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Collection « Les auteur(e)s classiques »
UTOPISME ET COMMUNAUTÉ DE L'AVENIR. (1976)
Préface

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Karl Marx et Friedrich Engels, UTOPISME ET COMMUNAUTÉ DE L'AVENIR. Introduction, traduction et notes de Roger Dangeville. Paris: François Maspero, 1976, 190 pp. Petite Collection Maspero, no 160. Une édition numérique réalisée par Diane Brunet, bénévole, guide, Musée de La Pulperie, Chicoutimi. [Ce livre est diffusé dans Les Classiques des sciences sociales avec l'autorisation de l'ayant-droit du traducteur, Madame Eva Dangeville, l'épouse du traducteur, autorisation accordée le 20 octobre 2011.]

[5]

Préface

_______

L'avenir dans le présent
Instinct de classe et marxisme
Intuition utopiste et socialisme scientifique
Intuition et science
Intérêt pratique de l'utopisme
Intuition utopiste et réalité bourgeoise
Communisme d'hier, d'aujourd'hui et de demain
Marxisme et utopisme
Plan de ce recueil


L'avenir dans le présent

Dans l'actuel capitalisme qui se survit à lui-même, les choses les plus naturelles deviennent désespérément inextricables - tel le rapport entre jeunes et vieux. Lors de la crise de 1968 [1] - cette répétition générale de la crise actuelle - éclata ce que l'on appelle le conflit des générations, qui n'est pas plus un substitut qu'une forme nouvelle de la lutte de classes, mais le signe manifeste de la sénilité de la société officielle, hors d'état de concevoir et de préparer les conditions de vie matérielle pour les générations futures.

Les jeunes sont mis au chômage massif ; on les place sous tutelle, et on les débilite, en les envoyant, par exemple, dans les écoles jusqu'en plein âge adulte et en les empêchant de participer à la production [2] Bref, on brise leur vitalité, leur fougue et leurs passions dirigées vers le futur, en en faisant des assistés publics qu'on oblige à aller mendier leur participation à la production et à la vie d'une société monopolisée par le capital devenu gérontocratique, qui bouche toute perspective d'un développement préalablement organisé [6] de l'avenir des jeunes et peut, à la rigueur, satisfaire les vieux qui demandent uniquement la stabilité que semble leur assurer la répétition incessante du passé avec les cycles de reproduction du capital.

Les partis ouvriers officiels ne donnent pas davantage, aux jeunes et même à nombre de moins jeunes, de perspective d'avenir dans lequel ils verraient concrètement leurs efforts et leur vie prendre corps. Les sociaux-démocrates, enfermés dans l'opportunisme immédiat, ne peuvent parler d'une société communiste, sans argent, sans marché, donc sans privilèges de classes, ni État, comme le prônaient Marx-Engels tout au long de leur vie, car celle-ci implique à l'évidence une révolution violente. Il en va de même des partis communistes officiels, rattachés à l'affairiste et mercantile Moscou qui - au lieu d'abolir progressivement le marché, l'argent, les privilèges de classe et l'État - ne tait, après plus de cinquante années d'existence, que les développer jusqu'à leur paroxysme. Leur marxisme est devenu sénile - mais pour cela ils ont dû le falsifier et le renier, en en retranchant tout le... communisme, cet élément subversif que les jeunes ont redécouvert spontanément dans les manifestations de rue lorsqu'ils criaient « l'imagination au pouvoir ! » en l'attribuant aux utopistes et en prenant le marxisme pour ce qu'en disaient les partis ouvriers officiels, séniles ou dégénérés [3].

Or cette partie anticapitaliste du mouvement ouvrier est précisément la raison d'être, le programme pratique du mouvement communiste : c'est elle qui fournit les mobiles qui font agir les révolutionnaires. Le fait qu'elle ait été proclamée par les utopistes, il y a maintenant plusieurs siècles, ne l'a pas rendue caduque, au contraire, puisque le marxisme lui a fourni - comme nous allons le voir dans tous les textes de cette série de recueils - une base plus large et plus solide, tandis que les ouvriers organisés en syndicats et en parti lui donnent une force opérante. En un mot, le socialisme utopique est au socialisme scientifique ce que les balbutiements de l'enfant sont à la force et à la pensée conscientes de l'adulte, tous deux étant de la même chair et du même sang.

[7]

Ce qui vaut pour l'inimitable beauté de l'art grec, par exemple, vaut aussi pour les merveilleux rêves de l'enfant utopique du socialisme moderne de classe : « Il est des enfants mal élevés et des enfants qui ont grandi trop vite : c'est le cas de nombreux peuples de l'antiquité. Les Grecs étaient des enfants normaux. Le charme que nous inspirent leurs œuvres ne souffre pas du faible développement de la société qui les a fait fleurir : elles en sont plutôt le résultat, inséparable des conditions d'immaturité sociale, où cet art est né, où seul il pouvait naître, et qui ne reviendra jamais plus. [4] »


Instinct de classe et marxisme

Marx-Engels ont la même position vis-à-vis des visions fantastiques de l'intuition des utopistes que vis-à-vis de l'instinct de classe des ouvriers. Loin de leur opposer la froide Raison du professoral « socialisme vrai » avec ses « c'est juste ou c'est faux ! », ils démontrent que les aspirations des uns et des autres correspondent à un besoin social, dont la satisfaction devient une nécessité historique dès lors que le mouvement ouvrier a grandi et s'est multiplié. Engels souligne, certes, les énormes avantages du mouvement ouvrier [8] allemand moderne, qui est né après les mouvements ouvriers anglais et français et n'a pas eu à passer lui-même par le stade infantile - utopique - du communisme, ni à y stagner (le mouvement ouvrier y retombe également à chaque déviation ou maladie, s'il ne dégénère pas de manière pire encore, en s'enlisant dans l'idéologie bourgeoise elle-même, comme c'est le cas actuellement pour les pseudo-partis des ouvriers des pays capitalistes développés). Cependant, il n'en reconnaît pas moins les mérites ineffaçables de l'utopisme socialiste : "Le second avantage, c'est que chronologiquement les Allemands soient venus au mouvement ouvrier à peu près les derniers [c'est vrai aussi des Russes et du parti de Lénine]. Cependant le socialisme scientifique allemand n'oubliera jamais qu'il s'est élevé sur les épaules de Saint-Simon, de Fourier et d'Owen - trois hommes qui, malgré toute la fantaisie de l'utopisme de leurs doctrines, comptent parmi les plus grands esprits de tous les temps et ONT ANTICIPÉ GÉNIALEMENT SUR D'INNOMBRABLES IDÉES, DONT NOUS DÉMONTRONS AUJOURD'HUI SCIENTIFIQUEMENT L'EXACTITUDE. De même le mouvement ouvrier allemand pratique ne devra jamais oublier qu'il s'est développé sur la lancée des ouvriers anglais et français, dont il a pu bénéficier directement des expériences que ceux-ci avaient eux-mêmes chèrement payées, et éviter à présent leurs erreurs AUTREFOIS POUR LA PLUPART INÉVITABLES [5]."

Aux yeux d'Engels, le socialisme utopique a joué un rôle décisif dans la genèse du marxisme, et tous les textes de ces recueils montreront que le socialisme scientifique ne se rattache en aucune façon aux idéologies bourgeoises, chaque classe ayant une idéologie propre et opposée à celles des autres classes, et chaque mode de production sécrétant ses propres structures idéologiques. De fait, le marxisme développe l'utopisme en science et relie le programme final, décrit par les socialistes utopiques, aux revendications concrètes et actuelles du mouvement ouvrier, engagé dans la lutte de classe sur trois points à la fois, politique, économique (syndical) et théorique.

[9]


Intuition utopiste et socialisme scientifique

L'utopisme est au marxisme ce que l'intuition est à la science, et la poésie à la recherche scientifique, qui n'est pas froide technique ni simple déduction expérimentale, mais courage intellectuel sur des sentiers non encore battus, avec des perspectives éblouissantes non pour le stérile esprit individuel, dont les satisfactions sont dérisoires, mais pour la vie matérielle et le cerveau collectif de l’espèce humaine.

La science naît de l'instinct et de l'intuition dans l'action, et le marxisme n'a pas la position bornée des sciences bourgeoises qui considèrent - et avec quelles réticences le plus souvent ! - que le déterminisme et la science ne peuvent s'appliquer qu'au domaine physique extra-humain. Il s'attaque, au contraire, d'abord aux faits historiques des grandes masses (classes) de la société humaine, avant de donner - avec l'instauration du socialisme - une impulsion insoupçonnable aujourd'hui aux sciences de la nature qui, une fois unifiées, engloberont également celles de l'homme.

Aujourd'hui la débilitante division du travail, qui correspond à la division des sciences, compartimente chaque activité manuelle ou intellectuelle dans un secteur si étroit qu'il n'est plus possible à qui que ce soit d'avoir une conception humaine, active et synthétique, c'est-à-dire sociale. Ce n'est que lorsqu'elle sera brisée que naîtra l'union entre poésie et science, quand le travail manuel ne sera plus séparé du travail intellectuel.

C'est alors que les aspirations obscures des utopistes deviendront réalité, élaborée consciemment et systématiquement par l'humanité maîtrisant la nature humaine aussi bien que la nature ambiante, grâce à l'œuvre collective en vue du bonheur de tous.


Intuition et science

Les aspirations communistes, théorisées par les utopistes, même si elles n'étaient pas réalisables dans l'immédiat, n'étaient pas " fausses ". Dans les classes productrices, frustrées et exploitées, elles ont en leur temps exprimé un besoin matériellement déterminé, mais refoulé à chaque fois avec succès, tant que la société de classe est encore une nécessité [10] historique, préalable à l'extension à toute la société humaine du communisme des petits groupes au sein desquels il subsistait primitivement. Le socialisme moderne ne se fixe-t-il pas lui-même pour but de remplacer " la production capitaliste par la production coopérative, soit une forme supérieure du type archaïque de la propriété collective du communisme primitif [6] " ?

Une intuition peut être plus juste que la science " positive ", dont l'évolution des connaissances elle-même a révélé si souvent la fragilité, voire les déformations. En fait, l'inexact saisit le réel dans sa vérité avant et mieux que l'exact. Si le produit de l'art ne dégénère pas aussi vite que celui de la " science ", c'est que l'intuition précède victorieusement la connaissance et la prétendue science " exacte ". Ainsi dans la dynamique humaine qu'est une révolution, l'art marque une étape, tandis que la science officielle se prélasse dans le conservatisme - et c'est encore plus vrai lorsqu'elle se réalise dans la technique, comme on la conçoit aujourd'hui. [7]

S'il a l'instinct de classe, le prolétaire illettré possède des certitudes inaccessibles à la science - on peut bien les taxer avec dérision d'utopiques, cela nous laisse de marbre, d'autant que nos contradicteurs nient tout déterminisme dans la vie sociale. Notre thèse se trouve encore confirmée par le fait que, de nos jours, les partis communistes dégénérés chantent tant les louanges de la Technique, tout en étant si étrangers à l'art vivant et ce n'est pas le vénal et milliardaire Picasso, dont la peinture tourne le dos au prétendu réalisme socialiste cher à Staline, qui suffira à le démentir.

L'évolution des sciences démontre que l'instinct et l'intuition ont remporté plus d’une victoire sur la froide et non [11] dialectique Raison, cet autre fétiche de la pensée bourgeoise. La physique et les mathématiques elles-mêmes n'ont-elles pas fait partie pendant très longtemps de la religion et de la philosophie au temps où la division ne séparait pas la connaissance ? Au XVIIIe siècle encore - comme Marx le rappelle -, la métaphysique faisait encore progresser la connaissance et opérait des découvertes en mathématique et en physique.

On ne peut s'empêcher de comparer les savants du passé et leurs schémas géométriques et métaphysiques d'explication du monde, avec les socialistes utopiques qui illustraient leur vision de la société des hommes avec leurs plans fantastiques. Ceux-ci avaient une tout autre allure que la vision qu'ont du monstrueux monde actuel nos contemporains en général et leurs porte-parole, scientifiques ou non, enfoncés qu'ils sont tous dans leurs préjugés et leurs connaissances sociales de pacotille.

Les visions fantastiques du monde des sages de l'antiquité et des utopistes - tout ingénues qu'elles aient été - correspondaient aux besoins et à la pensée pratiques de leur époque. Qui plus est, elles ont fait progresser non seulement les conditions d'alors, mais ont permis des développements scientifiques ultérieurs, comme le montre, par exemple, l'astronome Ptolémée. Dans le système de celui-ci, on pouvait encore se demander pourquoi le soleil ne tombait pas sur la terre. La réponse qu'en donnaient les Anciens pouvait toujours satisfaire Dante - ce qui démontre sa solidité : chaque corps est attaché, pour ainsi dire fixé ou collé, à une sphère qui tourne dans le ciel en ayant la terre pour centre. Dans l'univers de Dante, l’ultime et plus grande sphère est celle de l'Empyrée, le ciel des étoiles fixes qui, grâce à Dieu, tourne autour de lui-même en 24 heures en même temps que tous les astres qui ne sont pas des planètes ou des étoiles errantes, dont chacune est liée à un ciel de degré moindre, jusqu'à celui de la lune, qui est le premier.

Galilée, qui avait - comme il se doit - le plus profond respect pour Dante, ne rit pas de sa construction naïve, mais dit simplement : ne vaudrait-il pas mieux se demander pourquoi la terre ne tombe pas sur le soleil ? En inversant de la sorte la question [8], il inaugura une nouvelle étape [12] historique de l'homme et de son savoir, qui donna la loi de la gravitation universelle (newtonienne).


Intérêt pratique de l’utopisme

On est fondé de dire que les utopistes se posaient la même question que le marxisme, mais ils ne pouvaient y répondre qu'avec les moyens que leur fournissait en leur temps le développement des forces productives. C'est ce qui saute aux yeux dès qu'ils passent à la réalisation pratique de leurs intuitions communistes : les matériaux utilisés sont ceux-là mêmes qu'ils trouvent devant eux, à leur époque. Fourier, par exemple, vivait alors que l'agriculture dominait, l'industrie étant encore dans les limbes. Il fut donc le socialiste de l'époque de la physiocratie, ses plans se réalisant au niveau agraire.

Son intérêt est, à nos yeux, double et immense : 1. Au niveau alors atteint historiquement et économiquement, Fourier proposait une solution productive conforme aux intérêts des classes laborieuses, et non d'une minorité de privilégiés oisifs et exploiteurs. En ce sens, il a une position de " classe ", communiste, même s'il nie - et pour cause, étant donné au tout début du XIXe siècle la passivité des masses - la lutte des classes. 2. Certaines solutions proposées par Fourier demeurent valables aujourd'hui encore, à titre, par exemple, de mesures générales de transition au socialisme. Il en est ainsi de son droit au travail. Celui-ci peut aussi bien s'appliquer aux conditions d'un pays qui se trouve encore à un stade agraire arriéré qu'à celles d'un pays [13] industriel avancé. Les utopistes imaginent toujours des solutions susceptibles de s'appliquer à tous les individus à chaque pas en avant des forces productives de la société : leurs idées ont une grande actualité, voire un avenir immense, puisque le capitalisme creuse précisément les écarts entre les hommes et les pays, du fait de son développement hautement inégal.

Les utopistes ne s'abstrayaient pas le moins du monde de leur temps et des conditions réelles qui existaient alors. Tout au contraire, ce qui les caractérise, c'est précisément leur vision dialectique aiguë du développement concret de l'histoire, que nous ne pouvons attribuer qu'à ceux qui sont l'expression de temps agités où l’histoire en mouvement brise les préjugés et permet une vision profonde dans la dynamique de l'histoire. Les utopistes ont ainsi fait preuve d'un sens peu commun pour déceler les développements, non seulement de la société communiste, mais encore du capitalisme. Fourier a théorisé le stade ultime du monde bourgeois, la phase de la direction des " managers ", comme il a saisi le mécanisme de développement des sociétés primitives, théorisées ensuite par Morgan qui frôla le communisme dans ses descriptions des tribus indiennes [9].

Dans ses plans les plus fantastiques, Fourier - comme Owen - tenait le plus grand compte du faible développement des forces productives dans la période où le capital n'a pas encore procédé à son accumulation primitive, et le travail manuel prévaut largement sur le travail mécanique. Aussi proposait-il d'allonger au maximum la journée de travail par de " courtes séances " et des " variations fréquentes " de l'activité [10].

[14]


Intuition utopiste et réalité bourgeoise

Engels défendit contre les gros rires de professeurs prétentieux et superintelligents l'idée hautement fantaisiste des futures mers de limonade de Fourier, en soulignant qu'elle partait d'une conception révolutionnaire et féconde - celle de la transformation de la nature conformément aux besoins de l'homme.

Tant que la bourgeoisie fut révolutionnaire, elle rêva, elle aussi, de transformer les continents et la nature grâce à la technique fraîchement découverte. Le percement du canal de Suez fut l'œuvre grandiose de Ferdinand Lesseps, un fervent admirateur de l'utopiste Saint-Simon, et l'idée de Suez passa dans le monde du XIXe siècle pour une idée socialiste. Elle enthousiasma tous les éléments progressifs de ce siècle : les marxistes eux-mêmes ne considèrent-ils pas la création du marché mondial, avec les liaisons et communications intercontinentales, comme la prémisse de la transformation socialiste du monde ?

En tout cas, le projet était déjà ancien. Napoléon 1er l'avait caressé, après avoir fait appel au philosophe Leibnitz, ce grand mathématicien : Bonaparte ne rêvait-il pas de briser la suprématie maritime et impériale anglaise [11] ? Des [15] civilisations plus antiques encore avaient, elles aussi, conçu ce plan : le pharaon Sésostris l'aurait même entrepris, et selon Hérodote 120 000 travailleurs auraient péri dans la tentative d'un autre pharaon. Les califes arabes y renoncèrent, par crainte d'ouvrir la voie aux flottes de Byzance. Après la découverte de la route de l'Inde, au XVe siècle, les Vénitiens s'attaquèrent au projet, mais les Turcs s'y opposèrent : une aspiration peut être longue à se réaliser, sans être sotte pour autant.

Mais lorsque Lesseps voulut renouveler son exploit à Panama, l'entreprise tourna au scandale (financier), celui-ci éclaboussa le grand ingénieur lui-même qui fut condamné à cinq ans de prison. Aujourd'hui le canal de Suez est fermé à chaque guerre " cyclique " dans cette région stratégique du monde, et la vie, dans la Méditerranée, est en train d'étouffer sous la masse de merde accumulée par l'industrialisme vénal. On est loin de la mer de limonade de Fourier !


Communisme d'hier, d'aujourd'hui et de demain

L'orientation " objectiviste " de la science bourgeoise fait non seulement d'elle un savoir hautement partial, mais lui pose encore des lunettes de classe : "Il en va donc de l'histoire humaine comme de la paléontologie : des choses qui se trouvent sous le nez, même les esprits les plus éminents ne les voient pas par principe, en raison d'un aveuglement déterminé de leur jugement. Ensuite, quand le temps en est venu, on s'étonne que ce qui n'a pas été vu laisse des traces partout. La première réaction à la révolution française et au rationalisme, qui y était lié, a été naturellement de tout voir sous l'aspect médiéval et romantique, et même des gens comme Grimm n'en ont pas été exempts. La seconde réaction - et elle correspond au courant socialiste, bien que ces savants ne se doutent nullement qu'ils s'y rattachent - a été de découvrir, au-delà du Moyen Age, l'époque primitive de chaque peuple. Et alors, ils ont été tout surpris de retrouver, dans ce qu'il y a de plus ancien, ce qui est le plus neuf, [16] ainsi qu'un égalitarisme tel qu'un Proudhon lui-même en frémirait d'horreur [12]."

Le marxisme est la théorie scientifique du mouvement réel de toute la société vers le communisme, d'un mouvement qui n'est jamais interrompu, de l'aube du communisme primitif à la fin du capitalisme. [13] Il s'est poursuivi [17] également dans les aspirations et les tentatives révolutionnaires des classes productives, à l'autre pôle de l'antagonisme social existant, et se manifeste de la manière la plus vive, lorsque la société se remet en mouvement, au moment des ébranlements, crises et révolutions (1525, 1646, 1793, 1848, 1871 et au cours de ce siècle dans tant de pays en révolution contre les conditions précapitalistes).

Ce n'est pas par hasard que les Fourier et Saint-Simon aussi. bien que les Héraclite et Hegel furent de grands dialecticiens, l'époque historique dans laquelle ils vivaient était au comble de ses contradictions et le flot tumultueux de l'histoire se remettait en mouvement à la recherche de solutions nouvelles. Ce caractère éminemment matérialiste de la dialectique explique que Marx - contrairement à tous les professeurs en marxisme - n'ait jamais écrit de manuel sur la dialectique pour livrer des recettes toutes faites à ses disciples (bien que le besoin s'en fît sentir souvent très cruellement) : l'histoire elle-même enseigne la dialectique en cadeau - non pas dans les écoles, mais dans la rue et l'action historique pratique.

Dans le Manifeste, Marx-Engels distinguent entre deux utopismes : l'un est réactionnaire, tourné vers le passé et rêve du communisme primitif - comme les communautés du christianisme primitif d'abord dans la communion de la consommation, puis dans le ciel - et aspire à l'égalité primitive ; l'autre, révolutionnaire, critique les conditions inhumaines à l'aube de la société bourgeoise et a l'intuition du communisme futur, dont la base matérielle nouvelle se développe progressivement au sein de la société capitaliste actuelle qui, selon les termes de Marx, accouchera du communisme [14] : "Les innombrables formes contradictoires [18] de l'unité sociale ne sauraient être éliminées par de paisibles métamorphoses. Au reste, toutes nos tentatives de les faire éclater seraient du donquichottisme, si nous ne trouvions pas, enfouies dans les entrailles de la société telle qu'elle est, les conditions matérielles et les rapports de distribution de la société sans classes [15]."


Marxisme et utopisme

Le marxisme a en commun avec 1'utopisme le but du communisme supérieur. Comme il ressort de la première partie de ce recueil, il ne règne pas de divergences entre eux sur cette ultime évolution de l'humanité - abolition de l'argent, des classes, de la division du travail, de la contradiction entre villes et campagne, de l'État. Certes, l'utopisme, étant donné l'immaturité des conditions sociales de son époque, ne pouvait en avoir que l'intuition, et ses plans pratiques pouvaient - et devaient même - être en contradiction avec ce but suprême. Cependant son intuition l'emporte, à nos yeux, sur tous ses éléments hétérogènes de mise en pratique fantastique.

Selon la formule d'Engels, le marxisme reprend cette intuition et la fonde scientifiquement sur la société communiste qui existe déjà au sein de la société capitaliste, celle que le travail des prolétaires a forgée à un pôle des contradictions qui feront éclater le capitalisme - la socialisation réalisée des forces productives.

Dans l'Anti-Dühring, Engels résume comme suit le cours du capitalisme (cette révolution permanente des forces productives objectives) et son débouché dans le socialisme : RÉVOLUTION CAPITALISTE. Transformation de l'industrie, d'abord au moyen de la coopération simple et de manufacture. [19] Concentration en grands ateliers des moyens de production jusque-là dispersés et, en conséquence, transformation des moyens de production individuels en moyens sociaux - transformation qui n'affecte pas la forme de l'échange dans son ensemble. Les formes d'appropriation traditionnelles restent cependant en vigueur : le capitaliste, en sa qualité de propriétaire des moyens de production, s'approprie aussi les produits et en fait des marchandises. La production est devenue un acte social ; l'échange et avec lui l'appropriation restent des actes individuels : le produit social est approprié par le capitaliste individuel. De cette contradiction fondamentale jaillissent tous les antagonismes dans lesquels se meut l'actuelle société, et que la grande industrie fait apparaître en pleine lumière.


A. Le producteur est séparé de ses moyens de production. L'ouvrier est voué au salariat à vie. Le prolétariat s'oppose à la bourgeoisie.

B. Les lois qui dominent la production de marchandises se manifestent de plus en plus avec une efficacité croissante [16]. Dans la concurrence, la lutte devient de plus en plus effrénée. L'organisation sociale, dans chaque fabrique, est en contradiction de plus en plus grande avec l'anarchie sociale qui sévit dans la production dans son ensemble.

C. D'un côté, le machinisme se perfectionne sans cesse, au travers de la concurrence, qui est une loi impérative pour tout fabricant et entraîne une élimination toujours plus massive d'ouvriers, et donc la formation d'une armée industrielle de réserve. De l'autre côté, la production s'étend sans limite, et c'est également une loi impérative de la concurrence pour chaque fabricant. Des deux côtés, on assiste à un développement inouï des forces productives, à l'extension de l'offre par rapport à la demande, à l'encombrement des marchés, aux crises décennales, à tout ce cercle vicieux : ici, excédent de moyens de production et de produits - là excédent d'ouvriers privés d'emploi et dépouillés de leurs [20] moyens d’existence. Cependant ces deux leviers de la production et du bien-être social ne peuvent s'accorder du fait que la forme de production capitaliste interdit aux forces productives d'exercer leur action, et aux produits de circuler, à moins qu'ils aient trouvé d'abord à revêtir la forme du capital - ce que leur surabondance même empêche. La contradiction s'accroît jusqu'à l'absurde : le mode de production se rebelle contre la forme de l'échange. La bourgeoisie s'avère incapable de diriger plus longtemps ses propres forces productives sociales.

D. La reconnaissance du caractère social des forces productives s'impose en partie aux capitalistes eux-mêmes. Les grands organismes de production et de communication sont appropriés d'abord par des sociétés par actions, puis par des trusts, ensuite par l'État. La bourgeoisie s'avère comme une classe superflue : toutes ses fonctions sociales sont désormais remplies par des employés rémunérés.


RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE : Les contradictions se résolvent : le prolétariat s'empare du pouvoir public et, au moyen de cette puissance, transforme les moyens de production sociaux qui échappent des mains de la bourgeoisie en propriété publique. Par cet acte, il dépouille les moyens de production de leur qualité antérieure de capital et donne à leur caractère social pleine liberté de se réaliser dans le développement ultérieur. Il est désormais possible d'organiser la production sociale selon un plan concerté et établi à l'avance. Le développement même de la production fait de l'existence ultérieure des différentes classes sociales un anachronisme. À mesure que l'anarchie de la production sociale disparaît, l'autorité politique de l'Etat entre en sommeil. En dominant enfin leur propre socialisation, les hommes deviennent, par là même aussi, maîtres de la nature, maîtres d'eux-mêmes - libres.

La mission historique du prolétariat moderne est d'accomplir cette action émancipatrice du monde entier. La tâche du socialisme scientifique, expression théorique du mouvement prolétarien, est d'en déterminer précisément les conditions historiques et, par là même, la nature, afin de donner à la classe qui a pour mission de réaliser cette œuvre et qui est aujourd'hui une classe opprimée, la conscience des conditions et de la nature de son action propre.

Ce qui distingue en fin de compte le vieil utopisme du [21] moderne socialisme scientifique (dont la conception est strictement matérialiste et se fonde sur le développement historique et économique), c'est que le second décrit le passage politique et économique du capitalisme au communisme à travers les luttes de classe du prolétariat et prévoit concrètement le passage politique et économique du capitalisme à la phase inférieure du socialisme, avant d'arriver au but commun auquel aspiraient les utopistes, avec l'abolition du marché, de l'argent, du salariat, des classes et de l'État.

Ce passage historique suit trois niveaux principaux : le premier en est la situation du prolétariat luttant dans l'actuelle société capitaliste, le second la conquête du pouvoir, et le troisième la phase inférieure du socialisme.

Marx-Engels ont axé toute leur œuvre sur cette dynamique, d'abord dans l'étude de la situation des classes laborieuses, l'analyse du Capital, les luttes syndicales et leur développement en luttes politiques et sociales, la conquête du pouvoir de l'État (1848, 1871) et les programmes concrets de transition du Manifeste, de la Commune et du programme de Gotha.

En un mot, ce qui distingue fondamentalement le marxisme de 1'utopisme, c'est la dictature du prolétariat. C'est ce que Lénine explique de manière synthétique dans son ouvrage au titre évocateur l'État et la révolution, en citant la lettre où Marx résume en trois points ce qui fait l'originalité de son œuvre et de ses conceptions : " Ce que j'ai fait de nouveau, c'est de démontrer 1. que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases déterminées de développement historique de la production ; 2. que la lutte des classes aboutit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3. que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l'abolition de toutes les classes et à une société sans classes [17]."

Le marxisme remet sur ses pieds la position des utopistes, pour lesquels la description de la société communiste est essentielle, notamment pour ce qui touche les détails de sa structure d'une ampleur et d'une fécondité infinies. Ce qui passe pour lui au premier plan, c'est la description de la société passée et présente, ainsi que la déduction des processus de la révolution qui en découlent, la détermination précise de ses caractéristiques, les rapports et les structures que la force révolutionnaire devra briser.

[22]

Il ne s'agit plus de démontrer, comme l'ont fait les utopistes, que le communisme est possible, et supérieur au système capitaliste, mais de prouver - aux travailleurs avec leur théorie de classe, et aux capitalistes avec la force des armes - qu'il est sûr, nécessaire, inévitable.


Plan de ce recueil

La question des utopistes est la plus attachante et aussi la plus passionnante qui soit, car elle soulève des points fondamentaux, comme nous l'avons vu pour ce qui concerne le caractère de classe antagonique de l'idéologie bourgeoise et marxiste, chacune d'elles ayant ses propres racines de classe, et se rattachant à un mode de production toujours antagonique et successif. Le socialisme utopique nous fournit la clé de ce problème essentiel, car il fait barrage entre le rationalisme et matérialisme révolutionnaire de l'époque bourgeoise et le socialisme scientifique.

Les textes de Marx-Engels fournissent une très ample matière pour suivre la genèse du socialisme scientifique : celui-ci se rattache, d'une part, au " parti communiste véritablement agissant " (Münzer, Babeuf, etc.), surgi aux côtés des partis bourgeois dans la révolution antiféodale, pour ce qui concerne les moyens de lutte anticapitaliste et, d'autre part, aux socialistes utopistes pour la critique de la société bourgeoise et, à tous deux, pour la vision de la société communiste supérieure.

Afin de familiariser d'abord le lecteur avec les grands utopistes, nous commençons par un premier recueil des textes dans lesquels Marx-Engels reprennent - dans leur propagande d'abord, puis dans l'élaboration scientifique - les revendications de l’utopisme, pour les élargir et les systématiser (dans la seconde partie de ce recueil) en un ensemble cohérent de mesures de transition au communisme final. La différence de méthode saute aux yeux, Marx-Engels se fiant pour cette évolution aux moyens matériels et théoriques, issus du mode de production existant lui-même, sur la base de la méthode historique du matérialisme économique.

Dans ses discours d'Elberfeld, au début de ce recueil, Engels part des idées et des réalisations de colonies communistes utopiques pour faire d'abord la critique des conditions de vie et de distribution de l'actuelle société, puis pour [23] prôner, lui aussi, le type de communauté prévu par les utopistes pour la société future, comme il le répétera dans plusieurs de ses écrits ultérieurs. En marxiste, il étaye par l'économie, la politique et l'histoire les conceptions utopistes du lointain but communiste.

Dans ces deux discours que nous avons placés en tête de ce recueil, Engels décrit essentiellement une réalisation de l'utopiste Owen, un palais carré de 500 mètres de côté environ, contenant un grand jardin et capable de loger de deux à trois mille personnes. En fait, c'est un projet plus valable que beaucoup d'autres de l'architecture même la plus moderne : les maisons d'aujourd'hui de 25 hectares n'entasseraient pas moins de dix mille personnes - pour leur malheur ! Il y a 125 ans, c'était une vision futuriste que celle du chauffage central (dans la traditionaliste Angleterre, de nos jours encore, on s'en prend aux projets qui renoncent aux cheminées individuelles pour chaque pièce !)

Le génial Owen avait tout calculé pour réaliser des économies immédiates, et Engels en profite pour faire le compte minutieux de tout le gaspillage énorme de forces de travail que comporte l'atomisation de l'humanité en cellules familiales privées qu'Owen voulait éliminer précisément.

La détermination du gaspillage permet plus qu'une critique fondamentale de la société capitaliste, car on peut en déduire la quantité de « déchets » que provoque tel système de production et de distribution en établissant une espèce d'étalon qui mesure le travail nécessaire pour produire un certain effet utile ou satisfaire un besoin donné. En son temps, l'industrie capitaliste a centuplé - par rapport à l'artisanat féodal - la capacité productive de la force de travail, avant de tomber à son état sénile dans un gaspillage, cette fois, plus impressionnant encore. Engels démontre que la dilapidation éhontée de forces humaines dans le capitalisme coupe les ailes au développement de l'homme social, épanoui dans tous les arts, les productions et les sciences. L'homme privé vit, séparé et cloisonné dans son isolement - ce qui provoque aujourd'hui plus que jamais un gaspillage énorme pour un résultat social et humain essentiellement négatif. Hors de son travail, l'homme moderne est de plus en plus incapable de se rendre solidaire, ne serait-ce que parce qu'il doit d'abord satisfaire ses propres besoins et ceux - plus vénérables encore ! - de sa famille. Cependant, d'ores et déjà, la vie moderne socialise de plus en plus les conditions de vie des individus et rend [24] plus intolérable la vie privée des hommes - ce qui multiplie les frictions entre les petites cellules familiales, de plus en plus isolées, et au sein d'elles.

Le gaspillage est aussi délétère en économie qu'en politique. Dans ce texte, Engels démontre, en outre, que les deux sièges essentiels du gaspillage dans l'actuelle société sont la patrie et la famille. Ces deux communautés, l'une naine et l'autre éléphantesque, impliquent l'individu parcellarisé, atomisé, la famille assurant son entretien privé et sa reproduction biologique, et l'État, avec ses énormes institutions parasitaires, son entretien social.

La communauté de biens les sape tous deux à la base, en même temps qu'elle permet à l'individu de devenir un être social, humain, désaliéné : les utopistes en étaient parfaitement conscients et ont voulu la réaliser sans attendre.



[1] Cf. « La Crise économique et sociale de Mai-Juin 1968 », dans la série Fil du temps, no 3, et l'introduction à la seconde partie (nu 11) du Fil du temps consacré au « Marxisme et la Question militaire ».

[2] Après avoir publié aux éditions Maspero les écrits de Marx-Engels sur Le Parti et Le Syndicalisme, ainsi que sur Le Mouvement ouvrier français, qui définissent les tâches concrètes, immédiates, de l'action révolutionnaire, nous passons maintenant aux textes sur le but du mouvement de classe : l'instauration de la société communiste.

[3] Comme le répétait Lénine à propos de l'extrémisme de gauche, d'abord un enfant n'est pas un malade, ensuite on guérit des maladies infantiles - mais non des maladies séniles.

[4] Cf. MARX, Grundrisse der Kritik der politischen Oekonomie, trad. fr., 10/18, t. 1, p. 78.

Chez les utopistes aussi, il y a des enfants géniaux, par exemple, Saint-Simon, Fourier ou Owen, comme des enfants attardés, voire réactionnaires, tel le Proudhon de la Philosophie de la misère. Ce n'est pas enlever de mérite historique aux grands utopistes que d'affirmer qu'à partir du moment où le mouvement ouvrier a grandi, les idées de son enfance deviennent puériles. Quoi qu'il en soit, comme le dit Engels, il vaut toujours mieux retourner à l'original qu'aux pâles copies et caricatures - aux grands utopistes qu'à leurs disciples attardés.

Marx écrivait à Kugelmann, le 9 octobre 1866, à propos de Proudhon et plus encore de ses successeurs : « Proudhon a occasionné un mal énorme. Sa soi-disant critique et sa soi-disant opposition aux utopistes - il n'est lui-même qu'un utopiste petit-bourgeois, alors que les utopies d'un Fourier, d'un Owen, etc., contiennent l'anticipation et l'image fantastique d'un monde nouveau - a d'abord captivé, puis corrompu la "jeunesse brillante", les étudiants, puis les ouvriers, surtout parisiens qui, employés à la fabrication de luxe, sont fortement attirés, sans le savoir, par les vieilleries inutiles. »

[5] Cf. ENGELS, préface de 1870 à La Guerre des Paysans, trad. fr., in : MARX-ENGELS, la Social-démocratie allemande, 10118 ' 1975. Ce recueil est dans la lancée logique des textes de Marx-Engels sur Le Mouvement ouvrier français et sur Le Syndicalisme, qui résume l'expérience des luttes économiques du prolétariat.

[6] Cf. Marx à Vera Zassoulitch, février 1881, brouillon II, in Marx-Engels Archiv, édité par D. Riazanov, Francfort-sur-le Mein, 1928, Bd. 1, p. 331.

[7] Ainsi l'insurrection est un art, dans la définition du « général » Engels, étant donné qu'elle exige un mélange subtil de pratique et de théorie révolutionnaires, d'énergie, de science et de poésie. Elle suppose une intuition profonde dans le cours tragique des événements, en même temps que la rigueur, de l'esprit mathématique, pour ainsi dire.

Ce n'est pas par hasard que Trotsky, aux intuitions si profondes, fut l'efficace général de la guerre civile en Russie des années 1920.

[8] Ce qui importe, ce n'est pas la réponse (juste, fausse ou moitié juste et moitié fausse), mais la question, car la réponse dépendra de la manière dont on pose la question. Chaque mode de production se pose ainsi des tâches et des problèmes nouveaux, et il leur donne la solution conformément aux forces concrètes dont il dispose. C'est à l'échelle sociale que se vérifie la formule de Marx, selon lequel poser la question est la chose la plus difficile : « De même que la solution d'une équation algébrique est donnée, sitôt que le problème est posé dans ses rapports les plus nets et les plus clairs, de même toute question trouve sa réponse, sitôt qu'elle est devenue une question véritable. L'histoire universelle elle-même ne connaît pas d'autre méthode que de répondre à de vieilles questions par de nouvelles, et de s'en débarrasser ainsi. » (« La Question de la centralisation », manuscrit resté inédit d'un article de La Gazette rhénane, 17 mai 1842.)

[9] Saint-Simon, pour ne pas l'oublier, a non seulement théorisé le crédit mais a fourni, bien malgré lui, à ses disciples embourgeoisés, la base du système financier pour le capitalisme le plus développé.

[10] À ce propos, Marx écrit dans Le Capital, I (Ed. sociales, t. 1, p. 284) : « Indépendamment de l'excès de travail qu'il créait, ce susdit système de relais [anglais] était un produit de la fantaisie capitaliste, tel que Fourier n'a pu le dépasser dans ses esquisses les plus humoristiques des " courtes séances " ; mais il faut dire que ce système remplaçait l'attraction du travail par l'attraction du capital. » Dans son Nouveau Monde industriel et sociétaire (éd. de 1829, p. 80), Fourier écrit : « Les plaisirs civilisés ne sont toujours que des fonctions improductives, tandis que l'état sociétaire applique la variété de plaisirs aux travaux devenus attrayants. » Il exagère même dans la mobilisation du travail (si nécessaire pourtant en son temps), quand il prétend par-dessus le marché que le travail est « attrayant », ce qui fait dire à Marx : « Le travail ne peut devenir jeu, comme le voudrait Fourier, qui a eu le grand mérite de démontrer que le but ultime exige que l'on élimine non seulement la distribution actuelle, mais encore le mode de production, même sous ses formes les plus développées. » (Grundrisse, 10/18, t. 3, p. 354.)

Marx soulignera que le travail est souvent un rude effort - et le restera toujours, même dans la société communiste où la vie aura ses tensions et ses drames, qui seront véritablement humains précisément lorsque l'inhumaine concurrence et lutte (de classes) entre hommes aura cessé et que la nature physique sera la seule force qu'il s'agira de dominer. Il n'est pas de vie sans effort, et le travail trouvera alors sa récompense, d'une part, en lui-même, dans l'effort surmonté (comme dans une escalade réussie), d'autre part, dans le don de son travail à la société, celle-ci ne rémunérant plus individuellement le travail avec de l'argent, chacun donnant d'après ses facultés et recevant d'après ses besoins.

[11] Sur l'importance stratégique de cet endroit du monde, hier et aujourd'hui, cf. l'introduction du Fil du temps, no 11, sur « Le Marxisme et la Question militaire ». Les troupes d'Hitler ne durent-elles pas avancer jusqu'au canal de Suez pour tenir... l'Europe et son flanc sud ?

[12] Cf. Marx à Engels, 25 mars 1868.

Marx renvoie ici à l'idée selon laquelle le communisme renouera avec les rapports sociaux du communisme primitif, en y joignant les acquêts techniques développés par les sociétés ultérieures. Plus loin dans sa lettre, il montre comment des traces nombreuses de communisme (primitif) subsistent même dans les sociétés de classe, ce que ne peuvent voir ceux qui ont des œillères et des préjugés propres à leur position de privilégiés de la propriété privée, mais ce qui n'échappe pas aux utopistes.

Enfin, Marx y développe l'idée selon laquelle chaque mode de production sénile devient antisocial et ravage la nature ambiante, comme ce fut le cas notamment de la Grèce et de la Rome esclavagistes, et du capitalisme sous nos yeux : « L'ouvrage de Fraas (Le Climat et la flore dans le cours du temps, leur histoire commune, 1847) est très instructif, car il démontre comment le climat et la flore se modifient dans l'histoire et le temps. Il est darwiniste avant Darwin, et fait naître les espèces elles-mêmes à une époque historique ; mais il est en même temps agronome. Il affirme qu'avec la culture du sol - selon son degré d'intensité - l'humidité si chère aux paysans se perd, d'où la migration des plantes du Sud vers le Nord et la formation de steppes à la fin. Le premier effet de la mise en culture serait utile, mais elle finirait par être dévastatrice, à la suite du déboisement, etc. C'est tout autant un philologue éminent (il a écrit des livres en grec) qu'un chimiste, agronome, etc. La conclusion en est que l'agriculture - si elle progresse de manière spontanée et naturelle, et n'est pas dominée consciemment (comme bourgeois, il ne va pas jusque-là naturellement) - laisse derrière elle des déserts, comme ce fut le cas en Perse, en Grèce, en Mésopotamie, etc. Ainsi donc, une fois de plus, une tendance socialiste ! »

[13] À la fin le capital lui-même produit son fossoyeur, et les conditions de destruction de la vieille société ainsi que les éléments de formation de la nouvelle : « Je ne considère pas la grande industrie simplement comme la mère de l'antagonisme, mais encore comme la productrice des conditions MATÉRIELLES ET SPIRITUELLES de la solution de ces antagonismes, qui toutefois ne peut s'effectuer par une voie pacifique. » (Marx à Kugelmann, 17 mars 1868).

Le Capital de Marx est systématiquement axé sur cette dialectique, imperméable à ceux qui ont des œillères de classe. Nous développerons ce point dans le recueil de Marx-Engels sur La Société communiste.

[14] Cette société n'est pas une possibilité qui se « construira » après la prise du pouvoir, comme dans la monstrueuse théorie du « socialisme dans un seul pays » de Staline, l'architecte dont le démiurge principal sera l'Etat, et non plus la classe du travail - le prolétariat. En fait, il suffit d'un acte politique violent, puis d'une longue dictature, pour consolider un premier résultat, qui a dégagé le communisme de ses entraves actuelles, afin qu'il se développe librement : « La violence est l'accoucheuse de toute vieille société qui est enceinte d'une nouvelle. C'est elle-même un agent économique. » (Le Capital, 1, Werke Dietz, 23, p. 779.) La traduction Roy, reprise par toutes les éditions françaises du premier livre du Capital, semble hésiter devant une conception aussi hardie : « Et, en effet, la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique. » (Ed. sociales, t. 3, p. 193.) Auparavant, Marx avait montré que c'est exactement de cette façon que le capitalisme était né de la société féodale dans le procès de l'accumulation primitive : « Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l'emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir de l'État, la force concentrée et organisée de la société, afin de promouvoir comme en serre chaude le passage de l'ordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste et d'abréger les phases de transition. »

[15] MARX, Grundrisse, 10/18, t. 1, p. 159.

[16] Les stades A, d'une part, B, C et D, d'autre part, de l'évolution capitaliste correspondent à la subdivision entre stade de soumission formelle et réelle du travail au capital, faite par MARX, Un chapitre inédit du « Capital », 10/18, p. 191-223.

[17] Lettre de Marx à Weydemeyer, 18 mars 1852.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 21 mai 2012 15:51
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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