Avertissement de l'éditeur
[7] La page de couverture, ainsi que les quatre premières feuilles du manuscrit, ayant été perdues, la date de rédaction de la Critique du Droit politique hégélien n'est pas connue en toute certitude, Nous pouvons cependant affirmer qu'elle a été écrite en 1843. D'après la déclaration de Marx lui-même en 1859 dans la Préface de la Contribution à la critique de l'économie politique, ce travail a été entrepris après qu'il eût été conduit à quitter la Rheinische Zeitung [Gazette rhénane ], qu'il dirigeait, pour « se retirer dans son cabinet d'étude », c'est-à-dire en mars 1843. C'est vraisemblablement entre ce mois de mars 1843 et le mois d'août de la même année, à Cologne puis à Kreuznach où Marx réside à partir du mois de mai et où il épouse en juin Jenny von Westphalen - avant d'aller s'installer à Paris en octobre, que se situe la rédaction de la Critique du Droit politique hégélien. C'est d'ailleurs la conclusion à laquelle aboutissait Riazanov, en 1927, dans la première publication de ce texte, par l'Institut Marx-Engels de Moscou.
Pourtant, dans leur édition d'un certain nombre d'œuvres de jeunesse de Marx en 1931, Landshut et Mayer, refusant de suivre Riazanov, situaient la rédaction de ce manuscrit entre avril 1841 et avril 1842. J. Molitor se rangeait à leur avis dans l'Avertissement de la seule édition française de la Critique qui ait paru jusqu'à ce jour (Œuvres complètes de Karl Marx, Œuvres philosophiques, tome IV, Critique de la Philosophie de l'État, de Hegel, Alfred Costes éditeur, 1935. Voir l'Avertissement de Molitor, p. V, et l'Introduction de Landshut et Mayer, pp. XXIV et XXV). Cette datation erronée, et qui n'est plus soutenue sérieusement par personne, mais qui a malheureusement été reprise par de nombreux auteurs, repose sur une confusion. L'argument - unique - invoqué par Landshut et [8] Mayer est un passage d'une lettre du 5 mars 1842 où Marx proposait à Ruge pour sa revue, les Anekdota, « une critique du droit naturel de Hegel, pour autant qu'il concerne le régime intérieur. Le fond en est la réfutation de la monarchie constitutionnelle comme une chose bâtarde, contradictoire et qui se condamne elle-même ». (K. Marx, F. Engels : Correspondance, Éditions sociales, tome l, p. 244.) Cette lettre prouve sans aucun doute qu'au début de 1842 Marx, qui venait d'écrire ses mordantes Remarques sur la plus récente ordonnance prussienne concernant la censure, qui allait commencer à collaborer à la Rheinische Zeitung et s'engageait dans la lutte contre l'absolutisme prussien incarné depuis 1840 par Frédéric-Guillaume IV, songeait en même temps à une explication critique avec la conception hégélienne du droit politique qu'il avait étudiée à Berlin. Mais la moindre attention aux formulations de cette lettre du 5 mars 1842 montre qu'il ne s'agissait alors pour lui que d'une critique de l'apologie hégélienne de la monarchie constitutionnelle, ne mettant donc nullement en cause la conception même de l'État, ni la dialectique idéaliste de Hegel dans son ensemble, alors que tel est l'objectif du manuscrit de 1843. D'ailleurs la lettre du 5 mars parle expressément d'un « article », ce que le manuscrit de 1843 n'est à aucun titre, ni par sa longueur (131 grandes feuilles manuscrites) ni plus encore par sa conception. On doit donc bien conclure que l'article dont il est question en 1842 et la Critique sont deux choses tout à fait distinctes, même si la seconde reprend en l'élargissant et en l'approfondissant le projet du premier, dont rien ne prouve d'ailleurs qu'il ait été achevé. Car, la correspondance avec Ruge le montre, Marx manque sans cesse, en 1842, du temps nécessaire pour mettre la dernière main à cet article, dont il est encore question dans une lettre à Oppenheim d'août 1842 (Correspondance, tome I, p. 268). De plus en plus accaparé par ses tâches et ses soucis de rédacteur, puis, à partir d'octobre 1842, de directeur de la Rheinische Zeitung, Marx renonça à une publication « qui, d'autre part, ne répondait plus à l'évolution de ses conceptions ». (Auguste Cornu : Karl Marx et Friedrich Engels, P. U. F., tome 2, p. 193, note 1.)
