RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »
LE MOUVEMENT OUVRIER FRANÇAIS. TOME I: Tactique dans la révolution permanente. (1974)
Préface

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Karl Marx et Friedrich Engels, LE MOUVEMENT OUVRIER FRANÇAIS. TOME I: Tactique dans la révolution permanente. Traduction et notes de Roger Dangeville. Paris: Petite collection Maspero, no 131, 1974, 191 pp. Une édition numérique réalisée par Jean Manaud, bénévole, professeur d'histoire à Toulouse, en France. [Ce livre est diffusé dans Les Classiques des sciences sociales avec l'autorisation des ayants droit du traducteur accordée le 20 octobre 2011 et réitérée le 17 mai 2013.]

[5]

LE MOUVEMENT OUVRIER FRANÇAIS.
TOME I. Tactique dans la révolution permanente

_______

PRÉFACE

par Roger DANGEVILLE, 1974.


Dialogue avec les morts [5]
Avance et régression [8]
État et parti [12]
Rôle essentiel de la révolution bourgeoise dans le marxisme [16]
De 1794 à la Commune de 1871 [19]
Les rapports de classes en France [20]
La révolution permanente en France [26]
La révolution permanente à l'échelle internationale [31]


Les prolétaires n'ont pas de patrie (Manifeste).

Ils forment une seule classe unitaire des prolétaires de tous les pays,
d'hier, d'aujourd'hui et de demain
.


Dialogue avec les morts

L'histoire du mouvement ouvrier retrace la vie d'une classe particulière et partisane de la société, ainsi que celle de l’activité engagée de militants. En traiter avec la méthode d'une science abstraite se plaçant au-dessus de la mêlée pour dégager un point de vue prétendument neutre et objectif serait sans doute tronquer et déformer le mouvement véritable. Nous avons préféré continuer d'utiliser la méthode de Marx-Engels quand ils analysent l'activité ouvrière en France, en nous situant dans leur perspective, celle-là même du courant le plus profond. Il s'agit du parti marxiste, capable d'expliquer même la valeur et la signification historiques - d'abord révolutionnaires, puis, le plus souvent, réactionnaires - des autres tendances spontanées ou organisées du mouvement ouvrier, après en avoir tiré une synthèse organique grâce à sa méthode critique [1].

[6]

La méthode de Marx met en évidence, « dans la masse confuse et apparemment fortuite, incohérente et sans liaison des faits de l'histoire quotidienne », ceux qui sont fondamentaux, pour découvrir dans le passé les racines du présent et les germes du futur. Il a pu ainsi tirer sa théorie non tant de l'histoire en général que de celle des masses prolétariennes, notamment françaises. Et c'est en étant lui-même engagé dans un camp en lutte contre l'autre, sans aucun recul, en plein feu de l'action, que Marx a pu écrire son œuvre et particulièrement ses textes politiques, qui représentent les plus grands classiques politiques du mouvement ouvrier : Les Luttes de classes en France (1848-1850), Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte et La Guerre civile en France (1871). Ces ouvrages donnent à la fois l'explication du cours économique et social de la France du milieu du siècle dernier, et les enseignements valables pour les batailles sociales d'hier, d'aujourd'hui et de demain pour la lutte révolutionnaire.

Ces deux recueils ne peuvent prétendre rassembler tous les faits historiques qui marquent le mouvement ouvrier français du siècle dernier. Ils présentent, aux moments où elles ont été formulées, les positions théoriques de Marx-Engels qui ont fait une sélection « subjective » - de parti - des faits qu'ils considéraient comme les plus saillants et les plus significatifs de la vie et de l'action des masses.

Du mouvement ouvrier français - depuis sa naissance dans des conditions sociales arriérées jusqu'à sa pleine maturité - Marx et Engels ont notamment dégagé, pour l’ensemble du prolétariat moderne, les caractéristiques politiques - qui faisaient alors l'originalité de la classe ouvrière française - pour servir aujourd'hui encore de « guide à l'action révolutionnaire » des avant-gardes.

Dans le Manifeste, Marx-Engels ont esquissé un schéma de développement du prolétariat en général, en soulignant le sens du déterminisme dans la lutte de classes. Rappelons brièvement quelles sont ces grandes lois de la croissance et de l'action de la classe ouvrière pour y confronter les luttes de classes en France à chacune de leurs phases.

Au premier stade, la production capitaliste engendre une classe ouvrière au sens économique du terme : des producteurs sont employés et salariés par des capitalistes. Du simple fait de leur condition dans la production, les ouvriers forment objectivement une classe (pour la bourgeoisie qui [7] les exploite), même s'ils n'ont pas encore une identité propre d'action, de conscience et de but. Déjà cependant, les ouvriers se groupent en associations économiques (coopératives, syndicats, etc.), et des théoriciens nous en donnent une image souvent fantastique, utopique.

Au second stade, les prolétaires deviennent une classe pour eux-mêmes, en adoptant une position idéologique et pratique commune, en contradiction avec les autres classes, dès qu'ils se donnent une organisation politique unitaire de parti, en vue de défendre leurs intérêts généraux communs et de lutter pour leur propre but, le socialisme [2].

Au troisième stade, les prolétaires luttent pour chasser du pouvoir les autres classes, notamment la bourgeoisie, tout en s'érigeant en classe dominante. Ils doivent alors pour triompher, avoir atteint et dépassé le second stade de leur action historique, car l’État du prolétariat ne peut opérer efficacement que s'il est dirigé consciemment par le parti de classe, seul vraiment capable de défendre les intérêts généraux (historiques) de tous les travailleurs, alors que l’État local - violence concentrée - fait face à des contingences spécifiques et variables dans le cadre d’une production et d'une société bien déterminées.

Si nous avons rappelé ce schéma bien connu, c'est parce que, d'après lui, on peut évaluer le degré d'avancement et de maturité du mouvement ouvrier, en même temps que les [8] tâches pratiques qui lui sont imparties à partir de ses conditions de vie matérielles et du cadre national et international.

L'histoire du mouvement français nous intéresse actuellement pour des raisons bien précises. Une classe est toujours le produit de son milieu physique et de ses réactions historiques : ces deux éléments déterminent les structures du mouvement ouvrier actuel et les tâches historiques qui lui incombent. Le prolétariat se meut dans un cadre social déterminé, sous le capitalisme, dans le contexte national que l'État et les institutions bourgeoises lui imposent. Enfin, le prolétariat de chaque pays est le produit des luttes et des actions de son passé, qui lui ont donné ses traditions, ses réflexes, ses passions, son intelligence et sa compréhension historiques, comme résultat de toutes ses expériences économiques, politiques et sociales successives. En renouant avec ce passé, nos morts continuent de dialoguer, et l'histoire des luttes d'hier reste vivante.

Lorsque les faits et gestes des prolétaires d'hier sont solidement reliés à la vie actuelle, leur action demeure vivante, donc efficace, et sert de guide à l'action de classe de demain. C'est alors seulement que le prolétariat forme une classe par-delà les générations et les frontières, et que l'énergie dépensée hier, les larmes et le sang versés dans le passé ne sont pas perdus.

Avance et régression

Il ressort de toute l'analyse que Marx-Engels ont faite du mouvement ouvrier du siècle dernier que les prolétaires français ont fait preuve d’une capacité unique dans le domaine politique : conquérir l'État en tentant de s'ériger en classe dominante. Mieux que quiconque et avant tout le monde, ils ont compris que le pouvoir est au bout du fusil, et que l'État est un moyen exceptionnel pour introduire un mode nouveau de production et de société.

Marx s'appuie sur les conditions économiques et sociales pour expliquer qu'« en France il suffit qu'une classe existe pour qu'elle veuille être tout. [...] En France, l'émancipation partielle sert de base à l'émancipation universelle. [...] En France, c'est de la réalité d'une libération par étapes [révolution permanente] que naîtra l'émancipation totale... En France, chacune des classes du peuple a un idéalisme [9] politique et sent qu'elle représente les besoins généraux de la société avant d'être une classe particulière. Le rôle d'émancipateur passe donc, par un mouvement dramatique, tour à tour à chacune des classes du peuple français jusqu'à ce qu'il parvienne enfin à la classe qui émancipe la société [3]»

Si on se réfère au schéma des stades successifs de la croissance du prolétariat, il peut sembler que les ouvriers français aient brûlé les étapes, en tentant de se constituer en classe dominante par la conquête de l'État (troisième stade), avant de s’être constitués en classe, donc en parti (deuxième stade). Il faut cependant noter que ces deux stades sont étroitement liés : l'organisation du prolétariat en classe par son parti politique n'a de sens que dans la perspective de la conquête du pouvoir politique, qui amorce l'émancipation sociale du travail. En fait, ces deux recueils démontrent qu'avant chaque assaut révolutionnaire la classe ouvrière française a longuement préparé la lutte, et n'a pas manqué de s'organiser et de se donner un programme.

Mais si l'on confronte ce siècle au précédent, on est frappé par le fait que, dans le passé, le prolétariat français a souvent tenté de se hausser au niveau de classe dominante, alors qu'aujourd'hui - après la dégénérescence de la Troisième Internationale communiste - le prolétariat n'en est qu'à rassembler ses forces pour se constituer en classe autonome, indépendante et hostile à toutes les autres classes de la société, bref à s'organiser en parti politique.

