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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Gyorgy Lukacs (1885-1971)
Avant-propos

Gyorgy Lukacs (1921-1922), Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste. Paris : Les Éditions de Minuit, 1960, 383 pages. Collection « Arguments ». (Note : un retour aux sources hégéliennes du marxisme)

Avant-propos

La réunion et la publication de ces essais en un livre ne vise pas à leur donner plus d'importance qu'ils n'en auraient isolément. A l'exception de l'essai sur La réification et la conscience du prolétariat et des Remarques méthodologiques sur la question de l'organisation qui ont été écrits expressément pour ce livre en un temps de loisir involontaire, quoique des travaux de circonstance leur aient aussi servi de fondement, ils sont nés pour la plus grande part au milieu du travail de parti et comme des tentatives pour clarifier, à l'usage de l'auteur lui-même et de ses lecteurs, des questions théoriques du mouvement révolutionnaire. Bien qu'ils soient maintenant partiellement remaniés, ils n'en ont nullement perdu pour autant leur caractère de travaux de circonstance. Pour certains essais, c'eût été détruire leur intuition centrale, à mon avis correcte, que de les remanier radicalement. C'est ainsi que dans l'essai sur Le changement de fonction du matérialisme historique, on a l'écho de ces espoirs exagérément optimistes que beaucoup d'entre nous ont eu, quant à la durée et au rythme de la révolution, etc. Le lecteur ne doit donc pas attendre de ces essais un système scientifique complet.

Quoi qu'il en soit, ils forment en fait un certain ensemble. Cet ensemble s'exprime aussi dans la succession des essais qu'il vaut donc mieux lire dans l'ordre. Évidemment, l'auteur conseille aux lecteurs dépourvus de formation philosophique de sauter d'abord l'essai sur la réification et de ne le lire qu'après la lecture de l'ensemble du livre.

Il faut maintenant expliquer ici, bien que ce soit peut-être superflu pour beaucoup de lecteurs, pourquoi l'exposé et l'interprétation de la doctrine de Rosa Luxembourg et la discussion de cette doctrine prennent une si large place dans ces pages. Ce n'est pas seulement parce que Rosa Luxembourg fut, à mon avis, la seule disciple de Marx à prolonger réellement l’œuvre de sa vie tant sur le plan des faits économiques que sur le plan de la méthode économique et, à ce point de vue, à se rattacher concrètement au niveau présent de l'évolution sociale. Dans ces pages, conformément à leur but, l'accent décisif est mis sur l'aspect méthodologique. L'exactitude économique, dans les faits, de la théorie de l'accumulation n'est pas plus discutée que celle des théories économiques de Marx, seules leurs présuppositions et leurs conséquences méthodologiques sont examinées. Il sera de toute façon clair à tout lecteur que l'auteur est aussi d'accord avec leur contenu de fait. Mais ces questions devaient aussi être discutées en détail, parce que l'orientation de Rosa Luxembourg a été, et est encore partiellement aujourd'hui, théoriquement déterminante pour beaucoup de marxistes révolu-tionnaires non-russes, particulièrement en Allemagne. Une attitude réellement communiste, révolutionnaire et marxiste ne peut être acquise, pour quiconque est parti de là, qu'en passant par une discussion critique de l’œuvre théorique de Rosa Luxembourg.

Si l'on suit cette voie, les écrits et discours de Lénine deviennent méthodologiquement décisifs. Il n'est pas dans l'intention de ces pages d'entrer dans le détail de l’œuvre politique de Lénine. Mais elles doivent - justement à cause du caractère consciemment unilatéral et limité de leur tâche - rappeler avec insistance ce que signifie le théoricien Lénine pour le développement du marxisme. Son poids dominant comme politicien cache aujourd'hui à beaucoup le rôle qu'il a eu comme théoricien. Car l'importance pratique et actuelle de chacune de ses affirmations sur l'instant donné est toujours trop grande pour que tous puissent voir clairement que la condition préalable d'une telle efficacité réside en dernière analyse dans la profondeur, la grandeur et la fécondité de Lénine comme théoricien. Cette efficacité vient de ce qu'il a élevé l'essence pratique du marxisme à un niveau de clarté et de concrétion qui n'avait pas été auparavant atteint ; de ce qu'il a sauvé cette dimension d'un oubli presque total et que par cet acte théorique il nous a remis en main la clef d'une compréhension correcte de la méthode marxiste.

