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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Anti-Dühring (1883):
Préface de la deuxième édition, 1885.


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Friedrich Engels (1878), Anti-Dühring (M. E. Dühring bouleverse la science). Traduction française, 1950.

Préface de la deuxième édition, 1885

La nécessité de faire paraître une nouvelle édition du présent ouvrage a été une surprise pour moi. Ce qui faisait l'objet de sa critique est pratiquement oublié désormais. L'ouvrage lui-même n'a pas été seulement présenté en feuilleton à des milliers de lecteurs dans le Vorwärts de Leipzig en 1877 et 1878, mais il a encore été publié intégralement en un volume à fort tirage. Comment se peut-il que quelqu'un s'intéresse encore à ce que j'avais à dire il y a des années sur M. Dühring?

Je le dois sans doute en premier lieu au fait que cet ouvrage, comme d'ailleurs presque tous les travaux que j'avais encore en circulation, fut interdit dans l'Empire allemand aussitôt après la promulgation de la loi contre les socialistes. Pour qui-conque n'était pas ancré dans les préjugés bureaucratiques héréditaires des pays de la Sainte-Alliance, l'effet de cette mesure ne pouvait être qu'évident : débit doublé ou triplé des livres interdits, étalage au grand jour de l'impuissance des messieurs de Berlin qui édictent des interdictions sans pouvoir les faire exécuter. En fait, l'amabilité du gouvernement d'Empire me vaut plus de rééditions de mes petits travaux que je n'en puis prendre sous ma responsabilité ; je n'ai pas le temps de revoir le texte comme il le faudrait, et, la plupart du temps, je suis obligé de le laisser réimprimer tel quel.

Mais à cela s'ajoute encore une autre circonstance. Le « système » de M. Dühring critiqué dans ce livre embrasse un domaine théorique très étendu; j'ai été contraint de le suivre partout et d'opposer à ses conceptions les miennes. C'est ainsi que la critique négative est devenue positive ; la polémique s'est transformée en un exposé plus ou moins cohérent de la méthode dialectique et de la conception communiste du monde que nous représentions, Marx et moi, et cela dans une série assez vaste de domaines. Depuis qu'elle a été formulée pour la première fois dans Misère de la philosophie de Marx et dans le Manifeste communiste, notre conception a traversé une période d'incubation qui a bien duré vingt ans jusqu'à la publication du Capital, depuis laquelle elle gagne de plus en plus rapidement des cercles chaque jour plus larges au point que maintenant, bien au-delà des frontières de l'Europe, elle trouve audience et soutien dans tous les pays où il y a des prolétaires d'une part et des théoriciens scientifiques impartiaux d'autre part. Il semble donc qu'il existe un public qui s'intéresse assez au sujet pour accepter par-dessus le marché la polémique contre les thèses de Dühring, devenue à bien des égards sans objet en faveur des développements positifs donnés à cette occasion.

Une remarque en passant : les bases et le développement des conceptions exposées dans ce livre étant dus pour la part de beaucoup la plus grande à Marx, et à moi seulement dans la plus faible mesure, il allait de soi entre nous que mon exposé ne fût point écrit sans qu'il le connût. Je lui ai lu tout le manuscrit avant l'impression et c'est lui qui, dans la partie sur l'économie, a rédigé le dixième chapitre (« Sur l'Histoire critique »); j'ai dû seulement, à mon grand regret, l'abréger un peu pour des raisons extrinsèques. Aussi bien avons-nous eu de tout temps l'habitude de nous entr'aider pour les sujets spéciaux.

