RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

La social-démocratie allemande (1871)

Table des matières


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Friedrich Engels (1871), La social démocratie allemande.


INTRODUCTION


« Dans tous ces écrits, je ne me qualifie jamais de social-démocrate, niais de communiste. Pour Marx, comme pour moi, il est absolument impossible d'employer une expression aussi élastique pour désigner notre conception propre. » (Fr. Engels, Préface à la brochure du Volksstaat de 1871-1875.)


Force et organisation


Marx attendait beaucoup de la révolution allemande qui, depuis 1525, se heurtait à une résistance intérieure et extérieure telle qu'elle n'était pas encore achevée au milieu du XIXe siècle. La simple comparaison avec les deux autres pays de semblable niveau de civilisation et de population l'y incitait déjà : en faisant sa révolution, l'Angleterre n'avait-elle pas instauré la moderne industrie productive capitaliste, et inondé tous les pays de ses articles indus-triels ? La France n'avait-elle pas diffusé sur le continent les formes politiques de l'État et de l'administration moderne, complémentaires de la base économique bourgeoise, avec les principes de liberté, d'égalité, etc. et secoué l'Europe entière, de la Sicile à la Norvège, de la Belgique à la Russie ?

Cependant, au niveau bourgeois, il n'y avait plus à espérer de prouesses comparables de la part de l'Allemagne : le monde entier était partagé entre les grandes métropoles. Lorsque le centre de gravité s'était déplacé d'Angleterre vers le continent, la France s'était déjà heurtée à une résistance farouche de la part des puissances féodales de l'Europe centrale, et surtout de la Russie, dans sa tentative de révolution de ses structures surannées et avait subi, de plus, l'assaut de la bourgeoisie anglaise qui voulait empêcher à tout prix l'essor d'une puissance capitaliste moderne, rivalisant avec elle dans le commerce et l'industrie. Le résultat en fut la défaite napoléonienne - et la France ne développa de la forme capitaliste que les superstructures politiques, et ne s'industrialisa vraiment qu'au XXe siècle.

Lorsque le centre de gravité révolutionnaire, se déplaçant encore plus vers l'Est, gagna enfin l'Allemagne, située géographiquement en plein cœur de l'Europe où le féodalisme régnait en despote, ce pays se heurta à l'alliance des capitalismes déjà nantis, anglais et français - surtout ce dernier - contre ce nouveau rival, qui ne pouvait manquer de bouleverser tout le statu quo établi. Avec sa population considérable et les énormes richesses de son sous-sol en charbon, lignite, minerai de fer, potasse, wolfram, cobalt, zinc, étain, plomb, l'Allemagne possédait toutes les prémisses nécessaires à l'essor d'une grande nation industrielle, dès lors que les entraves féodales au développement capitaliste étaient abattues. Mais moins qu'en France encore, la révolution anti-féodale pouvait y être pacifique. L'expérience démontra même qu'elle ne pouvait s'y effectuer par une action spontanée des masses populaires, c'est-à-dire par le bas, sous forme radicale, en soulevant même les campagnes et les paysans, car la violence contre-révolutionnaire organisée par la coalition entre États féodaux et États capitalistes impérialistes y formait un barrage trop puissant à toute tentative de rénovation des structures politiques, économiques et sociales.

Les mouvements de masse, dans leur action spontanée, sont certes un moyen énergique de dissolution des rapports sociaux de production surannés, mais ils sont absolument impuissants contre les armées organisées des États de l'intérieur et de l'étranger qui exploitent la moindre défaillance pour porter des coups décisifs et meurtriers. L'action libre et tumultueuse, à l'énergie débordante mais incontrôlée, était hors d'état de réussir en Allemagne la grande tâche de la révolution anti-féodale qui, pour vaincre, eut besoin de la poigne de fer d'une dictature sous la direction d'un État militaire et policier - la Prusse.

Une leçon s'imposait à l'Allemagne : non seulement pour être efficace, mais simplement pour continuer de vivre, non sous le poids du passé, mais dans le présent et l'avenir, ce pays avait besoin de S'ORGANISER.

Marx-Engels avaient répété cent fois que l'Allemagne, divisée et impuissante, à défaut de pouvoir s'exprimer dans la pratique, en était, réduite à théoriser les grandes idées de son temps, voire des autres pays. A présent, qu'elle entrait de nouveau dans l'histoire, elle s'aperçut qu'elle pouvait utiliser ce, savoir, purement abstrait jusqu'ici, afin d'ORGANISER sa pratique conformément à ses capacités théoriques -pour en multiplier l'efficacité.

Au lendemain de la révolution anti-féodale, qui lui avait assuré par sa victoire sur la plus grande puissance militaire d'Europe - la France bonapartiste - la primauté de la force en Europe, sinon dans le monde, l'Allemagne prussienne trouvait le marché mondial engorgé de marchandises par l'industrie de ses pairs et ancêtres capitalistes - l'Angleterre, les États-Unis et la France -, et c'est encore en S'ORGANISANT que l'Allemagne parvint à se doter d'une industrie par les moyens les plus rapides. Elle agença et combina ses activités et ses moyens matériels, utilisa les sciences et techniques les plus modernes pour obtenir une productivité maximale, donc les prix de production les plus bas afin d'affronter la concurrence de production plus avancées qu'elle, et surtout d'organiser avec ses cartels sa production et ses débouchés sur le marché mondial, à défaut de la chasse gardée d'un Empire colonial. Dans cette entre-prise colossale, c'est encore la main de fer de la dictature de Bismarck, qui permit de canaliser les énergies et d'éviter les déperditions de force : tout le mouvement se concentra sous la direction de l'État prussien. Dans ces conditions, l'alliance se renforça encore, dans les institutions, entre les barons de l'industrie et de la finance (bourgeois) et les grands propriétaires fonciers (semi-féodaux), sous l'égide d'abord de ces derniers (Bismarck) .

La violence savamment organisée par la politique de force qui avait permis à l'Allemagne de sortir de sa stagnation séculaire, allait maintenant lui permettre de combler son retard économique vis-à-vis de l'Angleterre et de la France. Déjà la guerre victorieuse contre Napoléon III (qui convoitait tout aussi férocement que le prussien Bismarck la rive gauche du Rhin) avait ouvert à l'industrie et au commerce extérieur allemands les portes du marché mondial et le flot des milliards, extorqués comme « contribution de guerre » à la France, fournit au capitalisme allemand l'amorce d'un développement industriel. L'État prussien avait déjà construit un réseau de chemin de fer à des fins stratégiques, il pouvait maintenant être utilisé comme moyen de communication pour le marché intérieur des forces de travail et des marchandises. La position géographique centrale de l'Allemagne au cœur de l'Europe tournait enfin à son avantage, et la haussait au rang de grande puissance économique. L'Allemagne devint la grande distributrice de marchandises de l'Europe centrale et orientale, minant même le monopole anglais du transport de marchandises en Europe septentrionale : elle devenait enfin le lien entre l'Europe industrielle de l'Ouest et l'Europe agraire de l'Est - comme aujourd'hui encore. De maritime, le commerce européen se fit de plus en plus terrestre - au profit de la puissance installée au cœur du continent.

Après 1871, écrit Mehring, « les instituts bancaires et les sociétés industrielles jaillirent de terre sous les formes les plus variées. De nombreuses lignes ferroviaires furent lancées. D'innombrables mines de fer et de charbon furent mises en exploitation. On assista à une fièvre frénétique de spéculation dans laquelle la bourgeoisie perdait toute retenue ».


Démocratie et stades historiques


Il apparut bientôt que les rivalités politiques et militaires entre Bismarck, d'une part, et les bourgeoisies étrangères et allemande, d'autre part, n'étaient pas mortelles : il avait voulu simplement conquérir une place parmi ses pairs - et nécessité avait fait loi. Cependant tous les résultats industriels s'obtenaient par un antagonisme, qui par la suite devait non pas s'atténuer, mais s'aggraver, celui qui opposait les classes dominantes allemandes aux travail-leurs de ce pays. Si l'orgie de la production profitait à la bourgeoisie, les ouvriers allemands connurent, eux, une misère et une exploitation croissantes et durables.

Ce n'est pas par hasard si la seule grande époque du mouvement ouvrier anglais - le chartisme - avait coïncidé avec le point culminant de l'atroce accumulation capitaliste des années 1920-1850 en Angleterre, décrite par Marx dans le Capital pour annoncer leur avenir aux ouvriers des autres pays, notamment d'Allemagne. (Cf. la remarquable lettre d'Engels à Bebel, 11-12-1884, sur le caractère spécifique de l'accumulation en Allemagne.) La poigne de fer de la dictature CAPITALISTE allait s'abattre maintenant à son tour sur les ouvriers allemands et ne plus relâcher son étreinte avant longtemps.

Même la démocratie parlementaire, telle qu'elle s'exprima dans les premiers pays capitalistes « occidentaux » ne fut vraiment réalisé en Allemagne. Tant que le capitalisme y fut progressif en économie - c'est-à-dire libéral, démocratique et parlementariste en politique - elle dut lutter par tous les moyens pour se faire une place au soleil, et lorsque celle-ci lui fut assurée, le capitalisme était sénile centralisé, autoritaire, planifié et étatique ; et le parlementarisme démocratique n'y était plus que phrase creuse. Durant la phase idyllique du capitalisme, lorsque différentes classes subsistent avec une représentation correspondante au parlement où elles s'affrontent en une lutte réelle pour des intérêts distincts véritables, le parlementarisme avait un puissant attrait aux États-Unis, en France et en Angleterre. Alors que dans ces pays les ouvriers étaient tentés de voter utile, donc pour les partis susceptibles de gouverner ou de collaborer avec le pouvoir, et non pour leur parti véritablement d'opposition, en Allemagne le gouvernement n'utilisait les parlements croupions que pour sa propagande - afficher à l'extérieur que c'est un pays « civilisé », et les ouvriers ne votaient que pour se compter et se délimiter de toutes les autres classés et partis afin de marquer leur opposition irréductible, bref pour leur propagande de classe : le piège démocratique n'y avait donc pas de base stable et matérielle, et les rapports de classe était plus limpides et évidents qu'ailleurs .

A partir de 1865, la bourgeoisie anglaise, du fait de son monopole mondial et de l'exploitation de ses immenses colonies, avait pu, après plusieurs décennies d'exploitation sanguinaire, concéder quelques bribes de son festin à son aristocratie ouvrière. En France, l'industrialisation infiniment moins rapide et l'utilisation habile de la force militaire pour se tailler un vaste empire colonial permirent également de relâcher après la Commune une tension, devenue insoutenable entre les classes - et ce fut la Troisième République. En Allemagne, rien de tel n'était concevable avant très longtemps - après 1955 peut-être, mais encore l'Allemagne est-elle amputée, divisée et toujours occupée parla soldatesque étrangère, d'où sa débilité politique actuelle ainsi que la faiblesse de son assise impérialiste pour ce qui concerne son approvisionnement en produits alimentaires et en matières premières. La crise, si elle l'atteint en 1975, la frappera plus durement que tous les autres pays d'Europe et posera très vite, de nouveau, les problèmes sous leur angle véritable-celui des rapports de force, et, il faut l'espérer, creusera les antagonismes réels de classe dans une société en crise profonde, sans mystifications démocratiques introduites après 1945 ou nationalistes développées dans la période précédente.

Après l'unité allemande de 1871, face à l'aggravation toujours croissante de ses conditions de vie et de travail, il ne restait qu'un seul recours au prolétariat allemand pour se défendre contre la double pression, économique des capitalistes bourgeois, politique et policière de l'État prussien : la solidarité de classe et l'ORGANISATION.

Pour conquérir une place sur le marché mondial, Bismarck organisa des cartels, afin de vendre cher à l'intérieur et bon marché à l'extérieur pour s'assurer des débouchés, mais il en profita pour instaurer le, protectionnisme sur les produits non seulement industriels mais encore agricoles, favorisant ainsi les revenus des grands propriétaires fonciers de l'Est, ce qui leur assurait du même coup des moyens de puissance politiques. Le résultat en fut une inflation du prix des denrées alimentaires de première nécessité qui diminua d'autant le pou-voir des achats des salaires, constituant ainsi un surprofit propice à l'accumulation capitaliste. Mehring estime cette baisse à 66 % en 1873 - ce qui est proprement énorme. Les Lassalléens y trouvèrent une confirmation éclatante à leur théorie de la loi d'airain des salaires : même les fausses doctrines trouvent quelque appui dans la réalité complexe!


Organisation et répression


La force, qui avait présidé à la création de l'unité allemande, puis ouvert la voie au développement capitaliste, était à présent entre les mains -de Bismarck une institution permanente, afin de tenir en bride les ouvriers allemands et leur extorquer le plus de travail possible. A la situation intolérable qui leur était ainsi faite, les ouvriers allemands réagirent par de vastes et puissants mouvements de grèves, appuyés à chaque fois par l'Internationale de Marx . Malgré la massivité de leur action et la combativité des ouvriers allemands, le résultat tangible en fut des plus restreints. En effet, les ouvriers ne se heurtaient pas seulement à la résistance obstinée des entrepreneurs, mais durent faire face au front compact de toutes les classes dominantes et naturellement au gouvernement des hobereaux, qui mit en mouvement son odieux appareil bureaucratique et policier pour écraser toute résistance des ouvriers et détruire leurs syndicats . D'où les nombreuses grèves qui arrachèrent simplement le droit pour les ouvriers de continuer à se coaliser : « Les frais qu'elles occasionnent aux ouvriers dépassent souvent les augmentations de salaires qu'ils cherchent à obtenir. Mais, poursuit Marx, elles représentent le moyen d'unifier la classe ouvrière, qui se prépare ainsi à renverser la vieille société tout entière avec ses contradictions de classe. »

De par la force des choses, « comme il convient à un peuple de théoriciens », les ouvriers allemands s'ORGANISÈRENT, eux aussi, très vite pour se défendre. Dès 1868, alors que la pression capitaliste commençait tout juste à se manifester, et ce, à une échelle qui n'était pas encore nationale, les ouvriers allemands créèrent des syndicats, selon le schéma classique d'organisation exposé par Marx-Engels dès le Manifeste de 1848 : unir d'abord toute la masse des ouvriers en syndicats au niveau économique, comme premier pas à la constitution du prolétariat en classe, donc en parti.

Les représailles qui s'abattirent sur le mouvement économique et sur les syndicats convainquirent de plus en plus les ouvriers allemands de la nécessité d'une lutte politique contre l'État absolutiste qui, avec ses brutales interventions, cherchait à priver les travailleurs de leur organisation élémentaire de classe. Ici encore, par la force des choses, les ouvriers allemands étaient obligés de passer de la conscience ÉCONOMIQUE de leur situation à la conscience POLITIQUE et SOCIALE de leurs luttes : « Pour devenir politique, un mouvement doit opposer aux classes dominantes les ouvriers agissant en tant que classe pour les faire céder au moyen d'une pression de l'extérieur . »

Toutes les conditions objectives ET subjectives étaient donc réunies pour que naisse le Parti ouvrier social-démocrate allemand. Les travailleurs allemands pouvaient maintenant mettre en pratique leurs capacités théoriques, en organisant consciemment et systématique-ment les armes de leur émancipation sociale.


Idéologie petite-bourgeoise et État fort


Bismarck utilisa contre les ouvriers la violence armée, les brutalités policières et les parodies judiciaires dans toutes les combinaisons possibles. L'aristocrate qu'il était employait sans scrupules tous les moyens. Il avait fait la révolution bourgeoise en Allemagne, pratique-ment sans apporter de législation libérale au peuple, et donc de liberté d'association, de réunion, de parole et de presse que les ouvriers durent imposer par leur force, et il ne manquait pas une occasion pour rendre illusoires tous ces droits, montrant avec cynisme que celui qui fait les lois - et c'est toujours vrai aujourd'hui, comme l'histoire de tous les pays le démontre - peut les tourner et les appliquer comme il l'entend, voire peut les nier. Et ce furent les perquisitions domiciliaires, la fermeture des sièges des deux partis ouvriers lassalléen et eisenachien, les condamnations pour incitation à la haine de classe, pour vilipendation des institutions, pour lèse-majesté; de lourdes amendes, des peines de prison, la mise sous séquestre des organes du parti pour des articles qualifiés de dangereux pour l'ordre public ou infamant pour l'oligarchie au pouvoir, etc. Tout servait de prétexte au gouvernement pour entraver l'organisation des ouvriers - comme aujourd'hui.

Cette brutalité et ce mépris pour les « libertés démocratiques » ont cela de bon qu'ils démystifient les rapports entre les classes et obligent chacune d'elles à se cantonner sur ses positions classistes - cela aussi durera longtemps en Allemagne. A peine les libertés élémentaires de parole, de presse et d'organisation étaient-elles arrachées par les ouvriers, qu'elles étaient remises en question par le pouvoir. Sans cesse le parti social-démocrate était ramené sur le terrain de la lutte de classe... en cette période de développe-ment idyllique et pacifique du capitalisme! Parfois, les ouvriers triomphaient, mais ce n'était jamais pour longtemps -tant que l'ennemi n'était pas abattu.

Une victoire ne faisait que préparer une autre bataille : « La loi antisocialiste est abrogée et Bismarck renversé », écrivait Engels en 1890. « Le puissant Empire allemand avait mis en oeuvre tous ses moyens de puissance : le parti s'est joué de lui, jusqu'à ce qu'enfin l'Empire allemand dût baisser pavillon devant nous. Le gouvernement impérial veut, POUR L'HEURE, instaurer de nouveau, dans ses rapports avec nous, le droit légal s'appliquant à tous et, POUR L'HEURE, nous voulons bien, nous aussi, tâter des moyens légaux que NOUS AVONS RECONQUIS GRÂCE A UN VIGOUREUX RECOURS AUX MOYENS EXTRA-LÉGAUX... Si le gouvernement tente, soit par de nouvelles lois d'exception, soit par des jugements contraires à la loi, par la praxis des juridictions impériales et par l'arbitraire policier, soit par d'autres empiètements illégaux de l'exécutif, de placer une nouvelle fois notre parti hors du droit commun - alors la social-démocratie allemande sera poussée une nouvelle fois dans l'illégalité, la seule qui lui soit ouverte. » Et de conclure, de manière optimiste : « La seconde fois, l'Empire allemand ne tiendra pas douze ans ! »

De nos jours, toute la bourgeoisie mondiale s'efforce de reprendre les méthodes de gouvernement totalitaires et autocratiques de Bismarck : ces méthodes reposent sur la force de l'État, d'une part, et la servilité petite-bourgeoise des citoyens-sujets, d'autre part, d'où les justifications hypocrites, « chrétiennes », d'une pratique couarde et féroce. La « majorité silencieuse » comme les bandes « fascistes » se complètent et s'appuient complaisamment sur l'État fort, leur base matérielle. Cependant les marxistes ne se laissent pas mystifier par l'État fort, ni par sa violence si terrible soit-elle, car le méchant colosse a les pieds d'argile, parce qu'il repose, d'une part, sur la prospérité capitaliste et, d'autre part, sur la masse des sujets soumis, et ce qui caractérise cette énorme multitude moutonnière petite-bourgeoise à laquelle correspond l' « État fort », c'est : « plus on lui fait face de manière tranchée et énergique, plus elle plie et se courbe pour vous servir. C'est de la sorte que le parti ouvrier [et l'État aussi] obtient d'elle le maximum de concessions. Tout cela, nous l'avons expérimenté et vécu (en Allemagne ) ».

Engels disait aux sociaux-démocrates impressionnés par les violences de Bismarck : « Pourquoi donc bougonnez-vous contre la violence en prétendant qu'elle est condamnable en soi, alors que, vous tous, vous savez fort bien qu'à la fin rien n'est faisable sans violence ! »

Aujourd'hui les vieux textes de Marx-Engels qui conseillaient aux dirigeants ouvriers de ne pas perdre la tête et de demeurer inébranlablement sur la voie révolutionnaire, sont plus actuels que jamais. C'est faute d'avoir perdu complètement cette claire vision de classe, à laquelle tous les partis faussement « communistes » ou socialistes, ont substitué le défaitisme petit-bourgeois social-démocrate, critiqué sans pitié par Marx-Engels, que le prolétariat international est impuissant de nos jours, dans un monde où la force seule a voix au chapitre, cf notes n&Mac251; 169 et 217.

C'est la raison pour laquelle le prolétariat lui-même réagit si souvent de façon petite-bourgeoise, en l'absence d'une véritable organisation de classe, et que l'on applique partout la méthode bismarckienne : frapper fort l'adversaire que l'on a isolé et diffamé au nom de la morale et du citoyen pour l'écraser sous le poids de la violence de l'État policier, toute action parce que faite à l'ombre de l'État ou de la force armée étant bonne, c'est-à-dire légalisée. Qui plus est, ce sont toujours l'État et la société qui -se disent agressés et parlent de se défendre, et l'on déchaîne la meute sur le trouble-fête. La répression est toujours massive et ORGANISÉE, et elle ne manque jamais de prendre à témoin l'esprit conformiste et bien pensant de la benoîte classe moyenne - c'est-à-dire de la nation - soit l'esprit servile des sujets-citoyens. Dès lors, l'État de droit, chrétien, démocratique ou « fasciste » comme l'appellent les idéologues, mais simplement bourgeois pour les marxistes, fait tuer ses adversaires politiques jusque dans les prisons - Holger Meins - et on assassine avec la conscience du devoir accompli.

La tactique des classes dominantes est la même, en Allemagne de l'Est et de l'Ouest, où-elle a été perfectionnée encore par l'action démocratique des troupes d'occupation russes et américaines, etc. : en R.D.A. toute opposition est criminelle, par définition, et en R.F.A. on ne, tolère que les sujets soumis - tout le reste est anti-démocratique, donc hors la loi - ce qui revient proprement au même, car, dans les deux cas, la seule violence admise est celle de la loi, et la moindre revendication verbale de la violence révolutionnaire est « illégale » et liquidée par la répression policière au milieu d'une propagande « à feu et à sang » contre les terroristes! Seule la Russie et l'Amérique, les pays phares du monde, sont plus efficaces sur le plan de la répression, la chasse aux sorcières.

En Allemagne, plus clairement que dans d'autres pays de capitalisme moins concentré, la question mystificatrice de la justice, de la liberté, du droit, de la démocratie apparaît pour ce qu'elle est sous le capitalisme, - une phrase creuse, tout en étant simplement un problème de rapports de force et d'énergie révolutionnaire ici ou contre-révolutionnaire là.

Bismarck a inauguré la tactique, inchangée depuis manier la loi de manière arbitraire et illégale sous l'égide de l'État - ce qui est certes un comble pour l'État qui légifère comme il veut, mais ne doit-il pas remplir de terreur le philistin et le révolutionnaire vélléitaire et pousser l'opposition prolétarienne dans la voie des revendications stériles du légalitarisme, de la démocratie et du pacifisme ? La méthode a réussi - après l'abolition de la loi anti-socialiste en 1891 - avec la social-démocratie allemande, qui a fini par trahir le prolétariat dont elle prétendait défendre la cause. Mais, n'ont cessé de répéter Marx-Engels, elle ne doit pas mordre sur les marxistes révolutionnaires. Ceux-ci ne se laissent pas mystifier et savent que la force décidera le jour où la société sera en crise, ébranlant le géant aux pieds d'argile, qui sera abattu par la violence révolutionnaire, sous les yeux effarés de l'impuissante petite bourgeoisie.


Force et légalité


Les dirigeants sociaux-démocrates avaient déjà lâché pied une première fois devant les foudres de Bismarck au moment de la promulgation de la loi anti-socialiste (1879) par peur. Et Engels d'expliquer qu'ils étaient contaminés par l'esprit de servilité et de soumission, « ce vieux poison du philistinisme borné et de la veulerie petite-bourgeoise » : « il se trouve qu'au premier choc après les attentats et la loi anti-socialiste, les chefs se sont laissés gagner par la panique - ce qui prouve qu'eux-mêmes ont vécu beaucoup trop au milieu des philistins et se trouvent sous la pression de l'opinion petite-bourgeoise . » La loi avait atteint son but mystificateur !

D'après la conception marxiste, le législateur et le juge expriment seulement la sentence de la FORCE, le droit dérivant de la force et non l'inverse. Bismarck, au moment de la promulgation de la loi anti-socialiste, le confirmait lui-même : A la suite d'attentats perpétrés par des malades mentaux contre le Kaiser, et faussement attribués aux sociaux-démocrates, Bismarck, par ce déni de justice mettait les socialistes hors la loi pour les écraser non seulement avec la rigueur des lois, mais encore avec l'arbitraire policier, la violence pure et simple. La loi apparaissait clairement pour ce qu'elle est dans ces passages de la violence à la légalité, puis l'illégalité et enfin à la violence ouverte sous couvert de la loi : C'était toujours la violence, dans un cas potentielle, dans l'autre cinétique. La violence ouverte, quand elle n'était pas appliquée, devait terroriser et paralyser l'adversaire, et lorsque celui-ci sortait de sa léthargie, c'était la violence ouverte, légale et illégale. La force est toujours en mouvement : si elle s'arrête devant les sociaux-démocrates, c'est parce qu'une force aussi puissante s'oppose à elle, lui fait contrepoids - comme le couvercle sur la marmite. Mais, pour les moralistes, la peur du gendarme avec quelques coups bas bien assénés suffit à les paralyser dans leur esprit et leurs actes.

La loi est une violence potentielle, qui couve et n'éclate que si la paralysie due à la terreur cesse. Dès que l'adversaire bouge de nouveau, alors la loi (la violence potentielle) devient cinétique, entre en mouvement, et c'est la violence répressive. Un exemple dans le domaine de la physique : entre deux fils du circuit électrique, immobiles et froids, il ne se produit aucun échange tant que nous ne les mettons pas en contact ; si nous approchons un conducteur, il se produit un dégagement d'étincelles, de chaleur, de lumière, avec de violents effets sur les muscles et sur les nerfs si ce conducteur est notre corps. Les deux fils inoffensifs avaient un certain potentiel énergétique qui est passé à l'état cinétique.

Quelle est l'attitude du marxisme ? Au moment de la promulgation de la loi anti-socialiste, Engels dit simplement : Considérons le rapport de forces entre Bismarck et nous ? Et après avoir constaté que « nous sommes dans le rapport de 1 à 8 », il conclut : il faudrait être fou pour rechercher maintenant le contact (et le heurt); nous l'établirons lorsque nous aurons une chance de l'emporter, « mais le parti révolutionnaire ne peut jamais se soumettre moralement, dans son for intérieur - par peur philistine - à la légalité ou à la terreur ». Il ne considère jamais que l'emploi de la violence est une simple rétorsion à une autre violence, mais aussi un moyen indispensable d'initiative politique.

Au cours même de la phase « idyllique », paisible du capitalisme à la fin du siècle dernier en Europe, Marx et Engels n'ont jamais considéré qu'il fallait renoncer à la violence. Durant toute cette période, le capitalisme « chargeait ses batteries », transformant toute la violence cinétique en potentielle :le développement industriel PACIFIQUE se faisait grâce au réarmement généralisé qui devait éclater avec la guerre en énergie cinétique - au moment de la crise industrielle. Autrement dit, la longue paix, où tous les antagonismes étaient étouffés, prépa-rait la boucherie de la guerre.

L'erreur d'abord, la trahison de la social-démocratie ensuite, ce fut de croire que les antagonismes, au lieu de s'accumuler et d'éclater immanquablement, allaient s'atténuant, et de ne plus croire, qu'en les moyens légaux, pacifiques. Le développement idyllique les avait mystifiés. Mais que dire des socialistes et « communistes » d'aujourd'hui qui prônent le passage pacifique au socialisme, alors que la moindre levée de bouclier anti-capitaliste déchaîne des torrents de violence et que, même sans rébellion, le monde ne cesse d'être à feu et à sang : il leur faut non seulement renier la conception marxiste, mais encore fermer les yeux à la réalité moderne qui s'étale devant leurs yeux. Bref, si, pour le marxiste Lénine, les sociaux-démocrates furent des renégats, les partisans du passage pacifique au socialisme sont de nos jours des escrocs qui désarment le prolétariat devant le violence bourgeoise non seulement future, mais encore quotidienne.


Politique social-démocrate et communiste


La social-démocratie allemande est née dans un climat ardent de lutte de classe dans un pays où domine la terreur policière et bureaucratique et où la peur fait partie des réflexes nationaux petits-bourgeois. Dans leurs écrits, Marx-Engels montrent que ces phénomènes n'ont rien de spécifiquement allemand, mais dépendent de l'intensité de l'exploitation capitaliste. Cet après-guerre a démontré que la terreur, atomique ou non, a triomphé de ce qu'on appelle fascisme, allemand ou nippon, et aggravé encore les phénomènes de la violence et de la terreur, destinés à tenir les masses dans la passivité et les soumettre aux colosses étatiques qui prétendent imposer leur loi sans conteste pour faire marcher leur économie et donc leurs profits.

La réponse à ce phénomène universel contemporain se trouve dans les directives données par Marx-Engels aux dirigeants du parti social-démocrate allemand, et leurs conseils sont plus actuels que jamais, aujourd'hui où tous les prétendus partis ouvriers mènent une politique crassement sociale-démocrate, qui n'était jamais celle de Marx-Engels eux-mêmes et de toute façon n'a plus de justification historique de nos jours .

Bismarck avait encore pu mystifier la social-démocratie, à partir d'une base matérielle -bonapartiste - historiquement déterminée. En effet, comme la bourgeoisie allemande n'avait pas fait sa révolution, les rapports sociaux, économiques et politiques, n'étaient pas radicale-ment bourgeois en Allemagne après l'unité de 1871, de sorte qu'en face de la défaillance de la bourgeoisie, le prolétariat avait encore certaines tâches bourgeoises progressives à mettre en oeuvre (droits démocratiques d'association, de presse, de réunion, etc.) avant de pouvoir instaurer son programme et son règne. Bref, il fallait encore tout un processus révolutionnaire progressif pour que la bourgeoisie qui, avec l'unité, avait connu un grand essor économique et social, règne politiquement aussi.

Après la chute de Bismarck en 1891, la bourgeoisie était en fait au pouvoir en Allemagne, et l'Empereur, se prenant pour l'homme fort, des puissances du passé, se mit à menacer la social-démocratie d'un coup d'État et d'une réédition de la loi anti-socialiste, qui ne pouvaient plus être qu'une parodie de la loi anti-socialiste, étant donné les nouveaux rapports de force où les forces semi-féodales n'étaient pratiquement plus au pouvoir et les forces capitalistes n'y étaient pas encore solidement installées. C'est alors que les sociaux-démocrates se laissèrent véritablement mystifier et changèrent leur programme révolutionnaire en programme de réforme démocratique, légalitariste et pacifiste, et devinrent des révisionnistes . Certes, ils ne le crièrent pas sur les toits, tant qu'Engels vécut - au reste, il fallait qu'ils trompent aussi les masses.

Certes, au moment de cette espèce de vacance de pouvoir, les sociaux-démocrates ne purent passer à l'assaut révolutionnaire : la bourgeoisie sut éviter la crise aiguë, malgré le changement de ministère, car le rapport de forces dans le pays était encore de 1 à 7 en faveur des classes dominantes.

Le crime impardonnable des sociaux-démocrates fut alors qu'ils abandonnèrent définitivement les principes révolutionnaires, s'installant dans la légalité pour ne plus en bouger, même lorsque le rapport des forces fut bientôt en leur faveur dans le pays et que la crise sociale décisive était enfin arrivée. Ils couronnèrent leur trahison en acceptant la violence de leurs classes dominantes et en envoyant le prolétariat prendre une part active au carnage de la guerre impérialiste.

La révolution si longtemps attendue par Marx-Engels éclate enfin en 1918, et le formidable prolétariat allemand se battit comme jamais le prolétariat d'un pays pleinement développé ne l'avait fait jusque-là : durant près de quinze ans, il lutta pour renverser le capitalisme dans sa forteresse européenne, il renversa la bourgeoisie à Munich, en Saxe-Thuringe, relança l'assaut à Hambourg, à Berlin et dans dix autres villes ; même vaincu en 1923, il continua de lutter, de s'organiser et de s'agiter, lorsque l'Internationale était dégénérée et sa direction plus qu'incertaine. Sa défaite n'est pas due au manque de combativité des masses allemandes qu'Engels tenait toujours pour supérieures à leurs chefs. Elle est due à la trahison de la social-démocratie, - maudite depuis lors - qui fit échouer l'occasion unique en Allemagne. La victoire y eût sans doute été décisive pour le reste de l'humanité : en faisant pencher la balance en faveur du prolétariat, déjà victorieux en Russie.


Tactique d'Engels


Du fait de la prolétarisation rapide - à une époque où le prolétariat avait un sain instinct et und vive conscience politiques - les ouvriers d'Allemagne étaient devenus d'année en année plus nombreux et plus forts, alors que le régime bonapartiste (bismarckien) mi-féodal, mi-bourgeois devait s'affaiblir pour céder la place à un gouvernement bourgeois non encore solidement installé et expérimenté, ce qui permettait d'espérer une victoire relativement facile, presque pacifiquement, avec un peu d'initiative et d'énergie révolutionnaires. Engels écrivait : « C'est précisément cette absence de précipitation, ce progrès mesuré, mais sûr et irrésistible, qui a quelque chose de formidablement imposant et qui doit susciter chez nos gouvernants le même sentiment d'angoisse qu'éprouvait le prisonnier de l'Inquisition d'État à Venise à la vue des murs de sa cellule qui avançaient d'un pouce chaque jour, si bien qu'il pouvait calculer avec précision le jour où il devait être broyé entre les quatre murs. »

Ce jour devait sonner, lorsque le rapport de forces changea en faveur du prolétariat. Mais alors il eût fallu que son parti soit encore révolutionnaire et constitue une menace réelle pour les classes dirigeantes. Or, le révisionnisme avait triomphé, et se fit le défenseur de la bourgeoisie capitaliste. Elle joua le rôle infâme du parti de la démocratie pure, contre les spartakistes révolutionnaires : « En ce qui concerne la démocratie pure et son rôle à l'avenir, je ne suis pas de ton avis [celui de Bebel]. Il est dans l'ordre des choses qu'elle jouera un rôle bien inférieur en Allemagne que dans les pays de développement industriel plus ancien. 'Mais cela n'empêche pas qu'au moment de la révolution elle prendra une importance MOMENTANÉE sous la forme d'un parti bourgeois autonome extrême, jouant le même rôle qu'à Francfort en 1848, lorsqu'elle fut la dernière planche de salut de l'économie bourgeoise et même féodale. Dans un tel moment, toute la masse réactionnaire se tiendra derrière elle et lui donnera une force accrue - tout ce qui est réactionnaire se donne alors des airs démocratiques. » Lorsque l'édifice impérial s'effondra sous les coups de la révolution allemande de 1918, ce fut la renégate social-démocratie qui, portant la division au sein des ouvriers eux-mêmes, se transforma en ultime planche de salut de toutes les classes anti-prolétariennes et assassina Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, scellant la défaite du prolétariat le plus fort, le plus combatif et le plus conscient, au cœur de l'Europe, celui qui, en étendant la révolution de la Russie à l'Europe avancée eût réglé facilement un problème aujourd'hui infiniment difficile.


La contribution ineffaçable
du prolétariat allemand



Si, en internationalistes prolétariens, Marx-Engels n'avaient jamais fondé de grands espoirs sur la bourgeoisie allemande, et ne se trompèrent pas, ils attendaient beaucoup de l'autre protagoniste de la révolution anti-féodale - le prolétariat allemand, et ce, non seule-ment pour l'Allemagne, mais tous les pays du monde. De par les conditions sociales, le prolétariat allemand n'avait-il pas une vocation spécifiquement « philosophique » ?

« Il saute aux yeux que le prolétariat allemand est le théoricien du prolétariat européen, comme le prolétariat anglais en fut l'économiste et le prolétariat français son politicien . » Déjà les premiers soulèvements de l'embryon du prolétariat allemand qu'étaient les tisserands silésiens, avaient manifesté un « caractère plus théorique et conscient qu'aucun des soulèvements ouvriers précédents de France et d'Angleterre » (ibid).

En fait, le monde devait être plus profondément ébranlé sous « les coups du socialisme scientifique, cet apport du prolétariat allemand » que sous le fracas des révolutions anglaise ou française, car ils annonçaient la ruine de tout le monde bourgeois moderne et son remplacement inévitable par un monde humain, après le stade de la dictature du travail sur toutes les autres classes d'improductifs, d'oisifs et de parasites. Déjà sous la direction théorique de Marx-Engels, la Ligue des communistes allemands avait lancé dans le Manifeste du Parti communiste de 1848 le programme d'une société nouvelle et crié aux classes dirigeantes en place : « Malheur à toi, ô bourgeoisie! » Le spectre du communisme qui hantait l'Europe et le monde, trouvait une base scientifique (développée jusque dans le détail par le Capital et une organisation politique et militante efficiente dans la Première Internationale, conduite par Marx-Engels.

La social-démocratie allemande réalisa de manière exemplaire pour les ouvriers de tous les pays du monde la formule lancée par Marx-Engels dans le Manifeste en vue d'ORGANISER une force capable de renverser le système de domination bourgeois tout entier : la constitution du prolétariat en classe autonome et distincte de toutes les autres, donc en parti sur la base du socialisme scientifique comme condition sine qua non au succès de la lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie et de l'érection du prolétariat en classe dominante par la conquête du pouvoir politique.

Certes, les ouvriers anglais et surtout français avaient déjà tenté de renverser l'ordre bourgeois et de prendre en main le pouvoir d'État, mais le socialisme « allemand » avait théorisé scientifiquement ces tentatives et en avait concrétisé en tous lieux et à tout moment, bien avant l'assaut du pouvoir, la menace dans l'ORGANISATION durable, permanente et systématique des ouvriers.

La social-démocratie montre que, pour réussir à vaincre un ennemi qui s'est approprié tous les moyens matériels, les richesses et les armes de la société, le prolétariat doit se donner une organisation unitaire de classe rassemblant et dirigeant la classe la plus nombreuse de la société : force des Moyens matériels contre force des masses humaines. Elle a donné au prolétariat de tous les pays l'exemple de l'organisation des masses en une armée de combattants qui, trente ou quarante ans avant l'assaut révolutionnaire, fait déjà trembler la bourgeoisie, pour laquelle tout ouvrier devient une menace, car elle voit se profiler derrière lui l'ouvrier organisé. C'est ce que Lénine avait bien compris.

Depuis que les ouvriers dans le monde entier cherchent à s'organiser sur la base du pro-gramme marxiste, que la social-démocratie allemande a fait triompher dans tous les partis de la Ile Internationale, la bourgeoisie, elle, a cessé de croire en la pérennité de son système capitaliste, et elle sait qu'elle mourra de mort violente. La social-démocratie fut le fruit décisif de Marx-Engels, en quelque sorte la pierre de touche de leur théorie - et leurs contemporains ne s'y sont pas trompés, eux qui les rendaient responsables des idées et de l'action du parti allemand. De fait, la social-démocratie allemande a démontré la justesse de la thèse fondamentale de Marx-Engels sur le parti : l'organisation du prolétariat est l'arme absolue qui seule permet de remporter la victoire finale : c'est en captant à leur profit l'organisation du prolétariat que les révisionnistes et autres renégats du marxisme eux-mêmes l'ont emporté ! Si les révolutionnaires ont parfois oublié cette leçon, les réformistes et autres traîtres l'ont toujours sue.

L'organisation n'est pas une forme neutre, mais dépend de son orientation, révolutionnaire ou opportuniste. La marge entre ces deux cours est extrêmement mince au commencement, lorsque le parti se cherche, hésite ou oscille parfois, et tout le recueil sur la social-démocratie montre la lutte acharnée de Marx-Engels pour contrecarrer les tendances opportunistes et imposer le cours révolutionnaire : Lénine ne cessa d'y puiser des leçons politiques pour la direction consciente de l'organe révolutionnaire.


La lutte théorique


Ce recueil réfute à chaque page l'affirmation éhontée selon laquelle Marx-Engels ont donné leur sanction au cours opportuniste qui a conduit la social-démocratie allemande à la trahison de 1914 : tant qu'ils vécurent, tous leurs efforts ont consisté, à l'inverse, à dénoncer la moindre déviation ou marchandage de principe, qui pouvait porter le parti dans cette direction.

Chaque page de ce recueil dénonce les faux disciples de Marx-Engels - ceux qui tentent non seulement de justifier leur opportunisme en se référant au marxisme, mais encore de discréditer ce même marxisme par une pratique contraire à ses principes, tout en se déclarant marxistes. Ils sont particulièrement dangereux, car ils discréditent la théorie et embrouillent toute vision de classe: ceux que Jupiter veut perdre, il les rend d'abord fous.

La social-démocratie a porté les heurts de classe jusque sur le terrain de la théorie, et le marxisme l'a emporté sur toutes les autres idéologie bourgeoises, petites bourgeoisies et ouvriéristes. Depuis lors, dit Lénine, le combat est mené au nom du marxisme jusque par ceux-là mêmes qui le combattent.

C'est dans la social-démocratie que l'adversaire insidieux a commencé à mener la lutte théorique pour démontrer d'abord que le marxisme était lacunaire, dépassé et erroné, puis, ne parvenant pas à vaincre sur ce terrain, il s'est mis à revendiquer le marxisme pour combattre les marxistes orthodoxes, révolutionnaires. Lénine a mené toute sa lutte sur le fonds de sa polémique contre le révisionnisme, et l'on a, bien tort de parler de léninisme, puisqu'il ne pensait qu'à restaurer le marxisme tout court.

Il savait d'expérience quelle arme puissante était le marxisme. Combien de fois n'a-t-il pas dénoncé tel social-démocrate qui avait mis sous le boisseau un texte de Marx gênant pour lui! La révolution russe de 1917 sortit de l'ombre une partie importante de l'œuvre de Marx-Engels, jusqu'à ce que Staline, avec ses thèses anti-marxistes, s'en prit d'abord à Engels, puis, ne pouvant se permettre d'aller bien loin dans cette voie, jugea qu'il valait mieux tuer par le silence ce qui le gênait le plus. Dans notre recueil, nous mentionnons dans les notes les lettres de Marx-Engels « qui n'ont pas été retrouvées », lorsqu'eux-mêmes y font allusion dans leur correspondance. On peut dire que plus leurs lettres aux dirigeants sociaux-démocrates sont louangeuses, moins elles ont de chance d'être « égarées », mais plus elles, sont dures, moins elles risquent d'avoir été conservées. C'est donc ici une critique minimale.

Les méthodes utilisées par les dirigeants sociaux-démocrates opportunistes et révisionnistes refleurirent de plus belle lorsque la IIIe Internationale se mit à dégénérer. Citons un exemple relatif à des textes sur la social-démocratie allemande : En 1932, les éditions de Moscou annonçaient la parution de la correspondance de Marx-Engels et des principaux dirigeants du mouvement allemand, ce qui était assurément une contribution importante à la connaissance de la social-démocratie allemande et de ses rapports avec le marxisme. Dès le premier volume, on pouvait être méfiant: Riazanov qui avait consacré sa vie à dénicher les textes de Marx-Engels, afin de les publier en Oeuvres complètes venait d'être liquidé par Staline et, dans la préface, il était accusé d'avoir dissimulé les textes au lieu de les publier ! Sur les deux volumes annoncés, il n'en parut qu'un seul, sur la période de 1870-1886 : la correspondance devenait gênante pour les nouvelles positions de Moscou - et le second volume de 1887 à 1895 ne parut jamais. Cet exemple d'un combat qui jette dans la balance l'homme et les principes a été amorcée par la social-démocratie, allemande et s'est généralisé de nos-jours. Il témoigne de l'intensité de la lutte autour de la théorie révolutionnaire de Marx-Engels. Leurs principes ne sont-ils pas du feu ?

Retour aux auteurs: Karl Marx et Friedrich Engels Dernière mise à jour de cette page le Mardi 09 avril 2002 18:42
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref