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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Le Bon Supérieur Ou les qualités d’un bon frère directeur
d’après l’esprit du VÉNÉRÉ PÈRE CHAMPAGNAT
,
Fondateur de l’Institut des Petits-Frères-de-Marie (1869)

Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre du Frère Jean-Baptiste, Le Bon Supérieur Ou les qualités d’un bon frère directeur d’après l’esprit du VÉNÉRÉ PÈRE CHAMPAGNAT, Fondateur de l’Institut des Petits-Frères-de-Marie. Lyon, France: Imprimerie de Ve. J. Nicolle, successeur d’A. Perisse, 1869, 365 pp. Une édition numérique réalisée par Roger Gravel, bénévole, Québec.

[v]

LE BON SUPÉRIEUR
Ou les qualités d’un bon frère directeur

Introduction

Dans un voyage que je faisais avec le Père Champagnat, après nous être entretenus de plusieurs choses concernant l’Institut, le bon Père m’adressa cette question : Mon Frère, croyez-vous aux songes ? — Très-peu. Et vous-même, mon Révérend Père, quelle est votre foi à ces sortes d’illusions nocturnes ? — Comme vous, j’ai peu de foi aux songes. Il est pourtant vrai de dire que Dieu s’est servi quelquefois de cette manière de communication pour révéler ses volontés aux hommes. Ainsi, c’est dans un songe que saint Joseph est averti de fuir avec l’enfant Jésus et sa sainte Mère en Égypte, et d’en revenir après la mort d’Hérode. L’ancien Joseph vit en songe toutes ses gloires et toutes les grandeurs de sa vie. Il est encore bien d’autres faits dans la sainte Écriture qui nous montrent qu’il est des songes dont il faut tenir compte et que l’on peut prendre comme des avertissements du Ciel. C’est pour cela que je tiens à vous faire part d’un songe que j’ai eu il y a peu de temps, et qui m’a beaucoup préoccupé. Voici la chose telle [vi] que j’ai cru la voir et qu’elle m’est restée gravée dans l’esprit.

Il me semblait être sur la terrasse du Noviciat, qui domine la maison de l’Hermitage, lorsque j’aperçus une année d’hommes venant du côté de Saint-Chamond, habillés moitié frères, moitié soldats. Ces sortes de frères, en passant à côté de la maison, s’efforçaient de détacher de l’édifice chacun une pierre qu’ils emportaient. Bientôt les murs, troués et considérablement endommagés, se fendirent ; le toit s’écroula et la maison, ne fut plus qu’une grande ruine. Inutilement je m’opposais au travail destructeur de ces hommes ; ils me répondaient qu’une pierre de plus ou de moins ne faisait rien à un édifice, et ne, nuisait ni n’ajoutait rien à sa solidité. Arrivés au milieu du jardin, qui, comme vous le savez, est au-devant de la maison, ces frères se débarrassèrent de leurs pierres en les jetant à la tête des jeunes frères qui étaient là à travailler ; de sorte qu’un grand nombre de frères furent tués par cette nuée de pierres lancées sur eux. Les frères-soldats continuant leur marche le long de la rivière allèrent se perdre dans une vallée étroite remplie de fumée et au bout de laquelle se trouvait un abîme.

Voilà mon songe tel que je l’ai eu ; et, je le répète, quoique, généralement parlant, je ne [vii] croie pas aux songes, je ne puis oublier ni effacer de mon esprit l’impression profonde que m’a faite celui-là. Je désire donc que vous me disiez ce que vous en pensez ; prenez huit jours pour y réfléchir, et faites-moi connaître ensuite votre sentiment.

Le profond respect que j’avais pour le vénéré Père, me fit prendre pour une espèce de vision ce qu’il appelait un songe. Je réfléchis donc sérieusement sur toutes les circonstances de cette vision, et, les huit jours écoulés, j’allai le trouver dans sa chambre, et lui fis connaître mes impressions et mon sentiment comme il suit :

