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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Communisme, anarchie et personnalisme (1966)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Emmanuel Mounier (1905-1950), Communisme, anarchie et personnalisme. Paris: Éditions du Seuil, 1966, 191 pp. Collection: Politique, no 3. Préface de Jean Lacroix. Une édition numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers retraitée du Cégep de Chicoutimi.

Préface
par Jean Lacroix

Il est temps sans doute de redonner son sens et sa vérité à la notion d'engagement, élaborée par Mounier aux environs de 1930 et dont risque de s'écarter toute une partie de la jeunesse, faute de la bien entendre. Il est vrai que le directeur d'Esprit a peu à peu édifié sa philosophie au contact de l'événement, il est vrai que, quoique à la fois mystique et réaliste de tempérament, il s'est de plus en plus intéressé à la politique et a créé dans sa revue la chronique de la pensée engagée - aussi bien d'ailleurs dans la vie privée que dans la vie publique. Mais toujours il a jugé ses engagements, restant libre dans l'action et réunissant en lui, comme le demandait Rauh, le double caractère du savant et du militant. 

La philosophie n'était pour Mounier ni la construction d'un système abstrait ni la justification après coup de ce qui a été, mais la transformation par l'esprit de l'événement en expérience. Il n'y avait pas plus pour lui de penseur hors de la communauté des hommes que de chrétien hors de l'Église. Ce qui n'exclut pas, ce qui inclut au contraire la distance et le recul dans l'engagement même, l'attention et la présence jusque dans le dégagement. Le rythme de la vie personnelle est fait d'un temps de dégagement réflexif et d'un autre temps d'engagement communautaire. Si le Christ n'est pas venu parmi les concepts, mais parmi les hommes, il faut en conclure que l'incarnation a des conséquences pour la pensée elle-même. Ainsi ce terme d'engagement, utilisé par polémique contre ceux pour qui le monde n'est qu'un spectacle, reste-t-il ambigu. Dans son Traité du caractère, Mounier a élaboré une conception de la pensée engagée-dégagée, qui prenait la suite de tout ce qu'il y a de valable dans la philosophie classique, tout en rectifiant son attitude séparée et son excès de cérébralisme. Au lieu d'engagement, peut-être vaudrait-il mieux dire dialogue, au sens où tout dialogue est à la fois de participation et de lucidité ou, comme disait Mounier, affrontement. 

Peut-être personne n'a-t-il jamais mieux décelé l'essence du mensonge : il est refus de relations réelles. Dialoguer pour Mounier, c'est refuser ce refus même, c'est-à-dire établir avec tous des relations réelles. La personne pour lui est tridimensionnelle : extériorité ou intentionnalité, intériorité, transcendance. Et c'est la référence à l'absolu qui permet de se tourner vers le dehors sans s'y perdre. Le dialogue avec tous lui a fait comprendre que la personne elle-même est dialogue, qu'elle est une certaine tension entre la liberté et le don. Rester libre à l'intérieur de son engagement, ne se dégager que pour permettre un ré-engagement valable, telle fut son attitude constante. Cette attitude lui permit de se rendre en tous lieux sans jamais s'y compromettre : aller questionner, chez eux, à un congrès à Rome, des penseurs fascistes plus ouverts qui semblaient chercher une détente et une communication -répondre sans hésitation aux invitations de l'École des cadres d'Uriage, dès fin 1940, et s'y exposer si courageusement que ce fut l'une des raisons principales de son emprisonnement par Vichy - entretenir avec les communistes ce dialogue « dur et fraternel » qui l'occupa de plus en plus jusqu'à sa mort. Il savait qu'à aucun moment une conscience n'est capable d'un accroissement d'être qu'elle n'en soit redevable tout d'abord à son dialogue avec une autre conscience. Comme le montrait déjà François Perroux dans les congrès d'Esprit d'avant-guerre, le sens de la démocratie est celui des dialogues institutionnalisés. Mais avant de les institutionnaliser, il faut les faire naître. Mounier n'a pas été proprement un homme politique ni même un philosophe politique, mais un être de pensée et d'action, qui a eu une intention, qu'il a lentement éprouvée et réalisée au contact des faits. Et son intention, son choix existentiel, choix de lui-même et du monde, a été d'insérer dans une matière humaine réfractaire et suivant les conditions d'une époque révolutionnaire, les exigences spirituelles et charnelles de la personne. 

C'est pourquoi les textes ici rassemblés montrent divers aspects du dialogue politique de Mounier. Ses rapports avec les communistes sont assez connus. C'est la raison pour laquelle on n'y consacre dans ce livre que peu de pages. On a tenu cependant à ce qu'elles y figurent comme un rappel nécessaire. Selon Mounier, un des grands mérites du marxisme a été de pourchasser les subtilités de la vie intérieure, de décrasser l'esprit. Il a salué en lui la plus puissante réaction moderne contre la décadence « idéaliste ». En langage scolastique, Maritain disait que la grandeur de Marx c'était la réhabilitation de la « cause matérielle ». Mounier y ajoutait qu'on ne peut s'en tenir à cette analyse théorique et que, si le marxisme est en quelque sorte la philosophie immanente du prolétariat, on doit toujours le critiquer en s'efforçant de ne pas atteindre celui-ci. Aujourd'hui comme hier l'anticommunisme passionnel est la plus efficace défense du « désordre établi ». Mais en même temps il importe de dévoiler les insuffisances théoriques du communisme, insuffisances qui se manifestent nécessairement par de tragiques fautes historiques. « En vidant l'individu de son intériorité et le monde de son mystère, en affirmant l'immanence sans la transcendance et le temps sans l'éternité, le marxisme s'est privé de toute une dimension du réel ; car il faut aussi se jeter dans les profondeurs intérieures pour bien lire les secrets de la nature. Contre Marx, nous affirmons qu'il n'y a de civilisation et de culture humaines que métaphysiquement orientées. » 

