dans la famille que se découvre le sens profond de la propriété. La famille et la propriété marchent de front, appuyées l'une sur l'autre, n'ayant l'une et l'autre de signification et de valeur que par le rapport qui les unit. Avec la propriété, commence le rôle de la femme ... » . La propriété permet la famille, car elle assure ses bases économiques et garantit sa sécurité par l'héritage.

D'autre part, Proudhon reprend une idée qui est très répandue depuis la Révolution, en particulier parmi les thermidoriens, et qui a inspiré la création du suffrage censitaire : la propriété est la base du patriotisme, car l'homme a besoin de s'enraciner dans une terre pour avoir la notion d'un territoire déterminé qu'il faut défendre collectivement.

Enfin, Proudhon aborde les justifications économiques de la propriété : celle-ci est la base du crédit qui exige des garanties réelles et personnelles qu'elle seule peut fournir d'autre part, elle a rendu possible la constitution de la rente.

Mais les critiques de Proudhon à l'égard de la propriété ne vont pas désarmer pour autant. En effet, il précise que les conséquences positives de la propriété se sont fait sentir surtout dans le passé, tandis que les aspects négatifs s'aggravent fortement avec l'évolution économique et sociale qui a entraîné une dépravation de cette institution. Ainsi, nous retrouvons dans les Contradictions plusieurs arguments employés par Proudhon en 1840 pour condamner la propriété-vol ; mais la critique s'est affinée et s'appuie sur une nouvelle méthode philosophique. De plus, les solutions entrevues se précisent et se diversifient. Ainsi, Proudhon affirme que la propriété peut favoriser la Justice et la Liberté, ces deux principes s'incarnant dans la théorie et la pratique de la Mutualité qu'il évoque rapidement à la fin de son livre : « il ne reste plus qu'à faire l'équation générale de toutes nos contradictions. Mais quelle sera la formule de cette équation ? Déjà il nous est permis de l'entrevoir : ce doit être une loi d'échange, une théorie de mutualité, un système de garanties... » .

Dès 1846, Proudhon a donc trouvé les principaux garde-fous et contre-poids nécessaires à la réhabilitation de la propriété, mais ce n'est qu'à partir de la Révolution de 1848 qu'il approfondira leur étude.

A cette époque, Proudhon participe à la vie politique et il fonde plusieurs journaux pour mieux faire connaître ses idées, mais il a conscience de ne pas avoir achevé sa réflexion en ce qui concerne la question de la propriété.

En prison depuis juin 1949, Proudhon a tout le loisir de réfléchir sur l'échec de la Révolution en 1848 et en même temps d'approfondir ses solutions pour résoudre la question sociale. Ainsi, dans les Confessions d'un Révolutionnaire, ouvrage publié en novembre 1849, Proudhon reprend le problème de la propriété et soulignant la continuité de sa pensée, il insiste de nouveau sur la nécessaire coexistence des deux aspects opposés de la propriété, sous peine de détruire toute l'organisation sociale, et pour réprimer les abus il n'indique comme auparavant qu'une voie : la balance des éléments contraires qui s'opère par leur affrontement. Ici, il n'y a guère de précisions sur la réalisation de cet équilibre celles-ci viendront plus tard, dans les ouvrages de la maturité, au fur et à mesure de l'approfondissement de la pensée de Proudhon. Cependant, on constate que les intuitions essentielles, les grands axes sont déjà en place dès 1846-1848, et nous les retrouverons dans L'Idée générale écrite en 1851.

Proudhon y réexamine le problème de la propriété, mais tenant compte de la mentalité paysanne de son temps, il modifie son point de vue et donne plus de précisions sur les solutions envisagées. Le philosophe bisontin met en particulier beaucoup d'espoirs dans la création d'une banque foncière qui prêterait à très faible taux d'intérêt avec un remboursement par annuités. De plus, Proudhon établit un véritable « code » de la propriété qui fixe les obligations et les droits des nouveaux propriétaires ainsi que les relations entre ceux-ci et la collectivité.