Voici, mon Père, ce que je pense de votre songe. Ces hommes à haute taille, habillés moitié frères, moitié soldats, qui détachaient malgré vous chacun une pierre de la maison, sont pour moi l’image des Frères Directeurs mondains, qui, ayant perdu l’esprit de leur état, laissent tomber la Règle, ouvrent la porte aux abus et mettent de côté tout ce qui les gêne en religion. L’ensemble des abus et des manquements de chacun peut causer la ruine de l’esprit religieux parmi les Frères et amener la perte de l’Institut, comme la quantité des pierres détachées a fait crouler la maison et n’a laissé qu’un tas de ruines. Ces mêmes hommes qui jettent leur pierre à la tête des jeunes Frères me représentent [viii] les Frères Directeurs irréguliers et fauteurs des abus, qui abandonnent leurs Frères à leur volonté, les laissent vivre sans Règle, leur rendent les pratiques religieuses impossibles, et, par leurs mauvais exemples, les perdent et tuent leur vocation et leur âme, comme les pierres que vous avez vues tomber sur les jeunes Frères tuaient leur corps. Ces mêmes Frères qui allèrent se perdre dans une vallée profonde, remplie de fumée et qui aboutit à l’abîme, sont l’image fidèle des Frères Directeurs déréglés, qui, après avoir perdu l’esprit de leur état dans des rapports avec le monde, finissent enfin par abandonner leur vocation et vont se jeter dans le siècle, qui est le réceptacle de tous les vices et un abîme d’iniquités et de misères. Finalement, l’ensemble de votre vision me porte à croire que si jamais notre cher Institut périt, il périra par la faute des Supérieurs, par la négligence et les mauvais exemples des Frères Directeurs, parce que ces derniers auront manqué au premier de leurs devoirs de Supérieurs, qui est de maintenir la Règle et de la faire observer fidèlement.

À peine avais-je fini de parler, que le vénéré Père me dit tout ému : Mon Frère, votre interprétation de mon songe est entièrement conforme à ce que j’en avais pensé moi-même, et sur [ix] tous les points ou circonstances nous sommes de mêmes sentiments. Que conclure de là ? ajouta le vénéré Père, sinon que les bons Frères Directeurs, seront la gloire et les soutiens de l’Institut, et que les Directeurs déréglés en seront l’opprobre et la ruine. Il faut donc nous attacher de plus en plus à former de bons Directeurs, et ne donner la direction de nos Maisons qu’à des hommes solidement vertueux.

Former de bons Supérieurs, telle fut la tâche que s’imposa depuis lors le vénéré Père. Il n’avait sans doute pas négligé ce point important ; mais, depuis sa vision, il se regarda plus particulièrement obligé d’y travailler. Il fit donc faire des prières journalières pour obtenir de Dieu, par l’intercession de Marie, de bons Frères Directeurs, et il voulut que la communion du jeudi se fit désormais à cette intention. Il statua que la direction des Maisons de l’institut ne serait donnée qu’à des Frères profès, et qui se seraient fait remarquer par une grande fidélité à la Règle et un grand dévouement à l’Institut. Il redoubla de zèle et d’efforts pour former les Frères Directeurs, et, pour réussir dans cette importante tâche, il se servait des quatre moyens suivants :

1° Il avait de fréquents entretiens avec chaque Frère Directeur, leur faisait rendre compte de leur administration, des difficultés qu’ils avaient [x] eues avec les Frères, avec les autorités, avec les enfants ou leurs parents ; il louait ou blâmait la conduite qu’avaient tenue ces Frères dans ces circonstances, et leur enseignait la manière de se conduire à l’avenir en pareil cas. Dans ces entretiens particuliers, il demandait une entière franchise ; ce n’est pas, disait-il, en cachant les fautes et les imprudences que l’on a faites qu’on se forme et que l’on acquiert de l’expérience, mais en soumettant avec simplicité sa conduite à celui qui a le droit et le devoir de la juger.

2° Il admettait souvent les principaux frères dans son conseil et ne faisait presque rien sans prendre leur avis. Il croyait qu’initier les frères aux affaires de l’Institut et les consulter sur la Règle qu’il élaborait, et sur la méthode d’enseignement qu’il voulait adopter, c’était un moyen sûr de rectifier leurs idées, de développer leur jugement, de leur donner de l’expérience, de leur apprendre à juger, à apprécier les choses et à les traiter ensuite avec intelligence et succès.

3U Pendant l’année, chaque Frère Directeur devait lui écrire au moins tous les deux mois, pour lui faire part des affaires de sa Maison, de la conduite des Frères, de l’état des écoles, et pour prendre ses instructions sur toutes les choses imprévues.

[xi]

4° Pendant les deux mois de vacances, il faisait souvent des conférences aux Frères Directeurs sur le gouvernement des maisons, l’administration du temporel et la direction des classes. Dans ces conférences, il traitait dans le plus grand détail des vertus nécessaires à un bon Supérieur et des moyens de les acquérir, des obligations d’un instituteur, d’un Frère Directeur et de la manière de les remplir. Voici les principales pensées qu’il prenait pour texte de ses instructions, et qu’il développait avec toute la force et l’énergie dont il était capable.

Comme la tête communique au corps toutes ses influences bonnes ou mauvaises, de même le Supérieur, qui est la tête morale de sa Communauté, communique nécessairement à ses inférieurs son esprit, ses dispositions, ses vices ou ses vertus.

Toujours il sera vrai de dire qu’un homme ne peut donner que ce qu’il a. Un Supérieur pieux, régulier, humble, charitable, plein de l’esprit de Jésus-Christ, communiquera sa piété, sa régularité, son humilité, sa charité, son bon esprit à ses inférieurs ; tandis qu’un Directeur mondain, vaniteux, irrégulier, inoculera tous ses vices et ses défauts aux frères qui lui seront confiés.

Un Supérieur est à sa Communauté ce que [xii] la greffe est à l’arbre sur lequel elle est entée : si la greffe est de bonne espèce, de bonne qualité, l’arbre portera d’excellents fruits ; au contraire, si la greffe est d’une nature dégénérée, l’arbre ne portera que des fruits aigres et sauvages. Or, comme l’on dit sans se tromper : Tel arbre, tel fruit, on peut dire aussi : Tel Supérieur, tels inférieurs.

Un Supérieur est le miroir de sa Communauté, et cette Communauté est l’écho fidèle delà conduite de son chef. Il est donc de la dernière importance qu’un Supérieur se conduise toujours de manière à pouvoir dire à ses inférieurs ce que saint Paul disait aux premiers fidèles : Soyez mes imitateurs comme je le suis de Jésus-Christ.

Le Supérieur est l’horloge principale de la Maison. Dans toute Maison de Frères, il faut deux horloges : une horloge mécanique pour marquer les heures et les minutes de la journée et régler les exercices de la Communauté, et une horloge vivante, c’est-à-dire, un frère Directeur très-régulier qui préside à tout, se montre le premier partout, ordonne et fasse tout faire à la minute. Si cette seconde horloge se détraque, si elle s’arrête, si tantôt elle avance et tantôt elle retarde, la première horloge, quelque bonne qu’elle soit, ne servira de rien, et le désordre sera dans la Maison.

[xiii]

Un bon Supérieur attire les bons sujets à sa Communauté. Quand Dieu veut retirer une âme du monde, quand il a sur elle de grands desseins de miséricorde et de perfection, quand il veut faire de cette âme une copie vivante de Jésus son divin Fils, il la confie à un bon Supérieur et l’envoie dans une Communauté bien régulière et où, règnent la ferveur et toutes les vertus religieuses. Un bon Supérieur conserve et forme les sujets, et par là il prépare à son Institut une pépinière de saints Religieux.

Au contraire, le Supérieur négligent et déréglé éloigne les bons sujets, et Dieu se garde bien de les lui confier. Malheur à ceux qui sont sous sa conduite ! Scandalisés par les mauvais exemples de leur chef, abandonnés à eux-mêmes et ne suivant point de règle, ils sentiront leur piété et le goût de leur vocation s’affaiblir, toutes leurs bonnes dispositions se perdre, de sorte qu’en peu de temps ils deviendront pires que leur Directeur ; et, comme lui, ils finiront par abandonner leur saint état pour se jeter dans le monde.

Quand, en lisant la Vie des Saints ou l’Histoire de l’Église, vous voyez une Communauté florissante se remplir de fervents Religieux et donner à l’Église l’édifiant spectacle de toutes les vertus, regardez qui est à la tête de cette [xiv] Communauté, vous y trouverez toujours un saint Supérieur. Quand, au contraire, vous voyez une Congrégation ou une Communauté en décadence et n’offrant plus que des ruines, voyez qui est à la tête de cette Communauté, vous y trouverez toujours un Supérieur déréglé ou négligent.

Quand Dieu veut bénir une Communauté, il lui donne un saint Supérieur ; s’il veut la châtier et la laisser périr, il permet qu’il lui soit donné un chef vicieux. Un Supérieur pieux, régulier, fervent, fidèle à tous ses devoirs, est donc un vrai trésor pour une maison religieuse ; comme un Supérieur qui n’aime pas la Règle et ne la fait pas observer, est un fléau pour la Communauté qu’il dirige.

Une Communauté qui a un Supérieur négligent et où les règles, ne sont plus en vigueur, n’est plus un asile pour la vertu, ni un port de salut, mais un lieu d’écueils et de naufrage pour tous ceux qui s’y trouvent.

Un Frère Directeur a autant de copies de ses actions et de sa conduite qu’il a de Frères à diriger et d’enfants à élever : le bien ou le mal qu’il fait sont donc bien grands, de même que les récompenses ou les châtiments qu’il se prépare.