La présente édition reproduit exactement la précédente, à l'exception d'un chapitre. D'une part, le, temps me manquait pour une révision approfondie, quel que fût mon désir d'apporter plus d'une modification dans l'exposé. J'ai le devoir de préparer pour l'impression les manuscrits laissés par Marx et cela est beaucoup plus important que toute autre occupation. Et puis, ma conscience répugne à toute modification. Cet ouvrage est un ouvrage polémique et je crois devoir à mon adversaire de ne rien améliorer pour ma part là où il ne peut lui-même rien améliorer. Je ne pourrais que revendiquer le droit de répliquer à la réponse de M. Dühring. Mais je n'ai pas lu ce que M. Dühring a écrit sur mon attaque, et je ne le lirai pas à moins d'une raison spéciale; sur le plan théorique, j'en ai fini avec lui.

D'ailleurs, j'ai d'autant plus l'obligation d'observer envers lui les règles de bienséance de la lutte littéraire que, depuis, il a subi une honteuse iniquité de la part de l'Université de Berlin. Il est vrai qu'elle en a été punie: une Université qui se prête à retirer, dans les circonstances que l'on sait, la liberté d'enseigner à M. Dühring ne doit pas s'étonner que, dans les circonstances également connues, on lui impose M. Schweninger.

Le seul chapitre où je me sois permis d'ajouter des éclaircissements est le deuxième de la troisième partie : « Notions théoriques. » Il s'agit là uniquement de l'exposition d'un point central de la conception que je soutiens et mon adversaire n'aura pas lieu de se plaindre que je me sois efforcé d'user d'un style plus populaire et de compléter l'enchaînement des idées. A la vérité, il y avait à cela une raison extérieure. J'avais remanié pour mon ami Lafargue trois chapitres de l'ouvrage (le premier de l'introduction, et le premier et le second de la troisième partie), de façon à en faire une brochure indépendante aux fins de traduction en français, et lorsque l'édition française eut servi de base à une édition en italien et à une en polonais, j'ai donné une édition allemande sous le titre: l'Évolution du socialisme de l'utopie à la science. Celle-ci a connu trois tirages en peu de mois et a paru aussi en traductions russe et danoise. Dans toutes ces éditions, le chapitre en question, et lui seul, avait reçu des compléments et c'eût été faire preuve de pédanterie que de vouloir, dans la réédition de l’œuvre originale, s'en tenir au texte primitif au lieu de la rédaction ultérieure qui est devenue internationale.

Les autres modifications que j'eusse souhaitées se rapportent principalement à deux points. D'abord, à l'histoire primitive de l'humanité, dont Morgan ne nous a donné la clef qu'en 1877. Mais comme j'ai eu l'occasion depuis, dans mon ouvrage : l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, Zürich 1884, d'utiliser les matériaux auxquels j'avais eu accès entre temps, il suffit de la référence à ce travail ultérieur.

Deuxièmement, j'aurais voulu changer la partie qui traite de la science théorique de la nature. Il règne là une grande maladresse d'exposition, et plus d'un point pourrait être exprimé aujourd'hui sous une forme plus claire et plus précise. Si je ne me reconnais pas le droit d'introduire ici des corrections, je n'en suis que plus obligé de faire en leur lieu et place ma propre critique.

Marx et moi, nous fûmes sans doute à peu près seuls à sauver de la philosophie idéaliste allemande la dialectique consciente pour l'intégrer dans la conception matérialiste de la nature et de l'histoire. Or une conception de la nature à la fois dialectique et matérialiste exige qu'on soit familier avec les mathématiques et la science de la nature. Marx était un mathématicien accompli, mais nous ne pouvions suivre les sciences de la nature que d'une manière fragmentaire, intermittente, sporadique. C'est lorsque mon retrait des affaires commerciales et mon installation à Londres m'en donnèrent le temps, que je fis, dans la mesure du possible, une « mue » complète (comme dit Liebig ) en mathématiques et dans les sciences de la nature, en y consacrant le meilleur de mon temps pendant huit années. J'étais juste-ment en plein milieu de cette opération de mue lorsque j'eus l'occasion de m'intéresser à la prétendue philosophie de la nature de M. Dühring. C'est pourquoi il n'est que trop naturel que je ne trouve pas toujours l'expression technique exacte et que j'évolue en général avec une certaine lourdeur dans le domaine de la science théorique de la nature. Mais, d'un autre côté, la conscience que j'avais d'être encore mal à l'aise dans ce domaine m'a rendu prudent : personne ne pourra prouver à ma charge des bévues réelles à l'endroit des faits alors établis ou une présentation incorrecte des théories alors admises. A cet égard, seul un grand mathématicien méconnu s'est plaint par lettre à Marx que j'eusse criminellement attenté à l'honneur de .