Si Proudhon étudie d'abord le problème de la propriété foncière parce qu'il intéresse la majorité des Français de son époque, il n'oublie pas le secteur industriel. Il distingue d'ailleurs deux types d'activités, selon qu'elles exigent ou non l'emploi de la force collective, ce qui correspond à l'artisanat et à la grande industrie. Dans le premier cas, Proudhon ne voit pas d'inconvénient à ce qu'un patron artisan embauche des ouvriers, mais le problème est différent pour les grandes entreprises : « là où la production nécessite une grande division du travail, une force collective considérable, il y a nécessité de former entre les agents de cette industrie une Association » . La formation de compagnies ouvrières est l'outil privilégié par Proudhon qui précise le-- grandes règles de fonctionnement de cet organisme économique qu'il compare à une colonie : « Cette colonie sera donc régie par un double contrat : le contrat qui lui donne l'investiture établit sa propriété, fixe ses droits et ses obligations envers la mère-patrie; le contrat qui unit entre eux ses divers membres et détermine leurs droits et devoirs... La compagnie a pour règles : que tout individu employé dans l'association... a un droit indivis dans la propriété de la compagnie; que les fonctions sont électives, et les règlements soumis à l'adoption des associés ; que tout associé participe aux bénéfices comme aux charges de la compagnie, dans la proportion de ses services; que chacun est libre de quitter à volonté l'association ... » .

Ainsi, Proudhon veut que les ouvriers d'usine se rendent maîtres de leur outil de travail, grâce à l'instauration de nouveaux rapports économiques et sociaux fondés sur la Justice et l'égalité.

Nous constatons que l'objectif final de Proudhon n'a pas varié depuis ses premiers ouvrages, mais le philosophe a tout de même évolué dans son vocabulaire et dans sa critique. En 1851, le philosophe tient davantage compte de la mentalité de ses contemporains, de leurs besoins et de leurs désirs, il adopte une attitude beaucoup plus positive à l'égard de la propriété, qui s'impose à lui pour de multiples raisons, psychologiques, morales, juridiques, économiques; mais il s'agit d'une propriété purifiée, c'est-à-dire que, à la différence de la propriété capitaliste, elle ne provoquera plus l'exploitation de l'homme par l'homme. Ce nouveau type de propriété se caractérise par le fait qu'elle est liée indissolublement au travail, et qu'elle est contractuelle à l'égard de la collectivité dans le cadre de la commune rurale ou de l'association ouvrière de production. Mais cette transformation de la propriété pose un problème de vocabulaire dont Proudhon a conscience, sans pouvoir le résoudre : « Dès lors qu'elle [la propriété] ne traînera plus le boulet de l'antique servage, elle aura perdu ses vices essentiels, elle sera transfigurée. Ce ne sera plus la même chose ! Appelons-la cependant toujours de son ancien nom, si doux au cœur de l'homme, si agréable à l'oreille du paysan, la PROPRIÉTÉ » . Reculant devant la création d'un autre terme, Proudhon garde un seul mot pour qualifier les diverses formes de propriété possibles, et cela, pour ne pas déplaire au paysan qui y est tellement habitué. Mais ce sera à l'origine de certains malentendus concernant la pensée de Proudhon au sujet de la propriété, car le même vocable recouvre, selon le contexte, des sens différents.

La réflexion de Proudhon sur cette institution se poursuit dans son grand ouvrage publié en 1858, De la Justice, dans lequel Proudhon relie le problème de la propriété à celui de la Justice en marche dans l'humanité. Proudhon souligne de nouveau le caractère contradictoire de la propriété et il apparaît toujours écartelé entre la propriété-vol, qu'il condamne, et la propriété-liberté, qu'il appelle de ses vœux, mais conformément à sa méthode de pensée, il n'a pas cherché à résoudre cette contradiction qu'il estime féconde.

Après avoir dénoncé les méfaits de la propriété capitaliste, Proudhon, reprenant les arguments ontologiques utilisés dans L'Idée générale, justifie la propriété foncière par le besoin qu'en a l'être humain et par l'épanouissement qu'elle lui apporte en le rapprochant de la nature.

Enfin, Proudhon reprend son idée-force pour purifier la propriété et la rendre conforme à la Justice :

« Ce que je veux aujourd'hui, ce n'est pas une destruction... ce que je demande pour la propriété est une justification; c'est qu'on en fasse la balance. La Justice, en effet, appliquée à l'économie, n'est autre chose qu'une balance perpétuelle » .

Il s'agit donc encore pour Proudhon d'« équilibrer » la propriété, de lui trouver des garanties grâce à de nouvelles structures économiques fondées sur le mutuellisme et le fédéralisme. Mais les modalités pratiques de ces changements ne sont pas abordées dans De la Justice. D'ailleurs Proudhon avait le sentiment que sa réflexion sur le problème de la propriété était incomplète, et il voulait la reprendre et l'approfondir. Mais en même temps, il était soucieux d'avoir un cadre plus large et d'appliquer ses idées à un pays précis : c'est ainsi qu'en 1861 Proudhon achève une étude sur l'histoire politique et sociale de la Pologne. Le philosophe s'y interroge sur les causes de la décadence de ce pays, qu'il attribue à sa mauvaise organisation politique, en particulier au fait du mépris du principe fédératif. Au moment où Proudhon se demande quels avaient été les régimes de propriété de la Pologne et où il recherche quelles influences ils avaient eues sur l'évolution du pays, il tombe sur un manuscrit envoyé par un inconnu, monsieur Grandclément, dont il partage immédiatement la thèse centrale, comme il l'écrit à l'auteur dès le 21 novembre 1861 : «Oui, vous avez raison, on peut ramener toute la théorie de la propriété à deux catégories fondamentales : l'alleu et le fief. Comment n'ai-je pas eu cette idée qui m'assiégeait cependant aussi bien que vous ? ... » .

Ce manuscrit déclencha l'inspiration de Proudhon qui se replongea immédiatement dans le problème de la propriété, délaissant tous les autres travaux en cours, ainsi que sa correspondance. Ainsi, le 28 décembre 1861, la rédaction de l'ouvrage était très avancée, comme Proudhon l'annonce dans une lettre à Chaudey : « Ah! ah! j'ai une grande nouvelle à vous annoncer, une nouvelle étourdissante qui vous comblera de joie... j'ai enfin complété la théorie de la propriété, cette théorie que je cherche depuis 22 ans... vous verrez quel jour nouveau jeté sur la constitution de l'humanité ! Dans deux mois vous aurez cela » .

En fait, Proudhon voulait insérer la Théorie de la Propriété dans un gros livre sur la Pologne et sur l'évolution des États, qu'il rédigeait parallèlement, ainsi qu'il l'explique à Darimon dans une lettre du 28 juillet 1862 : « Je viens de résumer les principes fondamentaux des États et je les accompagne d'une théorie complète sur la propriété, c'est-à-dire que je comble cette immense lacune qu'avait ouverte ma critique de 1840 à 1848 et que j'avais toujours laissée béante. Enfin, c'est terminé; j'aurai peut-être un peu condensé ma pensée, mais je suis satisfait. Avec ces nouvelles parties, l'ensemble de nos idées se présente, je vous assure, d'une manière très respectable » .

Cependant, durant la fin de 1862, Proudhon continue à travailler à la Théorie de la Propriété qu'il a du mal à terminer et à son ouvrage sur la Pologne qui apparaît fort ambitieux, comme l'indique la présentation qu'il en fait à Grandclément dans sa lettre du 28 février 1863 : « Voici où en est mon livre sur la Pologne, c'est-à-dire mon nouveau travail sur la propriété. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire que la propriété est une véritable mer à boire; que son histoire seule exigerait le sacrifice d'une vie, et je ne me sens pas assez bénédictin pour m'enterrer ainsi sur une question unique... Ce travail sur la propriété formera de 100 à 120 pages pour ce qui concerne la philosophie générale ou l'institution seulement. L'ouvrage entier [sur la Pologne] aura deux volumes de 360 à 400 pages. Le premier roulera tout entier sur les principes organiques des États; le second sera la démonstration ou confirmation du premier, par l'histoire de la Pologne. L'esprit général de ce travail sera naturellement fédéraliste ... » .

Au cours de l'année 1863, Proudhon poursuit la rédaction de ce gros livre sur la Pologne, mais il change ses projets : il décide de publier l'ouvrage en fragments, mais aussi de repousser la parution de la Théorie de la Propriété pour la compléter, ainsi qu'il l'annonce dans une lettre à Grandclément du 17 novembre 1863 : « Je compte publier courant février et sur les instances de mes amis, la partie relative à la Propriété qui forme environ 200 pages. C'est d'après cette théorie du droit de propriété que je comptais expliquer toute l'histoire de Pologne depuis les origines jusqu'à nos jours, sa décadence et finalement son démembrement. Dans mon premier plan, la Pologne ne servait que d'exemple à la mise en action d'une vaste théorie; c'est ce qui faisait l'unité de mon travail, que je regrette toujours de ne pouvoir publier tel que je l'ai conçu, mais l'incapacité du public actuel en est cause. Les lecteurs contemporains ne sont plus de force à lire un ouvrage sérieux en deux volumes; il faut les servir à la becquée. Ma Théorie fédérative est déjà un fragment enlevé à mon travail polonais; la Propriété sera le second... Ce travail étant presque achevé, je pourrais le livrer à l'imprimerie vers la fin de ce mois, mais j'ai décidé de le faire précéder d'une autre brochure sur l'opposition actuelle ... » .

Proudhon est fort imprudent de remettre à plus tard la publication de cette oeuvre, car ses problèmes de santé et la rédaction d'autres ouvrages suscités par les circonstances, comme La Capacité politique, vont empêcher le philosophe de terminer, donc de publier la Théorie de la Propriété. Cependant, la correspondance de Proudhon est une source précieuse pour nous renseigner sur la genèse d'un de ses derniers écrits. Elle nous permet de connaître la place importante que cet ouvrage tenait dans sa pensée : il en représentait une synthèse finale, le «testament» du philosophe sur le problème de la propriété. De plus, les lettres à Grandclément nous apprennent que l'ouvrage était à peu près achevé, mais néanmoins pas totalement, car Proudhon n'avait pas rédigé la première partie qui devait être un résumé de ses opinions sur la question de la propriété depuis 1840. Les amis de Proudhon, qui ont trouvé le manuscrit après sa mort, se sont chargés de faire ce résumé qui occupe les soixante-six premières pages et forme le chapitre I. Ils se justifient dans un Avertissement au Lecteur d'avoir adopté la forme «je», mais ce choix peut sembler contestable.

Dans cette introduction, Proudhon apparaît très soucieux de souligner la continuité de sa pensée et il rappelle les différents sens du mot propriété, ce qui lui permet de faire ressortir le caractère contradictoire de cette institution, en insistant sur l'opposition entre la propriété-vol voulue par le capitalisme, et la propriété-liberté qu'il veut instituer.

Ainsi, on pourrait dire que, pour Proudhon, la critique et la justification de la propriété ne sont que les deux faces opposées d'une même médaille. Mais dans la Théorie de la Propriété, la justification est plus approfondie que la critique, car c'est l'ouvrage dans lequel Proudhon a le plus explicité la nouvelle forme de propriété, qu'il appelle de ses vœux, à mi-chemin entre une possession précaire et une propriété absolue, sans aucune limite imposée par la société.

À la fin de cette étude de la pensée de Proudhon concernant la propriété, il apparaît donc que le philosophe bisontin occupe une position originale face à ce problème : il refuse la liberté totale et incontrôlée de la propriété, voulue par le capitalisme; il fait une critique virulente de ce système économique fondé sur l'exploitation de la force de travail des salariés au profit de quelques patrons (et sur ce point il a été loué par le jeune Marx). Mais d'autre part, après mûre réflexion, Proudhon refuse de suivre les communistes dans leur revendication de l'abolition de toute propriété privée; il prône au contraire un nouveau système économique où la propriété privée aurait une place importante, du moins en ce qui concerne l'agriculture. Cependant il s'agit d'une nouvelle forme de propriété réhabilitée et équilibrée par l'application du principe de Justice, c'est-à-dire par le mutuellisme et le fédéralisme.

Dans la Théorie de la Propriété, Proudhon a dessiné les grandes lignes de ce nouveau cadre économique, sans que cela aboutît à bâtir, à l'exemple de Marx, un nouveau système économique. En effet, Proudhon ne voulait pas proposer une solution toute faite au problème social, mais seulement quelques principes généraux auxquels il est toujours resté fidèle et dont il a réclamé inlassablement l'application dans les institutions politiques et économiques. En effet, le philosophe bisontin ne s'est jamais contenté de vagues proclamations car il a trop connu les difficultés matérielles des gens du peuple pour être dupe des grands mots et des discours creux. Pour lui, la Justice, l'égalité, la liberté devaient s'incarner dans les institutions économiques et sociales, aussi bien que dans les institutions politiques. Ce en quoi il se distingue des républicains de 1848, qui se contentaient d'une démocratie politique.

D'autre part, Proudhon s'oppose fortement aux partisans de l'abolition de la propriété et donc de la mise en commun des moyens de production. Il a clairement proclamé son rejet du communisme, dont il a souligné, dès 1840, les dangers pour la liberté de l'homme. En effet, même en ce qui concerne la grande industrie, Proudhon souhaite une forme de propriété collective : il veut que les employés de ces usines forment une association dans laquelle ils ne soient dépossédés ni de leur part du capital, ni des fruits de leur travail, grâce à l'autogestion et au mutuellisme, principes qui ne se retrouvent pas chez les communistes du XIXe siècle.

Il apparaît donc que Proudhon, comme il le souhaitait, trace une voie originale entre la propriété capitaliste et le communisme. Cependant, il a été souvent mal compris, victime de ses formules à l'emporte-pièce et de l'expression un peu touffue de sa pensée, mais aussi du succès du marxisme qui a empêché l'étude objective de son oeuvre.

Chantal Gaillard


Retour au livre de l'auteur: Pierre-Joseph Proudhon Dernière mise à jour de cette page le samedi 4 novembre 2006 11:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 



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