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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Anti-Dühring (1883):
Préface de la première édition, 1878.


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Friedrich Engels (1878), Anti-Dühring (M. E. Dühring bouleverse la science). Traduction française, 1950.

Préface de la première édition, 1878

Le travail qui suit n'est nullement le fruit de quelque « impulsion intérieure ». Au contraire.

Lorsque, il y a trois ans, M. Dühring lança soudain un défi à son siècle en qualité d'adepte et en même temps de réformateur du socialisme, des amis d'Allemagne insistèrent à plusieurs reprises auprès de moi, pour que je fasse, dans l'organe central du parti social-démocrate, qui était alors le Volksstaat, l'examen critique de cette nouvelle théorie socialiste. Ils pensaient que c'était absolument nécessaire si l'on ne voulait pas, dans le Parti encore si jeune et qui venait à peine d'être définitivement unifié, donner à l'esprit de secte de nouvelles occasions de division et de confusion. Ils étaient mieux à même que moi de juger la situation en Allemagne ; j'étais donc tenu de les croire. Il s'avéra, en outre, qu'une partie de la presse socialiste accueillait le nouveau converti avec une chaleur qui, il est vrai, ne s'adressait qu'à sa bonne volonté, mais laissait en même temps paraître dans ces journaux, par égard pour la dite bonne volonté de M. Dühring, celle d'accepter également sa doctrine par-dessus le marché et les yeux fermés. Il se trouva même des gens qui s'apprêtaient déjà à répandre cette doctrine parmi les ouvriers sous une forme vulgarisée. Et, enfin, M. Dühring et sa petite secte mettaient en oeuvre tous les artifices de la réclame et de l'intrigue pour obliger le Volksstaat à prendre nettement parti à l'égard de la doctrine nouvelle qui entrait en scène avec de si fortes prétentions.

Il m'a fallu tout de même un an pour me résoudre à abandonner d'autres travaux et à mordre dans cette pomme acide. C'était, en effet, de ces sortes de pommes qu'il faut avaler tout entières, une fois qu'on y a mordu. Et elle n'était pas seulement fort acide, elle était aussi fort grosse. La nouvelle théorie socialiste se présentait comme le der-nier fruit pratique d'un système philosophique nouveau. Il s'agissait donc de l'étudier dans l'ensemble de ce système, et, par suite, d'étudier le système lui-même ; il s'agissait de suivre M. Dühring sur ce vaste terrain où il traite de toutes les choses possibles, et de quelques autres encore. Telle est l'origine d'une série d'articles, qui parurent à partir du début de 1877 dans le successeur du Volksstaat, le Vorwärts de Leipzig, et que l'on trouvera ici réunis.

C'est donc la nature de l'objet même qui a imposé à la critique des dimensions tout à fait hors de proportion avec la teneur scientifique de cet objet, nous voulons dire les oeuvres de M. Dühring. Toutefois, deux autres circonstances peuvent aussi faire excuser ces dimensions. D'une part, elles me donnaient l'occasion de présenter, dans les domaines très divers qu'il fallait aborder ici, un développement positif de ma conception sur des problèmes qui sont aujourd'hui d'un intérêt scientifique ou pratique général. C'est ce que j'ai fait dans chacun des chapitres, et si peu que cet ouvrage puisse avoir pour but d'opposer au « système » de M. Dühring un autre système, j'espère que le lien interne qui rattache entre elles les idées présentées par moi n'échappera pas au lecteur. J'ai, dès maintenant, assez de preuves qu'à cet égard mon travail n'a pas été entièrement infructueux.