Car il s'agit - et c'est la conviction fondamentale de ces pages - de comprendre correcte-ment l'essence de la méthode de Marx et de l'appliquer correctement, et nullement de la « corriger » en quelque sens que ce soit. Si quelques passages contiennent une polémique contre certaines déclarations d'Engels, c'est - comme tout lecteur compréhensif doit le remarquer - au nom de l'esprit de l'ensemble du système, en partant de la conception - juste ou fausse - que sur ces points particuliers l'auteur représente, contre Engels même, le point de vue du marxisme orthodoxe.

Si donc l'on s'en tient ici à la doctrine de Marx, sans essayer ni d'en dévier, ni de l'améliorer, ni de la corriger, si ces commentaires n'ont pas de plus haute ambition que d'être une interprétation, une explication de la doctrine de Marx dans le sens de Marx, cette « orthodoxie » n'implique nullement qu'on ait l'intention, selon les paroles de Monsieur von Struve, de préserver l' « intégrité esthétique » du système de Marx. Notre but est bien plutôt déterminé par la conviction que la doctrine et la méthode de Marx apportent enfin la Méthode correcte pour la connaissance de la société et de l'histoire. Cette méthode est, dans son essence la plus intime, historique. Il va par conséquent de soi qu'il faut continuellement l'appliquer à elle-même, et c'est là un des points essentiels de ces essais. Mais cela implique en même temps une prise de position effective et portant sur le contenu des problèmes actuels, puisque, par suite de cette conception de la méthode marxiste, son but le plus éminent est la connaissance du présent. L'attitude méthodologique de ces essais n'a que parcimonieusement permis d'entrer dans le détail de questions concrètes d'actualité. C'est pourquoi l'auteur veut expliquer ici qu'à son avis les expériences des années de la révolution ont brillamment confirmé tous les moments essentiels du marxisme orthodoxe (et donc communiste) ; que la guerre, la crise et la révolution, y compris le rythme soi-disant plus lent du développement de la révolution et la nouvelle politique économique de la Russie soviétique, n'ont pas posé un seul problème qui ne puisse être précisément résolu par la méthode dialectique ainsi comprise et par elle seule. Les réponses concrètes aux questions pratiques particulières sont en dehors du cadre de ces essais. Leur tâche est de nous rendre consciente la méthode de Marx et de mettre en pleine lumière sa fécondité infinie pour la solution de problèmes autrement insolubles.

C'est à ce, but aussi que doivent servir les citations des oeuvres de Marx et de Engels, sans doute trop abondantes aux yeux de certains lecteurs. Mais toute citation est en même temps une interprétation. Et il semble à l'auteur que bien des aspects, tout à fait essentiels, de la méthode de Marx, et justement de ceux qui importent le plus décisivement à la compréhension de la méthode dans sa cohésion effective et systématique, sont indûment tombés dans l'oubli, et que la compréhension du centre vital de cette méthode, de la dialectique, en a été rendue difficile et presque impossible.