Le textes sur l'anarchie sont moins connus. L'erreur serait de les tenir pour épisodiques ou secondaires. L'anarchisme est trop souvent caricaturé. On oublie son rôle en Italie, en Espagne , en Russie : en 1917, les premiers Soviets furent l'oeuvre d'anarchistes. En France l'influence de Proudhon reste capitale. Ce qui a d'abord intéressé Mounier, c'est le côté humain de cette pensée- : elle ne peut être détachée des hommes qui l'ont. vécue, des intentions qu'elle a rejointes ou réveillées dans l'intérêt populaire. L'article de Mounier est d'avant-guerre (1937). Pour mon compte, j'avais consacré une étude fort sympathique à Proudhon, défini par la souveraineté du Droit. Landsberg enfin avait apporté à Esprit une compréhension profonde de l'anarchisme. Entre lui et le personnalisme il y a, malgré d'évidentes différences, une sorte d'inspiration commune. Si l'analyse reste souvent insuffisante, c'est à la personne qu'il pense quand il défend l'individu. Bien loin d'être individualiste la théorie anarchiste est essentiellement sociale. Elle l'est même tellement qu'elle croit volontiers la sociabilité humaine naturelle, spontanée, harmonieuse, pouvant et devant par conséquent se passer des contraintes étatiques. Bakounine affirmait qu'on ne devient libre que par la liberté des autres. Peut-être pourrait-on dire de l'anarchisme qu'il est le remède spécifique contre tout totalitarisme. La cité socialiste elle-même, si elle doit s'établir, -ne. sera viable que par ce qu'elle saura maintenir d'esprit anarchiste en elle. Les anarchistes se méfient de toute institution, et c'est leur utopie. Mais en privilégiant le souci de la formation doctrinale et morale des hommes, ils défendent toute société contre la contrainte et la tyrannie. N'est-ce pas Proudhon qui identifiait la liberté et l'ironie et voyait en elles ce qui sauve de l'esprit de pesanteur ? 

Enfin le traité de la mythique de gauche est d'une brûlante actualité. Schématiquement, suivant Mounier, l'adhérent d'Esprit est un homme de gauche qui se sent mal à l'aise dans tous les partis de gauche. D'abord Mounier ne voulut se situer ni à droite ni à gauche, estimant ces expressions dépassées. Mais il comprit vite que, suivant la formule d'Alain, celui qui déclare n'être ni de droite ni de gauche est précisément un homme de droite. Il lui fallut bien alors opter et se situer à gauche, tout en critiquant l'expression. Il est caractéristique qu'il refuse les « partis pris » de droite et les « conformismes » de gauche. Le diagnostic est sûr. 

Ce qui caractérise la gauche, qui fut le parti du mouvement, c'est le conformisme. Elle est donc à repenser entièrement. Remontant des faiblesses évidentes jusqu'au principe qui les cause, Mounier découvre dans l'antagonisme inaperçu de la liberté et du bonheur la source ultime de ses divisions et de ses impuissances. Pain et Liberté, la formule est belle, mais un gouvernement peut distribuer le pain en refusant la liberté - c'est ce que Panaï Istrati appelait l'Organisation contre l'Homme - et l'homme libre peut être obligé de se passer de pain. La politique de gauche veut-elle être une politique du bonheur ou de la liberté, du bien-être ou de la générosité ? C'est ici sans doute qu'une sorte de sève anarchiste élémentaire devrait inspirer les hommes de gauche. Ce problème est encore notre problème, et c'est celui que l'on discute partout. Il ne s'agit certes pas de contester une politique de croissance et de développement, mais de refuser une civilisation du « bonheur sensible », comme disait Kant. Pour cela, des institutions sont aussi nécessaires qu'insuffisantes Il faut certes faire un effort d'invention, institutionnaliser de nouveaux dialogues, comprendre ce passage de la « démocratie gouvernée » à la « démocratie gouvernante » dont parle Burdeau. Mais aussi il faut élever, éduquer les hommes. Si Mounier a étudié la politique de son temps, c'est qu'il était essentiellement un éducateur. 

Ainsi se dégage, espérons-nous, ce qui fait le caractère si particulier des pages qu'on va lire : elles constituent un certain dialogue du politique et du spirituel. Mounier a réalisé sa tâche particulière, sa vocation propre : envisager la personne en fonction des situations personnalisantes ou dépersonnalisantes, en dehors desquelles tout discours sur la personne demeure abstrait et moralisant. C'est pour cela qu'il a découvert le sérieux du politique, comprenant que, s'il n'était pas premier dans l'ordre de la valeur, il l'était du moins dans l'ordre de l'urgence. Le politique nous apprend que la défense du spirituel désincarné est la pire mystification. C'est dans ses incarnations multiples, pratiques, quotidiennes, dans ses incarnations politiques et sociales qu'on éprouve authentiquement la valeur de la spiritualité. La critique hégélienne de la « belle âme », c'est-à-dire de l'âme sans le monde, est entièrement valable. Il y a une forme de personnalisme que Mounier a toujours pourchassée et qu'il appelait l'intimisme. Aussi n'y a-t-il nul paradoxe à publier à part des textes politiques de ce mystique, car dans sa politique même toute sa spiritualité est présente, non pour remplacer les analyses techniques, mais pour s'y incarner.  

JEAN LACROIX

Retour au texte de l'auteur: Emmanuel Mounier, philosophe Dernière mise à jour de cette page le vendredi 4 mai 2007 18:30
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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