En considérant la réalité actuelle d'après ces critères solidement marxistes, on est frappé de voir à quelle régression inouïe le prolétariat de ce pays a été conduit par la survie extraordinaire de ce vieux capitalisme qui n'en finit pas de trouver de nouveaux délais de survie.

De fait, l'histoire n'a rien d'un processus linéaire de développement progressif : l'humanité avance par bonds, suivis de reculs, voire de régressions plus ou moins profondes [4]. Même lorsqu'elle progresse, c'est de manière tout [10] à fait antidémocratique et anti-égalitaire, par une pointe avancée d'une minorité, pointe dans laquelle les masses tentent de s'engouffrer, sans parvenir durablement au plus haut point : cette première avancée est suivie d'une période de stagnation, au cours de laquelle au mieux - s'il n’y a pas défaite et régression - le progrès est en quelque sorte digéré (dans l'économie productive surtout), et un nouveau bond en avant se prépare. L'histoire de la lutte des classes est ainsi faite d'une succession de victoires et de défaites, d'avances et de reculs, de triomphes et de crises. Au reste, les masses n'ont pas d'autre moyen d'apprendre quelle voie elles doivent suivre, que d'assimiler la pratique et la théorie de leur avant-garde  - leur « parti » - qui a ouvert une brèche dans le futur social, a défriché et expérimenté les voies nouvelles au cours de ses tentatives révolutionnaires successives.

C'est au sommet des luttes de 1848 que la théorie a pu naître d'un bloc, rédigée par Marx-Engels comme synthèse des luttes de classe réelles de la classe ouvrière internationale, notamment de l'action politique des ouvriers français qui avaient déjà, dans les différentes révolutions antérieures, parcouru tous les cycles possibles de la société capitaliste (dans laquelle nous vivons aujourd'hui encore enfermés) et, qui plus est, y ont ouvert une fenêtre, une brèche, sur la société future, en tentant de s'ériger en classe dominante de la société.

À cet égard, le prolétariat français d'il y a plus d'un siècle était plus avancé que celui d'aujourd'hui, puisqu'il a tenté de prendre la direction de l'État et de la société (1794, 1830, 1848) et y a momentanément réussi (1871). La comparaison est tout à fait juste, à cela près qu'il faut observer que les ouvriers sont maintenant bien plus nombreux et constituent un prolétariat au sens véritablement moderne, c'est-à-dire industriel (ce qui est tout de même un avantage [5]).

[11]

En somme, à un siècle de distance, nous assistons d'une part à une régression effrayante, d'autre part à un progrès très relatif, soit à un recul qualitatif et à un progrès quantitatif. L'histoire est hautement dialectique : tel siècle peut parfaitement se trouver, sur des points fondamentaux, à un niveau plus bas que le siècle qui le précédait. De fait, le marxisme - contrairement au réformisme - a une conception dite catastrophique de la lutte des classes, celle-ci étant faite de crises et de heurts, de victoires et de défaites, de révolutions et de contre-révolutions.

[12]

Au niveau théorique cependant, les victoires et les percées historiques enregistrées par l'avant-garde révolutionnaire des siècles passés ne sont jamais vaines ni perdues, même si physiquement la contre-révolution a liquidé ce mouvement, voire provoqué un recul social à un niveau plus bas. En effet, ces victoires ont ouvert les voies dans lesquelles, avec des forces quantitativement accrues, le prolétariat vaincu d'aujourd'hui doit finir par s'engager, ces fenêtres ouvertes sur le futur indiquant l'histoire de demain de l'actuel prolétariat - à condition que celui-ci sache renouer avec ses glorieux ancêtres d'hier et s'engager dans la voie dégagée par lui. Dès lors, les révolutionnaires d'hier se battent aux côtés de ceux d'aujourd'hui.

État et parti

Au siècle dernier, de par le développement inégal du capitalisme en Europe, le prolétariat de France présentait certains traits qui différaient de ceux, par exemple, du prolétariat d'Angleterre ou d'Allemagne. Loin de nous l'idée d'attribuer des particularités nationales spécifiques à la classe qui, plus que toute autre, est par nature internationale. D'abord, si le prolétariat français a été le maître politique de l’anglais et de l'allemand, par exemple, ces derniers ont été ses maîtres, ses exemples, en économie et en théorie. Ensuite, à mesure que mûrissaient les conditions économiques, politiques et sociales, l'unilatéralité de chacun de ces prolétariats s'est atténuée et le prolétariat français - surtout après la Première Internationale et la Commune - s'est mis à forger un parti politique au sens moderne du terme, en s'assimilant progressivement les « leçons » des autres prolétariats.

Pourquoi le prolétariat français a-t-il suivi un développement qui contredit en apparence le schéma marxiste de développement (prolétariat se constituant d'abord en classe pour soi, donc en parti, puis en classe dominante par la conquête du pouvoir politique) ?

Celle apparente inversion dans le développement du prolétariat français a été exagérée par deux courants différents, les anarchistes et les réformistes, et ce pour des raisons différentes, mais en dernière analyse complémentaires. Les anarchistes ne veulent rien entendre de l'organisation des prolétaires en classe, donc en parti politique. Ils s'appuient [13] donc sur une interprétation tronquée du mouvement ouvrier français, en ne retenant que les assauts révolutionnaires limités à la destruction de l'appareil étatique bourgeois et en négligeant l'érection d'un État nouveau, celui de la dictature du prolétariat. Pour leur part, les réformistes ne veulent pas d'un parti et d'une internationale révolutionnaires et consacrent tous leurs efforts à les intégrer dans l'État existant, qu'ils veulent conquérir et prétendent modeler à leur guise.

Le fait que l’on n'ait publié jusqu'ici en France que les textes de Marx sur la tentative de 1848 (Les Luttes de classes en France) et la Commune (La Guerre civile en France) a sans doute contribué à fausser l'image historique réelle du mouvement ouvrier français et à renforcer celle que revendiquent aussi bien anarchistes que réformistes. La publication de ces deux recueils sur le mouvement ouvrier français, en comblant cette lacune, réfute les tendances anarchistes aussi bien que réformistes qui infestent ou ont infesté jusqu'ici l'avant-garde prolétarienne. En effet, d'une part ces textes établissent la jonction entre la tentative révolutionnaire manquée de 1848 et celle réussie momentanément en 1871, et, d'autre part, ils démontrent que chaque tentative d'érection du prolétariat en classe dominante a été précédée d'une période plus ou moins longue de préparation de parti. Enfin, en explicitant le schéma classique de Marx-Engels et en le confrontant à l'histoire réelle, forcément complexe et embrouillée, du mouvement français, ces recueils mettent en évidence les raisons pour lesquelles les tentatives de conquête du pouvoir se sont finalement soldées par un échec.

Parallèlement, l'expérience historique démontre que le premier pas - celui de la constitution du prolétariat en classe, donc en parti politique - est décisif et sans doute le plus difficile. C'est sur lui que doit se concentrer le maximum d'attention et d'efforts des révolutionnaires : toute lacune, négligence, voire hâte opportuniste dans ce domaine est fatale à la future révolution. En conséquence Marx et Engels ont condensé les raisons de l'échec de toutes les tentatives révolutionnaires du prolétariat français du siècle dernier dans la formule suivante : « Pour qu'au jour de la décision le prolétariat soit assez fort pour VAINCRE, il est nécessaire qu'il se constitue en un parti autonome, un parti de classe conscient, séparé de tous les autres. C'est ce que [14] Marx el moi nous n'avons cessé de répéter depuis le Manifeste de 1848 [6]. »

Ce qui se dégage en premier des écrits de Marx-Engels sur le mouvement ouvrier français est donc l’idée, en apparence paradoxale, selon laquelle la révolution dépend essentiellement de sa préparation à long terme de parti, et qu'elle ne peut triompher sous la simple pression spontanée de la crise révolutionnaire. Toute l’histoire de ce siècle n'a fait que confirmer cette thèse de la nécessité du parti, et la bourgeoisie elle-même sait aujourd'hui concentrer tous ses efforts pour détruire par mille moyens les tentatives de l'avant-garde pour organiser le prolétariat en classe, donc en parti [7].

Au siècle dernier, les conditions sociales peu mûres du capitalisme permettaient encore un assaut révolutionnaire moins préparé. Nous allons voir pourquoi en considérant les structures physiques du milieu, ainsi que les conditions historiques et sociales de la France d’abord : « Le développement économique et politique de la France depuis 1789 a fait que, depuis cinquante ans, aucune révolution n'a pu éclater à Paris sans revêtir un caractère prolétarien, de sorte qu'après la victoire le prolétariat, qui l’avait achetée de son sang, entrait en scène avec ses revendications propres. Ces revendications étaient plus ou moins fumeuses, selon le degré de maturité atteint par les ouvriers parisiens, mais, en définitive, elles visaient toutes à la suppression de l’antagonisme de classe entre capitalistes et ouvriers [8]. »

[15]

Aux yeux du marxisme, le facteur politique est une donnée de la superstructure qui réagit à son tour sur la base économique pour la transformer et s'explique elle-même « en dernier ressort par les conditions économiques existantes ». En d'autres termes, c'est aussi bien un agent matériel que le résultat d’une force économique et sociale plus large et plus profonde.