Les choses se présentent tout autrement en 1843. Animateur d'un journal dont l'opposition à l'absolutisme prussien n'a cessé de s'approfondir, Marx fut amené, à la fin de 1842 et au début de 1843, à dépasser la critique purement politique du régime pour s'attaquer à certains de ses aspects économiques et défendre les intérêts de larges masses travailleuses. Cinquante ans plus tard, dans une lettre à Fischer du 15 avril 1895, Engels écrivait : « J'ai toujours entendu [9] Marx dire que c'est précisément de s'être occupé de la loi sur les vols de bois et de la situation des paysans mosellans qui l'a fait passer de la politique pure aux rapports économiques et que c'est ainsi qu'il est venu au socialisme ... » (K. Marx, F. Engels : Lettres sur « Le Capital », Éditions sociales, p. 424.) En même temps, apercevant de mieux en mieux la faiblesse de la critique uniquement abstraite à laquelle se livraient les Jeunes-Hégéliens, il rompait avec le cercle berlinois des « Affranchis » animé par Edgar Bauer et Kaspar Schmidt (connu plus tard sous le pseudonyme de Max Stirner), et ressentait la nécessité de soumettre à la critique non pas seulement les illusions de Hegel sur la monarchie prussienne mais sa philosophie elle-même, à commencer par sa philosophie de l'État. Publiées en février 1843 dans les Anekdota, les Thèses provisoires pour la réforme de la philosophie de Feuerbach, qu'il lut avec enthousiasme, et qui lançaient le mot d'ordre d'un renversement matérialiste de la philosophie hégélienne, allaient dans le même sens et l'aidaient à donner une tout autre portée à son projet de 1842. Dans ce contexte, l'interdiction gouvernementale de la Rheinische Zeitung à dater du 1er avril 1843 achevait de pousser Marx vers des positions radicales, comme en témoigne sa correspondance avec Ruge (voir Correspondance, tome l, lettres nos 74 à 77). En même temps, cette mesure lui donnait pour quelques mois - notamment ceux qu'il allait passer à Kreuznach avant de s'installer à Paris pour y lancer les Annales franco-allemandes - l'occasion de se remettre à « quelques travaux à achever », selon ses propres termes dans une lettre de mars 1843 à Ruge (Correspondance, tome l, p. 288). Il est difficile de ne pas penser que cette indication se rapporte précisément à la Critique du Droit politique hégélien - ainsi qu'aux notes de lectures qu'il amassa en juillet-août 1843 sur des ouvrages de théorie et d' histoire de l'État (notamment de Rousseau et Montesquieu, tous deux cités à plusieurs reprises par Hegel dans ses développements sur l'État), notes qui constituent les cinq Cahiers de Kreuznach, peut-être aussi à La Question juive, vraisemblablement rédigée à Kreuznach en septembre 1843, du moins pour l'essentiel.
C'est donc dans cette période où Marx est en train de passer du démocratisme au communisme et de l'idéalisme au matérialisme qu'a été rédigée la Critique, c'est-à-dire la discussion serrée des paragraphes 261 à 313 de la Philosophie du Droit de Hegel (1821), qui constituent la quasi-totalité du développement consacré au droit politique interne (les quatre premières feuilles du manuscrit, manquantes, portaient manifestement sur les paragraphes 257 à 260, par lesquels [10] commence la section sur l'État). Certes, le matérialisme vers lequel s'oriente Marx en 1843 est encore très feuerbachien, c'est-à-dire qu'il n'est pas libéré d'un humanisme partiellement idéaliste, et le communisme tel qu'il le comprend est encore bien abstrait (voir Correspondance, tome I, p. 298), faute d'être lié à la reconnaissance du rôle décisif du prolétariat révolutionnaire. Mais ces limites ne doivent pas faire sous-estimer l'importance de l'étape qui est ici franchie. On connaît l'appréciation de Marx lui-même, quinze ans plus tard, dans la Préface de la Contribution : après avoir quitté la Rheinische Zeitung, « le premier travail que j'entrepris pour résoudre les doutes qui m'assaillaient fut une révision critique de la Philosophie du Droit, de Hegel, travail dont l'introduction parut dans les Deutsch- französiche Jahrbücher [Annales franco-allemandes], publiées à Paris, en 1844. Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques - ainsi que les formes de l'État - ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l'esprit humain, mais qu'ils prennent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielles dont Hegel, à l'exemple des Anglais et des Français du XVIIIe siècle, comprend l'ensemble sous le nom de « société civile », et que l'anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l'économie politique ». (Contribution, Éditions sociales, p. 4.) Si l'on ajoute que la Critique constitue la première grande explication de Marx avec la dialectique de Hegel (ce à quoi il semble bien faire allusion lorsqu'il écrit en janvier 1873 dans la Postface de la 2e édition allemande du Capital : « J'ai critiqué le côté mystique de la dialectique hégélienne il y a près de trente ans ... »), on sera fondé à conclure qu'à travers le morcellement de l'analyse et les limites de la critique, le manuscrit de 1843 est bien un jalon d'importance dans la découverte du matérialisme historique, de la dialectique matérialiste.