Il s'agissait évidemment pour moi, en faisant cette récapitulation des mathématiques et des sciences de la nature, de me convaincre dans le détail - alors que je n'en doutais aucunement dans l'ensemble - que dans la nature s'imposent, à travers la confusion des modifications sans nombre, les mêmes lois dialectiques du mouvement qui, dans l'histoire aussi, régissent l'apparente contingence des événements; les mêmes lois qui, formant également le fil conducteur dans l'histoire de l'évolution accomplie par la pensée humaine, parviennent peu à peu à la conscience des hommes pensants: lois que Hegel a développées pour la première fois d'une manière étendue, mais sous une forme mystifiée, et que nous nous proposions, entre autres aspirations, de dégager de cette enveloppe mystique et de faire entrer nette-ment dans la conscience avec toute leur simplicité et leur universalité. Il allait de soi que la vieille philosophie de la nature, malgré tout ce qu'elle contenait de valeur réelle et de germes féconds, ne pouvait nous satisfaire. Comme je l'ai exposé en détail dans cet ouvrage, elle avait, surtout sous sa forme hégélienne, le défaut de ne pas reconnaître à la nature d'évolution dans le temps, de succession, mais seule-ment une juxtaposition. Cela tenait d'une part au système hégélien lui-même, qui n'accordait qu'à l' « esprit » un développement historique, mais, d'autre part aussi, à l'état général des sciences de la nature à cette date. Hegel retombait ainsi loin en arrière de Kant, qui avait proclamé déjà, par sa théorie de la nébuleuse, la naissance du système solaire et, par sa découverte du freinage de la rotation de la terre par la marée, la fin de ce système. Enfin, il ne pouvait s'agir pour moi de faire entrer par construction les lois dialectiques dans la nature, mais de les y découvrir et de les en extraire.

Pourtant cette oeuvre, si on l'entreprend d'une manière suivie et pour chaque domaine particulier, est un travail de géant. Non seulement le terrain à dominer est presque incommensurable, mais sur tout ce terrain la science de la nature elle-même est engagée dans un processus de bouleversement si puissant qu'il peut à peine être suivi même de celui qui dispose pour ce faire de tout son temps libre. Or, depuis la mort de Karl Marx, mon temps a été requis par des devoirs plus pressants et j'ai dû interrompre mon travail. Il me faut jusqu'à nouvel ordre me contenter des indications données dans le présent ouvrage et attendre que quelque occasion à venir me permette de rassembler et de publier les résultats obtenus, peut-être avec les manuscrits mathématiques extrêmement importants laissés par Marx.

