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Collection « Les auteur(e)s classiques »
LA SOCIÉTÉ COMMUNISTE.
Présentation

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Karl Marx et Friedrich Engels, LA SOCIÉTÉ COMMUNISTE. Introduction, traduction et notes de Roger Dangeville, 1979. [Une édition numérique réalisée par Jean Manaud, professeur d'histoire à Toulouse en France.] [Ce livre est diffusé dans Les Classiques des sciences sociales avec l'autorisation des ayants droit du traducteur accordée le 17 mars 2010 et réitérée le 17 mai 2013.]


LA SOCIÉTÉ COMMUNISTE
_______

par Roger DANGEVILLE, 1979.


Présentation [1]


Le « Capital » rouge
Trois moments de la dissolution du capital
En passant par la politique
Marx : dictature du prolétariat et transition au communisme
Alliance avec Ricardo
Renversement de la loi de l’appropriation
Théorie de la plus-value, base vitale du communisme
Surtravail : valorisation et dévalorisation
Dévalorisation et société communiste
Dénouement par le surtravail
Héroïque prolétariat
Parti, anticipation réelle de la société communiste

Les innombrables formes contradictoires de l’unité sociale ne sauraient être éliminées par de paisibles métamorphoses. Au reste, toutes nos tentatives de les faire éclater seraient du donquichottisme si nous ne trouvions pas, enfouies dans les entrailles de la société telle qu’elle est, les conditions de productionmatérielles ET les rapports de distribution de la société sans classes.
MARX, Grundrisse (Ed. 10/18, tome 1, p.159).

Le « Capital » rouge

On peut imaginer que Marx – en communiste qu’il était – avait un sourire en coin quand il écrivait « le Capital ». Selon l’expression d’Engels, il opérait avec un froid esprit d’analyse – « en anatomiste » qui dissèque le corps qu’il étudie, comme si le capitalisme était déjà mort. De nombreux socialistes, qui sont en réalité de grands amis et défenseurs des bourgeois, ont interprété cette façon scientifique de procéder comme la marque d’un grand penseur objectif et impartial. En fait, le red terror doctor – comme l’appelaient ses ennemis anglais qui le connaissaient souvent mieux que ses prétendus amis – s’intéressait avant tout à l’embryogenèse du communisme, c’est à dire l’étude du développement des stades de formation de la société communiste au sein de la marâtre bourgeoise, et aux meilleures façons d’en mener à bien l’accouchement [2]. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Marx est considéré généralement comme le théoricien du prolétariat d’hier, d’aujourd’hui et de demain, et qu’il dirigea l’Internationale pour mettre en pratique les conclusions auxquelles il était arrivé dans ses recherches, notamment le Capital qu’Engels appelait la Bible de la classe ouvrière.

Effectivement, depuis plus d’un siècle, la controverse porte sur deux façons de « lire le Capital » – celle des ânes candidats à la gestion de la société bourgeoise qui n’y voient que la seule description des lois régissant l’économie capitaliste, et celle des révolutionnaires qui voient, dans la dynamique du développement capitaliste, naître et croître au fur et à mesure, à tous les plans, ses contradictions et le prolétariat communiste qui portera finalement son géniteur à la tombe. Le marxisme n’a plus rien d’utopique, parce qu’il se fonde sur la dynamique même du cours de l’économie capitaliste, alors que les premiers utopistes tiraient leur vision de leurs aspirations (qui n’étaient pas arbitraires, mais découlaient de toutes les conditions matérielles faites aux classes opprimées), en suppléant par leurs intuitions aux conclusions scientifiques que permet une maturité sociale plus grande.

Les utopistes sont de véritables ennemis du capitalisme, parce qu’ils critiquent le système bourgeois avec force et cohérence, et vont au-delà de la société de classe dans leurs aspirations, alors qu’un Proudhon, par exemple, illusionne les masses en leur faisant croire que l’on peut sortir des limites du capitalisme sans briser son enveloppe mercantile – en y restant.

Si les utopistes ne peuvent prévoir l’action des classes et se limitent à l’élaboration de plans sociaux, la société qu’ils décrivent est néanmoins la véritable négation du capitalisme. Leurs affirmations sur la société future « ont une signification exclusivement utopique », parce qu’ils n’ont « qu’une conscience rudimentaire des oppositions de classe qui ne font que commencer à se développer à leur époque ». Marx se fonde uniquement sur l’économie et les oppositions de classe, mais lui qui voit la réalité adhère aux affirmations des utopistes parce qu’ils définissent la seule société socialiste qui soit et qui puisse être : abolition de l’opposition entre ville et campagne, de la famille, du gain privé (salaire), de la disharmonie sociale (en termes marxistes : l’anarchie sociale), de l’Etat, transformé en simple administration de la production.

Les utopistes désiraient et proposaient que toutes ces formes soient abolies. Marx, quant à lui, démontre qu’elles le seront par les forces sociales que le capitalisme a déjà mises en mouvement. Dans toutes ses analyses, il scrute avec des yeux d’aigle toutes les failles, les antagonismes qui poussent le système capitaliste à sa crise finale. L’étude scientifique – et, précisément parce qu’elle est scientifique, propre à glacer le sang dans les veines des roquets d’université – suit les phénomènes de l’économie bourgeoise et ses processus historiques successifs qui se nient et s’abolissent, en suscitant une dynamique nouvelle, différente et opposée, des forces économiques : le communisme. Les lois scientifiques de cette société nouvelle s’opposent formule à formule, mot à mot, irréductiblement, aux lois de la société actuelle. Marx défend la notion de lois vraies, et non falsifiées, de la dynamique de l’économie capitaliste, parce que la claire vision de ce mode de production fournit l’arme suprême pour faire sauter l’infâme machine sociale bourgeoise comme il convient et au moment de l’histoire où il le faut. Ce n’est pas la biologie du capital, c’est sa nécrologie que décrit le socialisme scientifique.

Trois moments de la dissolution du capital

La structure du Capital – et donc sa signification réelle – ne peut être comprise que si l’on saisit qu’à chaque livre, à chaque chapitre et, pour ainsi dire, à chaque page, on trouve devant soi les trois moments dialectiques de la naissance, de la croissance et de la mort du capitalisme et, avec la dissolution de celui-ci, l’essor du communisme dans la succession historique des modes de production et de société que traverse l’humanité dans sa longue marche en avant.

Le premier moment donne la théorie du capital individuel ou, mieux, du capital d’entreprise. Le Premier Livre porte sur la genèse du capital dans l’entreprise, avec la définition des rapports de la valeur, du caractère mercantile du procès de production, ainsi que du symbolique personnage du capitaliste qui devient rapidement superflu, tandis que croît sans cesse la masse de ses ouvriers et que leur production se socialise de plus en plus, créant la base économique de la société future.

Comparant la productivité spécifique à chaque mode de la production sociale avec celle du précédent, dans une série où le travail acquiert une efficacité toujours plus grande, le Premier Livre souligne le fait qu’un premier gaspillage a lieu et se calcule par le taux de plus-value qui – dans la période manufacturière – oscille mettons autour de 100% (et augmente sans cesse). Quoiqu’il corresponde à l’extorsion la moins susceptible de nous préoccuper, puisque la plus-value va en partie à des fins sociales supérieures à celles des vieilles économies pré-bourgeoises, dès lors qu’elle échappe à une minorité avide de jouir, nous devons la considérer tout de même comme du gaspillage, parce qu’elle repose sur l’appauvrissement croissant de l’ouvrier à tous les points de vue (physique, intellectuel…) : sous le capitalisme, la richesse repose sur la misère, et c’est cette contradiction qui engendre la surproduction, les crises et guerres toujours pires, fatales à la fin aux bourgeois.

Dans le second moment – dans une langue radicalement opposée à celle des comptables bourgeois – Marx cesse d’écrire le « bilan de l’entreprise industrielle » pour passer à l’étude des lois de toute la société capitaliste considérée dans son ensemble. Il souligne maintenant que la production socialisée entre en contradiction toujours plus criante avec le mode d’appropriation et de circulation privé du capital. Le mode mercantile et monétaire du capital devient un frein intolérable à son développement ultérieur, et la circulation mercantile constitue un faux frais que la société non mercantile du communisme abolirait d’un coup, en détruisant le procès borné de la reproduction du capital qui doit passer par le marché pour métamorphoser le produit (valeur d’usage) en argent (valeur d’échange), et cet argent en marchandises (forces de travail, matières premières, machines, etc.). Et Marx de noter que ces procès n’ajoutent rien, mais enlèvent au contraire des bras et des moyens matériels pour s’effectuer, ces opérations étant tout à fait stériles. Il en déduit, d’une part, que la société future sera amenée immanquablement à briser le mercantilisme et son corollaire, l’appropriation privée, et à rompre l’autonomie des entreprises qui ne peuvent communiquer que par le moyen vain et dispendieux de l’échange monétaire, et, d’autre part, que la société communiste unifiera (socialisera) le procès de production à l’échelle de toute l’humanité, en mettant fin à la contradiction entre circulation et production ainsi que, du même coup, à celle entre la consommation et le procès de travail. La taupe de la société communiste a bien travaillé à l’échelle sociale tout entière.

En cumulant les économies que le prolétariat pourrait faire aussitôt s’il s’érigeait, dans les pays développés, en classe dominante, Marx évalue qu’il serait possible d’obtenir le même résultat qu’avec le capital si, au lieu de 8 heures, on n’en travaillait plus que 2, voire moins encore dès lors que tous les parasites et oisifs sont contraints eux aussi à faire du travail productif. En ce sens, Marx conclura que le système mercantile et monétaire du capital est synonyme de dilapidation et de gâchis du temps de travail humain et de surproduction avec la course frénétique à l’augmentation de la masse de la production.

Pour distraire le monde de ce qui distingue essentiellement capitalisme et socialisme, au point qu’un hippopotame lui-même ne pourrait plus les confondre – à savoir que le capitalisme implique marché, valeur d’échange, monnaie, salaire, bilan d’entreprise et de famille, impôt, droit héréditaire, propriété de la maison habitée et autres choses semblables, et le socialisme leur abolition –, on truque une autre notion du marxisme qui, exactement citée, est la suivante : une forme sociale de production ne se substitue à une autre, à travers des luttes et des révolutions, que si elle garantit un EFFORT HUMAIN MOINDRE pour une production, une productivité ou un rendement égal, sinon supérieur. Si le socialisme n’est pas le simple prolongement du capitalisme ou, pire, le capitalisme développé ou exacerbé, il ne diminuera pas l’effort en améliorant sa productivité, d’un côté, pour l’augmenter, de l’autre, par l’accroissement insensé de la masse de la production. Il est faux, en effet, de prétendre que le socialisme accroît encore, dans les pays développés, la masse et l’indice de croissance de la production qui tendent à baisser historiquement avec la chute du taux de profit. Le socialisme épargnera et le travail humain et ses produits pour un bien-être supérieur de tous, sinon, il ne représenterait pas les intérêts de la classe des travailleurs, mais la « production pour la production ».

Le troisième moment est vital pour qui a assez de lumière dans les yeux pour voir et comprendre. Ce n’est plus la théorie de l’entreprise industrielle, ni celle de la société bourgeoise, mais c’est – décrite d’une main sûre – la théorie et la description de la société communiste. Marx la décèle dans le sein même de la production capitaliste, dans la dissolution et les crises croissantes du capital dues à ses contradictions de plus en plus frappantes. Il en tire le programme politique et social du prolétariat communiste, qui n’est que le développement révolutionnaire de  ces contradictions mêmes qui se déroulent sous nos yeux, parce qu’il les saisit sous l’angle de classe, avec des moyens scientifiques. Il se traduit en un ensemble de mesures conscientes et systématiques, donc capables d’accélérer le processus de l’accouchement de formes sociales qui existent déjà dans le sein du capitalisme. En ce sens, classiste et de prévision, Marx lui-même définissait le Capital comme « le plus terrible missile qui ait encore jamais été lancé à la face des bourgeois ainsi que des propriétaires fonciers » [3], et – pour qu’il n’y ait pas de doute sur son efficacité – il ajoutait qu’au plan théorique, c’était « un coup dont les bourgeois ne se relèveront jamais » [4]. De la sorte, la société communiste, but du mouvement ouvrier, ne se trouve plus dans le domaine de l’idéal, de projets d’activistes ou de réformateurs, mais dans la dynamique réelle de l’actuelle société bourgeoise secouée par des crises et guerres de plus en plus dévastatrices.

En passant par la politique

Ce troisième moment communiste est omniprésent et fuse de partout. C’est l’œuvre de la taupe du prolétariat qui opère au sein du procès de production et crée, dans le travail effectué en COOPÉRATION, la plus-value qui sert à reproduire le capital à une échelle toujours plus large, au point où il n’est plus compatible avec l’économie de l’entreprise autonome, de la mutilante division du travail et de l’appropriation privée. La coopération, base sûre de la socialisation pour le prolétariat de demain, est cependant accaparée et sans cesse incorporée au corps du capital qui suce le travail vivant et en absorbe tous les produits, non seulement matériels, mais encore intellectuels (science qui devient la technique glaciale), ainsi que les combinaisons et procédés de travail qui se muent en moyens d’organiser l’exploitation et l’oppression de la force de travail vivante. La coopération décrite dans le Premier Livre du Capital devient socialisation à l’échelle de toute l’économie. Elle s’oppose, dans l’analyse du Second Livre, aux multiples formes et figures de la circulation mercantile et de l’appropriation privée – à l’argent, à la valeur d’échange, au marché, au capitaliste marchand, au financier, etc.

Ce communisme tout matériel, créé par les ouvriers au sein du procès social de production, étant constamment monopolisé par le capital pour son propre développement (qui le fera éclater à la fin, de par sa démesure et les contradictions qu’il suscite) demeure aliéné. Lénine l’a fort bien compris dans son Que faire ? où il explique que les ouvriers ne peuvent s’en sortir en cantonnant leurs efforts dans la sphère économique, que le communisme lui est extérieur et ne peut être réalisé que par des luttes politiques et révolutionnaires qui vont au-delà de la forme capitaliste.

Le communisme intégral, c'est-à-dire non seulement économique, mais encore consciemment actif, prend ses racines matérielles dans les escarmouches contre le capital et se hausse au niveau de la société dans la convergence des revendications économiques (syndicales) et des actions subversives au niveau politique – dans la guerre civile que Marx a décrite de façon classique dans les heurts révolutionnaires en France de 1848 et de 1871, par exemple. Le communisme embrase ainsi l’ensemble des sphères de l’activité – de la base économique à la vie politique et sociale – de toute la classe.

Toute cette expérience historique est théorisée dans le programme communiste du parti de classe, et les ouvriers doivent s’organiser en ce parti politique pour se hausser au communisme émancipateur qui passe par la conquête du pouvoir dans la société, où le prolétariat s’érige en classe dominante afin de prolonger la production socialisée en une distribution elle aussi sociale. Dans la société bourgeoise, ce communisme ne peut être conscient, systématique, cohérent et actif qu’en étant politique dans la lutte anticapitaliste de l’avant-garde  qui, comme force matérielle réelle et présente, intègre tout le communisme diffus mais déjà existant dans la société de classe [5].

Ce communisme révolutionne le prolétariat lui-même du début à la fin : d’agent matériel aveugle de la socialisation des forces productives sous l’aiguillon de la bourgeoisie, il devient une force organisée, active, avec le parti communiste qui fait converger ses revendications économiques dans les luttes politiques pour le but final communiste ; puis, par l’acte révolutionnaire, après la conquête du pouvoir, il se dépouille progressivement de ses caractéristiques de classe pour devenir libre producteur associé et, finalement, homme social, épanoui dans tous les sens. Mais, dès ses débuts, ce prolétariat est subversif quand il fournit son travail gratuit à la société qu’il révolutionne de ce fait en ruinant ses lois mercantiles d’équivalence sur lesquelles reposent tout le mode d’appropriation privée et les superstructures de contrainte politiques et idéologiques ; et il l’est toujours plus activement quand il lutte syndicalement pour la diminution de la journée de travail et l’abolition du salariat, et enfin quand il mène le combat révolutionnaire frontalement contre le capitalisme, sous la direction des principes et du parti de classe. Si l’action de ce dernier est la condition indispensable de la victoire, ce n’est pas tant pour des raisons d’organisation que parce qu’il concentre en lui le communisme anticipé bien avant la révolution sociale.

Ce qui a dicté le plan de ce recueil, où se mêlent intimement les trois moments que nous avons présentés, c’est l’ordre logique et chronologique de la dissolution ou dégénérescence du mode de production capitaliste, avec l’élimination progressive du propriétaire foncier dans l’agriculture, puis celle du capitaliste industriel et monétaire, et enfin celle du prolétariat lui-même qui se dépouille finalement de ses stigmates de classe dans le procès de production et de vie de la société postrévolutionnaire - théorisée par Marx, notamment dans sa Critique du programme de Gotha – parce qu’il représente alors, lui-même, une forme étriquée et surannée des forces productives.

Ce processus économique est constamment traversé, dans le drame historique, d’éclats fulgurants de conscience et de gestes révolutionnaires qui éclairent l’œuvre de sape de la taupe révolutionnaire au sein de la base économique, qui est fondamentale et dont il faut toujours partir dans la méthode classique du socialisme  scientifique [6].

Marx : dictature du prolétariat
et transition au communisme


La contribution de Marx a été de donner une base scientifique au communisme du stade supérieur, entrevu par les utopistes à l’aube du capitalisme.

Loin de s’opposer aux intuitions utopistes et aux manifestations locales et sporadiques de la lutte de classe contre le capital, le socialisme scientifique les réunit et les hausse à son niveau : il leur donne une base solide et réelle, et il absorbe « par ailleurs le contenu réel de la littérature utopiste comme élément ENRICHISSANT dans le socialisme moderne » (cf. Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique). L’intuition, les aspirations et l’instinct de classe ne sont pas « faux » : ils se fondent, en effet, sur une réalité communiste qui existe dans le passé, le présent et le futur pour ceux qui ont des yeux pour voir et des sens pour pressentir. L’utopie ne se révèle inconsistante qu’au niveau de ses projets de réalisation, en raison du manque de maturité économique du début du capitalisme. En somme, le marxisme donne une base scientifique aux aspirations des premiers plébéiens et utopistes, dont la vision, non embarrassée par la montagne de camelotes et de préjugés bourgeois, s’étendait d’emblée jusqu’à la phase supérieure de la société sans classe, ni Etat, ni argent, ni valeur d’échange, ni marché ; une vision où l’antagonisme entre ville et campagne était aboli dans les petits îlots de leurs palais collectivistes réunissant production et consommation, travail et jouissance en un tout indissoluble.

Ce qui a été fatal aux écoles utopistes, après la phase où elles étaient l’expression historique adéquate des conditions sociales, c’est qu’elles se sont sclérosées et n’ont pas évolué sur la base du capitalisme moderne, qui a précisément donné naissance au socialisme scientifique, systématisé par Marx. Son œuvre a consisté essentiellement à mettre en lumière le fait que le communisme correspond à la dynamique nécessaire de l’évolution du capitalisme vers sa dissolution croissante, au milieu de contradictions et de crises toujours plus graves. Il a donc décrit avant tout la dialectique économique du passage du capitalisme au communisme, en mettant l’accent sur la rupture politique de classe entre bourgeoisie et prolétariat, dont l’expression la plus haute est l’érection de l’Etat ouvrier qui permet la transition sociale au communisme. Sa contribution spécifique, comme il le dit lui-même, est d’avoir exposé le déterminisme dans l’économie et la société, avec la succession nécessaire des divers modes de production, et notamment la phase de la dictature du prolétariat et du stade inférieur du socialisme, alors que les utopistes avaient, pour leur part, théorisé la phase de plein communisme. C’est ce qui fait dire à Engels : « Pour faire une science du socialisme utopique, il a fallu le placer sur le terrain réel pour qu’il obtienne une base solide et irréfutable – et c’est là l’œuvre de Marx » [7].

Pour ce qui concerne le présent recueil, nous avons donc tenu compte de ce que le socialisme scientifique s’attachait en particulier à établir les lois du développement communiste dans et contre la société capitaliste. En fondant ainsi objectivement les mesures de transition de la phase inférieure du communisme, il a consolidé les intuitions utopistes sur la phase du communisme intégral, dont la lumière brille d’un éclat plus vif [8].

Alliance avec Ricardo

Pour démontrer la naissance du communisme et son essor inévitable, Marx se base uniquement sur l’analyse de la réalité du développement capitaliste. Il s’agit pour lui d’accepter les faits tels qu’ils sont, d’en déterminer les lois et, sur cette base, d’en suivre l’évolution. C’est la raison pour laquelle Marx avait une grande estime pour l’économie politique classique, pour Ricardo par exemple [9]. Ils partent tous deux du même terrain réel du mode de production bourgeois – ce que l’économie politique bourgeoise a renié depuis, en devenant de plus en plus vulgaire et professorale. L’un comme l’autre admet que la production capitaliste obéit à des lois que l’on peut déduire scientifiquement de la base économique : la loi de la valeur et celle de la plus-value. Marx noua cette alliance parce que le prolétariat est né en même temps que la bourgeoisie et en liaison avec elle contre les puissances féodales.

La foi inébranlable de Marx – et des siens – en l’inévitabilité de la révolution prolétarienne repose sur une hypothèse commune à l’adversaire (Ricardo) : que l’essor des forces productives dans les formes et sous l’enveloppe capitalistes se poursuive irrésistiblement. Or, c’est cette progression même qui fera éclater la forme trop étroite du capitalisme, alors que Ricardo estimait que le capitalisme était une forme éternelle, capable en se réformant d’évoluer au-delà de toute limite – ce que contredit l’expérience répétée des crises et guerres  cycliques, ainsi que la paupérisation croissante dans le monde.

À tous les économistes et bourgeois qui ont « découvert » par la suite que les domaines de l’homme et de la production seraient indéterminés, nous disons qu’après les démonstrations rigoureuses de Marx, c’est bien là le seul argument qu’il leur reste, mais que cette piètre argutie ne mérite que mépris parce qu’elle nie la science et les lois déterminées tirées des phénomènes, en leur opposant le hasard, l’impossibilité de savoir et donc de prévoir : « J’ai horreur, écrivait Marx, des explications qui résolvent les problèmes en faisant appel à une autre sphère » [10].

Quant à l’argument selon lequel il n’est plus de place pour l’ « action » et l’initiative des hommes si tout est déterminé, il suffit de répondre que ce cours déterminé est leur histoire, leur tragédie ou leur comédie, et que les uns mettent toutes leurs forces physiques et intellectuelles à ralentir le processus, et les autres à l’accélérer – tous deux étant déterminés par des conditions de classe opposées.

L’une des lois fondamentales du capitalisme, défendue par Ricardo et les siens, est celle de la valeur-travail : toute marchandise est déterminée par le temps de travail nécessaire à la produire. Si son propriétaire a mis cinq heures dans la production de sa chaise et qu’il l’échange contre six kilos de farine qu’il a fallu cinq heures pour produire, il y a eu échange entre équivalents. Cette valeur se détermine non pas sur le marché, selon l’apparence, mais dans la production, d’après les heures passées au travail pour la produire [11].

Historiquement, la loi de la valeur qui imprime le caractère mercantile et monétaire au mode de production bourgeois, n’a fonctionné DANS LA PRODUCTION ET LA DISTRIBUTION que dans des économies précapitalistes, et notamment au Moyen âge dans les sphères où il n’y avait pas d’extorsion de plus-value (sous forme de corvée, dîme, etc.) – par exemple, dans les corporations d’artisans qui jouissaient de la protection ou du privilège de la franchise féodale. Elle reposait sur la propriété des instruments et matières de celui qui produisait ses denrées qu’on lui payait dans l’échange selon les heures travaillées. L’exploitation n’existait donc pas et toute l’idéologie bourgeoise actuelle est née de ces rapports économiques : égalité, liberté, fraternité,  justice, etc [12]. L’avènement du capitalisme a ruiné toutes ces conditions de production idylliques – l’âge d’or du travail, selon Marx – en substituant au travail parcellaire du petit paysan libre, de l’artisan ou boutiquier, le travail associé, exploité, des salariés prolétaires dans les manufactures et fabriques : l’opposition des classes découle des fonctions productives de l’une (prolétariat) dans l’économie, et des fonctions improductives et de plus en plus parasitaires et antisociales des monopoleurs dans la distribution (propriétaires fonciers, bourgeoisie et leurs innombrables laquais).

Renversement de la loi de l’appropriation

Sous le capitalisme, la loi de la valeur mystifie les ouvriers exploités dans le procès de production, mais possesseurs « libres et égaux » de leur force de travail sur le marché : une partie de leur temps de travail seulement leur est payée, mais la valeur de leur force de travail – dans la distribution – équivaut bel et bien au temps de travail qu’il a fallu pour sa production, à l’instar de n’importe quelle autre marchandise. Le salaire qui est dépensé sur le marché ou dans la circulation, où règne l’appropriation privée, correspond par définition aux moyens de subsistance nécessaires à reproduire la force de travail : l’ouvrier la vend donc… à sa valeur au capitaliste, qui l’exploite tant qu’il peut.

L’ouvrier reçoit, par conséquent, son « juste salaire », et peut l’échanger en toute liberté et égalité contre des équivalents sur le marché…

Pour maintenir cette mystification, en faisant feinte d’ignorer le développement nouveau des rapports de production (qui les dérange en théorie, mais les arrange au plan économique), les bourgeois font donc abstraction de ce que, par définition, l’ouvrier n’est employé (exploité) par le capital que s’il produit un surplus excédant le travail nécessaire à le reproduire ; s’il ajoute à son salaire de la plus-value, du profit ou surtravail [13]. C'est-à-dire que la classe ouvrière est bafouée par la loi de la valeur, que le capitaliste lui applique dans l’échange, sur le marché du travail, et au plan politique, avec l’ineffable bulletin de vote du brave citoyen qui choisit chaque quatre ans parmi ses exploiteurs celui qui le gouvernera. En effet, la loi de la valeur est complètement dépassée au point essentiel pour l’ouvrier, là où il travaille, où – selon l’expression moderne toute démocratique – il crée son « revenu ».

Il s’ensuit qu’à un certain point de son évolution, l’économie bourgeoise cesse d’être scientifique et de retracer fidèlement les lois des phénomènes réels : elle devient vulgaire, autrement dit, elle truque et manipule la réalité pour faire l’apologie du capital contre toute « vérité ». Les économistes, pour autant qu’ils la reconnaissent encore, falsifiant la loi de la valeur, en font une loi du marché et non de la production.

Or, sur le marché, nous avons l’effet et non la cause, et la valeur ne peut qu’y être indéterminée et indéterminable : les prix fluctuent selon la concurrence, les monopoles, la rareté, l’abondance, etc. – tous facteurs bien réels mais contingents, qui ont pour théâtre le bordel du marché où tout se vend et tout s’achète. Toute science y est impossible [14] car celle-ci ne peut se faire qu’à partir de la production. La bourgeoisie ne peut plus supporter de voir les choses en face. Elle lâche Ricardo et les déterminations scientifiques rigoureuses, et se réfugie dans l’indéterminisme, la contingence et les préjugés qui en naissent avec le conservatisme et la bigoterie : « Dès lors que l’on se rend compte de la nature exacte des rapports, l’effondrement que l’on constate dans les faits provoque le naufrage de toute foi théorique en la nécessité durable des conditions capitalistes actuelles. Il est donc de l’intérêt absolu des classes dominantes de semer partout la confusion et l’ignorance. Et pourquoi donc paierait-on les apologètes infatigables, dont le seul argument « scientifique » est d’affirmer qu’en économie politique il ne faut jamais réfléchir ? » [15].

En conséquence, le prolétariat – dans le procès de production qui est la source de toute vie d’une société, et donc aussi de son intelligence et de ses lois – est d’emblée mis HORS LA LOI du mécanisme général de la distribution bourgeoise, de l’échange entre équivalents qui forme la substance des valeurs bourgeoises (justice, ordre, liberté, égalité et autre mensonges pour les ouvriers) sur lesquelles reposent les superstructures du droit, de la politique et de l’idéologie (Etat), qui entrent en contradiction croissante avec le devenir de l’économie. Ce prolétariat évincé est – selon l’expression de Marx – « dissolution active de la société bourgeoise ».

Théorie de la plus-value,
base vitale du communisme


En renversant la loi de l’appropriation privée pour les ouvriers qui forment la base de la production, l’économie bourgeoise s’engage dans la voie qui mène à l’abolition du mode de production capitaliste. Dans la base économique de celui-ci règne désormais la loi de la plus-value qui a évincé de la production la loi de la valeur et l’a rejetée sur le marché où elle dégénère. Les amateurs de « solutions positives » peuvent se réjouir, la loi du surtravail représente non seulement le moteur qui PRODUIT  les fondements communistes au sein du capitalisme, mais encore la cause effective de l’évincement progressif, d’abord des classes dominantes, propriétaires fonciers et bourgeois, puis – et c’est là que l’on constate la force irrésistible de cette cause motrice – du prolétariat. On a dès lors les pleines conditions matérielles de la société communiste sans classes. C’est la  loi du surtravail toujours croissant, de la société esclavagiste au capitalisme, qui exprime le déterminisme économique de cette évolution.

Ce surtravail grossit sans cesse ce que l’on appelle aujourd’hui les investissements, donc les taux de croissance et la masse de la production, en rendant à la fin les classes incompatibles avec un développement aussi gigantesque des forces productives. L’appropriation privée devient intolérable, parce que trop bornée par rapport aux sources fécondes de la production socialisée. C’est le surtravail qui, d’ores et déjà, dévalorise les produits, la force de travail et les moyens de production. Or, cette dévalorisation annonce la société communiste, non mercantile et non monétaire, c'est-à-dire sans loi de valeur. Elle provoque les crises aigües de destruction de masses gigantesques de travailleurs surnuméraires (chômeurs), d’installations productives et de denrées, avec les guerres périodiques de surproduction qui finiront par emporter le capitalisme. L’inflation qui fait augmenter les prix de tous les articles, au lieu qu’ils baissent (dévalorisation) à mesure que la productivité augmente, n’est qu’un truc pour transformer une partie des salaires en plus-value, en faisant diminuer la capacité d’achat des salaires. Mais le capital est incapable de changer les lois qu’il falsifie tant qu’il peut : c’est toujours le pays qui a la plus grande productivité qui domine le marché, et évince les autres. Les faillites en chaîne de l’actuelle crise le rappellent durement aux capitalistes enivrés d’économie politique vulgaire du bien-être de la phase de prospérité.

En outre, depuis le début des sociétés de classe, le surtravail est synonyme ou mieux père de l’ignoble civilisation de la « foule des travailleurs prétendument supérieurs – les fonctionnaires,  artistes, médecins, curés, juges, avocats, etc. qui non seulement ne sont pas productifs, mais essentiellement destructifs » [16], en ce qu’ils accaparent les richesses matérielles et intellectuelles créées par les travailleurs productifs, en les conformant à leur image infecte et en empêchant les travailleurs de se hausser à un niveau supérieur, avec un développement qui serait humain et accroîtrait encore leurs forces productives.

Depuis les sociétés esclavagistes qui développèrent une brillante mais méprisable civilisation, parce que fondée sur l’exploitation de la masse écrasante des producteurs, tout ce qui est progrès provient du surtravail. Aussi n’avons-nous pas le culte du progrès, puisqu’il signifie, dans les sociétés de classe, misère et abrutissement croissants pour une masse toujours plus nombreuse d’humains, c'est-à-dire paupérisation absolue [17] ou aliénation. Mais nous savons que c’est cette aliénation qui fournit les moyens de la désaliénation – non pas progressive, mais par une rupture brutale, révolutionnaire.

Ce n’est pas un paradoxe que la part la plus médiocre de la production sociale entre dans les revenus individuels – du luxe stupide et creux des riches aux divertissements minables des pauvres, voire aux moyens de subsistance faméliques qui correspondent au travail nécessaire et à la satisfaction des besoins les plus bornés – tandis que le surtravail sert au développement des besoins et activités sociales à caractère collectif : un train est toujours au dessus d’un moyen de communication privé, par exemple les automobiles dont la technique est dégénérée, l’entretien dispendieux et l’utilisation plus pénible, sans parler des pistes, ruineuses pour la collectivité et la nature, qu’il faut mettre à leur disposition.

Le marxisme a établi la loi qui n’a rien de paradoxal non plus, à savoir que si le capitalisme avait été capable – comme le théorisait Ricardo – de produire des masses toujours plus grandes de denrées à des prix toujours moindres à mesure que la productivité du travail augmente, il aurait gagné la partie. Mais Marx a prouvé que cette règle ne s’appliquait pas aux moyens de subsistance nécessaires (tels qu’aliments et logements, liés à la terre) sur lesquels pèse la rente parasitaire des propriétaires fonciers. Et le capitalisme sénile nous a montré, en outre, que les produits industriels augmentaient eux-mêmes de prix, à la fin, ne serait-ce que parce que les matières premières extraites de la terre sont, elles-aussi, grevées d’une rente foncière [18]. Le capitalisme, loin de satisfaire toujours mieux les besoins collectifs de l’humanité, dégénère donc ainsi de plus en plus, et c’est son arrêt de mort.

Quoi qu’il en soit, ce qui mine le capitalisme, c’est qu’il gaspille non pas tant l’or et les breloques pour les riches et les rentiers, mais le travail humain, le degré de sacrifices et de tourments causés à l’espèce humaine, et surtout à la fraction des ouvriers productifs, pour la création d’une certaine masse de produits de consommation. Au début, il fut progressif parce qu’il haussa l’humanité à un niveau de productivité supérieur, en condamnant sans appel la peu productive économie parcellaire du travail (artisans, petits paysans, etc.) ; parce qu’il utilisa une part importante de la plus-value de ses esclaves salariés pour valoriser le capital en élargissant sans cesse le procès de production, en éliminant la loi de la valeur du procès de travail et en lui substituant celle du surtravail, du don gratuit, forcé sous le régime de classe qui socialise progressivement la production, ce qui exigera finalement l’abolition du mode de distribution privé, c'est-à-dire du système des classes. C’est en quoi réside la grandiose mais aliénée mission historique de la bourgeoisie, et il en résulte la base économique du communisme.

Rien ne sert de poser la question stupide – au fond, démocratique – de l’approbation ou de la réprobation du système capitaliste : il existe, et le déterminisme a imposé cette voie historique à l’humanité. Il s’agit de découvrir la loi de son développement et de sa dissolution, en combattant d’abord les systèmes d’oppression les plus rétrogrades et dépensiers du travail humain que lui, puis en retournant les armes contre le capitalisme qui, dès qu’il est arrivé à maturité, gaspille encore plus ignoblement le travail humain.

Surtravail : valorisation et dévalorisation

La loi du surtravail domine la production capitaliste, comme elle domine le travail nécessaire de la force vivante de travail. Tout s’arrête quand il n’y a plus de surtravail : pourquoi faire travailler l’ouvrier ou pourquoi produire, s’il n’en résulte pas une plus-value, du surtravail, du profit ? Le capital tend donc inexorablement, qu’il le veuille ou non (c’est Marx qui a élaboré cette loi), à produire toujours plus de surtravail et, pour ce faire, il en reconvertit une partie en capital, afin d’élargir encore l’échelle de la production. C’est ici que le capitalisme démontre sa supériorité sur tous les modes antérieurs d’extorsion de surtravail (aux esclaves et aux serfs) où la plus-value tout entière était consommée par la classe dominante et sa suite de laquais (cour médiévale, prolongée par les pauvres et la cour des miracles du clergé) : les bourgeois réinvestissent une large part de cette plus-value pour élargir le cercle utile (toujours au début) de la production.

Mais ce réinvestissement qui est valorisation (c'est-à-dire production plus grande) du capital est EN MEME TEMPS dévalorisation du capital, l’accroissement de la productivité abaissant le coût de production pour une même unité de denrée produite [19].

En effet, en mobilisant du surtravail pour pouvoir élargir sans cesse le procès de production, le capital, est obligé de révolutionner constamment ses procédés et méthodes de production et d’accroître sa masse de produits – ce qui provoque une dévalorisation encore plus grave du capital [20]: la marchandise est produite à un coût toujours moindre et perd donc relativement de la valeur à chaque augmentation de la productivité du travail. En somme, la valeur d’échange diminue à mesure que les forces productives créent davantage de valeurs d’usage.

Nous abordons ici le problème des pertes et faux frais spécifiques du mode de production capitaliste, et c’est alors qu’éclate le paradoxe qui posera un terme au capital : il ne peut que se dévaloriser de plus en plus, en se rapprochant du communisme, sous peine d’éclater de par la pression de la surproduction. Marx énonce d’abord la loi suivante : « La valeur s’établit à l’origine par les coûts de production initiaux – en fonction du temps de travail primitivement nécessaire pour fabriquer le produit. Or, une fois le produit fabriqué, son prix est déterminé par les coûts nécessaires pour le REPRODUIRE. Les frais de production diminuant constamment – et d’autant plus vite que l’époque est industrialisée – il y a, en conséquence, dépréciation permanente de la valeur-capital elle-même » [21].

C’est ce que Marx appelle le conflit entre l’élargissement de la production et la valorisation qui se manifeste dans ce cercle vicieux qu’avec l’accroissement de la proportion du capital constant eu égard au capital variable, augmente aussi la productivité du travail qui   dévalorise ce même capital : « Pour lui donner une expression tout à fait générale, voici en quoi consiste la contradiction : le système de production capitaliste implique une tendance à un développement absolu des forces productives, sans tenir compte de la valeur et de la plus-value que cette dernière recèle, ni non plus des rapports sociaux dans le cadre desquels a lieu la production capitaliste, tandis que, par ailleurs, le système a pour but la conservation de la valeur-capital existante et sa mise en valeur au degré maximum (c'est-à-dire un accroissement sans cesse accéléré de cette valeur). Son caractère spécifique est fondé sur la valeur-capital existante considérée comme moyen de mettre en valeur au maximum cette valeur. Les méthodes par lesquelles la production capitaliste atteint ce but impliquent : diminution du taux de profit, dépréciation du capital existant et développement des forces productives du travail aux dépens de celles qui ont déjà été produites» [22].

L’augmentation de la force productive du travail, qui met en route le mécanisme fatal de la chute du taux de profit, entraîne aussi la dévalorisation de tous les éléments constitutifs du capital, et il s’ensuit la dépréciation des marchandises entrant soit dans la reproduction de la force de travail, soit dans les éléments du capital constant : « Ces deux conséquences qui impliquent une dévalorisation du capital existant et vont de pair avec une diminution du capital variable par rapport au capital constant, entraînent la baisse du taux de profit, bien qu’elles la ralentissent ». En effet, si le temps de travail nécessaire diminue, la plus-value relative augmente, donc aussi le taux de profit ; d’autre part, si le capital constant est dévalorisé, le rapport (ou taux) du profit s’améliore, puisque le profit se réfère à un terme moindre (diminué de toute la partie qui est dévalorisée). De deux choses l’une donc, ou bien le taux de profit baisse, ou bien du capital est détruit (dévalorisé). Le remède est pire que le mal, comme nous allons le voir.

Pour contrer ces implications fatales de sa course à l’accumulation, le capital tente sans cesse de dépasser les barrières suivantes : 1/ le travail nécessaire, qu’il veut ignorer bien qu’il soit la source de la valeur ; 2/ les limites du surtravail, qu’il veut sans cesse reculer (aux dépens du premier) ; 3/ l’argent, qui est un frein à la production ; 4/les limitations (marché, circulation monétaire) que pose la valeur d’échange à la production des valeurs d’usage [23].

Or, ce seul moyen pour surmonter ces entraves inhérentes à son mode de production, c’est-à-dire le fait de surproduire,  le mène à la crise et aux guerres où la dévalorisation est générale, avec le risque de révolution. A mesure que baisse le taux de profit, c'est-à-dire que vieillit le capital, il devient donc plus destructif, dilapidateur, en un mot antisocial : l’heure de le renverser est arrivée. Mais même ces destructions ne sont pas un remède à la baisse du taux de profit, car « dans des cas déterminés, la dévalorisation est susceptible de réduire la masse du profit en réduisant la masse du capital qui produit le profit » [24].

Il ne faut donc pas voir le communisme se réaliser en un mouvement graduel, toujours plus large et profond, de dévalorisation de toutes les formes du capital (constant, fixe, variable, produits, etc.), car on arriverait à la fin à une conception progressive de la « construction » du socialisme au sein du… capitalisme. La société communiste, aussi longtemps qu’elle est économique dans le capitalisme, est aliénée, comme l’est le mouvement de la dévalorisation croissante du capital, et c’est ce qui en fait d’ailleurs une force et un agent révolutionnaires : la contradiction entre valorisation et dévalorisation est explosive, car le jour où la surproduction aura accumulé une montagne de marchandises qui ne trouvent plus de débouchés solvables, ces valeurs se dévaloriseront brutalement, et cela risque même de faire sauter le reste du monde de la valeur, le capital lui-même.

Pour suivre à la trace la société communiste, Marx démonte le mécanisme par lequel le capital dévalorise toutes ses marchandises (ou produits et valeurs d’usage), procès qui mène au point où toute valeur (donc aussi l’argent et le mode de propriété privé) disparaît dans le communisme supérieur.

En utilisant le schéma des TROIS MOMENTS du Capital, auquel nous avons fait allusion plus haut, nous structurerons comme suit les trois points centraux et convergents de la dévalorisation :

1. Dévalorisation au niveau du procès de production – le « capital individuel » de l’entreprise.

Dans le premier moment, tant que le produit du procès de travail n’est pas encore sur le marché où il sera transformé en argent, ce n’est qu’une valeur d’usage : il est donc dévalorisé. On pensera peut-être que Marx pinaille ici, mais le capitaliste n’est-il pas plus préoccupé de vendre sa marchandise que de la produire ? Les travailleurs sont là pour cela, et lui-même est d’ailleurs assez peu ferré de connaissances et de savoir-faire techniques. Ce moment se révèle désastreux pour le capital dans la crise, quand le bourgeois, n’arrivant plus à réaliser en argent sa surproduction sur le marché, ne peut donc plus reproduire son capital. En outre, au plan théorique qui établit la prévision, ce moment montre que le procès de travail ou de production est parfaitement viable comme pur procès de valeur d’usage, métabolisme entre le travail humain et la nature. Mieux, il ne subira plus ni accrocs, ni crises quand les forces productives auront augmenté au point de pouvoir se dépouiller de leur valeur d’échange.

Voici quelques citations caractéristiques à ce sujet [25] : « La dévalorisation reste un élément du procès de valorisation, ne serait-ce que parce que, dans sa forme immédiate, le produit du procès n’est pas valeur, puisqu’il doit entrer dans la circulation pour se réaliser en tant que telle. Si le procès de production crée donc le capital sous forme de valeur et de valeur nouvelle, il le crée aussi et d’abord sous forme de non-valeur, puisque l’échange doit par la suite le valoriser ». « Dans le procès de production, la valorisation s’identifie purement et simplement à la production de surtravail (objectivation du travail en surplus) ». Or, dans le procès de travail qui crée cette valeur en plus, le produit, support de cette valeur est dévalorisé. Et Marx d’en conclure que « la barrière à surmonter se trouve en dehors du procès de production » – ce qui démontre, sur la base du fonctionnement du capital lui-même, qu’il faut abolir le mode de circulation en vigueur qui constitue une entrave à l’essor des forces productives.

2. Dévalorisation dans le procès de circulation d’ensemble avec les faux frais du moyen de circulation – l’argent, etc. – qui sont liés au mode de distribution ou d’appropriation privé.

C’est là qu’est réalisée la valeur issue du surtravail, échangée contre équivalent (contradiction immanente), mais avec cela, c’est aussi le moment du « saut mortel » du capital, où il enregistre de grosses pertes de valeur [26].

Ce deuxième moment traite donc du problème des pertes et faux frais spécifiques du mode de production capitaliste. Les frais de circulation  s’avèrent en fin de compte un gaspillage du temps libre créé par les ouvriers, et n’ajoutent aucune valeur au produit (contrairement au transport). Marx explique que «lorsque je transforme la marchandise en argent  ou l’argent en marchandise, la valeur reste la même, bien que la forme se trouve modifiée. Il est donc clair que la circulation ne peut augmenter la valeur des marchandises qu’elle met en mouvement, puisqu’elle se résout en une série d’opérations d’échange entre équivalents.

S’il faut du temps de travail pour effectuer ces opérations – c'est-à-dire s’il faut y consommer des valeurs, puisque toute consommation se ramène, en fin de compte, à une consommation de temps de travail vivant ou matérialisé –, la circulation occasionnera des frais. Or, si le temps de circulation coûte du temps de travail, il y aura une réduction, une suppression proportionnelle des valeurs en circulation, celles-ci étant dévalorisées en raison du montant des frais de circulation » [27].

Pour compenser cette perte spécifique au « deuxième moment », le capital est encore poussé à surproduire sans pour autant échapper à l’inexorable dévalorisation. D’autre part, la dévalorisation dissout l’appropriation privée : sous la pression du procès de production – donc du travail socialisé de l’ouvrier – la socialisation déborde sur tous les rapports sociaux, y compris dans la circulation (afin d’en limiter les frais), et ce faisant, il y a un effet corrosif qui s’exerce sur la propriété privée de façon croissante.

3. Dévalorisation – sous-tendue dans les deux premiers moments – qui est systématiquement organisée et parachevée  lors du passage au communisme au cours de la phase inférieure du socialisme.

Dans l’explosion des antagonismes qui pousse à son comble la lutte de classe, le prolétariat sera contraint à prendre le pouvoir pour mener à terme, au niveau politique et social, ce processus de dévalorisation par ces grandioses mesures de transition : abolition des classes non-ouvrières en étendant à tous les membres de la société l’obligation de travailler productivement, dans un premier temps, puis dépouillement du prolétaire de ses stigmates de classe pour le transformer en libre producteur associé. Les moyens décisifs pour abolir la valeur et faire retrouver aux produits et à la force de travail leur pure valeur d’usage, abstraite de la valeur d’échange artificieuse des sociétés de classe mercantiles, sont : 1/ la réduction des heures de travail jusqu’à l’abolition complète de la partie nécessaire, quand est atteint un niveau productif tel que le travail perd son caractère pénible et devient don gratuit à la société ; 2/ la prédominance croissante de la vie collective sur la vie privée, de sorte que les « dépenses » pour l’ouvrier individuel (équivalence pour son travail) diminuent progressivement au profit des « dépenses » collectives, comme Marx le théorise dans la critique du Programme de Gotha.

La production devient alors ouvertement production de non-valeur, en même temps que disparaît l’opposition entre production et circulation.

Dévalorisation et société communiste

Une contradiction stupéfiante est que le capital se dévalorise aussi bien quand il circule sur le marché que quand il se fixe dans le corps du capital, la machinerie.

Pour ce qui est de la dévalorisation résultant des faux frais de la circulation, nous renvoyons le lecteur aux passages de Marx dans ce recueil [28] : on y trouve une condamnation claire et sans appel du mercantilisme et de l’argent. Nous ne ferons ici que les remarques suivantes et qui sont d’une brûlante actualité dans le capitalisme sénile, archi-mûr pour le communisme. Étant un faux frais, « le temps de circulation (qui emploie du travail) représente donc une limitation de la productivité du travail : il augmente le temps de travail nécessaire et diminue la plus-value ; c’est un frein, une barrière à l’autovalorisation du capital » [29]. Or, « comme le capital doit tendre à abattre toute barrière locale au trafic, c'est-à-dire à l’échange, pour conquérir le monde entier et en faire un marché, il doit tendre à DÉTRUIRE L’ESPACE GRACE AU TEMPS » (ibid.). C’est ce qu’il fait quand « il réduit au minimum le temps que coûte le mouvement d’un lieu à l’autre ». Si cette tendance rapproche une nation de l’autre et resserre les liens de toutes sur le marché mondial, elle devient criminelle à la fin. En effet, après avoir ruiné dans la production la force de travail et la terre, le capital viole l’espace avec sa course démente contre le temps.

Afin de réduire ses frais de circulation et accroître frénétiquement ses rotations, et satisfaire sa soif de surproduire, il détruit le sol, les forêts, les champs et leur vie, pour construire des routes, canaux, terrains d’aviation : il pollue la nature et l’air, l’espace (avec la couche d’ozone transpercée) ; il détruit la flore et la faune, salit et tue les mers avec le pétrole, pour gagner du temps et épargner sur les coûts de production d’autres énergies. A contrario, on peut définir le communisme comme la reconstitution de l’espace, l’occupation rationnelle de la terre par l’humanité, harmonieusement distribuée sur la croûte terrestre, en fonction de la valeur d’usage, des besoins et de l’utilité, ainsi que des possibilités réelles – et non plus de la criminelle valeur d’échange.

La dévalorisation représente une véritable force motrice de ce que nous avons appelé le troisième moment chez Marx – le communisme en mouvement dans la production capitaliste.

Mais la forme en est aliénée sous le capital, parce qu’il détruit et dilapide les forces dévalorisées. Toujours par opposition : le communisme se définit comme réanimation et vivification de toutes les richesses créées par la nature et le travail humain au cours du passé, et enfouies aujourd’hui dans le capital mort.

La dissolution de la valeur d’échange se constate surtout dans la masse croissante des valeurs d’usage créées par les forces productives en augmentation incessante.

Pour utiliser un terme de Lénine, la dévalorisation « ouvre les fenêtres » suivantes sur le socialisme : a/ le développement du machinisme qui évince la force de travail, avec l’effet b/ d’augmenter le temps libre et de diminuer le temps nécessaire ; c/ la mise en sommeil d’une masse croissante de capital fixe qui se dévalorise à un rythme accéléré (cf. l’infrastructure, les édifices, installations, le réseau des routes et communications , etc., qui sont gratuits) ; et enfin d/ la dévalorisation constante de la force de travail qui anticipe matériellement sur la déprolétarisation ou abolition du prolétariat de la phase inférieure du communisme.

Dans le présent recueil, nous avons reproduit les textes de Marx sur un aspect essentiel de la dévalorisation qui dissout le capital lui-même à mesure de la croissance des forces productives : le communisme frappe au cœur le capital. La dévalorisation devient un phénomène dominant dans la phase du machinisme, mais elle ne fait qu’exprimer la nature profonde du capital : « À mesure que la grande industrie se développe, la production de richesses dépend de moins en moins du temps de travail et de la quantité de travail utilisée [qui crée la valeur], et de plus en plus de la puissance des agents mécaniques qui sont mis en action pendant la durée du travail. Or, l’énorme efficience de ces agents est, à son tour, sans rapport aucun avec le temps de travail immédiat que coûte leur production » [30].

Les machines sont ce moyen concentré pour dévaloriser le capital, parce qu’elles concentrent en elles toutes les forces gratuites de la nature et de la société : « Une autre force qui ne coûte rien au capital, c’est la science. Or, elle ne peut être appropriée par le capital qu’au moyen de l’utilisation de machines » [31]. En conséquence, « le capital commence par faire prisonnier le progrès historique et le met au service de la richesse » [32].

Le mode de production transitoire du capital entre ici en conflit avec le cours historique de l’humanité, et le caractère non scientifique de la loi de la valeur éclate aux yeux. Les machines ne peuvent être que gratuites, abstraction faite des heures de travail immédiates qui y sont incorporées. Or, le capital ne peut payer toutes les heures que l’humanité a passées pour arriver à la science et à la technologie actuelles : payer ces heures du passé serait grossir les dépenses du capital au point de faire tomber aussitôt le taux de profit au dessous de zéro, et les produits seraient hors de prix ! « Il faut donc supposer que la valeur d’usage de la machine est infiniment plus grande que sa valeur d’échange » [33]. Une machine nouvelle plus efficace dévalorise les anciennes de la même espèce et pousse toute l’industrie à la dévalorisation : « Si, par exemple, à la suite d’une invention nouvelle, une machine peut être reproduite avec une dépense moindre de travail, la machine ancienne de même espèce perd plus ou moins de sa valeur et en donne par conséquent moins au produit » [34].

Lorsque le capital introduit une innovation technique, des machines plus perfectionnées, c’est toujours pour accroître la part de la  plus-value eu égard aux salaires, et il fait à cette occasion un surprofit par rapport à ses concurrents capitalistes, puisqu’il vend son produit au même prix qu’eux, alors qu’il a diminué ses frais de production. Mais c’est la recherche de ce premier avantage tout provisoire qui conduit à une dévalorisation générale, durable. En effet, lorsque tous les concurrents capitalistes de la même branche ont repris les mêmes méthodes, les prix se mettent à chuter – et sous l’action combinée de la surproduction et de la concurrence, les frais de production moindres dus à l’innovation représentent la nouvelle valeur sociale. La recherche de surprofits provoque elle-même une dévalorisation générale du capital de la branche d’industrie. Les surprofits sont temporaires, contingents ; la dévalorisation est progressive, systématique et universelle.

Pour ce qui est de la dévalorisation de la force de travail, le salariat est dévalorisé par rapport au système de l’esclave, dont toute la personne (y compris la famille nécessaire à la reproduire) était achetée, et par rapport aussi au système de l’artisan, qui touche le plein équivalent de son travail. Le prolétaire, n’ayant plus que sa force de travail, doit produire du surtravail et ne touche rien quand il ne travaille pas. Le capitalisme marque ainsi une étape importante dans la dévalorisation croissante du travailleur, dont le travail devient de plus en plus simple, perdant tout caractère complexe de métier, etc. Cette loi économique du capital ébranle les institutions les plus fondamentales de la société. Par exemple, la sacro-sainte famille : en jetant femme, enfants sur le marché du travail, les machines dévalorisent la force de travail de l’ouvrier mâle adulte, dont le seul salaire ne suffit plus à le reproduire par l’intermédiaire biologique représenté aujourd’hui par la cellule familiale de la société  bourgeoise. De même, le capital ruine l’individualisme en mutilant et en divisant le travail de l’ouvrier dès le stade de la manufacture, dans le but d’accroître les forces productives à l’infini.

Cette dévalorisation de la force de travail converge dans ses effets avec le surtravail qui évince au fur et à mesure le travail nécessaire dans la société moderne pour aboutir dans le communisme à ce que la force de travail soit entièrement sans valeur, gratuite – comme les forces de la nature et de la science [35]. Ce ne sera plus qu’une valeur d’usage collective.

En somme : « Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire de la production sociale » [36]. Mais, ajoute Marx, « les forces productives qui se développent au sein de la société créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction » (ibid.). La dévalorisation générale et brutale dans les crises cycliques de plus en plus graves suscite elle-même la révolution politique et sociale qui accouche de la société communiste.

Dénouement par le surtravail

Avant de voir comment s’effectue pour Marx l’abolition de la contradiction entre travail nécessaire (salaire) et surtravail (plus-value), considérons les solutions erronées que proposent diverses écoles socialistes qui ne s’en prennent qu’au mode de distribution et laissent intact le mode de production capitaliste. Cela permettra de définir, par opposition et de manière non ambigüe, la vision de la société communiste de Marx.

Le point de vue ouvriériste, proprement réactionnaire, est : travaillons seulement les heures nécessaires et reconstituons simplement l’échange entre équivalents. Alors, nous ne serons plus dupés, car nous ne ferons pas de surtravail. Prenons donc la juste part, et retournons à la maison : si cela n’est pas réalisable avec le système de fabrique, mettons-nous en coopératives ! C’est aussi la position immédiatiste de Proudhon, de Lassalle, de Dühring, des anarchistes et de quantité d’autres.  Leur bête noire à abattre, c’est le surtravail qui est sans façon identifié au capital. En revendiquant de l’éliminer  purement et simplement, ils se placent même au-dessous du capitalisme, qui utilise quant à lui la plus-value, en partie du moins, pour élargir la production, améliorer la productivité (grâce à laquelle le communisme réduira les heures et la peine du travailleur) [37]. En effet, par rapport à la loi du surtravail ou de la plus-value, ces socialistes retombent au niveau de la loi de la valeur (où le travailleur, ou mieux l’artisan touchait le plein produit de son travail, l’équivalent de toutes les heures faites). Cela n'a aucun sens puisque les travailleurs n'ont plus de capital constant à avancer depuis la fin de la période artisanale. Ce ne sont rien d’autre que des nostalgies  petite-bourgeoises qui revêtent l’habit ouvrier.

Au demeurant les textes de Marx sur le machinisme et l’entreprise automatisée illustrent à quel point ces revendications sont dépassées par l’industrie moderne elle-même qui rend impossible le calcul de la contribution de l’ouvrier individuel au produit du procès de la production même par le comptage de l’heure de travail et signe ainsi la faillite définitive de la théorie de Lassalle de pouvoir disposer du «fruit intégral de son travail ». Si cette « liberté fondamentale de pouvoir disposer du produit de son travail » existait, l'espèce humaine, du fait du nombre de membres qu'elle a atteint maintenant, du fait du niveau actuel de ses exigences, même strictement physiques, ne pourrait plus survivre.

Il y a deux nuances possibles dans cette « utopie réactionnaire » : 1/ tout le revenu va à la société comme plus-value, et nous allons la diviser entre ceux seulement qui ont travaillé… et que deviendront alors les enfants, les vieux, les malades, sans parler de l’élargissement nécessaire de la production pour la population qui croît ? – demandera Marx dans la critique du programme de Gotha ; 2/ le socialisme arrive lorsqu’on paie la force de travail à sa véritable valeur, et qu’on « abolit » l’extorsion de plus-value, en distribuant le « profit » aux ouvriers, système qui se ramène au précédent, avec les mêmes objections marxistes. De toute façon, la base économique du capitalisme subsiste  et ses superstructures. Et puisque reste la nécessite de nourrir les enfants, les malades, les vieux, etc. nous aurons également la famille privée avec ses « esclaves domestiques », ou bien l’assistance sociale tout aussi répugnante ; sans tenir compte des investissements pour un « avenir meilleur », ou pour combattre des catastrophes inattendues, et éviter une régression sociale. En d’autres termes, ces propositions ne sont pas révolutionnaires, mais conservatrices. C’est dire qu’elles ne changent rien de fondamental au capital et ignorent même le développement actuel des forces productives sur la base de l’énorme surtravail qui exige qu’on dépasse effectivement – et pas illusoirement – le système de distribution capitaliste, parce que la production est désormais sociale et étouffe dans les limites de l’appropriation individuelle, des entreprises et des classes.

Il faut, en somme, briser la formule capitaliste qui est : capital constant anticipé + salaire anticipé + plus-value (profit) = capital plus grand.

Le marxisme démontre que ce système n’est pas éternel, donc susceptible seulement d’être réformé : avant le capitalisme, cette formule n’existait pas et elle sera progressivement abolie après la conquête du pouvoir par le prolétariat. Nous ne pouvons donner dans cette Introduction que les grandes lignes de cette abolition progressive avec la formule centrale de la société communiste. Pour en saisir le détail et la profondeur, il faut se plonger dans les textes de Marx-Engels, notamment la Critique du programme de Gotha que nous reproduisons à la fin du recueil sur la Dictature du prolétariat.

Il ne s’agira de donner ni « tout le produit au travailleur », ni tout le produit au capitaliste, à l’entreprise, voire à l’Etat capitaliste, de façon à assigner en argent  au travailleur non seulement son salaire, mais encore une part aliquote du profit, pour qu’il touche ainsi travail nécessaire + surtravail (salaire + plus-value). Il y a plus de cent ans, Marx a écrit : « C’est précisément en se fondant là-dessus que les économistes démontrent, depuis 50 ans et plus, que le socialisme ne peut abolir la misère, enracinée dans la nature ; il ne pourrait que la généraliser, la répartir également sur toute la surface de la société ! ».

La formule marxiste est toute différente. Le socialisme attribue à la société, qui en dispose, tous les produits du travail social, en excluant de l’appropriation individus, entreprises et unités privées semblables (même s’il s’agit de coopératives) [38]. Nul n’aura, en tant qu’individu ou groupe, la possibilité de disposer des produits du travail de qui que ce soit – ni même du sien propre. Une forte proportion de « marxistes » convaincus resteraient ahuris d’apprendre que le socialisme maintiendra le surtravail et ne paiera pas le travail nécessaire.

Le communisme, à la fin, ne parlera plus en termes de valeurs, mais dira tout simplement : la société prend de tous le travail, libre si possible (dans le dernier stade), forcé si nécessaire (surtout au début du premier stade), et elle donne à tous leur consommation, illimitée si possible, et contingentée si nécessaire (au début surtout). Nous sommes toujours, au nom des masses misérables avant tout, pour le contingentement par la valeur d’usage et contre celui qui s’effectue au moyen de l’argent (valeur d’échange).

Dans la transition du communisme inférieur ou dictatorial (avec l’Etat de contrainte), on évince D’ABORD les classes parasitaires et dominantes, etc., de l’appropriation dans la distribution, ET ENSUITE – ce qu’oubliait le libéral Proudhon – on les oblige à travailler productivement dans la base économique pour réorienter les branches de la production vers la valeur d’usage dans l’intérêt collectif, et on en arrive ENFIN à l’abolition de tous les prolétaires – au communisme supérieur ou spontané. Si l’on veut, nous pouvons donner la formule en termes de valeur, c’est-à-dire avec le langage de la société économique actuelle  (Marx procède souvent ainsi, quand il parle du communisme par opposition au capitalisme) : la société socialiste, représentée par la classe prolétarienne au pouvoir et par son parti, continuera à prendre de l’ouvrier le surtravail et le passera de l’entreprise (dont l’autonomie sera rapidement brisée) à la société, et EN OUTRE prendra de l’ouvrier le travail nécessaire [39].

En somme, la société s’approprie tout – comme le capital tend à le faire, mais sans y parvenir. En effet, c’est le capital en général, social, abstrait qui s’approprie tout le produit, mais il est représenté par tous les capitalistes individuels ; certes, il les exproprie au fur à mesure, mais il n’y parvient jamais complètement, car il n’est pas – de par ses contradictions internes et la loi de l’appropriation privée qui règne dans la distribution des capitaux – en mesure de centraliser tous les capitaux en une seule main.

Comme c’est sur la lancée de la dynamique économique actuelle que le prolétariat au pouvoir centralisera tous les moyens productifs entre les mains de la société, il abolira d’abord le premier et le dernier terme de la formule capitaliste ci-dessus énoncée, à savoir l’élément du capital constant et, du même coup, le caractère capitaliste (monétaire et mercantile) du produit final, puisque les produits ne seront plus vendus sur le marché. Toute la société tendra à former une « entreprise » unique, et les machines, matières premières et auxiliaires produites ici ne seront plus du capital constant là, du fait de l’échange (vente) d’une entreprise à l’autre : il n’y aura plus que du travail ajouté aux matières premières et ressources naturelles gratuites.

Marx le démontre lorsqu’il met en évidence – au plan théorique de la SCIENCE économique (ce qui confirme la puissance du savoir de classe) – que le capital constant disparaît quand la société forme une seule et même unité, au niveau du capital abstrait [40]. Il ne reste plus alors que le taux de plus-value ; le taux de profit qui se rapporte au capital anticipé, où figure le capital constant, se trouve éliminé du même coup. La société peut désormais distribuer les forces productives en fonction non plus de la valeur d’échange, de la rentabilité mercantile et de la recherche du profit, mais des besoins, de la valeur d’usage – en mettant en veilleuse les activités et industries malsaines, antisociales et parasitaires, pour développer les productions utiles. Si le but n’est pas encore atteint, l’orientation est claire et décidée.

Comme Marx l’explique à propos du programme de Gotha, la société qui dispose de tout le produit en rend une partie seulement (qui est donc contingentée) au travailleur en échange d’un bon de travail (qui se substitue au salaire dont il a perdu les caractéristiques monétaires et de valeur d’échange thésaurisable, transférable et accumulable, etc.) [41]. Le changement révolutionnaire suivant est que la société tend à réduire progressivement cette part grâce à la productivité croissante du travail – ce qui est impossible au capital, parce qu’il absorbe lui-même le surtravail avec tous les progrès qui en résultent. Ainsi le travailleur est-il toujours plus mutilé et réduit au travail simple avec la diffusion du machinisme, tandis que ses heures de travail augmentent dans la production (à moins que les syndicats ne contrecarrent quelque peu cette tendance par la force) parallèlement au développement de cette autre plaie capitaliste qu’est le chômage.

Dès la conquête du pouvoir, la part du travail nécessaire sera augmentée par des mesures de désinvestissement dans les branches improductives, nuisibles, etc. et par l’obligation pour tous de participer à la production productive : en deux heures de travail, l’ouvrier touchera au moins la « valeur » de huit aujourd’hui. L’effort et la peine pourront être deux, quatre, dix fois moindres, ce que ne peut réaliser le machinisme capitaliste. Et à mesure que se développent les forces productives, le travail nécessaire tendra vers zéro : toute propriété s’en trouvera abolie [42], et même la dernière d’entre elles : celle de sa propre force de travail qu’on échange contre une rémunération. La partie collective du produit se substitue progressivement à cette part individuelle du travailleur, parce que la première n’est plus appropriée contre l’ouvrier, mais au profit de son développement en tous sens. On passera de la sorte du stade du socialisme inférieur au stade supérieur.

Ce seront les modestes mais solides heures de travail –et non la fallacieuse et creuse liberté – qui auront été conquises pour l’ouvrier. Tant que la société ne réalisera pas l’abondance – et le capitalisme ne peut réaliser que la surproduction, donc la destruction de l’excédent par le gaspillage et les guerres  il y aura contingentement (par l’argent du salaire ou les bons de travail). Mais c’est par la conquête du pouvoir que la différence qualitative sera faite entre capitalisme et socialisme, quand les ouvriers administreront l’économie à leur avantage, en mettant leur généreux surtravail au profit de l’émancipation de tous – ce qui abolit à la fois le travail nécessaire forcé et transforme du même coup le contenu même du travail qui, étant don gratuit, perd son caractère pénible et devient activité épanouie de l’homme épanoui lui-aussi.

Héroïque prolétariat

Tout le communisme repose sur la classe ouvrière, c’est le mouvement du travail exploité qui s’émancipe, sur la base de la réalité et non de programmes élucubrés. C’est pourquoi le spectre du communisme hante les jours et les nuits de la bourgeoisie.

Engels définit la bourgeoisie comme classe non héroïque ; par antithèse, comme toujours, nous dirons que le prolétariat est, par nature, héroïque – par nature, parce que comme tout le monde il peut lui-aussi être corrompu, par exemple quand il est aristocratisé dans les métropoles impérialistes privilégiées. Mais le prolétariat authentique existe toujours – et il devient même toujours plus nombreux dans le monde. Même dans les métropoles, il existe – et quand il n’y a plus assez de prolétaires indigènes, aux moments de grande prospérité, le bourgeois va les chercher dans les pays dépendants où ils foisonnent, et nous avons les Algériens, Maliens, Portugais, etc. qui représentent les prolétaires de toujours, les sans-réserves, en attendant que les aristocrates soient déchus avec le chômage, la crise et la guerre.

Le prolétaire est celui qui ne peut constituer de réserves – et ils sont plusieurs milliards sur notre planète [43]. Quand il a fini son travail, sa paie ne suffit même pas à faire manger, vêtir, chauffer et loger convenablement les siens : il n’a aucun espoir de sortir de cette situation qui se reproduit pire encore pour ses enfants. Et c’est pourtant lui qui, avec son surtravail, produit la plus-value, toutes les richesses énormes, trop grandes, de la société. De plus, c’est lui qui est écrasé par l’oppression policière et l’arbitraire judiciaire – hors-la-loi comme nos frères immigrés – et, cycliquement, il est passé sous le napalm, les bombes des guerres coloniales et impérialistes. C’est ce prolétariat qui est le plus capable de s’émanciper, et le parti communiste doit s’appuyer sur cette partie la plus radicale, la plus communiste, la plus GENEREUSE et solidaire (l’individualisme n’a pas corrompu ce prolétaire qui envoie sa paie aux siens, avant de se divertir et de manger à sa faim) pour réaliser l’émancipation humaine, c'est-à-dire abolir le travail nécessaire pour que ne subsiste plus que le surtravail, don gratuit à la société, au profit de tous.

Seule une humanité de cette trempe peut partir à l’assaut du ciel dans la révolution la plus impitoyable, la plus longue et terrible qui soit. Tout cela dépasse l’entendement, le bon sens de l’homme de la rue, du citoyen moyen qui ne croit qu’à son intérêt IMMEDIAT et INDIVIDUEL. Par nature – parce qu’il est une CLASSE – le prolétariat ne se meut pas sous l’impulsion de l’appétit personnel, mais de déterminations sociales irréfragables. C’est non pas l’utilitarisme qui pousse la classe ouvrière vers son émancipation, mais son action et sa volonté sont mues par les conditions matérielles de l’actuelle société bourgeoise antagonique dans la juste voie qui anticipe, ou mieux, prépare d’ores et déjà l’humanité de demain.

Ce prolétariat là est capable non seulement d’offrir son surtravail à la société, mais encore d’augmenter la part de sa peine jusqu’à l’extrême limite du sacrifice de sa vie, en prenant le fusil pour déchoir la bourgeoisie et organiser la dictature du travail : en s’occupant gratuitement d’activités politiques, militaires, idéologiques, judiciaires, administratives – grâce à quoi il devient classe dominante et développe l’HOMME SOCIAL, universellement épanoui [44], qui s’approprie les fruits intellectuels et artistiques du travail productif.

Marx l’a théorisé dès ses premiers travaux : « Lorsque les ouvriers communistes se réunissent, leur intention vise d’abord la théorie, la propagande, etc. Mais en même temps ils s’approprient par là un besoin nouveau, le besoin de leur réunion, et ce qui semble n’avoir été qu’un moyen est devenu un but. Ce mouvement pratique, on peut en observer les plus brillants résultats lorsqu’on voit s’assembler des ouvriers socialistes français. Ce n’est plus le manger, le boire, le fumer, etc. qui représentent le moyen de les unir. La société, l’association et les discussions qui ont encore la société comme but, leur suffisent : chez eux, la fraternité humaine n’est pas une phrase, mais la vérité, et la noblesse de l’humanité rayonne vers nous de leurs figures endurcies par le travail » [45].

L’expérience de la révolution de 1917 comme celle de la Commune de 1871 ont montré que ces ouvriers étaient capables de soutenir les conditions économiques de leur émancipation par les sacrifices gigantesques de la révolution qui en est la condition indispensable. Les ouvriers des quartiers prolétariens de Petrograd et de Moscou ne se sont pas soulevés pour obtenir des jouissances palpables, immédiates. Ils sont allés bien au-delà des capacités révolutionnaires limitées des classes petites bourgeoises pauvres. Le capitalisme et l’impérialisme avaient déjà jeté des racines profondes depuis quelques décennies et leur avaient donné – comme à leurs frères d’Europe occidentale – ce petit peu de pain, de kopeks et d’instruction élémentaire qui leur ont permis d’accéder à la presse et à la vie de parti [46]. Ils avaient déjà l’expérience de luttes et d’échecs terribles, des années lointaines de 1905 ainsi que du mois de juillet 1917, qui les avaient imprégnés des traditions bolchéviques de parti. Ils savaient bien que les « mesures » - même les plus résolues – dans le domaine de l’économie manufacturière des villes ne leur donneraient pas beaucoup plus de pain à se mettre sous la dent, mais serviraient seulement à soutenir l’armée rouge qui se battait sur six fronts à la fois, en faisant marcher les trains et l’Etat de la dictature révolutionnaire. Leur parti, et Lénine qui parlait en leur nom, pouvaient compter sur eux et répondre d’eux : dans la révolution, eux comme les Communards ne réclamèrent ni jouissances égales, ni inégales, mais ils savaient qu’ils devaient continuer à se battre pour émanciper leur classe de l’esclavage capitaliste dans le monde entier.

Ce n’est pas – fait incompréhensible à nos contemporains dégénérés et corrompus par la contre-révolution triomphante – l’envie économique, ce moteur méprisable, qui les poussait, pas plus que ce n’était l’espoir de gagner quelques sales roubles de plus. La Russie socialiste et la Chine bourgeoise révolutionnaire n’ont commencé à parler d’intérêts matériels individuels des travailleurs qu’à partir du moment où la contre-révolution (ou thermidor) y triomphait, en bafouant les intérêts sociaux profonds des travailleurs : leur pouvoir politique, idéologique, etc. dans la société. Ce n’est que l’action de classe – et non l’action individuelle – qui est sociale et émancipatrice, et qui a ce souffle révolutionnaire capable de transformer les misérables conditions actuelles. Et ces actions prométhéennes ont leur source et leur but non pas dans la conscience, mais dans la dynamique de classe des conditions économiques. Elles sont donc déterminées, irréfragables, et s’imposent envers et contre tout aussi longtemps que subsistent les conditions d’exploitation et d’oppression.

Parti, anticipation réelle de la société communiste

Le parti est l’organe – et non un instrument utilitaire, une simple forme d’organisation pratique – pour faire passer la vie collective, donc aussi le programme et l’action unitaires, dans les prolétaires, indépendamment de leurs activités professionnelles et de leurs conditions locales particulières [47]. C’est lui qui a élaboré, de façon anonyme et impersonnelle, le programme de classe théorisant le but de la société communiste, à partir des conditions matérielles du prolétariat qui est dissolution du capitalisme par son travail productif et ses actes politiques. Il constitue la force motrice, consciente et volontaire, de la révolution pour émanciper toute l’humanité.

C’est dans le parti que les militants dépassent d’ores et déjà leurs déterminations économiques et individuelles particulières, avec les activités désintéressées de caractère politique, théorique, militaire, qui anticipent et préparent l’homme socialement développé qui a surmonté l’actuelle division mutilante du travail. D’emblée, le militant du parti fait corps avec un organe collectif qui a une volonté et une conscience allant au-delà des conditions immédiates ; il a dépassé le sordide intérêt matériel personnel, les motifs d’argent, de carrière et de succès individuels. En un mot : il fait du surtravail GRATUIT pour la collectivité et s’affirme en tant qu’être humain dans cette activité d’abnégation de soi pour se hausser à l’homme social de demain. Il fait passer les intérêts collectifs avant les siens propres et y trouve ses peines et ses joies, dépassant l’antagonisme entre activité et passivité, jouissance et travail. Il n’est plus enfermé dans le présent, mais relié aux luttes du passé et au but de demain par les principes que le parti a théorisés, en faisant trésor et loi de l’expérience des luttes d’hier et en réalisant d’ores et déjà, dans le combat, les rapports sociaux de la société non mercantile, non monétaire, de demain, grâce auxquels l’homme dépasse son individu limité et borné.

Dire que le parti représente la société communiste de demain ou l’anticipe est certes juste, mais insuffisant, dès lors que l’on sait que la société communiste économique existe déjà au sein de la base du mode de production bourgeois. Le parti est (mieux que représente) le communisme, qui ne peut exister que dans la combinaison active et consciente de l’économie et de l’humanité qui œuvre et réfléchit. Le mot allemand utilisé par Marx de verfechten convient mieux que celui de représenter avec son caractère démocratique de délégation de volonté et de pouvoir, car il signifie lutter à l’avant-garde pour ouvrir la voie (à tous).

Les syndicats et organisations économiques ne peuvent se hausser à cette synthèse supérieure, parce qu’ils ne posent pas – s’ils ne sont liés au parti politique - la question du pouvoir que le prolétariat doit manier pour s’émanciper et transformer l’économie de classe. Ces organisations, utiles et indispensables, tendent trop à s’enfermer dans l’immédiat, comme le note Marx.

Pour réaliser actuellement le futur, le parti rompt avec la praxis millénaire qui fait peser les traditions d’hier sur le présent, tout comme le capital presse, suce et domine le travail vivant actuel. Il ajoute à la capacité du Prométhée ouvrier de créer du surtravail matériel, celle de créer des forces théoriques, intellectuelles, artistiques et spirituelles nouvelles, en dépassant l’antithèse millénaire qui oppose matérialisme à spiritualisme. L’accouchement du communisme est, en d’autres termes, synonyme de naissance de l’homme social.



[1] Dans ce recueil des écrits de Marx-Engels sur la Société communiste, nous avons rassemblé les extraits significatifs, dispersés à l’intérieur de toute leur œuvre, sur la base économique de la société communiste telle qu’elle existe d’ores et déjà à l’intérieur du capitalisme. Nous avons ainsi tenté de traiter de façon plus accessible le matériel théorique qui permet de systématiser les tâches historiques et la stratégie de la révolution communiste. Le thème de la dictature du prolétariat est directement lié à celui de la société communiste. Aussi avons-nous publié ensemble les recueils de Marx-Engels sur ces deux points (cf. recueil sur la Dictature du prolétariat).

L’une des difficultés pour mettre sur pied le présent recueil a été de faire un choix, parce que – le lecteur s’en rendra compte – Marx oppose à chaque ligne de son œuvre l’essor de la société communiste à la dissolution du capitalisme d’aujourd’hui, se fichant bien de cet odieux mode de production et de ses structures si ce n’est pour théoriser sa destruction radicale, détaillée et complète. Afin de faire de ce recueil un texte centré sur cet objectif fondamental, nous avons été obligés d’abstraire les conclusions communistes et les axes qui mènent au communisme de la démonstration fouillée que Marx en donne dans son œuvre multiforme. D’où la nécessité de renvoyer le lecteur au reste des écrits de Marx-Engels dans des notes qui alourdissent peut-être ce recueil, mais qui permettent de le centrer le mieux possible autour du thème traité : la genèse de la société communiste.

[2] D’emblée, « la production capitaliste détruit la base économique de la production mercantile – la production individuelle autonome et l’échange entre possesseurs de marchandises, c'est-à-dire l’échange entre équivalents » (MARX, un Chapitre inédit du « Capital », Ed.10/18, p.77). Le capital développe les forces productives sociales qui deviennent rapidement des « forces destructrices » (selon l’expression de Marx-Engels dans l’Idéologie allemande, Ed. Sociales, p. 68) et le dissolvent.

[3] Cf. Marx à J. Ph. Becker, 17-04-1867.

[4] Cf. Marx à K. Klings, 4-10-1864.

Voir aussi : Science économique du marxisme en tant que programme révolutionnaire, in Il Programma Comunista, n°12 et 13, 1960, travail de parti que nous utilisons dans cette présentation.

Au cours des phases de reflux de l’onde révolutionnaire, le répit accordé par la lutte de classe aux éléments révolutionnaires « leur permet d’utiliser dûment à des travaux théoriques le calme qui s’est instauré pour bûcher ferme » (cf. MARX-ENGELS, le Parti de classe, chapitre sur le Parti à contre-courant, PCM, p. 54).

Le petit parti, qui a pu résister sur les positions communistes après la défaite de 1926 qui vit triompher le « socialisme dans un seul pays », était très conscient de cette partie essentielle de son travail : « Notre effort d’analyse et d’exposition au niveau de la science économique ne date pas d’aujourd’hui. Pour être conduite jusqu’à sa systématisation, la démonstration totale exigera un long travail du noyau de marxistes orthodoxes : nous ne prétendons donc pas aujourd’hui (1956) en être arrivés au bout, ni ne pouvons encore donner à ce travail un caractère de pleine évidence. Toutefois, ce n’est que lorsque cette lutte théorique sera conduite à terme que nous aurons l’assurance QU’ELLE SE REPRODUIRA DANS LA PRATIQUE DANS LES DECENNIES SUIVANTES COMME GUERRE DE CLASSE » (cf. Stato del lavoro sul presente tema, in Il Programma Comunista, n° 19, 1956).

Les revendications formulées par la classe ouvrière, la prévision de la crise et du cours de la révolution, de même que le programme de transition ou interventions despotiques du prolétariat en vue de passer au socialisme, ont un caractère économique et politique qui découle des déterminations de la production et de la société : ils ne peuvent donc jamais cesser de faire l’objet d’une analyse scientifique et objective. Ainsi Engels faisait-il « un devoir aux chefs des organisations ouvrières de se libérer de plus en plus de l’influence des phrases traditionnelles, en n’oubliant jamais que le socialisme – depuis qu’il est devenu une science – veut être pratiqué, c'est-à-dire étudié, comme une science. Il importe donc de répandre, avec un zèle accru, parmi les masses ouvrières, les conceptions toujours plus claires ainsi acquises, et de consolider de plus en plus puissamment l’organisation du parti et celle des syndicats » (cf. la Guerre des paysans en Allemagne, Ed. Sociales, p. 24).

[5] En dépit de la logique formelle et de la raison bourgeoise, la réalité est dialectique et la science paradoxe par rapport à l’apparence immédiate : si la société communiste n’existait pas au sein de la capitaliste, nos revendications ne relèveraient pour leur réalisation que du hasard, et non du développement déterminé de l’humanité. Ce communisme, impossible avant le développement capitaliste (et c’est là que réside la grande justification de la bourgeoisie), est élaboré par le prolétariat travailleur qui le représente dans l’histoire comme classe, tant que les classes existent. Marx a montré (dans un des extraits que nous reproduisons dans ce recueil) qu’au plan théorique (celui des lois abstraites, certes, mais irréfragables et déterminantes) « le capitalisme est mort et n’existe pas », cf. le chapitre ainsi intitulé, dans Science économique du marxisme…, op.cit.

Cette certitude ne conduit pas au quiétisme ou à l’indifférence vis-à-vis de l’action révolutionnaire : elle la fonde et la dirige au contraire, en lui donnant cette foi absolue qui « ébranle les montagnes » et qu’avaient aussi les révolutionnaires de l’Antiquité luttant contre l’esclavagisme de Rome. Elle renforce l’énergie et la conviction qu’il est indispensable de balayer le fatras sans vie des superstructures de l’Etat qui encombrent la voie de l’humanité vers le lumineux communisme, et que le prolétariat, créateur de toute vie dans la base économique, est bridé depuis trop longtemps sous la contrainte d’organisations ouvrières qui sont, en fait, passées à l’ennemi depuis qu’elles ont abandonné la voie révolutionnaire.

[6] Ce n’est pas un paradoxe quand Marx affirme : « Ce que l’on appelle les révolutions de 1848 n’ont été que des épisodes dérisoires – de petites failles et percées dans la dure croûte de la société européenne. Elles révélaient pourtant un abîme. Elles  dévoilaient, sous une surface en apparence solide, des océans de masse liquide, qui ne demandait qu’à grossir  pour faire voler en éclat des continents de roche dure. Elles annonçaient bruyamment et de façon confuse l’émancipation du prolétaire, c'est-à-dire le secret du 19ème siècle et de la révolution de ce siècle.

Cette révolution sociale de 1848 n’était pas cependant une nouveauté qui aurait été découverte en 1848. La vapeur, l’électricité et la machine à filer ont été des révolutionnaires de nature bien plus périlleuse pour la bourgeoisie que les citoyens Barbès, Raspail et Blanqui. Mais, alors que l’atmosphère dans laquelle nous vivons pèse sur nous d’un poids de 20 000 livres, ressentons-nous cela le moins du monde ? Pas plus que la société européenne avant 1848 ne ressentait l’atmosphère révolutionnaire qui l’entourait et la pressait de tous côtés » (The People’s Paper, 19-04-1856, in Werke t. 12, p. 3).

[7] Cf. ENGELS, Travaux préparatoires à l’« Antidühring », in MEGA p. 197-198.

[8] Engels n’a jamais manqué de souligner que les pays qui ont vu naître l’utopisme connaissent un prolétariat dont le communisme est plus vigoureux et généreux, au souffle plus puissant, que celui des pays qui sont nés directement sous le capitalisme, dans une ambiance mesquine et ratatinée, étroitement bourgeoise.

Le marxisme trouve d’emblée la solution finale que les utopistes et le « parti communiste véritablement agissant » des Münzer et autres Babeuf avait dégagée à l’aube de la lutte de classe du prolétariat, de sorte que celui-ci était uni, programmatiquement, par le même but communiste. C’est muni de cette clé que Marx procéda ensuite aux investigations concrètes afin de théoriser le mouvement réel. Cette méthode collective et impersonnelle est le propre d’une classe révolutionnaire ; et si l’intuition précède le savoir raisonné, il n’y a pas là une contradiction – bien au contraire. Celle-ci est – aux yeux du matérialiste Marx – aussi fondée, sinon plus solidement, dans et à partir de la réalité, que les déductions intellectuelles que le cerveau humain est susceptible d’en tirer. En effet, les intuitions prolétariennes ne passent pas par le filtre déformant du système de pensée ou de préjugés officiels – ce qui est le cas en premier des classes dominantes et parasitaires « instruites ».

En ce qui concerne la partie relative au stade supérieur de la société communiste, nous renvoyons le lecteur aux recueils suivants de MARX-ENGELS : le Mouvement ouvrier français (pour la partie qui traite des utopistes et de Babeuf), les Utopistes et Utopisme et Communauté de l’avenir, tous volumes parus dans la Petite Collection Maspero (PCM). Pour ce qui est des mesures de transition post-capitalistes et de la phase inférieure du communisme, voir notre précédent recueil sur la Dictature du prolétariat.

[9] Comme l’alliance du prolétariat avec la bourgeoisie révolutionnaire contre le féodalisme et ses survivances,, celle de Marx et de Ricardo est toute provisoire et conflictuelle : le Capital cherche à entraîner le prolétariat sur son terrain et à l’y ficeler, sinon à l’acheter et le corrompre ; le socialisme cherche à utiliser le capitalisme comme tremplin pour en sortir, Marx affirmant que « les conditions matérielles nécessaires à l’émancipation du prolétariat sont spontanément engendrées par la marche de la production bourgeoise » (Lettre à Cafiero, 29-07-1879).

Ce qui est absolument le côté positif de Ricardo, c’est qu’il donne une priorité totale à l’essor des forces productives. Mais Marx a déjà constaté que le capitalisme est incapable de tenir son pari, et qu’il dégénère. Par exemple, il ne peut éliminer les parasitaires propriétaires fonciers qui grèvent les produits agricoles d’une rente excédant leur valeur (payée par l’industrie en un gigantesque transfert de plus-value). Marx a toujours eu une grande sympathie pour les socialistes « ricardiens » anglais, plus cohérents que leur maître et qui voulaient, de plus, faire profiter les ouvriers eux-aussi de l’accroissement des forces productives (cf. les Ravenstone, Hodgskin, Bray, W. Thomson, etc.). Ainsi différaient-ils de Ricardo en poussant à fond sa lutte contre les parasites et en proposant de diminuer les heures de travail des ouvriers dans la mesure où les oisifs et inutiles seraient incorporés au travail productif. Cette dernière mesure les distingue de certaines fausses écoles, comme celle de Proudhon, incapable de lier l’ouvrier moderne aux mesures de « réforme » sociale en le faisant intervenir lui-même activement dans la base productive, sa vision ne dépassant pas le cadre de la distribution qu’il voulait juste et égale.

[10] Cf. Marx à Lavrov, 18-06-1875.

Il n’est pas de socialisme scientifique sans prévision. Toute prévision est cependant conditionnelle – non dans le sens de « peut-être bien…», mais au sens où il faut passer par certaines conditions toutes matérielles pour que se réalise la révolution communiste : « Les réponses du marxisme aux demandes concernant le futur sont toujours alternatives. Elles contiennent un SI. Si vous, chiens de bourgeois, allez à l’enfer, ce sera par la voie de la dictature et de la terreur, non par la légalité et la paix » (cf. Russie et révolution dans la théorie marxiste, in Il Programma comunista n°1, 1955).

Ce n’est pas que le marxisme se remette ainsi lui-même en question, ni qu’il rejette le déterminisme du cours historique, mais le communisme n’est pas pour lui une chose abstraite, qui tombe du ciel sans que l’on sache pourquoi ni comment ; au contraire, il est strictement lié à des conditions sans lesquelles il n’arrivera jamais. Le communisme se perd dans les nuages, n’est plus qu’une parole creuse – bonne pour les renégats sociaux-démocrates, etc. – lorsqu’il est hypocritement revendiqué comme un simple but final, abstraction faite de ses conditions indispensables, de ses principes et lois actuels. C’est pourquoi ce volume sur la Société communiste est directement lié à celui qui paraît conjointement sur la Dictature du prolétariat.

[11] La guerre doctrinale entre l’économie bourgeoise classique et l’économie marxiste naît dialectiquement comme alliance. Ainsi Marx défendit-il la loi de Ricardo selon laquelle la valeur est engendrée seulement par le travail, mais en établissant aussitôt contre son allié que la validité de celle-ci se limitait à une phase historique donnée, à un mode de production qui avait eu un commencement et connaîtrait une fin, et que les lois de la société future seraient tout autres. Notre texte de parti consacré à cette question en concluait : « Il est vain de se dire marxiste si l’on ne comprend pas cette double position : faire accorder correctement la loi de l’échange, de la valeur et de la plus-value avec les phénomènes du monde et du temps bourgeois signifie faire correctement coïncider la victoire du programme prolétarien et communiste avec la chute de ces lois propres à un mode transitoire de la production et de l’économie » (cf. la Guerre doctrinale entre le marxisme et l’économie bourgeoise, in Il Programma comunista, n° 19 et 20 de 1957).

Solidement assise sur cette opposition frontale, l’économie marxiste démontre que la loi de la valeur est remise en question par le développement capitaliste lui-même.

[12] Dans les Grundrisse, Ed. 10/18, t. 2, p. 7-20, Marx montre qu’à titre d’idées pures ces valeurs ne sont que des expressions idéalisées des rapports économiques où les échangistes-producteurs sont libres d’échanger ou non, et s’ils échangent, ils le font entre équivalents, comme égaux. 

Avec la révolution bourgeoise, « ces idées sont développées en rapports juridiques, politiques et sociaux », et les superstructures de l’Etat se détachent de plus en plus de la base économique réelle, où naissent – à partir de la même base de la loi de la valeur – les rapports capitalistes, et elles deviennent un frein et une entrave insupportable, à la fin, pour les forces de production. Les phrases de liberté, d’égalité et de fraternité entrent en opposition de plus en plus sinistre avec le despotisme et l’oppression des rapports réels. Ce que Marx résume de manière synthétique : « La valeur d’échange, et mieux encore le système monétaire, constituent en fait le fondement de l’égalité et de la liberté ; les perturbations survenues dans l’évolution moderne ne sont que des troubles immanents à ce système ; autrement dit, la réalisation de l’égalité et de la liberté provoque l’inégalité et le despotisme » (ibid. p. 18).

[13] Toujours dans les Grundrisse, où Marx décrit pour son autoclarification, avec le maximum de détails, la dynamique, ou mieux la dialectique du développement capitaliste, de sa naissance à sa mort, nous trouvons trois chapitres consacrés à ce Renversement de la loi de l’appropriation :

1/ tome 2, p. 277-278, où il définit ce renversement comme suit : « L’échange entre équivalents qui représente l’opération primitive et exprime le droit de propriété juridique s’est à présent modifié au point qu’il ne subsiste plus qu’un simulacre d’échange pour l’une des parties (l’ouvrier), puisque la fraction de capital échangée contre la force de travail vivante est a/ du travail d’autrui échangé sans équivalent [N. d. Tr. : elle provient du travail non-payé dans le cycle précédent], et b/ doit être remplacée par un [nouveau] surplus de travail » ;

2/ tome 2, p. 72 : le résultat en est « la dissociation entre la propriété et le travail », c'est-à-dire « la pauvreté pour le producteur et la possibilité de richesse générale pour la société bourgeoise », donc une contradiction absolue entre la production et les appropriateurs oisifs, qui fonde la lutte des classes sous le capitalisme ;

3/ tome 2 bis, p. 55 : « Cette forme extrême de l’aliénation contient déjà en elle – bien que sous forme renversée, la tête en bas – la dissolution de toutes les conditions limitées de la production [c'est-à-dire production dans les rapports de classe] en même temps qu’elle produit les conditions illimitées de la production [puisque la plus-value ne fait qu’élargir sans cesse l’échelle de la production] ainsi que les PLEINES CONDITIONS MATERIELLES du développement entier et universel des forces productives de l’individu [définition ramassée de la société communiste] ».

[14] La marge (surtravail ou plus-value) que le capitaliste réalise sur ce que lui coûte la main-d’œuvre (salaire ou capital variable ou travail nécessaire) est tout à fait différente des marges occasionnelles sur le marché ou nées de l’escroquerie d’un capitaliste  aux dépens d’un autre. Ces dernières se compensent : ce que l’un gagne, l’autre le perd. En revanche, le surtravail naît d’un rapport économique : le profit du capitaliste dépend du taux de plus-value qui exprime en même temps le degré d’exploitation du travail salarié. Si le capitaliste ne fait plus de plus-value, il arrête sa production, devenue vaine et inutile pour lui : faire de la plus-value, et dans des rapports et quantités déterminées, est la loi du capital, donc objet de science.

La loi du surtravail domine tout le développement bourgeois. Le capital implique que le taux d’exploitation augmente sans cesse et que baisse donc relativement le capital variable, parce que tout le progrès de la société bourgeoise est déterminé par le surtravail : les investissements, la croissance, la masse de la production et l’essor des forces productives. Or, surtravail croissant donne l’équation suivante : masse croissante de richesses et masse croissante de misère. Il fait que le capital est « production pour la production » (aux dépens de l’homme qui produit).

Dans le Capital I (Ed. Sociales, tome 2, p. 211), Marx explique qu’ « il a fallu beaucoup de temps avant que l’histoire parvienne à déchiffrer le SECRET du salaire ». Quel est ce secret ? C’est que l’ouvrier ne touche pas en marchandises ce qu’il a dépensé de temps de travail dans le procès de production, c'est-à-dire qu’il y a surtravail. Lorsque les ouvriers seront convaincus que l’échafaudage entier du capitalisme repose sur ce surtravail qu’eux et eux seuls effectuent, et que les classes qui en profitent – représentant cette superstructure –  sont parasitaires, c'est-à-dire ne vivent que de leur travail à eux, alors ils détruiront tout ce fatras et prendront eux-mêmes en mains la direction de la société sur tous les plans (politique, idéologique, artistique, etc.).

[15] Cf. Marx à Kugelmann, 11-07-1868.

[16] Cf. MARX, Théories de la plus-value, in Werke 26/1, p. 145.

Une contradiction fatale se développe ainsi entre la société et l’économie, d’une part, et l’Etat ainsi que les autres superstructures, d’autre part ; entre les classes productives œuvrant dans la production, et les classes oisives dominantes et leurs sous-produits s’affairant dans les activités superstructurelles (magistrature, police, armée, culture, enseignement de classe, industrie du spectacle) qui diffusent l’idéologie dominante. Le marxisme en déduit un programme de réorientation de l’économie sous la dictature du prolétariat qui abolira finalement toutes ces activités improductives, malsaines, voire nocives et destructrices, pour permettre au producteur de se réapproprier les conquêtes intellectuelles, artistiques et spirituelles du travail.

Le lecteur trouvera un tableau synoptique des branches de la production et de la distribution à éliminer dans le recueil qui traite de l’économie capitaliste devenue sénile, parasitaire et rentière : MARX-ENGELS, la Critique de Malthus, PCM ; voir notamment les chapitres : Petite liste non exhaustive, Et puis les classes hybrides, les Productions sublimes, Pillage des ouvriers productifs, Au cœur de la question, la Production de luxe, p. 161-177.

[17] Cf. MARX-ENGELS, la Crise, Ed. 10/18, chapitre intitulé Absolues ou relatives ? p. 24-30.

[18] Cf. MARX-ENGELS, Critique de Malthus, PCM, chapitres : la Défaite de Ricardo, p. 13-19, et Fonctions de destruction, p. 40-41.

Non seulement la société communiste ne produira pas pour produire, mais elle ne produira pas de producteurs, notion qui avilit l’homme et naît de la poussée à l’accumulation, fatale dans toute économie mercantile, avec sa conséquence inévitable : la course à la superindustrialisation.

Le communisme ne pourra pas non plus avoir comme but la multiplication des humains, car en général c’est le propre de toute économie dont la structure sociale incite à l’intérêt individuel au détriment du collectif d’avoir pour effet l’accroissement de la population. L’instinct de possession conduit à celui de la possession sexuelle – au sens non pas tant physiologique qu’économique –,  aux institutions d’héritage et de famille qui favorisent la prolifération. La révolution socialiste pourra renverser le mouvement démographique en mettant en pièces les codes d’Etat et d’Eglise. Cela se fera par une limitation rationnelle des accouplements féconds, en fonction de l’âge, de la santé, et non d’une parodie de planification des activités sexuelles comme cela se passe en Chine. Le secret pour y parvenir est qu’il sera mis fin aux comptes en unité monétaire, parce qu’on lui aura substitué des unités vraies, et en premier lieu l’unité animal-homme.

[19] À la base de l’ardu concept de dévalorisation se trouve le surtravail, qui, en générant un plus dans la production, est à l’origine de la valorisation et de la dévalorisation dans la circulation, où règne l’échange entre équivalents. Elle résulte, en un mot, de la contradiction entre la production de plus-value et sa réalisation au moyen de la loi de la valeur, ce qui débouche sur la destruction ou diminution de valeur.

[20] Cf. MARX, le Capital III, Ed. Sociales, t. 1, p. 257-258.

[21] Cf. Marx à Engels, 14-08-1851.

[22] Cf. MARX, le Capital III, in Werke, 25, p. 259.

[23] Cf. MARX, Grundrisse, Ed. 10/18, t. 2, p. 222-223. Et Marx de conclure qu’à un certain point (au moment du krach) « la surproduction rappelle brusquement au capital que tous ces éléments sont nécessaires à sa production, car cet oubli a provoqué une dévalorisation générale du capital » (dans les crises et guerres de destruction de la surproduction). Cf. également le Capital III, Ed. Sociales, t.1, p. 261-262.

[24] Ibid., p. 246. Pour ce passage, le lecteur français peut se reporter au Capital III, Ed. Sociales, t. 1,  p. 262, 271, 265-267, 246, 248-249 ; cf. aussi Grundrisse, t. 2, p. 222-223, 99, et t. 1, p. 116-117 ; ainsi que Théories sur la plus-value, Ed. Sociales, t. 2, p. 94.

[25] Cf. MARX, Grundrisse, Ed. 10/18, t. 2, les extraits suivants sont tirés des p. 206-210. Voir en outre : t. 2, p. 268 ; t. 1, p. 225 ; t. 3, p. 26 ; et t. 4, p. 14-16.

[26] Sur la dévalorisation dans le procès de circulation, cf. Grundrisse, t. 3, p. 219-220, 58-59, 70-71, 190-192, 430-432. Le lecteur peut se reporter également au recueil de Marx-Engels sur la Crise, Ed. 10/18, qui indique les divers endroits où peuvent éclater les crises (dues le plus souvent à la dévalorisation) dans le système de production et de distribution bourgeois (cf. notamment p. 339-382 sur la chute du taux de profit et les points mercantiles et monétaires de la crise).

[27] Cf. MARX, Grundrisse, Ed. 10/18, t. 3 p. 219.

[28] Cf. infra. Deuxième Partie du recueil: B. Elimination des capitalistes industriels et monétaires - Dévalorisation dans le procès de circulation.

[29] Cf. Grundrisse, Ed. 10/18, t. 3, p.59. En conséquence, tous les rythmes de la nature sont violés par la frénésie du capital de s’amortir ou se rentabiliser au plus vite. Cf. également : p.219-220, 58-59, 70-71, 197, 190-192, 219-220 et 431.

Le crédit est la tentative par excellence de tourner les difficultés engendrées par la loi fondamentale du capital – celle de la valeur. Il en est une négation, mais par un moyen qui reste englué dans le monde de la valeur. C’est une solution mercantile aux problèmes que pose la production socialisée – ou société communiste au sein de la base économique bourgeoise.

Le crédit réalise « une circulation sans temps de circulation », en introduisant un mécanisme fictif qu’il valorise : on fait crédit avec intérêt, tout en niant le besoin d’argent pour faire circuler les marchandises. Le capitaliste qui n’a pas encore en mains l’argent provenant de la vente des marchandises qu’il a produites, reçoit l’argent de crédit et peut aussitôt commencer son cycle de reproduction avec une continuité parfaite, au point qu’il perd de vue la surproduction qu’il crée sur le marché, et donc la crise si ses marchandises ne se vendent pas au fur et à mesure.

De plus, ce crédit n’est pas gratuit, il prélève des intérêts sur le capital productif. Il a fait accepter au capitaliste productif les complexes faux frais liés à la commercialisation en plus des frais du transport physique jusqu’au lieu de consommation : c’est des opérations mercantiles que le prêteur tire ses prétentions à un revenu.

« Le temps étant de l’argent », tout le temps (de production et de circulation) devient de l’argent aux yeux du prêteur d’argent. Le financier fait montre d’une telle indifférence pour la production qu’il voit la source du profit dans le temps qui rapporte de l’intérêt. Nous sommes retombés au niveau de l’usure parasitaire. Le gaspillage atteint son paroxysme, et la stricte économie de temps de travail, de matières premières, d’instruments, etc. dans la production devient dérision, puisque le temps qui coûte s’étend jusqu’à la table du consommateur après les mille détours de la circulation et du marketing.

[30] Cf. MARX, Grundrisse, Ed. 10/18, t. 2, p.340-341.

[31] Ibid. t. 4, p. 38.

[32] Ibid. t. 3, p. 143.

[33] Ibid., t. 2, p. 181.

[34] Cf. Marx, le Capital II, Ed. Sociales, p. 55. Voir également Théories sur la plus-value, Ed. Sociales, t. 2, p. 666 ; Grundrisse, t. 3, p. 45-46 et 131; t. 4, p. 16-18 et 144 ; t. 2, p. 160, 356, et 262-263 ; le Capital III, Ed. Sociales, t. 1, p. 128-240, sur l’accroissement de valeur et la dévalorisation : la libération et la fixation du capital, et p. 138.

[35] Cf. MARX, Grundrisse, Ed. 10/18, t. 2, p. 263.

[36] Cf. MARX, Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, Ed. Sociales, p. 5.

[37] En critiquant Proudhon, Marx réfute d’avance toutes les solutions ouvriéristes qui ne tendent qu’à privilégier l’aristocratie ouvrière avec leur socialisme « gestionnaire », bouée de sauvetage pour faire durer le capitalisme. « L’astuce proudhonienne… se ramène, à mon avis, au raisonnement suivant : le véritable ennemi à combattre, c’est le capital. L’expression la plus pure en est au plan économique l’intérêt, car ce que l’on appelle profit n’est qu’une forme particulière du salaire. Nous éliminons donc l’intérêt que nous changeons en annuités, c'est-à-dire en remboursement du capital par acomptes annuels – et voilà assurée la prééminence pour toute l’éternité à la classe travailleuse (lis : la classe industrielle) – la classe capitaliste étant dès lors condamnée à disparaître progressivement. Les différentes formes de l’intérêt sont : l’intérêt de l’argent, le loyer, le fermage. En somme, la société bourgeoise se trouve conservée, justifiée : on la dépouille seulement de sa mauvaise tendance » (Marx à Engels, 14-08-1851).

Ce n’est pas que le communisme ne supprimera pas ces phénomènes apparents – cela fait au contraire partie des mesures de transition – mais ce coup de griffe dans la distribution doit être accompagné de mesures qui révolutionnent la base économique : c’est là que réside l’apport révolutionnaire de Marx, porte-parole de la classe ouvrière moderne.

[38] Mais, dira-t-on, les coopératives avec le travail associé se substitueront aux fabriques à l’échelle nationale pour transformer les prolétaires en producteurs associés avant de les hausser au stade de l’homme social. Certes, mais nous parlons ici de l’appropriation, et de fait elles ne seront pas propriétaires de leur produit qui ira à la société ; c’est elle qui mettra à leur disposition les moyens pour produire, abolissant de la sorte la notion de capital constant et les stigmates du mercantilisme. C’est la seule manière d’éviter la plaie, dont parlait Staline dans ses Problèmes économiques de 1953, à savoir qu’il se développe des kolkhozes millionnaires à côté de kolkhozes pauvres, les premiers touchant une RENTE en raison de leur bonne topographie etc., ce qui amorce de nouveau un processus de concentration et de ruine des plus faibles qui sont absorbés par les gros.

Disons tout de suite que la Russie n’a jamais atteint le stade du socialisme inférieur qui implique une économie développée : elle a dégénéré bien avant qu’elle se soit haussée à ce niveau. Elle a, en fait, développé un système de « socialisme romantique » qui, dans l’agriculture, donne au travailleur une part du profit, ce qui diminue la part du capital constant à investir pour augmenter la production et faire donc baisser les prix, ce qui profite à tous dans le « capitalisme classique » progressif de Ricardo, et faisait dire à Marx : « Je vote pour le libre essor du capital ». Pour des raisons de conservation sociale (cf. aussi la Pologne de Gierek), le capitalisme « populaire » est au-dessous du capitalisme « dur et pur » que Lénine proposait de contrôler par la dictature du prolétariat dans l’intérêt collectif des masses, et non pour l’avantage contingent des producteurs directs (les ouvriers des bonnes grosses fabriques touchant de confortables revenus, et ceux des fabriques petites et arriérées touchant des salaires de misère, sans parler des masses qui ne disposent pas du tout de moyens de production notables). Cf. Dialogato con Stalin, Ed. Filo del Tempo, article intitulé Capitalismo classico, socialismo romantico, p. 127-144.

[39] Toutes ces propositions réfutent directement le « socialisme romantique », théorisé par Proudhon, etc., qui voulait simplement éliminer la personne économique des capitalistes, propriétaires fonciers et autres monopoleurs, afin de donner leur part aux travailleurs, croyant ainsi avoir réalisé le socialisme. En fait, le capitalisme classique fonctionne plus efficacement que ce « socialisme » qui conserve tout le mécanisme bourgeois dans la base de la production. Il ne faut donc pas confondre les mesures de contenu capitaliste que Marx reprend dans les pays attardés sous la dictature du prolétariat (dans le Manifeste, par exemple) avec des mesures affadies de « capitalisme populaire » : le mécanisme le plus efficace doit fonctionner, et il le fait de manière d’autant plus pure que les classes accapareuses ne prélèvent pas pour leurs « jouissances » une part de la plus-value qui doit être réinvestie pour la société. Transférer celle-ci aux travailleurs ne fait qu’accentuer les mêmes vices en corrompant la classe ouvrière devenue petite-bourgeoise : le surtravail doit aller à tous les membres de la société – sinon, plus de communisme, ni de solidarité humaine véritable.

[40] Le lecteur trouvera la théorie du capitalisme pur, abstrait, mais scientifique et REEL, puisque conçu comme un mécanisme fonctionnant selon des lois déterminées, et non selon le hasard, dans les chapitres intitulés Théorie du capitalisme drogué et Homicide des morts (qui traitent en même temps de la perversion de ces lois ricardiennes dans le capitalisme sénile et dégénéré d’aujourd’hui), dans le recueil de MARX-ENGELS sur la Crise, Ed. 10/18, p. 249-260. D’ores et déjà, le capital constant est égal à zéro et il n’y a que du TRAVAIL AJOUTE si l’on considère la société capitaliste dans son ensemble (objet des livres 2 et 3 du Capital).

[41] Comme ce processus relève de l’organisation de la production, les syndicats, etc. joueront un rôle essentiel, sous direction du parti, dans cette transformation économique. C’est pourquoi le mécanisme de cette transition a été abordé dans le recueil de Marx-Engels sur le Syndicalisme, PCM, t. 2, p. 92-107 sur la réduction des heures de travail qui décrit le processus de déprolétarisation ou transformation du producteur en homme social, soit le passage du socialisme inférieur au plein communisme.

[42] Si Marx parle dans le Manifeste de « propriété personnelle des effets individuels », il n’y inclut pas la maison qui est, dans le communisme, lieu d’habitation collective (les palais chers à Owen, etc.), car elle est propriété foncière, se rattachant à la terre qui, dans la société communiste, n’appartient même pas à la société toute entière et n’a « que des USUFRUITIERS QUI DOIVENT L’ADMINISTRER en bons pères de famille AFIN DE TRANSMETTRE UN BIEN AMELIORE AUX GÉNÉRATIONS FUTURES » (cf. le Capital III, in Werke t. 25, p. 784). Il n’oublie pas que toute la « civilisation » atroce des sociétés de classe dérive (l’étymologie est la même) de la propriété sur la maison qu’on habite, alors que société vient de gens, fraternité consanguine et solidaire du communisme primitif.

Il faut être bien sot pour voir dans la « propriété personnelle » des effets individuels une garantie de l’intégrité individuelle contre le communisme collectiviste – comme si ces « sauvages de communistes » voulaient dépouiller, dans la société d’abondance, le pauvre individu de sa chemise et lui contester sa brosse à dents. Il faut distinguer usage et propriété, c’est-à-dire droit d’abuser en en privant les autres – par exemple, de laisser une maison vide ou d’en expulser les habitants, simplement parce qu’elle appartient au propriétaire – souvent la banque – qui peut en faire ce qu’il veut. Même la société n’a pas le droit, comme le dit Marx, de faire ce qu’elle veut des biens : elle doit en user rationnellement comme de précieuses valeurs d’usage, socialement, c'est-à-dire pour tous – y compris les générations futures.

[43] Contrairement à ce que pensent les ouvriéristes, la classe ouvrière ou le prolétariat n’est pas seulement formé des travailleurs qui ont un emploi. Marx range cinq catégories sous cette rubrique quand il dissèque la classe ouvrière tout entière : cf. MARX-ENGELS, Critique de Malthus, PCM, chapitre sur le Schéma d’évolution de la classe ouvrière, p. 146-150. Le capitalisme sénile et dégénéré, où le propriétaire foncier, l’industriel et le financier ont depuis longtemps perdu toute raison économique d’exister, corrompt toutes les classes de la société, y compris les ouvriers dans la mesure où ils sont aristocratisés. Le capital pourrit sur pied.

[44] Lorsque Marx parle de l’épanouissement de l’homme, il faut repousser, pour bien le comprendre, deux interprétations au fond bourgeoises toutes deux. De toute évidence, le communisme n’est pas pour lui une colonie d’êtres identiques, celui du madrépore primitif du banc de corail ou de l’individu nivelé, robotisé, de la société bourgeoise où l’énergumène d’exception fait contrepoids à la foule. Marx a tout autant horreur de l’individu-citoyen libre, égal-inégal, de la société mercantile de concurrence où chacun cherche à rouler l’autre, auquel l’anarchisme oppose l’égalitarisme individuel en restant enfermé dans la même alternative bourgeoise.  En un mot, l’épanouissement humain ne signifie pas, pour Marx, le gonflement de l’individu « unique », avec l’exaspération de prétendues particularités ou traits spécifiques des individualités spéciales et d’exception. En tant que communiste, il voit l’homme épanoui dans celui qui sait faire tout ce que les autres font, qui sait ressentir la gamme infinie des sentiments humains, c'est-à-dire qui vit en communion avec eux, s’est haussé au niveau du savoir, du faire et du sentir de toute l’espèce humaine, dans toute la richesse des relations entre les hommes vivant en symbiose avec la nature. Sa conception n’est donc pas du tout humaniste, comme l’est par définition celle de la Renaissance qui fut l’âge d’or du travail artisanal. Le communisme est l’expression non pas de l’homme parcellaire, mais social. Dans son développement, l’homme de demain a le soutien de tous les autres hommes ; l’épanouissement de l’un est la condition de celui de tous les autres, selon la formule du Manifeste. L’humanité développée n’est donc pas le fait du hasard, mais du déterminisme.

[45] Cf. MARX, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, in Werke : Ergänzungsband  t. 1, p. 553-554.

[46] Si le réformisme propose aux ouvriers de partager, dans les pays privilégiés impérialistes, les bribes du festin des cyniques exploiteurs, le marxisme révolutionnaire leur propose de conquérir toute une société qui sera celle des producteurs. La revendication essentielle n’est pas le pain ou la brioche, ceux-ci seront donnés de surcroît si le prolétariat lutte. Il s’agit d’arracher le pouvoir aux classes dominantes et à leurs innombrables laquais qui s’affairent dans les fonctions dirigeantes de la politique, de l’administration, de l’idéologie, bref des superstructures qui oppriment les masses et les tiennent dans l’abrutissement et la servilité, pour leur opposer leur propre Etat au service de l’émancipation des travailleurs. Pour cela, les ouvriers doivent lutter et passer par de grandes souffrances, et ils le feront non pour des raisons éthiques, mais parce qu’ils y seront poussés par la crise économique et sociale, par la répression toujours pire qui s’abat sur le prolétariat mondial – du fait de l’Etat oppresseur qui « travaille pour nous comme dix chameaux » (cf. MARX-ENGELS, la Crise, Ed. 10/18, p. 44-47).

De toute façon, le prolétariat qui redevient lui-même a un grand cœur : « Ce qui prouve aux économistes combien les ouvriers ont le cœur généreux, c’est que ce sont souvent les ouvriers d’usine les mieux payés qui forment la plupart des syndicats ; que les ouvriers emploient tout ce qu’ils peuvent mettre de côté de leur salaire, en se privant, pour former des associations politiques et économiques, et pour couvrir les frais de ces organisations. Et si messieurs les capitalistes et leurs flagorneurs d’économistes sont assez bons pour condescendre à ajouter au minimum du salaire, c'est-à-dire au strict nécessaire, un peu d’argent pour le thé ou le rhum, le sucre et la viande, il doit par contre leur paraître aussi insolent qu’incompréhensible de voir les ouvriers prendre sur ce minimum une partie de leurs frais de guerre contre la bourgeoisie, en faisant de leur activité révolutionnaire la plus grande joie de leur vie » (cf. MARX, le Salaire ouvrier, in MEGA I/6, p. 471).

[47] Le communisme latent dans la base sociale de la production ne devient vivant que lorsque le prolétariat révolutionnaire opère la jonction entre ses activités politiques de parti et ses revendications économiques de classe, afin de lutter pour la conquête du pouvoir qui ouvre la voie à la société nouvelle. 

Le parti, l’avant-garde communiste, effectue cette jonction en soudant les organisations économiques (syndicats, conseils ouvriers, etc.) au but du communisme. Marx, lors de son activité à la tête de la première Internationale, a ainsi diffusé le programme communiste à toutes les organisations ouvrières particulières, les couches profondes du prolétariat exploité, les éléments révolutionnaires en lutte contre l’impérialisme, etc., regroupant d’ores et déjà toute l’humanité militante contre la société de classe. Nous renvoyons le lecteur aux deux volumes sur le Syndicalisme, PCM, pour les passages extraits des rubriques suivantes : liaison entre prolétariat et paysannerie; liaison avec les ouvriers agricoles à l’occasion des grèves ; syndicats avec les ouvriers non-qualifiés ; liaison avec les travailleurs étrangers ; action concertée des syndicats avec les mouvements de grève d’autres pays ; classe ouvrière et problème des races et des nationalités ; Internationale et chômeurs ; travail des femmes et syndicats ; travail des enfants et adolescents

Le très adroit et intelligent adversaire des ouvriers qu’était Bismarck a très bien compris l’importance primordiale de la liaison entre parti et syndicats, et pour éviter cette jonction, il a soudoyé des agitateurs ouvriers pour créer des organisations syndicales sur une base et avec des buts erronés, mais toujours indépendants de l’Internationale révolutionnaire : les Américains l’ont littéralement plagié à l’échelle du monde entier au cours de cet après-guerre. Cf. la polémique entre Marx et Schweitzer, in le Syndicalisme, t. 1, p. 87-111 sur l’Agitation de J.-B. von Schweitzer en vue de la création de syndicats, ainsi que Critique des limites syndicales, p. 171-216.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 29 mai 2015 5:47
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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