Il est cependant impossible de traiter le problème de la dialectique. concrète et historique, sans étudier de plus près le fondateur de cette méthode, Hegel, et ses rapports avec Marx. L'avertissement de Marx de ne pas traiter Hegel comme un « chien crevé » est resté lettre morte, même pour beaucoup de bons marxistes. (Les efforts de Engels et de Plékhanov, eux aussi ont eu trop peu de résultats.) Pourtant Marx souligne souvent 'avec acuité ce danger ; ainsi écrit-il à propos de Dietzgen : « C'est une malchance pour lui qu'il n'ait précisément pas étudié Hegel » (Lettre à Engels, 7-11-1868). Et dans une autre lettre (11-1-1868) : « Ces messieurs en Allemagne... croient que la dialectique de Hegel est un c chien crevé ». Feuerbach en a lourd sur la conscience de ce point de vue », Marx souligne (14-1-1858) les « grands services » qu'a rendus la Logique de Hegel, qu'il a feuilletée à nouveau, à la méthode de son travail sur la critique de l'économie politique. Il ne s'agit cependant pas ici de l'aspect philologique des relations de Marx avec Hegel : il ne s'agit pas des idées de Marx sur l'importance de la dialectique hegelienne pour sa propre méthode, mais de ce que cette méthode signifie en fait pour le marxisme. Ces déclarations, qui pourraient être multipliées à volonté, n'ont été citées que parce que le passage connu de la Préface du Capital, où Marx s'est expliqué en dernier lieu sur ses rapports avec Hegel, a beaucoup contribué à faire sousestimer l'importance effective de ces rapports, même par des marxistes. Je ne vise nullement la caractérisation effective de ces rapports, avec laquelle je suis entièrement d'accord et que j'ai essayé de concrétiser méthodologiquement dans ces pages. Je vise uniquement le mot « coquetterie » avec le « mode d'expression » de Hegel. Cela a souvent induit à considérer la dialectique chez Marx comme un ajout stylistique superficiel qui, dans l'intérêt du caractère « scientifique », devrait être éliminé le plus énergiquement possible de la méthode du matérialisme historique. Si bien que même des chercheurs par ailleurs consciencieux, comme par exemple le Professeur Vorländer, s'imaginèrent constater exactement que Marx n'avait été « en coquetterie » avec des concepts hegeliens c que dans deux passages à proprement parler », et puis encore dans un « troisième passage », sans remarquer que toute une série de catégories décisives continuellement employées viennent directement de la logique de Hegel. Puisque même l'origine hegelienne et l'importance méthodologique effective d'une distinction aussi fondamentale pour Marx que celle entre immédiateté et médiation ont pu passer inaperçues, on peut malheureusement dire à bon droit, aujourd'hui encore, que Hegel (bien qu'il soit de nouveau « reçu à l'Université » et soit presqu'à la mode) est toujours traité comme un « chien crevé ». Car que dirait le Professeur Vorländer d'un historien de la philosophie qui ne s'apercevrait pas, chez un continuateur de la méthode kantienne, aussi original et critique soit-il, que par exemple l' « unité synthétique de l'aperception » vient de la Critique de la raison pure ?

L'auteur de ces pages voudrait rompre avec de telles conceptions. Il croit qu'aujourd'hui aussi il est pratiquement important de revenir, à cet égard, aux traditions de l'interprétation de Marx donnée par Engels (qui considérait « le mouvement ouvrier allemand » comme l' « héritier de la philosophie classique allemande ») et par Plékhanov. Il croit que tous les bons marxistes devraient, selon le mot de Lénine, constituer c une sorte de société des amis matérialistes de la dialectique hegelienne ».

La situation de Hegel est cependant aujourd'hui tout à fait inverse de celle de Marx lui-même. Il s'agit, dans ce dernier cas, de comprendre le système et la méthode - tels qu'ils nous sont donnés - dans leur unité cohérente et de préserver cette unité. Dans le premier cas, au contraire, la tâche consiste à procéder à une discrimination entre les tendances multiples qui s'entrecroisent et qui, en partie, se contredisent violemment, et de sauver, en tant que puissance intellectuelle vivante pour le présent, ce qu'il y a de méthodologiquement fécond dans sa pensée. Cette fécondité et cette puissance sont bien plus grandes que beaucoup ne le croient. Et il me semble que plus nous serons en mesure de concrétiser énergiquement cette question, ce qui exige évidemment la connaissance des écrits de Hegel (c'est une honte qu'il faille le dire explicitement, mais il faut pourtant le faire), et plus aussi cette fécondité et cette puissance apparaîtront clairement. A vrai dire, ce ne sera plus sous la forme d'un système clos. Le système de Hegel, tel qu'il nous est donné, est un fait historique. Et même là, une critique réellement pénétrante serait, à mon avis, contrainte de constater qu'il ne s'agit pas d'un système ayant une véritable unité intérieure, mais de plusieurs systèmes imbriqués l'un dans l'autre. (Les contradictions de méthode entre la phénoménologie et le système lui-même ne sont qu'un exemple de ces déviations.) Si donc Hegel ne doit plus être traité comme un « chien crevé », il faut que l'architecture morte du système historiquement donné soit démantelée, afin que les tendances encore extrêmement actuelles de sa pensée puissent redevenir efficaces et vivantes.