D'autre part, M.. Dühring « créateur de système » n'est pas un phénomène isolé dans l'Allemagne d'aujourd'hui. Depuis quelque temps, les systèmes de cosmogonie, de philosophie de la nature en général, de politique, d'économie, etc., poussent en Allemagne par douzaines, en une nuit, comme des champignons. Le moindre docteur en philosophie, voire le moindre étudiant, ne se tient plus quitte aujourd'hui à moins d'un « système » complet. De même que dans l'État moderne on suppose que chaque citoyen est mûr pour porter un jugement sur toutes les questions sur lesquelles il est appelé à voter, de même qu'en économie on admet que chaque consommateur est un parfait connaisseur de toutes les marchandises qu'il est amené à acheter pour sa subsistance, - la même hypothèse doit prévaloir désormais dans la science. Liberté de la science, cela signifie que l'on écrit sur tout ce que l'on n'a pas appris et que l'on fait passer cela pour la seule méthode rigoureusement scientifique. Quant à M. Dühring, il est un des types les plus représentatifs de cette pseudo-science tapageuse qui, dans l'Allemagne d'aujourd'hui, se pousse partout au premier plan et couvre tout du fracas de sa... camelote extra. Camelote extra en poésie, en philosophie, en politique, en économie, en histoire, camelote extra dans la chaire professorale et à la tribune, came-lote extra partout, camelote extra qui a des prétentions à la supériorité et à la profondeur de pensée, à la différence de la camelote banale et platement vulgaire d'autres nations, camelote extra qui est le produit le plus caractéristique et le plus massif de l'industrie intellectuelle de l'Allemagne, bon marché mais de mauvaise qualité, exactement comme d'autres fabrications allemandes à côté desquelles elle n'était malheureusement pas représentée à l'exposition de Philadelphie. Même le socialisme allemand donne à force depuis peu, particulièrement depuis le bon exemple offert par M. Dühring, dans la camelote extra, et met en avant tel et tel qui fait étalage d'une « science » dont il « n'a réellement pas appris un traître mot ». C'est là une maladie infantile, qui marque le début de la conversion de l'étudiant allemand à la social-démocratie et qui en est inséparable, mais dont on triomphera vite grâce au tempéra-ment remarquablement sain de nos ouvriers.

Ce n'est pas ma faute si j'ai dû suivre M. Dühring dans des domaines où je puis tout au plus prétendre à évoluer en amateur. En pareil cas, je m’en suis tenu la plupart du temps à opposer aux affirmations fausses ou erronées de mon adversaire les faits corrects, incontestés. Ainsi, dans le domaine du droit et fréquemment dans les sciences de la nature. Dans d'autres cas, il s'agit d'idées générales tirées de la partie théorique des sciences de la nature, donc d'un terrain où le spécialiste lui-même est obligé de sortir de sa spécialité pour empiéter sur des domaines voisins, domaines où, de l'aveu même de M. Virchow, il est un « demi-savant » tout comme nous. L'indulgence qu'en cette matière on se témoigne les uns aux autres pour de petites inexactitudes et des maladresses d'expression me sera, je l'espère, accordée aussi.

Au moment de conclure cette préface, je reçois une annonce de librairie rédigée par M. Dühring pour un nouvel ouvrage « capital » du même : Nouvelles lois fondamentales d'une physique et d'une chimie rationnelles. Quelque conscience que j'aie de l'indigence de mes connaissances en physique et en chimie, je crois cependant connaître assez mon M. Dühring pour pouvoir, sans avoir jamais vu l’œuvre elle-même, dire d'avance que les lois de la physique et de la chimie qu'il y expose prendront digne-ment place, pour ce qui est des erreurs et des lieux communs, aux côtés des lois relatives à l'économie, à la connaissance schématique générale de l'univers, etc., qui ont été précédemment découvertes par lui et étudiées dans mon ouvrage, et que le rhigomètre, ou instrument à mesurer les températures extrême-ment basses, construit par M. Dühring, servira à mesurer, non pas des températures, hautes ou basses, mais pure-ment et simplement l'arrogance ignare de M. Dühring.

Londres, 11 juin 1878.


Retour à l'auteur: Friedrich Engels Dernière mise à jour de cette page le dimanche 14 mai 2006 19:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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