Cherchons donc d'abord les raisons du génie politique de l'avant-garde prolétarienne française de cette époque dans les rapports économiques et sociaux généraux de la société française, en descendant du domaine politique aux rapports de classes de l’économie.

Le génie politique du prolétariat français se rattache au développement de l’État - violence politique concentrée - au cours de l'histoire de France, celui-ci se centralisant toujours davantage et se distinguant de plus en plus nettement de la société française. On sait qu'une classe a un rapport - positif ou négatif - avec l’État par l'intermédiaire de ses organisations, associations ou parti. En période de paix sociale, le prolétariat n'a pas de contact actif avec l’État, la machine de gouvernement aux mains de la classe qui opprime. Le contact s'effectue au moment des révolutions, lorsque certaines classes contestent aux gouvernants et à leurs alliés le pouvoir de diriger et de représenter toute la société. Cela confirme qu'il faut rechercher en dernière analyse l'origine de l'instabilité et de l’antagonisme des rapports entre les classes au niveau politique dans leur situation respective dans la production et la société de chaque époque déterminée.

Il faut admettre pour commencer que l’État est plus instable au début du capitalisme, lorsque existent plusieurs classes différentes, que par la suite, lorsque n'existent plus, en gros, que deux classes antagonistes - la bourgeoisie et les propriétaires fonciers d'une part, et le prolétariat d'autre part - cependant que l’État ainsi que l’industrie se sont fortement renforcés et concentrés, et les rapports sociaux se sont figés voire sclérosés, génération après génération ; ce qui ne veut nullement dire que « la révolution devient de plus en plus impossible », mais simplement qu'elle n'en sera que plus violente et plus dure, le heurt étant direct de bout en bout entre les deux classes.

[16]

Rôle essentiel de la révolution bourgeoise
dans le marxisme 


Toute la conception marxiste veut que l’on fasse remonter l’origine du « parti communiste et réellement agissant » à la révolution bourgeoise. Contrairement au marxisme de la social-démocratie, qui ne jure que par l'éducation du prolétariat moderne sur la base du développement de la production capitaliste dans les pays avancés et sur l'assimilation par les ouvriers des « éléments de culture » développés par la bourgeoisie capitaliste, le simple marxisme révolutionnaire part essentiellement des grandes crises sociales qui secouent des masses immenses entraînées dans le tourbillon révolutionnaire aux grands tournants de l’histoire humaine.

En un certain sens, et pour la première fois au cours de l'histoire de l'humanité, les révolutions qu'a déchaînées la bourgeoisie contre le féodalisme ont pris la forme de mouvements et de poussées de masses, non pas passifs mais actifs. Au début de La Guerre des paysans, Engels note qu'il ne faut pas craindre les grandes constantes historiques à plusieurs siècles de distance, même si le capitalisme accélère l'histoire au maximum : « La guerre des paysans n'est pas si loin de nos luttes d'aujourd'hui, et les adversaires sont, en grande partie, restés les mêmes qu'autrefois. Les classes et fractions de classes qui ont trahi partout en 1848 et 1849, nous les retrouvons, dans le même rôle de traîtres, déjà en 1525, quoique à une étape inférieure de leur développement. » La révolution française a mis aux prises davantage encore toutes les classes sociales, sauf en gros celle des banquiers, des industriels et autres techniciens. Paysans, serfs, artisans, faubouriens, étudiants, intellectuels, ouvriers des premières manufactures formèrent les bataillons de la guerre révolutionnaire. L'industrie et l'agriculture avaient déjà vu naître un prolétariat qui ne s'abreuvait pas aux sources de l'idéologie bourgeoise et lançait ses premières attaques contre la nouvelle classe dominante - même si ce fut sous forme de groupes d'avant-garde et en suivant le communisme « grossier », mais immense, de Babeuf et de ses conjurés.

C'est au cours des crises sociales que les luttes prennent un tour plus aigu et radical, et que les différentes classes se distinguent au maximum les unes des autres. Au moment où la société entre en crise profonde, les rapports de production et de propriété s'effondrent s'ils sont surannés, ou [17] se disloquent, faisant apparaître chaque classe avec ses caractéristiques propres. Dans le besoin et la nécessité, chaque classe « voit midi à sa porte ». Tout faux pas, toute alliance erronée ou illusion exagérée est d'ailleurs aussitôt sanctionnée par des coups toujours douloureux en période de tension et de crise sociale. Ainsi chaque classe devient plus consciente de sa nature, de ses besoins et de ses fonctions, en même temps qu'elle agit spontanément d'après son mode d'existence propre.

Dans le processus de la révolution permanente qui caractérise les révolutions antiféodales, amorcées à un haut niveau de développement social général, chaque classe apparaît encore plus distincte et délimitée vis-à-vis des autres, puisque toutes les classes se suivent à tour de rôle au pouvoir. Elles présentent alors nécessairement leurs revendications de classe propres, le prolétariat, par exemple, affichant son programme communiste historique. L'avant-garde de chaque classe ouvre avec une brèche sur le mode de production et de société, dont elle est porteuse, en raison de ses rapports sociaux de production existants : le prolétariat proclame alors - mieux que par n'importe quel programme électoral - qu'il est pour l'abolition de l'argent, du salariat, du marché, et pour l'instauration d'une distribution et d'une production communautaires.

Le « parti communiste réellement agissant » perçoit dans la révolution les moments de discontinuité à partir desquels commencent les phases du devenir d'un mode de production nouveau. Le marxiste réformiste a une pensée continue, le marxisme révolutionnaire a la pensée de la discontinuité. Il n'est pas seulement théorie de la catastrophe, de la mutation d'une forme de production inférieure en une forme supérieure, nouvelle, mais - pour parler de façon imaginée - il est encore le produit de la lutte révolutionnaire, du heurt de classes qui fragmente la société en ses éléments constitutifs et fait apparaître le prolétariat, par exemple, dans sa nature spécifique, tout en le forçant, pour les besoins de la lutte vitale, d'en prendre conscience. C'est alors qu'il est le plus pleinement « une classe de la société bourgeoise, qui n'est pas de la société bourgeoise, une classe qui est dissolution de toutes les classes [9] ».

[18]

La victoire de la contre-révolution ramènera de force le prolétariat dans les rapports sociaux de la production et de la société capitalistes, et en fera l'autre pôle du rapport capitaliste, en lui imposant le cadre bourgeois tout entier. Il ne restera plus que des lambeaux de son essence spécifique, dispersés de force, aux contours à la fois incomplets et discontinus, que la contre-révolution triomphante rattache à son système d'exploitation, pour en tirer la plus-value. Le parti prolétarien, en se basant d'abord sur l'instinct de classe, puis sur une analyse scientifique des rapports de production, s'efforcera au niveau théorique et programmatique d'abord de rassembler les pièces brutes, semi-élaborées, du communisme ouvrier, qui sont autant de principes acquis et définitifs ; et la révolution ultérieure s'efforcera de les ressouder, en opposition au programme de toutes les autres classes et en développant tout ce qui, dans les conditions existantes, tend à la société communiste, dont la trame est établie dès les origines révolutionnaires du prolétariat. Est-il besoin de dire que la pensée aussi bien que l'action dans les conditions sociales discontinues d'une société déchirée de contradictions et d’antagonismes est infiniment complexe et laborieuse ? L'élément économique n'est-il pas étroitement imbriqué au politique et à l’idéologique ?

L'histoire tout entière du mouvement ouvrier français crie cet enseignement : l'élément politique de la crise n'est aucunement le reflet pur et simple de l'élément économique, comme le pensa, par exemple, un Kautsky pour qui la révolution avance au fur et à mesure de la maturation des forces productives, de sorte qu'elle devient de plus en plus facile en fin de compte… si bien que le bulletin de vote y suffit.

En fait, le rapport entre facteurs économique et politique est infiniment complexe : il se renverse littéralement selon les périodes : pendant la révolution, la moindre mesure politique a des conséquences profondes, alors qu'en période de non-crise, c'est plutôt l'économie qui dicte ses lois en maître. Au début du capitalisme, l'économie oppose sa force d'inertie aux bouleversements politiques, tandis que les révolutions politiques générales de la société se succèdent à un rythme rapide et décroissant au fur et à mesure [19] du développement économique : en France, 1794, 1815, 1830, 1848, 1871, puis 1919 et...

De 1794 à la Commune de 1871

Ce qui distingue essentiellement la révolution bourgeoise française de l'allemande et de l'anglaise, c'est son radicalisme, qui dérive de l'acuité des rapports sociaux, de leur nette délimitation en classes antagoniques. En France, la bourgeoisie fut portée au pouvoir par la révolution, grâce essentiellement à l’émancipation radicale de la paysannerie parcellaire, qui brisa dans les provinces et la campagne la grande propriété foncière, si bien que le pouvoir ne pouvait plus qu'être bourgeois, bien que la bourgeoisie fût encore faiblement développée et privée de l'alliée qu'elle trouvait en Angleterre et en Allemagne, la grande propriété foncière plus ou moins féodale (qui s'y transforma lentement en propriété foncière bourgeoise), en assurant à la bourgeoisie des villes de solides ramifications et attaches dans les campagnes.