Et cela éclaire la rapide évolution de Marx, au cours de son séjour à Paris, vers des positions critiques et révolutionnaires beaucoup plus accusées. On mesure cette évolution en lisant l'Introduction à la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel qu'il écrit en décembre 1843 et janvier 1844, à Paris, pour la publication de son travail, introduction qui en fait devait être seule à paraître, dans le premier (et unique) numéro double des Annales franco-allemandes, en février 1844. Dans ce texte célèbre, qu'on trouvera à la fin de ce volume, apparaît pour la première fois l'affirmation du rôle révolutionnaire du prolétariat, idée dont les implications théoriques et pratiques pousseront Marx et Engels à une remise en cause véritablement [11] radicale de leur conscience philosophique antérieure. Mais par là même, la tâche théorique et critique à accomplir changeant encore de dimension, le projet de publication du manuscrit de 1843 se modifie. Marx lui-même l'indique dans la Préface des Manuscrits de 1844 : « J'ai annoncé dans les Annales franco-allemandes la critique de la science du droit et de la science politique sous la forme d'une critique de la Philosophie du Droit de Hegel. Tandis que j'élaborais le manuscrit pour l'impression, il apparut qu'il était tout à fait inopportun de mêler la critique qui n'avait pour objet que la philosophie spéculative à celle des diverses matières elles-mêmes, et que ce mélange entravait l'exposé et en gênait l'intelligence. En outre, la richesse et la diversité des sujets traités n'auraient permis de les condenser en un seul ouvrage que sous forme d'aphorismes, et un tel procédé d'exposition aurait revêtu l'apparence d'une systématisation arbitraire. C'est pourquoi je donnerai successivement, sous forme de brochures séparées, la critique du droit, de la morale, de la politique, etc., et pour terminer, je tâcherai de rétablir, dans un travail particulier, l'enchaînement de l'ensemble, le rapport des diverses parties entre elles, et je ferai pour finir la critique de la façon dont la philosophie spéculative a travaillé sur ces matériaux. » (Manuscrits de 1844, Éditions sociales, p. 1.) En fait, ce vaste programme ne sera pas exécuté sous cette forme, mais d'une tout autre manière, en fonction de matériaux et de conjonctures d'une richesse imprévue, et en collaboration avec Engels, à travers La Sainte Famille et l'Idéologie allemande.
Demeuré inédit, ignoré jusqu'en 1927, puis utilisé parfois contre la pensée mûre de Marx pour ce qu'il contient encore de prémarxiste, le manuscrit de 1843, où, l'on trouve de premières ébauches d'une conception scientifique des rapports entre l'État et la société civile et du renversement matérialiste de la dialectique hégélienne, est un document de haute importance pour tous ceux qui s'intéressent au marxisme et à sa genèse. En publiant ce texte difficile dans la traduction exigeante d'Albert Baraquin, après avoir procuré au public français des éditions fiables des Manuscrits de 1844, de La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, de La Sainte Famille et de l'Idéologie allemande, les Éditions sociales poursuivent leur effort de toujours, pour rendre accessibles les matériaux nécessaires à une connaissance complète et sérieuse de toutes les étapes de formation et de développement du matérialisme dialectique et historique, du socialisme scientifique.
Les Éditions sociales.
Les passages des Principes de la Philosophie du Droit de Hegel cités par Marx ont été traduits en suivant l'édition allemande de Hegel utilisée par Marx lui-même (Oeuvres, édition complète, tome 8, Berlin, 1833, éd. Edouard Gans). Dans « les citations de Hegel, les caractères en italique signalent les mots soulignés par Hegel et repris sous cette forme par Marx. Les caractères interlettrés signalent les mots soulignés par Marx seul.
Selon l'usage adopté pour toutes nos éditions de Marx et d'Engels, les termes et expressions en français dans l'original sont imprimés en italique et pourvus d'un astérisque. Les termes étrangers ont été imprimés eux aussi en italique même s'ils ne sont pas soulignés dans l'original. Ils sont suivis de leur traduction française entre crochets. Ceux qui étaient en outre soulignés dans l'original ont été imprimés en caractères gras.
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