Il est universellement connu que Marx nourrissait le projet ,d'écrire une dialectique. « Les justes lois de la dialectique, écrivait-il à Dietzgen, sont déjà contenues dans Hegel ; sous une forme mystique, il est vrai. Il s'agit de les dépouiller de cette forme ». - Ces pages n'ont pas un instant la prétention - et j'espère qu'il n'est pas besoin d'y insister particulièrement - d'offrir ne fût-ce que l'esquisse d'une telle dialectique. Mais C'est bien leur intention de susciter une discussion dans cette direction ; de remettre méthodologiquement cette question à l'ordre du jour. C'est pourquoi toutes les occasions ont été utilisées pour attirer l'attention sur ces connexions méthodologiques, pour pouvoir indiquer le plus concrètement possible les points où les catégories de la méthode hegelienne sont devenues décisives pour le matérialisme historique ainsi que ceux où les voies de Hegel et de Marx se séparent nettement, afin de fournir ainsi un matériel et, si possible, une orientation à la nécessaire discussion de cette question. C'est en partie cette intention qui a conduit à traiter en détail de la philosophie classique dans la seconde partie de l'essai sur la réification. (En partie seulement, car il m'a également paru nécessaire d'étudier les contradictions de la pensée bourgeoise là où cette pensée a trouvé sa plus haute expression philosophique.)

Des développements du genre de ceux de ces pages ont l'inévitable défaut de ne pas répondre à l'exigence - justifiée - d'être scientifiquement complets et systématiques, sans faire pour autant en échange de la vulgarisation. Je suis parfaitement conscient de ce défaut. Mais la description de la façon dont ces essais sont nés et de ce qu'ils visent ne doit pas tant servir d'excuse qu'inciter, ce qui est le but réel de ces travaux, à faire de la question de la méthode dialectique - en tant que question vivante et actuelle - l'objet d'une discussion. Si ces essais fournissent le commencement, ou même seulement l'occasion, d'une discussion réellement fructueuse de la méthode dialectique, d'une discussion qui fasse à nouveau prendre universellement conscience de l'essence de cette méthode, ils auront entièrement accompli leur tâche.

Puisqu'il est fait mention de tels défauts, que l'attention du lecteur non habitué à la dialectique soit seulement attirée encore sur une difficulté inévitable, inhérente à l'essence de la méthode dialectique. Il s'agît de la question de la définition des concepts et de la terminologie. Il est de l'essence de la méthode dialectique qu'en elle les concepts faux dans leur unilatéralité abstraite soient dépassés. Pourtant ce processus de dépassement oblige en même temps à opérer constamment avec ces concepts unilatéraux, abstraits et faux, à donner aux concepts leur signification correcte, moins par une définition que par la fonction méthodologique qu'ils remplissent dans la totalité en tant que moments dépassés. Il est cependant encore moins facile de fixer terminologiquement cette transformation des signi-fica-tions dans la dialectique corrigée par Marx que dans la dialectique hegelienne elle-même. Car si les concepts ne sont que les figures en pensée (gedankliche Gestalten) de réalités historiques, leur figure unilatérale, abstraite et fausse fait aussi partie, en tant que moment de l'unité vraie, de cette unité vraie. Les développements de Hegel sur cette difficulté de terminologie dans la Préface à la Phénoménologie sont donc encore plus justes qu'Hegel lui-même ne le pense, quand il dit : « De la même façon les expressions : unité du sujet et de l'objet, du fini et de l'infini, de l'être et de la pensée, etc., présentent cet inconvénient que les termes d'objet et de sujet, etc., désignent ce qu'ils sont en dehors de leur unité ; dans leur unité ils, n'ont plus le sens que leur expression énonce ; c'est justement ainsi que le faux n'est plus en tant que faux un moment de la vérité ». Dans la pure historicisation de la dialectique, cette constatation se dialectise encore une fois : le « faux » est un moment du « vrai » à la fois en tant que « faux » et en tant que « non-faux ». Quand donc ceux qui font profession de « dépasser Marx » parlent d'un « manque de précision conceptuelle », chez Marx, de simples « images » tenant lieu de « définitions », etc., ils offrent un spectacle aussi désolant que la « critique de Hegel » par Schopenhauer et la tentative pour faire apparaître chez Hegel des « bévues logiques » : le spectacle de leur incapacité totale à comprendre ne fût-ce que l'a b c de la méthode dialectique. Mais un dialecticien conséquent n'apercevra pas tant dans cette incapacité l'opposition entre des méthodes scientifiques différentes, qu'un phénomène social qu'il a dialectiquement réfuté et dépassé, tout en le comprenant comme phénomène social et historique.


Vienne, Noël 1922.


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Retour à l'auteur: Georgy Lukacs Dernière mise à jour de cette page le Samedi 16 juin 2001 13:36
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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