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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Les cadres sociaux de la mémoire (1925):
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire (1925). Paris : Librairie Félix Alcan, 1925. Collection: Les travaux de l'Année sociologique. Paris: Les Presses universitaires de France: Nouvelle édition, 1952, 299 pages. Collection: Bibliothèque de philosophie contemporaine.

AVANT-PROPOS

Comme nous feuilletions, dernièrement, un ancien volume: du Magasin pittoresque, nous y avons lu une histoire singulière, celle d'une jeune fille de 9 ou 10 ans qui fut trouvée dans les. bois, près de Châlons, en 1731. On ne put savoir où elle était, née, ni d'où elle venait. Elle n'avait gardé aucun souvenir de son enfance. En rapprochant les détails donnés par elle aux diverses époques de sa vie, on supposa qu'elle était née dans le nord de l'Europe et probablement chez les Esquimaux, que de là elle avait été transportée aux Antilles, et enfin en France. Elle assurait qu'elle avait deux fois traversé de larges étendues de mer, et paraissait émue quand on lui montrait des images qui représentaient soit des huttes et des barques du pays des Esquimaux, soit des phoques, soit des cannes à sucre et d'autres produits des îles d'Amérique. Elle croyait se rappeler assez clairement qu'elle avait appartenu comme esclave à une maîtresse qui l'aimait beaucoup, mais que le maître, ne pouvant la souffrir, l'avait fait embarquer (note 1).

Si nous reproduisons ce récit, dont nous ne savons s'il est authentique, et que nous ne connaissons que de seconde main, c'est parce qu'il permet de comprendre en quel sens on peut dire que la mémoire dépend de l'entourage social. À 9 ou 10 ans, un enfant possède beaucoup de souvenirs, récents et même assez anciens. Que lui en resterait-il, s'il était brusquement séparé des siens, transporté dans un pays où on ne parle pas sa langue, où ni dans l'aspect des gens et des lieux, ni dans les coutumes, il ne retrouverait rien de ce qui lui était familier jusqu'à ce moment ? L'enfant a quitté une société pour passer dans une autre. Il semble que, du même coup, il ait perdu la faculté de se souvenir dans la seconde de tout ce qu'il a fait, de tout ce qui l'a impressionné, et qu'il se rappelait sans peine, dans la première. Pour que quelques souvenirs incertains et incomplets reparaissent, il faut que, dans la société où il se trouve à présent, on lui montre tout au moins des images qui reconstituent un moment autour de lui le groupe et le milieu d'où il a été arraché.

Cet exemple n'est qu'un cas limite. Mais si nous examinions d'un peu plus près de quelle façon nous nous souvenons, nous reconnaîtrions que, très certainement, le plus grand nombre de nos souvenirs nous reviennent lorsque nos parents, nos amis, ou d'autres hommes nous les rappellent. On est assez étonné lorsqu'on lit les traités de psychologie où il est traité de la mémoire, que l'homme y soit considéré comme un être isolé. Il semble que, pour comprendre nos opérations mentales, il soit nécessaire de s'en tenir à l'individu, et de sectionner d'abord tous les liens qui le rattachent à la société, de ses semblables. Cependant c'est dans la société que, normalement, l'homme acquiert ses souvenirs, qu'il se les rappelle, et, comme on dit, qu'il les reconnaît et les localise. Comptons, dans une journée, le nombre de souvenirs que nous avons évoqués à l'occasion de nos rapports directs et indirects avec d'autres hommes. Nous verrons que, le plus souvent, nous ne faisons appel à notre mémoire que pour répondre à des questions que les autres nous posent, ou que nous supposons qu'ils pourraient nous poser, et que d'ailleurs, pour y répondre, nous nous plaçons à leur point de vue, et nous nous envisageons comme faisant partie du même groupe ou des mêmes groupes qu'eux. Mais pourquoi ce qui est vrai d'un grand nombre de nos souvenirs ne le serait-il pas de tous ? Le plus souvent, si je me souviens, c'est que les autres m'incitent à me souvenir, que leur mémoire vient au secours de la mienne, que la mienne s'appuie sur la leur. Dans ces cas au moins, le rappel des souvenirs n'a rien de mystérieux. Il n'y a pas à chercher où ils sont, où ils se conservent, dans mon cerveau, ou dans quelque réduit de mon esprit où j'aurais seul accès, puisqu'ils me sont rappelés du dehors, et que les groupes dont je fais partie m'offrent à chaque instant les moyens de les reconstruire, à condition que je me tourne vers eux et que j'adopte au moins temporairement leurs façons de penser. Mais pourquoi n'en serait-il pas ainsi dans tous les cas ?

C'est en ce sens qu'il existerait une mémoire collective et des cadres sociaux de la mémoire, et c'est dans la mesure où notre pensée individuelle se replace dans ces cadres et participe à cette mémoire qu'elle serait capable de se souvenir. On comprendra que notre étude s'ouvre par un et même deux chapitres consacrés au rêve (note 2), si l'on remarque que l'homme qui dort se trouve pendant quelque temps dans un état d'isolement qui ressemble, au moins en partie, à celui où il vivrait s'il n'était en contact et en rapport avec aucune société. A ce moment, il n'est plus capable et il n'a plus besoin d'ailleurs de s'appuyer sur ces cadres de la mémoire collective, et il est passible de mesurer l'action de ces cadres, en observant ce que devient la mémoire individuelle lorsque cette action ne s'exerce plus.