Cet isolement particulier de la bourgeoisie française explique qu'elle fut bientôt évincée du pouvoir en 1793-1794 par son alliée transitoire, la plèbe des villes, embryon plus ou moins développé de la classe ouvrière. Mais « si le prolétariat renverse le pouvoir politique de la bourgeoisie, sa victoire n'est que passagère, qu'un élément au service de la révolution bourgeoise elle-même comme ce fut le cas en l'an 1794. Il en est ainsi tant qu'au cours de l'histoire les conditions matérielles ne sont pas créées pour rendre nécessaire l'élimination du mode de production bourgeois, et donc aussi le renversement définitif du règne politique bourgeois. La Terreur ne devait donc servir qu'à balayer, grâce à ses puissants coups de boutoir, les ruines féodales du champ de la France. Il eût fallu des DÉCENNIES ENTIÈRES à la bourgeoisie timorée et toujours conciliante pour mener à terme cette besogne : l’intervention sanglante du peuple hâta donc le processus [10]. »

Ce cours de la révolution bourgeoise anticipe tout le cycle historique du prolétariat moderne lui-même, de sa [20] naissance comme classe à son érection en classe dominante. Il explique, en outre, que le prolétariat français, de par ses traditions encore toutes vives, sut par des procédés tout autres qu'intellectuels renouveler en 1848, après sa tentative de 1830, l'exploit de ses précurseurs de 1794, en donnant l'assaut au pouvoir des classes exploiteuses pour ouvrir la voie au prolétariat de toute l'Europe. Enfin, il explique aussi le retard économique ultérieur de la France. Ce dernier résultat fut surtout recherché par la bourgeoisie à la suite des tentatives révolutionnaires ultérieures du prolétariat (1830, 1848, 1871). A l’instar des vieilles bourgeoisies anglaise et allemande, la française redoutait l’essor de son rival, le prolétariat ; elle freina donc au maximum le développement de l'industrie, qui suscite des prolétaires nouveaux, toujours plus nombreux. L'histoire des révolutions du passé détermine fondamentalement l'avenir historique des peuples.

Malgré le radicalisme de sa révolution, le nombre de sa population (vingt-six millions contre seize en Angleterre), la France ne détrônera pas la bourgeoisie anglaise de sa position hégémonique sur le marché mondial, et la production industrielle française fera trois tentatives pour dépasser simplement la production agraire (1870, 1913, 1929), et ce n'est qu'au cours de cet après-guerre que l'industrie s'imposa définitivement face à l'agriculture, après que le mouvement ouvrier français eut dégénéré et que les « communistes » eurent conseillé, après la « libération », aux ouvriers français de retrousser les manches pour reconstruire le capitalisme au profit de la bourgeoisie [11].

Les rapports de classes en France

Ce que Marx dit des conditions économiques et des rapports sociaux français dans Les Luttes de classes en France est non seulement vrai pour une assez longue période [21] précédente, mais le demeure encore pour longtemps : « Les rapports de production de la France dépendent de son commerce extérieur et de sa situation sur le marché mondial. Ils sont soumis aux lois de ce dernier », soit en dernière instance au rapport du capital français à l'anglais [12].

Le capitalisme industriel français s'était développé en liaison avec la conquête coloniale, d'une part, et du marché que constituaient les cours féodales, notamment celle de Versailles, d'autre part. La production de luxe française était réputée dans le monde entier, et avait son centre à Paris. Elle était très sensible aux fluctuations du marché extérieur, donc aux crises, dont l'épicentre était alors l’Angleterre. Cette production de luxe avait un caractère largement manufacturier ; elle employait des salariés dans des ateliers utilisant peu de machines, et ne concentrait guère de travailleurs dans les fabriques ou usines. Même en province, l'industrie textile (Rouen, Mulhouse) et l'industrie de la soie (Lyon) se rattachaient plus ou moins à cette industrie de luxe.

Marx disait avec raison : « L'industrie française ne domine pas la production française », la masse de la nation française « tire plus ses moyens d'existence de l'échange avec la nature que de ses rapports avec la société » (ibid.). Bref, bien qu'elle détînt le pouvoir politique, la bourgeoisie était encore loin de dominer socialement et économiquement la nation. Seule une infime fraction des producteurs était directement soumise au capital : la grande masse de la nation - les paysans et la petite bourgeoisie de l'artisanat et du commerce, etc. - disposait encore, du moins nominalement, de ses moyens de production. Or tant que l'agriculture et l'artisanat sont prépondérants, le marché intérieur est limité pour la grande industrie tout comme pour la masse des forces de travail disponibles à l'exploitation capitaliste ; bref, le mouvement du capital est entravé dans et entre les diverses sphères d'activité de la nation. Dans ces conditions, au lieu de développer l'industrie, le capital [22] tendra à transformer le capital accumulable, qui ne trouve pas à se placer dans l'industrie et l'agriculture, en capital porteur d'intérêt. Selon l'expression de Marx, « il cherche à s'enrichir non par la production, mais par la soustraction d'une richesse étrangère déjà existante » (ibid.). Il existe alors un commerce et une industrie fondés sur le système du crédit et de la spéculation, qui, lui, ne trouve pas d'obstacle au système petit-bourgeois de production - au contraire. En effet, la terre ou la boutique du petit producteur parcellaire se vend, s'hypothèque, etc. ; bref, elles circulent comme marchandises aliénables, dont les titres de propriété peuvent se concentrer en d'autres mains et donner droit à une fraction de produit du travail des producteurs parcellaires.

Dans la France « arriérée » du siècle dernier, la bourgeoisie se décompose en plusieurs fractions : industrielle, commerciale, financière et foncière. La bourgeoisie industrielle ne domine pas les autres fractions. Au contraire, la bourgeoisie d'argent, financière et spéculatrice domine l'industrielle. Par exemple, la production de l'industrie de luxe, la principale branche industrielle française, passe plus ou moins entre les mains des financiers, de la haute banque et des grands marchands coloniaux. En somme, le système financier se développe à l'échelle nationale, avec le crédit public et les dettes de l'État, qui donnent des débouchés à l’argent encore improductif, ne se plaçant pas dans la production pour donner de la plus-value. C'est pourquoi en France « la grandeur de la production nationale est dans un rapport tout à fait subordonné à la grandeur de la dette publique » (ibid.). Ce n'est pas la bourgeoisie industrielle qui domine, mais la fraction dirigeante des « banquiers, des rois de la bourse, des chemins de fer, ainsi que des propriétaires de mines de charbon et de fer et autres domaines, soit une partie de la grande propriété foncière ralliée à la grande bourgeoisie » (ibid.). Cette subordination de l'industrie à la fraction usuraire de la finance se traduit finalement par « la soustraction d'une portion du bénéfice du fabricant industriel au profit de la finance », ce qui réduit la masse de plus-value accumulable dans l'industrie et susceptible de créer de nouvelles branches de production capitalistes, donc de nouvelles masses prolétaires au sens moderne du terme.

Au niveau politique, ces rapports économiques mènent à un contrôle bourgeois encore indirect de l'État, soit par [23] l'argent, soit par la production marchande simple (petite bourgeoisie) ou l'alliance des deux. Et ce, jusqu'à ce que la bourgeoisie industrielle - le capital - domine franchement aussi bien dans l'État que dans la production nationale [13].

Nous passons ainsi de la base économique des classes à la superstructure étatique, aux rapports politiques entre les classes. La révolution de 1789 ayant détruit les puissances féodales, la direction de l'État était ouverte à la bourgeoisie, mais, étant donné les conditions économiques arriérées, l'État ne servit d'abord qu'à développer le système colonial, la dette publique, le système fiscal bourgeois et le protectionnisme. La création du code civil moderne, avec la « forme de propriété napoléonienne » sanctionne à la fois la mort définitive de la forme de propriété féodale et le triomphe à l'échelle nationale de la petite production parcellaire, à la ville comme à la campagne. L'alliance entre la bourgeoisie et les petits paysans avait assuré le triomphe de la révolution antiféodale de 1789, elle explique encore toutes les victoires napoléoniennes et tout le bonapartisme consécutif, la paysannerie parcellaire désirant un État fort, usant d’un pouvoir exécutif illimité, pour la « protéger contre les autres classes (même son alliée, la bourgeoisie d’argent, usuraire !) et faire pour elle la pluie et le beau temps » (ibid.).

Marx explique enfin la liaison directe entre la propriété parcellaire (petite-bourgeoisie) et l’État centralisé si caractéristique de la France : « De par sa nature même, la propriété parcellaire se prête comme base d'une bureaucratie omniprésente et innombrable. Elle engendre un niveau égal des rapports et des personnes sur toute la surface du pays. Elle permet donc aussi une action et une intervention égalitaires sur tous les points de cette masse égale à partir d’un centre suprême (Paris). Elle détruit les couches moyennes aristocratiques entre la masse du peuple et le pouvoir d’État. Elle appelle de toutes parts l'intervention directe de ce pouvoir d'État et la création d'une couche d'organes intermédiaires [de bureaucrates] » (ibid.).