Malheur, dit Jésus-Christ,, à celui qui scandalise un petit enfant ! il vaudrait mieux pour [xv] lui qu’on lui attachât au cou une meule de moulin et qu’on le précipitât au fond de la mer. Si c’est un malheur de scandaliser un petit enfant, mille fois malheur pour le Supérieur qui scandalise toute une maison religieuse composée d’âmes d’élite, d’âmes prédestinées et appelées à une hante perfection. Un tel Supérieur se rend coupable de la plupart des fautes que commettent ses inférieurs et Dieu les lui imputera au jugement dernier.

Une maison religieuse, dit le Concile de Trente, est chancelante et marche à sa ruine, quand les vertus qui doivent être dans les membres ne se trouvent pas dans le chef : car il est d’expérience que les défauts, qui règnent dans une Communauté, viennent ordinairement de la négligence et des mauvais exemples des Supérieurs, comme la bonne conduite des membres vient de la vertu et du bon gouvernement de leur chef.

Les saints Fondateurs comprenaient ces vérités, et c’est pour cela qu’ils ont laissé des règles si sages pour n’avoir que de bons supérieurs à la tête des maisons de leur Ordre.

Saint Ignace de Loyola, après avoir marqué les vertus qui sont nécessaires à un religieux de son Institut, pour qu’on puisse lui confier le gouvernement d’une Maison, ordonne qu’il lui [xvi] sera donné un moniteur pour le suivre dans le détail de sa conduite, lui faire remarquer ses défauts, les fautes de son administration, lui donner de bons avis, et, au besoin, avertir le Général, si la conduite du Supérieur n’était pas ce qu’elle doit être.

Le vénérable abbé de la Salle, fondateur des Frères des Écoles chrétiennes, appelait les Frères Directeurs les colonnes de son Institut, et il disait que la piété et la régularité, le zèle pour l’éducation des enfants ne régnaient et ne se maintenaient que dans les Maisons où il y a un bon Directeur. Pour obtenir de Dieu de bons Directeurs, il a prescrit des prières particulières et il a voulu que la communion du jeudi se fît à cette intention.

Saint François de Sales était très-réservé en matière de fondations, parce qu’il craignait de confier la conduite des monastères à des Supérieurs qui ne fussent pas capables de gouverner. Sa maxime était : Peu et bon. Les bons sujets n’ont pas de prix, car on ne les prise jamais autant qu’ils valent. Toute la force d’un Ordre est dans la qualité et non dans la quantité de ses membres. Il faut peser les sujets et non les compter, dit saint Chrysostome. Si je désirais que ma vie fut encore prolongée, disait saint Ignace de Loyola sur son lit de mort, ce serait [xvii] partout pour redoubler de vigilance, dans le choix des sujets.

En voyant le développement que prenait l’Institut, quelqu’un ; dit au Père, Champagnat ; Que de belles choses vous feriez, si vous aviez quelques centaines de mille francs !—Si la Providence nous, donnait cinquante, bons Frères, nous en ferions de bien plus belles, répliqua-t-il ; ce n’est pas, l’argent qui nous manque, mais les bons sujets. Une Communauté est toujours assez riche lorsqu’elle a de saints religieux ; c’est ce que je demande à Dieu tous les jours. Il vaut mieux, dit encore saint François de Sales, que les religieux croissent par les racines, des vertus que par les branches des fondations. C’est par une multiplication trop précipitée, ajoutait-il, que plusieurs Instituts se sont perdus ; car il n’est pas aisé de trouver des hommes de tête et de solide vertu pour les charger de la conduite d’une Maison nouvelle. Plus d’une fois en croyant bâtir, on détruit, et au lieu d’augmenter la gloire de Dieu, on la diminue. La confusion se trouve souvent dans la multitude, et il n’arrive que trop fréquemment qu’on peut dire : Vous avez multiplié le peuple, mais vous n’avez pas augmenté la joie. (Isaïe, ix, 3.) Donc, je le répète, peu et bon.

Cette maxime du saint Évêque de Genève doit [xviii] nous servir de règle, ajoutait le Père Champagnat. Nous ne devons pas tenir à multiplier le nombre de nos Maisons, mais à les composer de saints religieux. Peu de Maisons, mais un Saint pour supérieur à chacune.

C’est le souvenir de la vision du Vénéré Père qui a fait naître la pensée de cet Opuscule, où l’on trouvera le développement des maximes qui précèdent, c’est-à-dire, le fond des instructions que fit le P. Champagnat pour former de bons Directeurs.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 4 juillet 2018 11:05
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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