Mais, lorsque nous expliquions ainsi la mémoire d'un individu par la mémoire des autres, ne tournions-nous pas dans un cercle ? Il fallait, en effet, expliquer alors comment les autres se souviennent, et le même problème semblait se poser de nouveau, dans les mêmes termes.

Si le passé reparaît, il importe fort peu de savoir s'il reparaît dans ma conscience, ou dans d'autres consciences. Pourquoi reparaît-il ? Reparaîtrait-il, s'il ne se conservait pas ? Ce n'est point apparemment sans raison que, dans la théorie classique de la mémoire, après l'acquisition des souvenirs on étudie leur conservation, avant de rendre compte de leur rappel. Or, si l'on ne veut pas expliquer la conservation des souvenirs par des processus cérébraux (explication, en effet, assez obscure et qui soulève de grosses objections), il semble bien qu'il n'y ait pas d'autre alternative que d'admettre que les souvenirs, en tant qu'états psychiques, subsistent dans l'esprit à l'état inconscient, pour redevenir conscients lorsqu'on se les rappelle. Ainsi, le passé ne se détruirait et ne disparaîtrait qu'en apparence. Chaque esprit individuel traînerait derrière lui toute la suite de ses souvenirs. On peut admettre maintenant, si l'on veut, que les diverses mémoires s'entr'aident et se prêtent mutuellement secours. Mais ce que nous appelons les cadres collectifs de la mémoire ne seraient que le résultat, la somme, la combinaison des souvenirs individuels de beaucoup de membres d'une même société. Ils serviraient, peut-être, à les mieux classer après coup, à situer les souvenirs des uns par rapport à ceux des autres. Mais ils n'expliqueraient point la mémoire elle-même, puisqu'ils la supposeraient.

L'étude du rêve nous avait apporté déjà des arguments très sérieux contre la thèse de la subsistance des souvenirs à l'état inconscient. Mais il fallait montrer qu'en dehors du rêve, le passé, en réalité, ne reparaît pas tel quel, que tout semble indiquer qu'il ne se conserve pas, mais qu'on le reconstruit en partant du présent (note 3). Il fallait montrer, d'autre part, que les cadres collectifs de la mémoire ne sont pas constitués après coup par combinaison de souvenirs individuels, qu'ils ne sont pas non plus de simples formes vides où les souvenirs, venus d'ailleurs, viendraient s'insérer, et qu'ils sont au contraire précisément les instruments dont la mémoire collective se sert pour recomposer une image du passé qui s'accorde à chaque époque avec les pensées dominantes de la société. C'est à cette démonstration que sont consacrés les 3e et 4e chapitres de ce livre, qui traitent de la reconstruction du passé, et de la localisation des souvenirs.

Après cette étude, en bonne partie critique, et où nous posions cependant les bases d'une théorie sociologique de la mémoire, il restait à envisager directement et en elle-même la mémoire collective. Il ne suffisait pas en effet de montrer que les individus, lorsqu'ils se souviennent, utilisent toujours des cadres sociaux. C'est au point de vue du groupe, ou des groupes qu'il fallait se placer. Les deux problèmes d'ailleurs non seulement sont solidaires, mais n'en, font qu'un. On peut dire aussi bien que l'individu se souvient en se plaçant au point de vue du groupe, et que la mémoire du groupe se réalise et se manifeste dans les mémoires individuelles. C'est pourquoi, dans les 3 derniers chapitres, nous avons traité de la mémoire collective ou des traditions de la famille, des groupes religieux, et des classes sociales. Certes, il existe d'autres sociétés encore, et d'autres formes de mémoire sociale. Mais, obligés de nous limiter, nous nous en sommes tenus à celles qui nous paraissaient les plus importantes, à celles aussi dont nos recherches antérieures nous permettaient le mieux d'aborder l'étude. C'est sans doute pour cette dernière raison que notre chapitre sur les classes sociales dépasse les autres en étendue. Nous y avons retrouvé, et essayé d'y développer quelques idées que nous avions exprimées ou entrevues ailleurs.


Note 1. Magasin Pittoresque, 1849, p. 18. Comme références, l'auteur nous dit : « On écrivit à son sujet un article dans le Mercure de France, septembre 173. (le dernier chiffre en blanc), et un petit opuscule en 1755 (dont il ne nous indique pas le titre) auquel nous avons emprunté ce récit.» (Retour à l'appel de note 1)
Note 2. Le premier chapitre, qui a été le point de départ de notre recherche, a paru sous forme d'article, à peu près tel que nous le reproduisons, dans la Revue philosophique, en janvier-février 1923. (Retour à l'appel de note 2)
Note 3. Bien entendu, nous ne contestons nullement que nos impressions ne durent quelque temps et quelquefois longtemps après qu'elles se sont produites. Mais cette « résonance » des impressions ne se confond pas du tout avec ce qu'on entend communément par la conservation des souvenirs. Elle varie d'individu à individu, comme, sans doute, d'espèce à espèce, en dehors de toute influence sociale. Elle relève de la psycho-physiologie, qui a son domaine, comme la psychologie sociologique a le sien. (Retour à l'appel de note 3)


Retour à l'ouvrage de l'auteur: Maurice Halbwachs Dernière mise à jour de cette page le samedi 4 décembre 2010 6:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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