En somme, dans le cycle de 1789 à 1871 que nous [24] considérons ici, trois classes se disputent la domination de l’État français : « Ce sont des classes différentes qui ont régné sous l'Empire, la Restauration, Louis-Philippe et la République de 1848. Sous le premier Empire, prédominait la paysannerie [parcellaire], fruit de la révolution de 1789, sous la Restauration, la grosse propriété foncière ; sous Louis-Philippe, la bourgeoisie ; et la République de 1848 - non pas conformément aux intentions de ses fondateurs, mais en fait - a été une tentative prématurée de diviser le pouvoir en parts égales entre les hommes de la monarchie légitime et ceux de la monarchie de Juillet. Quoi qu'il en soit, tous ces régimes s'appuyaient pareillement sur l'armée [14]. » On sait qu'après la défaite de la révolution de 1848, ce fut un retour à la domination de la paysannerie parcellaire, liée à la bourgeoisie financière d'Empire.

Cependant, ce qui importe, c'est de savoir comment ce mouvement, nullement linéaire, s'est développé - et cela nous amène à la révolution permanente. Étant donné le faible développement économique et social de la bourgeoisie, le moyen le plus efficace de parvenir au contrôle de l'État c'était, par exemple, pour la bourgeoisie de s'allier avec la paysannerie et la petite bourgeoisie (artisans, commerçants, etc.), ou bien lorsque le prolétariat se faisait menaçant de faire l'union sacrée et l'alliance avec la grosse propriété foncière. Des régressions temporaires pouvaient en résulter, mais toujours, en dernière instance, c'était la bourgeoisie qui était au pouvoir, puisque la révolution de 1789 avait définitivement balayé de la direction de l'État les puissances féodales. Mais encore faut-il mentionner ici les tentatives du prolétariat de cette époque de s'emparer du pouvoir. Étant donné sa faiblesse relative, il devait, lui aussi, recourir à des alliances pour avoir une importance nationale. Deux forces pouvaient le solliciter : la bourgeoisie industrielle, la petite bourgeoisie des villes et des campagnes.

Au début de la restauration des Bourbons en 1815, la bourgeoisie se forgea, par le moyen d'une charte [25] constitutionnelle, un parlement dans lequel ses représentants contrôlaient l'État. Cette charte devint l'organe de sa domination sur l'État. La bourgeoisie s'organisa en partis politiques correspondant à ses diverses fractions. C'est par ce biais que les diverses couches et classes économiques se retrouvent face à face dans la sphère politique.

Les grands propriétaires fonciers, les « restaurés », formèrent le parti des légitimistes avec leur suite de curés et de laquais ; l'aristocratie financière et ses alliés de la bourgeoisie industrielle, avec leurs appendices, avocats, professeurs, journalistes et autres idéologues, le parti des orléanistes. La domination de l'État par le parlement permet dans un premier stade à la lutte de classes de se manifester à ce niveau, les classes y étant directement représentées et défendues par leurs partis [15].

Les révolutions successives devaient apporter une représentation accrue de la bourgeoisie (obtenue d'abord par un élargissement du cens et du droit de vote). Après la lutte de 1848 du prolétariat contre la bourgeoisie au pouvoir, et leur affaiblissement commun, ce fut le retour massif au pouvoir de la classe la plus massive de la nation, la paysannerie, et le parlement fut mis en veilleuse, l’exécutif étant considérablement renforcé.

[26]

Au-delà de ces épisodes, on constate un embourgeoisement croissant, mais tout autre que régulier ou linéaire, de l’État au fur et à mesure du développement des formes de propriété et de production capitalistes en France. Le prolétariat y a joué un rôle décisif, même s'il n'a pas participé aux combinaisons gouvernementales. En effet, de par sa simple opposition, le prolétariat a conduit la bourgeoisie à s’unir et à organiser ses forces unies pour les grouper sous la fraction la plus « capable » de représenter les intérêts généraux vis-à-vis des fractions particulières, les institutions républicaines assurant le mieux ce processus. C'est dans les années 1870 seulement que Marx dira que le règne de la bourgeoisie est solidement assis, et que la lutte des fractions dans l'État ne constitue plus qu'une mystification servant à détourner le prolétariat de la lutte de classe frontale. Mais jusque-là ce n'était pas le cas.

La révolution permanente en France

La révolution permanente implique l'idée que la sphère politique obéit à des lois spécifiques et n'est pas un pur reflet passif de la production, bien qu'elle soit tout de même déterminée en dernière instance par les faits économiques. En effet, pour Marx, la sphère politique cessera d'exister au fur et à mesure que la production perdra son caractère de classe, et en ce sens elle est conditionnée fondamentalement par l'économie. Cependant, la politique serait vaine si elle n'avait pas une action en retour, spécifique, sur le devenir économique et social. En général, la révolution permanente est donc déterminée - en dernière instance, mais fondamentalement - par les conditions économiques : elle n'a de sens que si l’économie est encore précapitaliste, de sorte que des classes successives (bourgeoisie et petite bourgeoisie paysanne et urbaine) peuvent encore avoir un rôle politique et social à jouer dans la société avant la domination du prolétariat. C'est dire que l’économie sociale implique des stades politiques successifs conduisant finalement à la prise du pouvoir par les ouvriers.

Si « les révolutions sont les locomotives de l'histoire [16] », c'est qu'il est possible, par un processus accéléré d'alternance [27] des classes au pouvoir, d’abréger dans certains pays déterminés le cours lent et complet qu'il a suivi dans d'autres. Il faut pour cela que la force politique ait un effet en retour sur l'économie attardée, et qu'il y ait distorsion entre les niveaux économique et politique.

Il y a trois grands exemples de révolution permanente dans la théorie de Marx : celui de la France (1789 et 1848), celui de l'Allemagne [17] (1848-1850) et celui de la Russie [18].

La France a abordé la révolution bourgeoise à un stade où son économie - donc ses classes - était déjà relativement développée, mais où le prolétariat international ne l’était guère, de sorte que l'accélération obtenue servit tout naturellement la bourgeoisie.

Les exemples de l’Allemagne et de la Russie se situent d'emblée dans un contexte international plus différencié et préfigurent les tentatives de Février et Octobre 1917, ainsi que celles des pays coloniaux : le prolétariat tend à s'y substituer à la bourgeoisie défaillante. La révolution y trouve des conditions extrêmement mûres, ainsi qu'un prolétariat avancé à intérieur, dans quelques rares secteurs de pointe, et surtout à l'extérieur dans les « pays développés ».

Tous ces exemples impliquent finalement que l'acte politique révolutionnaire permet de hâter la jonction avec les conditions économiques les plus avancées. Cependant l'action politique ne peut suppléer aux conditions économiques. C'est ce que révèlent notamment les échecs subis par les diverses tentatives de révolution permanente. Dans ces cas, en effet, le bénéfice de l'assaut révolutionnaire du prolétariat revient en dernière instance à la classe dominant dans les conditions données de l'économie - en France (de 1789) [28] à la bourgeoisie, en Allemagne (de 1848) à la coalition féodale-bourgeoise.

Engels constate néanmoins que les fossoyeurs de la révolution en seront les exécuteurs testamentaires. On ne saurait donc condamner à l'avance les tentatives de révolution permanente : même battues, elles ne sont pas vaines. C'est ce que démontre, en outre, le fait que Marx ait théorisé la révolution permanente pour l'Allemagne et la Russie à partir de la révolution française de 1789, bien que le prolétariat ne l’eût pas emporté. Le fait que Marx ait choisi cet exemple classique dans les premières luttes de classes modernes en France démontre encore que la révolution permanente est une tactique liée à la révolution bourgeoise en général. Le génie politique du prolétariat français a mis en évidence, pour la classe ouvrière de tous les pays et de toutes les générations successives, que la classe ouvrière doit s'efforcer de transformer la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste.

Dès lors, Marx-Engels entendent se rattacher aux grands initiateurs de la révolution française - ceux-là mêmes qui ont œuvré à ce grand passage révolutionnaire devant aboutir au socialisme : « Lorsque je lus plus tard le livre de A. Bougeart, sur Marat, l'ami du peuple, je trouvai que, sans le savoir, nous avions, à plus d'un égard [pendant la révolution de 1848 en Allemagne], imité tout simplement le grand exemple de l'ami du peuple authentique (non falsifié par les royalistes). De fait, toute la rage hystérique et toutes les falsifications historiques, grâce auxquelles durant près d’un siècle, on n'avait connu qu'un Marat tout à fait déformé, n'avaient qu'une seule cause : Marat avait arraché impitoyablement le voile à toutes les idoles du moment, Lafayette, Bailly et consorts, et les avait démasquées comme étant des traîtres achevés pour la révolution. Or, lui-même - comme nous - ne tenait pas la révolution pour achevée, mais l'avait proclamée EN PERMANENCE [19] » (souligné par nous).