Il est possible cependant que le progrès de la science théorique de la nature rende mon travail superflu pour la plus grande partie ou en totalité. Car telle est la révolution imposée à la science théorique de la nature par la simple nécessité de mettre en ordre les découvertes purement empiriques qui s'accumulent en masse, qu'elle oblige même l'empiriste le plus récalcitrant à prendre de plus en plus con-science du caractère dialectique des processus naturels. Les vieilles oppositions rigides, les lignes de démarcation nettes et infranchissables disparaissent de plus en plus . Depuis la liquéfaction des derniers gaz « vrais » eux-mêmes, depuis la démonstration qu'un corps peut être mis dans un état où la forme liquide et la forme gazeuse sont indiscernables, les états d'agrégation ont perdu le dernier reste de leur caractère absolu d'autrefois. Avec la proposition de la théorie cinétique des gaz selon laquelle, dans les gaz parfaits, les carrés des vitesses avec lesquelles se meuvent les molécules gazeuses sont, à température égale, inversement proportionnels aux poids moléculaires, la chaleur entre, elle aussi, directement dans la série des formes de mouvement immédiatement mesurables comme telles. Il y a dix ans encore, la grande loi fondamentale du mouvement qu'on venait de découvrir était conçue comme simple loi de la conservation de l'énergie, comme simple expression de l'impossibilité de détruire et de créer le mouvement, donc conçue seulement par son côté quantitatif mais de plus en plus cette expression négative étroite cède la place à l'expression positive de la transformation de l'énergie, où, pour la première fois, on rend justice au contenu qualitatif du processus et où s’éteint le dernier souvenir du créateur surnaturel. L'idée que la quantité de mouvement (ce qu'on appelle énergie) ne change pas lorsque d'énergie cinétique (dite force mécanique) elle se transforme en électricité, chaleur, énergie potentielle de position, etc., et réciproquement, cette idée n'a plus besoin désormais d'être prêchée comme une nouveauté; elle sert de base assurée à l'étude, à présent beaucoup plus riche de contenu, ,du processus de transformation lui-même, du grand processus fondamental dont la connaissance embrasse toute la connaissance de la nature. Et depuis que la biologie se pratique à la lumière de la théorie de l'évolution, on a vu, dans le domaine de la nature organique, les limites rigides de la classification fondre l'une après l'autre, les chaînons intermédiaires presque rebelles à toute classification augmentent de jour en jour, une étude plus exacte rejette des organismes d'une classe dans l'autre, et des signes distinctifs qui étaient presque devenus des articles de foi, perdent leur valeur absolue; nous avons maintenant des mammifères ovipares et même, si la nouvelle en est confirmée, des oiseaux qui marchent à quatre pattes . Si Virchow, il y a des années déjà, avait été contraint, par suite de la découverte de la cellule, de résoudre l'unité de l'individu animal, d'une manière plus progressiste que scientifique et dialectique, en une fédération d'États cellulaires, voici la notion d'individualité animale (par conséquent aussi humaine) qui est rendue plus complexe encore par la découverte des globules blancs du sang circulant à l'instar des amibes dans le corps des animaux supérieurs. Or ce sont précisément les oppositions diamétrales représentées comme inconciliables et insolubles, les lignes de démarcation et les différences de classes fixées de force qui ont donné à la science théorique de la nature aux temps modernes son caractère métaphysique borné. Reconnaître que ces oppositions et ces différences existent certes dans la nature, mais seulement avec une validité relative; que, par contre, cette fixité et cette valeur absolues qu'on leur imputait ne sont introduites dans la nature que par notre réflexion, tel est l'essentiel de la conception dialectique de la nature. On peut y parvenir sous la pression des faits qui s'accumulent dans la science de la nature ; on y parvient plus facilement si l'on aborde le caractère dialectique de ces faits avec la conscience des lois de la pensée dialectique. De toute façon, la science de la nature a fait de tels progrès qu'elle ne peut plus échapper à la synthèse dialectique. Elle se donnera des facilités pour cette opération si elle n'oublie pas que les résultats dans lesquels ses expériences se synthétisent sont des concepts ; et que l'art d'opérer avec des concepts n'est ni inné, ni donné avec la conscience ordinaire de tous les jours, mais exige une pensée réelle, pensée qui a également une longue histoire empirique, ni plus ni moins que l'investigation empirique de la nature. C'est précisément en apprenant à s'assimiler les résultats de l'évolution de la philosophie depuis deux mille cinq cents ans que la science de la nature se débarrassera, d'une part de toute philosophie de la nature séparée, s'érigeant en dehors et au-dessus d'elle, et d'autre part de sa propre méthode de pensée bornée, héritage de l'empirisme anglais.

Londres, 23 septembre 1885.


Retour à l'auteur: Friedrich Engels Dernière mise à jour de cette page le dimanche 14 mai 2006 19:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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