[29]

Et de continuer, en définissant de manière incomparable le processus de la révolution permanente : « Pour nous, février et mars [1848] ne pouvaient avoir le sens d'une véritable révolution que si, au lieu de représenter un terme, ils devenaient au contraire le point de départ d'un long processus révolutionnaire au cours duquel - comme dans la grande révolution française - le peuple évoluait lui-même grâce à ses propres luttes, cependant que les partis se délimitaient les uns vis-à-vis des autres de manière de plus en plus antagonique jusqu'à ce qu'ils correspondent tout à fait avec les grandes classes - bourgeoisie, petite bourgeoisie, prolétariat - et que le prolétariat ait conquis ses positions respectives en une série de violentes journées de lutte » (ibid.).

L'analyse approfondie de la révolution française permit donc à Marx de dégager de véritables lois de la révolution, applicables a contrario à la contre-révolution : « Il est tout à fait conforme au passé historique de la France que Cavaignac fournisse nom et enseigne à l'opposition contre Bonaparte, de même qu'Odilon l’a personnifiée contre Louis Philippe. Cependant, pour le peuple, Odilon Barrot et Cavaignac ne sont que des prétextes, même s'ils sont des éléments sérieux pour la bourgeoisie. Le nom sous lequel une révolution s'introduit n'est jamais celui qu'elle portera sur ses bannières le jour de son triomphe. Pour s'assurer des chances de succès, les mouvements révolutionnaires sont forcés, dans la société moderne, d'emprunter leurs couleurs, dès l’abord, aux éléments du peuple, qui, tout en s'opposant au gouvernement en vigueur, vivent en totale harmonie avec la société existante. En un mot, les révolutions reçoivent leur billet d'entrée pour la scène officielle des mains des classes dominantes elles-mêmes [20]

Marx utilise l'analyse centrale de la révolution permanente, d'une part pour délimiter exactement les forces [30] adverses des classes éventuellement alliées du prolétariat, d’autre part pour dégager les formes politiques possibles, par exemple, le bonapartisme : « Napoléon fut le dernier combat de la Terreur révolutionnaire contre la société bourgeoise également proclamée par la révolution - et contre la politique bourgeoise. Certes, Napoléon saisissait déjà la nature de l'État moderne : il savait qu'il reposait sur le développement effréné de la société bourgeoise, sur le libre jeu des intérêts particuliers, etc. Il se résolut à reconnaître ces fondements et à les protéger : ce n'était pas un terroriste rêveur. Toutefois, en même temps, il considérait encore l'État comme une fin en soi et la bourgeoisie comme un bailleur de fonds, un subordonné qui ne devait pas avoir de volonté propre. Il réalisa pleinement la terreur, en substituant à la révolution permanente la guerre permanente... En Napoléon, la bourgeoisie libérale trouvait une nouvelle fois dressée contre elle la terreur révolutionnaire, comme la contre-révolution lui fit encore face avec les Bourbons sous la Restauration. Ce n'est qu'en 1830 qu'elle finit par réaliser ses vœux de 1789, à cette différence près cependant que sa raison politique avait maintenant trouvé son terme, si bien qu'elle n'espérait plus, avec l'État représentatif constitutionnel, atteindre l'État idéal, le salut du monde et la réalisation universelle des buts humains. Elle reconnut, au contraire, dans ce régime l'expression officielle de son pouvoir exclusif et la consécration politique de ses intérêts particuliers. L'histoire de la révolution française, inaugurée en 1789, n'est pas encore terminée en 1830, où l'un de ses éléments, doté maintenant de la conscience de sa signification sociale, a remporté la victoire [21]. »

Ayant en face de lui, dès le début de la révolution bourgeoise, tous ses adversaires, dotés de l'ensemble de leurs armes (politiques aussi bien qu'idéologiques), il est possible au parti prolétarien de faire une critique essentielle, à la source, de toute la société bourgeoise et de ses valeurs radicalement différentes de celles du prolétariat, même si elles jouent un temps encore un rôle révolutionnaire dans l'histoire (contre les puissances féodales) : « Évidemment, au temps où l’État politique en tant que tel naît violemment de la société bourgeoise, où l'auto-émancipation humaine tend à s'accomplir sous une forme politique individuelle, l'État [31] peut et doit aller jusqu'à l'abolition et la suppression de la religion, au Maximum, à la confiscation, à l’impôt progressif, comme il va jusqu'à supprimer des vies et ne recule pas devant la guillotine. Au temps où l'État prend conscience de son existence propre, la vie politique cherche à étouffer ses prémisses - la société bourgeoise et ses éléments constitutifs - pour s'ériger en communauté réelle et harmonieuse de l'homme. Cependant elle ne peut atteindre ce but qu'en se mettant en contradiction violente avec ses propres conditions d'existence, en déclarant la révolution à l'état permanent : aussi le drame politique s'achève-t-il tout aussi nécessairement par la restauration de la religion, de la propriété privée et de tous les éléments de la société bourgeoise, que la guerre se termine par la paix [22]. »

La révolution permanente
à l'échelle internationale


Pour Marx, la révolution permanente s'inscrit aussi dans les stades successifs que doit suivre la révolution internationale, du fait de l’inégalité de développement des différents pays d'un même continent ou du monde. L'analyse de ce processus nous permettra de mieux définir la nature et la fonction de la révolution permanente, ainsi que ses limites.

Ce qui importe tout d’abord, ce sont les conditions économiques et sociales du pays où se pose la question de la révolution permanente : la méthode marxiste exige que l'on aborde tout problème politique par une analyse de la base économique.

En partant de la définition des rapports sociaux français d'avant 1848, Marx aboutissait à une conclusion apparemment contradictoire : la France n'était pas du tout mûre pour le socialisme - c'est à peine si le capitalisme en était à ses débuts - cependant les conditions politiques (de par leur instabilité) y étaient éminemment favorables à la conquête du pouvoir par le prolétariat. Cette position première est absolument essentielle pour l'appréciation de la politique et de la tactique prolétariennes de toute l'époque où la base matérielle - économique - pour le socialisme n'existait pas encore en France. Tout l’art révolutionnaire [32] et le plus grand génie politique ne pouvaient rien y changer. Cependant, la conquête du pouvoir était possible, et n'était pas illusoire : C'EST LA QUE RÉSIDE LA CONCLUSION RÉVOLUTIONNAIRE DU SOCIALISME SCIENTIFIQUE DE MARX-ENGELS ET LA PRAXIS VIVANTE DU GRAND PROLÉTARIAT FRANÇAIS D'IL Y A CENT ANS ET PLUS. Dans Les luttes de classes en France, Marx constate : « Le développement du prolétariat industriel est avant toute chose subordonné à l'essor de la bourgeoisie industrielle. C'est seulement sous la domination de celle-ci qu'il commence à acquérir une consistance qui s'étend à toute la nation. »

Aux yeux de Marx-Engels, le déterminisme économique et social exige que la bourgeoisie règne avant le prolétariat : à l'échelle sociale (mais pas forcément dans tous les pays du monde), le capitalisme précède le socialisme dans la succession des modes de société et de production [23]. Engels l'affirme avec force dès 1848 : « Continuez donc de combattre vaillamment, gracieux messieurs du Capital ! Pour le court moment actuel, nous avons encore besoin de vous ; il nous faut même, ici et là, votre domination.

Vous devez balayer hors de notre voie les formes patriarcales [précapitalistes] ; vous devez centraliser, vous devez transformer les classes plus ou moins possédantes en authentiques prolétaires, en recrues pour nous ; vous devez, avec vos fabriques et votre réseau marchand, nous fournir la base et les moyens matériels nécessaires à l'émancipation du prolétariat. Comme rémunération, vous devez régner une brève période [24]. »

Cependant, le prolétariat ne reste pas inactif bien que la bourgeoisie soit révolutionnaire, même si la victoire remportée par le prolétariat est éphémère et est accaparée par la bourgeoisie exploiteuse. « A chaque grand mouvement bourgeois surgissent aussi des mouvements de la classe qui est la devancière plus ou moins avancée du prolétariat moderne. Ainsi, du temps de la Réforme et de la guerre des paysans, la tendance de Thomas Münzer ; dans la grande révolution anglaise, les nivelers ; dans la grande révolution française, Babeuf. À ces leviers de boucliers [33] révolutionnaires d'une classe encore embryonnaire correspondaient des manifestations théoriques : au XVIe et au XVIIe siècles, des peintures utopiques d'une société idéale, au XVIIIe, des théories déjà franchement communistes (Morelly et Mably [25]. »

Ces mouvements communistes ont tous successivement échoué. On ne peut dire qu'ils étaient voués à l'avance à l'échec. L'affirmer serait sans doute heurter le principe matérialiste selon lequel l'humanité ne se fixe jamais que des buts possibles. L'expérience historique a montré qu'ils s'étaient heurtés à l'arme économique de la bourgeoisie, que celle-ci manie avec le plus d’efficacité dans les pays où les masses nombreuses et déshéritées sont particulièrement combatives et où le capitalisme peut encore jouer un rôle dans le développement industriel du pays.

Cette affirmation générale se complète par l'analyse particulière des conditions de l’époque, qui révèle que l'immaturité des rapports sociaux de l'époque opposait des obstacles nationaux à la révolution socialiste. Celle-ci ne pouvait trouver dans un seul pays tous les éléments nécessaires à sa réalisation et à son triomphe, autrement dit l'élément politique pour résoudre le problème des institutions juridiques et administratives de l’État, l'élément théorique pour avoir une vision claire du processus révolutionnaire, vision liée à un programme précis et à une organisation militante de parti, et l'élément économique, soit la base productive sociale, développée par l’économie capitaliste, à partir de laquelle on peut passer au mode de production suivant (socialiste), si la révolution le soude aux deux premiers éléments.

En 1848, l'élément économique était matériellement fourni par le haut développement de la production capitaliste, concentrée à l'époque en Angleterre, tandis que l'élément théorique était représenté par les luttes et les capacités d'organisation du prolétariat allemand, le « philosophe » du mouvement ouvrier ; enfin l’élément politique était apporté par la classe ouvrière française, liée au développement spécifiquement politique de la France, surtout depuis la révolution bourgeoise classique de 1789.

Au cours de la lutte, la révolution en acte devait conquérir [34] successivement, par bonds révolutionnaires successifs, les éléments complémentaires épars dans la société, dont la réunion pouvait assurer le triomphe total du socialisme.

Pour l'organisation du prolétariat en classe, donc en parti, la classe ouvrière allemande fournit le programme communiste, théorique, de la révolution européenne de 1848, en indiquant au prolétariat international de chaque pays quelles étaient ses tâches, ses alliances éventuelles et ses ennemis : elle s'efforça en outre d'établir la liaison entre tous les éléments et organisations révolutionnaires des différents pays [26].

Pour l’organisation du prolétariat en classe dominante, par la conquête du pouvoir politique, les ouvriers français ouvrirent tout naturellement, de par leurs traditions radicales dans les luttes de classes la voie aux autres ouvriers, en donnant le signal de la révolution permanente de l'Europe : « Lorsque toutes les conditions inhérentes à la révolution seront remplies, le jour de la résurrection allemande sera annoncé par le chant de ralliement du coq gaulois [27]. »  Le résultat de la révolution au maillon le plus faible du système mondial capitaliste ne devait pas être - comme se l’imaginent les anarchistes pour lesquels le déterminisme économique n'existe pas l’instauration d'une société et [35] d'une production socialistes. La révolution prolétarienne en France inaugurait le processus de la RÉVOLUTION PERMANENTE À L'ÉCHELLE INTERNATIONALE, et non la construction du « socialisme dans un seul pays », théorie absolument non marxiste. Hier comme aujourd'hui, le but de la révolution déclenchée dans un pays est avant tout son extension au reste du monde, et son succès politique est assuré par le renversement de la forteresse du capitalisme mondial, l'Angleterre : « Toute révolution sociale en France échoue nécessairement sur l'écueil de la bourgeoisie anglaise, la Grande-Bretagne qui domine l’industrie et le commerce du monde. Toute réforme sociale en France - et sur le continent européen en général - pour ce qui est de son résultat définitif n'est qu'un vœu pieux et creux. Or la vieille Angleterre ne sera renversée que par une guerre mondiale qui seule peut offrir au parti chartiste - le parti ouvrier organisé anglais - les conditions pour un soulèvement victorieux contre ses gigantesques oppresseurs. Ce n'est qu'au moment où les chartistes seront à la tête du gouvernement anglais que la révolution sociale passera du domaine de l’utopie à celui de la réalité. Toute guerre européenne, dans laquelle l'Angleterre se trouve mêlée, est une guerre mondiale. Elle sera menée au Canada comme en Italie, en Inde orientale comme en Prusse, en Afrique comme sur le Danube. Or une guerre européenne sera la conséquence directe et première d’une révolution ouvrière triomphant en France [28]. »

Étant imposée par les conditions matérielles (qui ne changent pas du jour au lendemain), cette stratégie n'est pas remise en cause par la défaite de 1848-1849. Marx l'énonce dans sa circulaire de janvier 1870 : « Quoique l’initiative révolutionnaire partira probablement de la France, l’Angleterre seule peut servir de levier à une révolution véritablement économique. [...] À cause de sa domination sur le marché mondial, c'est le seul pays où chaque révolution dans les faits économiques doive réagir immédiatement sur le reste du monde. Si le landlordisme et le capitalisme ont leur siège dans ce pays, par contrecoup, les conditions matérielles de leur destruction y sont aussi les plus mûres [29]. »

[36]

En 1893 encore, Engels écrivait : « Le triomphe de la classe ouvrière ne dépend pas seulement de l’Angleterre : il ne pourra être assuré que par la coopération au moins de l’Angleterre, de la France et de l'Allemagne [30]. »

Certes, le développement historique modifiera la carte de France. Le prolétariat français, face à des rapports sociaux enfin pleinement bourgeois, changera de tactique en même temps que de rôle dans la révolution mondiale. Avec la Commune de Paris, il inaugurera la tactique directe, frontale, contre sa bourgeoisie, restant toujours le maître dans le domaine politique : l'histoire ultérieure de la lutte des classes en France et dans le monde lui fournira, il faut l'espérer, la même maîtrise dans le domaine économique (syndical) et théorique, d’autant qu'il bénéficie depuis plus de cinquante ans d'un afflux d'immigrés d'innombrables pays.



[1] Cette position, le marxisme l'adopte, par exemple, vis-à-vis du socialisme utopique : « Le socialisme allemand théorique n'oubliera jamais qu'il s'est haussé sur les épaules de Saint-Simon, de Fourier et d'Owen, trois hommes qui, malgré toute la fantaisie et l'utopie de leurs doctrines, comptent parmi les plus grands cerveaux de tous les temps et ont anticipé avec génie sur d'innombrables idées dont nous démontrons à présent la justesse au point de vue scientifique. » (Cf. ENGELS, préface à La Guerre des paysans en Allemagne, 1874.) Et de poursuivre en ce qui concerne tout particulièrement l'apport ouvrier : « De même le mouvement ouvrier pratique d'Allemagne ne devra jamais oublier qu'il s'est développé sur les épaules des mouvements anglais et français, qu'il a pu utiliser tout simplement leurs expériences chèrement acquises et éviter aujourd'hui les erreurs alors pratiquement impossibles à éviter. »

[2] Ce stade a aussi été théorisé à partir des besoins réels et vivants des masses, et ce à un moment où sa théorisation ne pouvait avoir encore qu'un caractère utopique étant donné la faible maturité des rapports sociaux existants. La formule selon laquelle le prolétariat se constitue en classe en s'organisant en parti se trouve, en effet, déjà chez la communiste utopiste française Flora Tristan qu'Engels défend contre les attaques d'Edgar Bauer dans La Sainte Famille, chap. IV, 1 : « L’Union ouvrière de Flora Tristan », Ed. sociales, p. 27-29.

Loin de rejeter les « utopies », Engels préfère renouer avec sympathie « avec les géniaux germes de pensée et les idées qui percent partout sous le voile fantastique et pour lesquels les philistins sont aveugles » (Le Développement du socialisme de l'utopie à la science, Werke, Dietz, t. 19, p. 190).

Deux ouvrages viennent de paraître, recueillant l'essentiel de l'œuvre de la grande utopiste : Le Tour de France de Flora Tristan. Journal inédit 1843-1844, Tête de Feuilles, 290 p. ; et Flora TRISTAN, Œuvres et vie mêlées, commentaires et choix de Dominique Desanti, 10/18, 446 p.

[3] Cf. MARX, « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel », introduction, Annales franco-allemandes, 1844 (trad. d'après : MARX-ENGELS, Écrits militaires, L’Herne, 1970, p. 182-183).

[4] C'est à partir d'une véritable théorie  « catastrophique » des régressions sociales que Marx-Engels ont analysé le tsarisme au siècle dernier ; Cf. MARX-ENGELS, La Russie, 10/18,1974.

[5] Remarquons que les révolutions du siècle passé - du fait de moindres antagonismes et de la moindre accumulation de capital et de puissances sociales entre les mains de la bourgeoisie - étaient relativement plus faciles (même dans les cas de révolution permanente) que les révolutions d'aujourd'hui, où le prolétariat affronte directement, dans une lutte à mort, la classe bourgeoise, pleinement souveraine dans l'État et la direction de l'économie. Marx y fait allusion dans le 18-Brumaire : « Les révolutions bourgeoises du XVIIIe siècle courent de succès en succès, leurs effets dramatiques se succèdent sans pause, les hommes et les choses paraissent illuminés aux brillants feux de Bengale, l'extase est  l’esprit de chaque jour ; mais leur existence est de courte durée ; bientôt elles ont rejoint leur point culminant, et un long malaise - le malaise qui suit l'ivresse - s'empare de toute la société, avant qu'elle réussisse à s'approprier froidement les résultats de la période orageuse de la révolution.

Les révolutions prolétariennes du XIXe siècle, en revanche, se critiquent continuellement elles-mêmes, interrompent sans cesse leur propre cours, reviennent sur ce qui semblait déjà accompli, pour recommencer de nouveau ; elles méprisent avec radicalisme et avec une ironie impitoyable les demi-mesures, les faiblesses et les mesquineries de leurs premières tentatives ; elles ne semblent renverser leur adversaire que pour qu'il puise de nouvelles forces de la terre et se redresse plus gigantesque devant elles ; elles reculent effrayées devant l'énormité indéterminée de leurs buts ultimes jusqu'à ce qu'elles arrivent au point où tout retour en arrière est impossible, et où la situation elle-même crie : Voici Rhodes, c'est ici qu'il faut sauter ! » (18-Brumaire, Werke, t. 7, p. 19).

Dans la révolution frontale, qui oppose directement le prolétariat à la bourgeoisie, la situation est encore plus terrible ; c'est maintenant le saut implacable, sans retour possible : « La révolution de février fut la belle révolution, la révolution de la sympathie générale... La révolution de juin est laide ; c'est la révolution repoussante, parce que la réalité a pris la place des mots, parce que la République a démasqué la tête même du monstre en lui arrachant la couronne qui la protégeait et la cachait. » (MARX, « La Révolution de juin », La Nouvelle Gazette rhénane, Ed. Sociales, p. 182.)

« La révolution de juin est la révolution du désespoir. C'est avec une rancune silencieuse, avec le sombre sang-froid du désespoir que l'on combat ; les ouvriers savent bien qu'ils mènent une lutte à mort, et, devant la terrible gravité de cette lutte, le joyeux esprit français lui-même se tait. » (ENGELS, « Le 23 juin », op. cit., p. 162.)

[6] Cf. la lettre d'Engels à Gerson Trier, 18 décembre 1889, in : MARX-ENGELS, La Commune de 1871, 10/18, 1971, p. 14-15.

[7] Le courant auquel nous nous rattachons - la Gauche italienne de Bordiga qui a fondé le Parti communiste italien à Livourne en liaison avec Moscou - a dès 1921 défendu cette thèse, en demandant à l'Internationale de concentrer davantage ses efforts à la constitution de partis communistes dans tous les pays, sans sacrifier à la hâte et à l'improvisation, en rassemblant, par exemple, des éléments hétérogènes dans le parti, sous prétexte que l'heure de l'assaut révolutionnaire était proche. Cette position seule a permis une critique claire et complète de la dégénérescence ultérieure de la Troisième Internationale, ainsi qu'une vision claire et totale de la reprise révolutionnaire ; cf. « Le Parti communiste (thèses, discours et résolutions de la Gauche communiste d'Italie, 1° partie, 1917-1925) », Fil du temps, no 8, p. 6-15.

[8] Cf. ENGELS, introduction à l'édition allemande de 1891 de La Guerre civile en France, Ed. sociales, 1953, p. 292-293.

[9] MARX, « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel », introduction, Œuvres philosophiques, éd. Costes, t. 1, p. 105.

[10] MARX, « La Critique moralisante et la morale critisante », Deutsche Brüsseler Zeitung, 11 novembre 1847.

[11] En analysant les causes historiques du retard de la prolétarisation et de l'industrialisation en France, la brochure « La Crise économique et sociale de mai 1968 », Fil du temps, n° 5, explique l'industrialisation tardive de la France et la relative reprise de l'activité révolutionnaire de l'actuel prolétariat en France par la perte de l'Empire colonial, notamment à la suite de la guerre d'Algérie.

[12] Dans Un chapitre inédit du Capital (10/18, 1971, p. 290-292), Marx dresse un tableau statistique comparé entre l'industrie de la France et celle de l'Angleterre, tant pour ce qui est de la place de la grande industrie que du niveau de productivité.

[13] La distinction entre domination politique « indirecte » et directe correspond grosso modo à celle entre phase de la soumission formelle du travail au capital et phase de la soumission réelle; cf. MARX, Un chapitre inédit du capital, 10/18, 1971, p. 191-223.

[14] MARX, « Le Règne des prétoriens », New York Tribune, 12 mars 1858, trad. fr. : MARX-ENGELS, Écrits militaires, p. 288-291. En ce qui concerne l'évolution de l'économie et des classes en France, un recueil de textes de Marx-Engels sur les Structures économiques et sociales de la France est en préparation aux éditions 10/18.

[15] L’histoire des luttes de classes en France met particulièrement en évidence la fonction (mystificatrice pour le prolétariat) du parlement. Celui-ci permet, en effet, de distinguer entre les fonctions exécutives (gouvernementales) de l'État bourgeois et les fonctions délibératives (législatives). Le parlement permet au gouvernement, à l'exécutif, d'avoir l'apparence de l'adhésion (directe ou indirecte, selon la majorité) de tous les citoyens.

Le parlement parvient à jouer son rôle mystificateur (nier les classes en prétendant représenter tous les citoyens libres et égaux) en ce qu'il affirme représenter les intérêts généraux de la nation (en fait, les intérêts généraux de la bourgeoisie). Il finit par brouiller le rôle et la nature même des différents partis qui représentent les multiples classes de la société. En effet, dans une première phase, lorsque chaque parti représente une classe ou une fraction bien déterminée de celle-ci, la lutte entre partis a encore un sens, qui va d'ailleurs vers l'évincement de tous ceux qui ne sont pas bourgeois. Dans la seconde phase, où les partis s'adressent tous à l'ensemble des citoyens, les partis peuvent gouverner tour à tour, voire se combiner et collaborer ; bref, ce ne sont plus les classes qui s'y affrontent (si l'on peut dire), c'est la majorité qui commande.

[17] Marx en donne la directive au prolétariat avant la crise révolutionnaire dans les dernières pages du Manifeste du parti communiste, ainsi que dans l'Adresse du Conseil central à la Ligue des communistes de mars 1850 (éditée, en traduction française, en annexe à MARX-ENGELS, Karl Marx devant les jurés de Cologne, Ed. Costes, 1939, p. 231-249). L'adresse se termine effectivement par le cri de guerre : « La révolution en permanence ! »

[18] Nous avons présenté un tableau du programme de révolution permanente ébauché par Marx à propos de la Russie dans la longue préface à MARX-ENGELS, La Chine, 10/18, 1973, p. 122-133.

[19] Cf. ENGELS, Marx et « La Nouvelle Gazette rhénane » (1848-1849) ; trad. fr.: MARX-ENGELS, Le Parti de classe, Maspero, 1973, t. 1, p. 170.

Pour établir la politique à adopter en Russie, Lénine utilisa largement les enseignements tirés par Marx-Engels de la révolution double, qui fut à l'ordre du jour de leur organe révolutionnaire La Nouvelle Gazette rhénane ; Cf. LÉNINE, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, Œuvres, t. IX, notamment le chapitre intitulé  « La Représentation bourgeoise vulgaire de la dictature et la conception de Marx », p. 129-139.

[20] MARX, « La Situation en Europe », New York Tribune, 27 juillet 1857. Dans le même journal, Marx explique le processus de la révolution française : les premiers coups portés à la monarchie française vinrent de la noblesse ; puis celle-ci fut attaquée par la paysannerie parcellaire et antiféodale.

[21] Cf. MARX-ENGELS, La Sainte Famille, MEGA, 1/3, p. 299-300.

[22] MARX, La Question juive, Werke, t. 1, p. 357.

[23] Cf. « La Succession des formes de production et de société dans la théorie marxiste », Fil du temps, n° 10 (Jacques Angot, B. P. 24, Paris -19°).

[24] ENGELS, « Les Mouvements de 1847 », Deutsche Brüsseler Zeitung, 23 janvier 1848.

[25] ENGELS, Socialisme utopique et socialisme scientifique, Ed. sociales, 1959, p. 43.

[26] Marx-Engels symbolisent au plus haut point l'élément théorique du prolétariat allemand, et ont rempli la tâche qui lui était assignée par l'histoire, en établissant le programme de la révolution à l'avance dans le Manifeste communiste. Pour ce qui est de leurs tentatives de coordination des forces révolutionnaires en une organisation militante, cf. MARX-ENGELS, Le Parti de classe, Maspero, 1973, t. I, p. 91-155.

Nous n'avons pu recueillir dans ce volume, les nombreux articles rédigés par Marx-Engels en français, notamment pour transmettre l'expérience des ouvriers anglais au prolétariat français : ENGELS, La Crise commerciale en Angleterre. Mouvement chartiste. Irlande ; ENGELS, Les Maîtres et les ouvriers en Angleterre ; ENGELS. Le Programme agraire des chartistes ; ENGELS, Le Banquet des chartistes à propos des élections de 1847 ; ENGELS, Mouvement chartiste ; ENGELS, L'Anniversaire de la révolution polonaise de 1830 ; MARX, Remarques à l'article de M. Adolphe Bartels ; ENGELS, Le Bill de coercition pour l'Irlande et les chartistes ; ENGELS, La Situation en Belgique. Ces textes sont reproduits en français dans les œuvres complètes (MEGA, I/6).

[27] Cf. MARX Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, introduction, 1844.

[28] Cf. MARX, « Le Mouvement révolutionnaire. », La Nouvelle Gazette rhénane, 1er janvier 1849.

[29] Cf. MARX, Circulaire du Conseil central de l'A.I.T., 1er janvier 1870.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 26 juin 2015 16:12
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref