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Collection « Les auteur(e)s classiques »
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique de l'éducation et de l'enseignement
Présentation

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Karl Marx et Friedrich Engels, Critique de l'éducation et de l'enseignement. Introduction, traduction et notes de Roger Dangeville. Paris : François Maspero, 1976, 285 pp. [Une anthologie de Marx-Engels sur l'éducation, l'enseignement et la formation professionnelle]. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi.

Présentation
par Roger Dangeville.
« Tous les écrivains communistes et socialistes sont partis de cette double constatation : il apparaît, d'une part, que les faits d'éclat les plus féconds demeurent sans résultats brillants, voire aboutissent à la trivialité et, d'autre part, tous les progrès de l'esprit ont été, jusqu'ici, des progrès dirigés contre la masse de l'humanité qui fut poussée dans une situation de plus en plus inhumaine. Ils considéraient donc (comme Fourier, par exemple) le progrès comme une phrase abstraite, dénuée de sens, ou supposaient (comme Owen, entre autres) que le monde civilisé souffrait d’un vice fondamental. À partir de cette observation, ils soumirent les bases matérielles de la société actuelle à une critique incisive. À cette critique communiste correspondit aussitôt, dans le domaine pratique, le mouvement de la grande masse, contre laquelle s'était jusqu'alors déroulée l'évolution historique. »
 
MARX-ENGELS, La Sainte-Famille, in Werke, 2, p. 88. 

Le processus de l'aliénation croissante
Dépouillement et mystification
Renversement des idoles et démystification
Production collective et appropriation privée
L'art de plus en plus superstructurel
Lutte idéologique d'abord
Une stricte conception de classe
La profanation capitaliste des œuvres sublimes
L'« éducation » communiste
Et la « culture » ouvrière ?
Un enseignement de classe
Éducation et promotion sociale
L'école de l'oisiveté ou de la niaiserie
L'école du parasitisme
Et les ouvriers ?

Le processus de l'aliénation croissante 

 

Une anthologie de Marx-Engels sur l'éducation, l'enseignement et la formation professionnelle ne peut être qu'une critique, et son titre – tel celui des ouvrages déjà parus sur ce sujet [1] – ne doit pas faire croire qu'il s'agit d'une apologie. Cette critique de l'éducation – comme l'a été celle de l'économie politique – est fondée essentiellement sur des critères de classe soulignant le caractère faussement impartial et objectif de toutes les institutions existantes qui trouvent finalement leur explication dans l'économie.

 

D'emblée, Marx ramasse en une synthèse formidable les caractéristiques de la bourgeoisie, qu'il définit d'une manière qui peut paraître paradoxale à certains : « L'argent et la culture en sont les deux critères essentiels [2]. »

 

À ce niveau bourgeois de l'évolution humaine, tous deux, accaparés par le capital, se sont séparés du travail des masses après un processus millénaire qui dérive des nécessités de la production : « La première grande division du travail – la séparation de la ville et de la campagne – a déjà condamné la population rurale à des milliers d'années d'abêtissement, et les citadins à l'asservissement au métier individuel. Elle a anéanti les bases du développement intellectuel des premiers et du développement physique des seconds. Dès lors que le paysan s'approprie le sol et le citadin son métier, ils sont eux-mêmes appropriés par le sol et le métier. En divisant le travail, on divise également l'homme, toutes les autres potentialités intellectuelles et physiques étant sacrifiées au perfectionnement d'une activité unique [3]. »

 

À mesure que se développe la division du travail, le savoir, l'art et la culture se séparent des producteurs, passent dans les superstructures et sont monopolisés par les classes dominantes : « Tant que l'ensemble du travail de la société n'a qu'un rendement qui excède à peine ce qu'il faut pour assurer chichement l'existence de tous, tant que le travail réclame donc tout ou presque tout le temps de la grande majorité des membres de la société, celle-ci se divise nécessairement en classes. À côté du plus grand nombre exclusivement voué à la corvée du travail, il se forme une CLASSE libérée du travail directement productif qui se charge des affaires communes de la société : direction du procès de travail, administration de l'État et des affaires politiques, justice, science, beaux-arts, etc. C'est la loi de la division du travail qui est donc à la base de la division en classes [4]. »

La thèse qui s'impose ici, c'est que, la bourgeoisie ayant été d'abord révolutionnaire, puis devenant conservatrice et enfin contre-révolutionnaire, sa direction de la production et de l'État ainsi que sa justice, sa science et ses beaux-arts ont été utiles et progressives au début, et dégénèrent ensuite.

 

La division sociale du travail fait que « l'activité intellectuelle et matérielle, la jouissance et le travail échoient en partage à des individus différents [5] », et elle a, entre autres conséquences néfastes pour le travailleur, l'opposition entre richesse et pauvreté, puis entre savoir et travail : « Cet antagonisme entre la richesse qui ne travaille pas et la pauvreté qui travaille pour vivre fait surgir à son tour une contradiction au niveau de la science : le savoir et le travail se séparent, le premier s'opposant au travail comme capital ou comme article de luxe du riche. » Et Marx de citer le physiocrate Necker : « La faculté de savoir et d'entendre est un don général de la nature. Cependant elle n'est développée que par l'instruction. Si les propriétés étaient égales, chacun travaillerait modérément » (et Marx d'en conclure : c'est donc une fois de plus le temps de travail qui est décisif), « et chacun saurait un peu, parce qu'il resterait à chacun une portion de temps » (libre, précise-t-il) « à donner à l'étude et à la pensée [6] ».

 

Une société, dont la condition sine qua non est de reproduire à un pôle la misère et à l'autre la richesse, produit forcément aussi, d'un côté, la civilisation et, de l'autre, la bestialité : « D'après Storch, le médecin « produit » la santé (mais aussi les maladies), les professeurs et les écrivains les lumières (mais aussi l'obscurantisme), les poètes, peintres, etc., le goût (mais aussi le mauvais goût), les moralistes, etc., la morale, les prédicateurs le culte et le travail, les souverains la sécurité, etc. [7]. »

 

Dès lors que la séparation entre savoir et travail est effective dans la société, la base est jetée pour un essor gigantesque des « échanges » reposant sur le mercantilisme. La « masse », pauvre et ignorante, peut désormais se faire duper et escroquer en plus par les riches qui disposent de tous les ressorts matériels et intellectuels de la société, dans un monde fondé précisément sur l'accumulation de la richesse aux dépens d'autrui.

 

La science elle-même est dès lors vénale et s'achète, c'est un fétiche, un moyen d'oppression et d'extorsion de plus-value entre les mains du capitaliste. Elle ne peut, en effet, être au-dessus des conditions aliénées qui l'ont produite comme sphère réservée à une petite élite. Dans ces conditions, un auteur allemand a qualifié très justement la science de Kochbuch, de livre de cuisine, que les hommes élaborent tant bien que mal pour produire des objets et des instruments utiles à leur vie.

 

Cette définition exprime avec bonheur la « relativité » des sciences, que l'idéalisme a fétichisé en vérités absolues et immuables. En fait, la science aliénée suit une courbe tourmentée, effectuant un bond en avant lors de l'introduction d'un mode de production nouveau, puis faisant de la mauvaise et, enfin, de la très mauvaise cuisine durant la phase conservatrice et contre-révolutionnaire, pour refaire un bond avec un nouveau mode de production [8].

 

Ce n'est qu'avec la, dictature mondiale communiste, qui aura révolutionné les rapports matériels, que les sciences et les arts seront débarrassés de leur partialité et des mensonges de classe, et connaîtront, sur la base d'un développement insoupçonné des forces productives [9], un essor tel que nos contemporains ne peuvent en avoir idée – surtout s'ils prennent pour un pays socialiste la copie conforme du capitalisme qu'est la Russie d’aujourd’hui, qui va jusqu'à acheter à l'Ouest sénile une folle technique dégénérée, impulsée par les guerres et l'armement.

 

Dépouillement et mystification

 

Dès lors que l'on traite du problème de la culture, de la science, des arts et des lettres d'une société, on est dans la sphère que le marxisme appelle les superstructures qui sont le PRODUIT de la base économique, c'est-à-dire du travail de la classe productive que s'approprient les classes privilégiées. Il importe donc de considérer le produit sous un angle double : d’abord les articles matériels qui débouchent du procès de travail sur le marché pour être directement consommés ; ensuite le produit social indirect, c'est-à-dire la division du travail suscitée par le mode de production et sur laquelle se greffent les classes et les superstructures. Cette dissociation croissante dans les sociétés successives de classe devient toujours plus antagonique, tandis que l'oppression se fait plus pesante pour les classes exploitées.

 

Au Moyen Âge encore, l'artisan – comme le paysan propriétaire de sa parcelle – détenait le produit de son travail. Ce n'est que sous le capitalisme que le produit se sépare systématiquement du travailleur salarié et de ses conditions réelles de production, qui ne peuvent être que sociales et collectives, pour être attribué au capitaliste individuel. Dès lors que le produit immédiat – l'œuvre – est dissocié de ses conditions de production, l'art et la science se détachent de la masse de la production sociale et s'autonomisent pour le compte des capitalistes [10].

 

En morcelant les divers types et formes de travail qui conduisent à l'œuvre, il s'opère une inversion systématique des rapports réels suscitant l'idéalisme absolu des classes privilégiées qui font tout partir de l'Esprit ou de l'Idée – de leur sphère oisive du temps libre – pour se justifier comme élite [11]. C'est de là que naissent les folles théories fascistes, qui s'épanouissent aujourd'hui dans le monde entier à l'heure du capitalisme dégénéré, sur l'Homme d'exception qui guide les masses, du Génie qui accapare l'Art, et du Savant qui détient la lumière du Savoir, toutes ces figures n'étant en somme que l'idéalisation de Sa Majesté le Capital dans la corporativiste division du travail qui enferme l'individu dans sa spécialisation ET sa non-spécialisation.

 

Dans la vision marxiste, le génie n'est rien d'autre que la superstructure, déterminée fondamentalement et en dernier ressort par l'activité productive des masses immenses qui déploient des efforts quotidiens avec leurs luttes et leurs drames.

 

Le capital opère une double frustration des masses. D'abord, le corps spécialisé de penseurs, d'artistes – et de professeurs qui transmettent le savoir de génération en génération, pour le « reproduire », en le conservant et le perpétuant – écrème le meilleur du savoir et de la sensibilité émanant du travail des masses, tandis qu'elles-mêmes demeurent incultes.

 

Ensuite, par l'intermédiaire du marché – qui n'est pas, comme le souhaitait Staline, échange neutre, mais échange avec profit, vol, pillage et spoliation –, les masses sont dépouillées du fruit de leurs efforts. Le procédé en est facile, puisque, de nos jours, tout se transforme en cet argent – force sociale concentrée, universellement reconnue et commandant le travail d'autrui – qui permet à la classe dominante de s'approprier et de représenter aussi les superstructures intellectuelles, artistiques et philosophiques de la société entière, en monopolisant la culture du passé, du présent et même, si on ne les en empêchait, du futur, et en apparaissant civilisées, sacro-saintes, justifiées, voire indispensables – aujourd'hui comme hier. 

 

Renversement des idoles et démystification

 

Dans le simple langage du marxisme, on dirait que ce sont, en fait, les innombrables travailleurs de la société qui tiennent la main – ou animent l'œuvre – de l'artiste ou du savant, qui ne sont inspirés ni par l'Esprit ni par le Génie – creuses abstractions des sociétés à classes privilégiées, toujours idéalistes, parce qu'elles posent la pensée comme principe supérieur et initial de tout bien et de tout progrès, en forgeant le Grand Architecte des rationalistes illuministes bourgeois, cléricaux ou francs-maçons, staliniens ou maoïstes.

 

En somme, tout se réduit en journées de travail, et le résultat en varie, non en fonction du mérite individuel, mais du mécanisme social de la division du travail, qui concentre les moyens d'expression de la société en quelques mains plus ou moins talentueuses, les moments privilégiés du travail des masses étant appropriés par un corps de spécialistes qui s'auréolent d'une gloire, d'un prestige et d'un salaire particuliers, les masses incultes leur servant d'outils ou d'esclaves sans âme. Rien n'exprime de manière plus cynique cet asservissement des travailleurs que le slogan ségrégationniste de la République démocratique allemande prétendument socialiste, où règnent l'affairisme, l'argent et la division du travail : « L'alliance organisée du Travail avec l'Intelligence », celle-ci éclairant, fécondant et, naturellement, guidant les masses ouvrières supposées aveugles.

 

La division du travail croissante ne fait que renforcer la privatisation ou la personnalisation de plus en plus générale des privilèges et des œuvres « nobles ». Au Moyen Âge, l'art religieux lui-même, cent fois moins bigot et conformiste que l'art vénal reptilien d'aujourd'hui, était plus anonyme. N'étant encore guère séparé du travail des masses et des « artisans », on l'attribuait plus volontiers aux producteurs qu'aux classes dominantes, qui guerroyaient, festoyaient, administraient et ne furent intégrées qu'à leur déclin à la cour du Roi-Soleil, symbole de toute culture.
 

 

Production collective et appropriation privée

 

À l'aube des sociétés de classe, l'art grec ne connaissait pas encore cette individualisation forcenée des œuvres par les personnes privées, du fait que les moyens de production, le travail et le produit étaient infiniment moins séparés et cloisonnés qu'aujourd'hui, et l'art bénéficiait encore grandement du soutien des moyens productifs de la collectivité. Hésiode ne parlait pas de génie, d'élite et de chef-d'œuvre, mais d'œuvre et de journée, comme on désignait par journal l'espace de terre qu'un paysan (journalier) peut cultiver avec ses forces d'une journée. Il est significatif que le terme grec ergai désigne l'œuvre, à la fois en tant que travail de tous et somme. En italien, on appelle opera aussi bien la journée d'un travailleur agricole que la Traviata.

 

Dans la fabrique moderne, l'ouvrier est directement victime de cette inversion des rapports qui attribue à la hiérarchie venue des écoles le mérite de la technique. Dans la partie intitulée « Mystification du capital » du VIe chapitre inédit du Capital [12], Marx affirme péremptoirement : « La science, produit intellectuel général du développement de la société, apparaît, elle aussi, directement incorporée au capital et son application au procès de production matériel indépendante du savoir et de la capacité de l'ouvrier individuel. Comme le développement général de la société est exploité par le capital, grâce au travail et en agissant sur le travail comme force productive du capital, il apparaît comme le développement même du capital. »

 

En fait, cette mystification est la plus odieuse dans le machinisme moderne où « le véritable agent du procès de travail total n'est plus le travailleur individuel, mais une force de travail collective se combinant toujours plus socialement [13] ».

Le dépouillement du travailleur collectif de son œuvre entraîne l'annexion de son génie inventif parmi les fonctions du capital et accroît encore la division du travail qui « engendre les spécialistes, les experts et, avec eux, l'idiotisme professionnel [14] » – Cette autonomisation des tâches intellectuelles provoque à son tour l'inversion « idéaliste » qui prône la primauté de l'Esprit comme source et justification de privilèges économiques exorbitants. Face à cet idéalisme sordide qui correspond bien au matérialisme bourgeois, Engels rétablit les choses dans leur rapport véritable : « Quand une société a un besoin technique, cela donne plus d'impulsion à la science que ne le feraient dix universités [15]. » Or, dans la société capitaliste, ce besoin est essentiellement dominé par l'affairisme : « Presque toutes les inventions depuis 1825 furent le résultat de collisions entre ouvriers et entrepreneurs, ceux-ci cherchant à toute force à déprécier la spécialité de l'ouvrier [16] », et à faire baisser le salaire par une hausse correspondante des profits pour le capitaliste [17].

 

Le capitaliste qui utilise dans son usine les machines les plus perfectionnées n'est-il pas lui-même le plus souvent en technique d'une ignorance crasse [18] – et d'ailleurs n'est-ce pas mieux ainsi ?

 

La science et la technique font partie de la base économique, tandis que la culture, avec les beaux-arts, la philosophie et la religion font partie de la superstructure dans la division en classes du capitalisme. Certes, la science, produit général du développement humain, est monopolisée par le capital, mais cette appropriation ne s'effectue qu'après que la technique et la science ont été produites par le « travailleur collectif » dans le procès de travail immédiat, de manière aussi matérielle que les articles de la production. Ce n'est pas la soif de promouvoir la science et la culture qui anime le capital ; sa tendance irrépressible au profit lui fait appliquer la science découverte par le travailleur collectif. En effet, la science et la technique, qui sont la force productive et la richesse la plus grande, sont gratuites pour le capitaliste : « La science ne coûte absolument rien au capitaliste, ce qui n'empêche pas de l'exploiter. La science " d'autrui " est incorporée au capital au même titre que le travail d'autrui [19]. »

 

Il faut également distinguer la science née des besoins de la production de celle qu'on enseigne dans les instituts et universités, qui est la forme abstraite et sclérosée du savoir, forme que, dans le livre IV du Capital sur l'évolution des Théories sur la plus-value vers leur dégénérescence, Marx définit d'après l'exemple de la science économique comme suit : « Le dernier degré, c'est la forme professorale [20] : elle procède de manière " historique " et, avec une sage modération, glane partout ce qu'il y a de " mieux ", sans se laisser arrêter par les contradictions, car elle n'a qu'un seul souci : être complète. Elle dépouille tous les systèmes de ce qui était leur âme et leur force, et tous finissent par se confondre paisiblement sur la table du compilateur. La chaleur de l'apologétique se tempère ici par le savoir qui jette un condescendant regard de commisération sur les exagérations des penseurs économistes et les fait surnager comme curiosités dans le brouet incolore de son compendium. Comme ces sortes de travaux ne s'effectuent que lorsque l'économie politique a, en tant que science, terminé son cycle, nous y avons en même temps le tombeau de cette science. Est-il besoin de faire remarquer que ces sublimes bonshommes se croient également bien au-dessus de toutes les " rêveries " des socialistes [21] ? » 

 

L'art de plus en plus superstructurel

 

Une autre conséquence du capitalisme est de séparer l'art de la technique, en l'abstrayant de plus en plus de la production collective pour en faire une affaire individuelle. Il manque alors de tous moyens matériels : pratiqué en amateur, il sombre dans l'oubli ou l'insignifiance ; devenu vénal, il succombe à l'affairisme bourgeois.

 

Chez les anciens Grecs, techné signifiait à la fois technique et art, les deux étant inséparables. Et, de fait, pourquoi la technique, le geste productif commun à tous à un stade social donné, ne conduirait-elle qu'au vulgaire, comme l'actuel empirisme abstrait à partir duquel on fabrique péniblement la physique « expérimentale » et la technologie ? Et pourquoi donc la grandeur et la noblesse n'existeraient-elles que dans l'art de quelques rares hommes, animés par le génie à haute puissance, dont le seul savoir permettrait de construire une doctrine, un édifice ou une machine ?

 

Pour le marxisme, l'art et le travail sont la même chose, et c'est avec l'abolition de l'odieuse division du travail, désormais bêtifiante, qu'il y aura fusion entre poésie, science et travail physique. On ne saurait chasser l'art et ses peines de l'ensemble des rapports de l'homme-espèce avec la nature. Marx lui-même voulait écrire une histoire du travail, de la technique et de la production sur les bases desquels s'érige en même temps l’histoire de la science et de l'art, dont les produits ne s'expliquent que si l'on tient compte du dur chemin que se fraient tous les vivants dans la vie et la production de tous les jours, avec la contribution de tous – même si cette histoire est aliénée tant que la société est déchirée en classes antagoniques.

 

Que devient l'art sous le capitalisme ? Celui-ci crée d'abord l'illusion de promouvoir les « beaux-arts », parce qu'il reprend ceux de tout le passé pour se faire le représentant de la société entière, d’hier, d’aujourd’hui et de demain, dans ce qu'elle a de meilleur, et les soumet ensuite à une exploitation affairiste en règle. Tandis que la technique, liée étroitement à la production, s'emballe et se gonfle de plus en plus en véritable éléphantiasis, l'art devient de plus en plus abstrait, éthéré, superstructurel. C'est pourquoi il relie le plus nos contemporains aux sociétés primitives ou antiques, hélas dans la vulgaire déformation vénale qui prédomine de nos jours.

 

Si le produit de l'art dégénère moins vite que celui de la technique, c'est que la sensibilité est un peu moins corrompue et faussée que les abstraites vérités enseignées que l'on peut tourner et retourner le plus facilement du monde. En outre, l'art se prélasse moins dans le conservativisme que la technique affairiste, plus proche des machines, c'est-à-dire de nos jours du capital, qui dégénère le plus monstrueusement dans les industries sophistiquées et l'armement destructeur qui les précède. L'industrie automobile, ce pilier de la technique et de l'économie modernes, ne restaure-t-elle pas, à elle toute seule, plus de préjugés que l'antiquité n'en a jamais pu produire : le culte de ce moderne Jaggernaut n'exige-t-il pas chaque jour, dans le monde « développé », que des centaines d'hommes passent sous les roues du monstre moderne [22] ?
 

 

Lutte idéologique d'abord

 

Une société déchirée en classes suscite nécessairement une coupure entre la base économique et les superstructures juridiques, politiques et idéologiques, chacun de ces niveaux de la pyramide évoluant de manière inégale et spécifique par rapport aux autres. Cependant, tandis que l'économie est antagonique, le capital impliquant à l'autre pôle le salariat comme la bourgeoisie suppose le prolétariat, les sphères juridique, politique et, plus encore, idéologique – avec l'État et l'éducation nationale qu'il dispense – se présentent comme homogènes, sans antagonismes ni contradictions de classe.

 

C'est pourquoi Marx et Engels stigmatisent de manière plus tranchée les manifestations intellectuelles que les formes économiques et même politiques des sociétés de classe : le prolétariat doit agir encore dans les conditions matérielles de la société où il vit et produit, en utilisant des moyens politiques, alors qu'il ne dispose en propre que de ses idées et de ses principes, nés de son milieu matériel de vie et de production, pour orienter l'évolution sociale dans le sens de ses intérêts socialistes – de classe d'abord, donc encore politiques, sans classe ensuite.

 

Dans ces conditions, le marxisme engage en premier une lutte d'idées, et c'est dans le domaine idéologique qu'il se délimite tout d'abord, et le plus radicalement, par rapport aux formes de pensée de la bourgeoisie et des classes dominantes qui l'ont précédé. Cependant, dès lors que le prolétariat dispose de son propre État transitoire de classe et s'attaque à la transformation révolutionnaire de la société, les changements matériels précèdent de nouveau ceux de la conscience, et le marxisme attribue la priorité à l'élimination – selon son programme et sa vision théoriques – des conditions objectives économiques – la propriété privée, le capital, le salariat, l'argent et le marché –, et c'est ensuite seulement que disparaîtront progressivement les institutions humaines que sont les nationalités, l'État, la famille, les classes, c'est-à-dire les sinécures aussi bien que les spécialisations, les professions « nobles » aussi bien que manuelles, avec les fétiches détachés de la production et des masses que sont la Culture, l'Art, la Science et la Technique appropriés aujourd'hui par le capital. C'est alors seulement que surgira un homme radicalement nouveau par sa pensée, sa sensibilité et ses aspirations, l'humanité étant enfin sortie de sa préhistoire.

 

Aujourd'hui – notamment dans les pays « développés » – une veulerie et une résignation honteuses règnent devant une crise devenue si profonde et si générale qu'elle ébranle la production et les institutions de l'État, privant des centaines de millions d'hommes des moyens de gagner leur vie et ruinant toutes les valeurs et les idées reçues sur le bien-être, la promotion sociale et la toute-puissance technique qu'a enseignées la science officielle [23].

 

Les prolétaires eux-mêmes reculent, comme effrayés par l'énormité du bouleversement total qu'implique leur révolution. Les partis opportunistes qui ont préparé ce défaitisme déploient tous leurs efforts pour « rassurer », en identifiant pour cela socialisme et capitalisme partout où ils le peuvent. Et c'est dans le domaine des idées qu'ils prônent le moins une rupture radicale, et présentent les valeurs de la Démocratie, de la Science, de la Technique, de l'Art et de la Culture comme des entités universelles, valables pour toujours – par-delà les barrières de classe et les formes de production. De toute façon, pour eux, le socialisme n'est que le prolongement et l'épanouissement de tous ces fétiches des sociétés de classe.

 

La tentative de faire découler le « marxisme » de Hegel en est l'illustration et dépouille le socialisme scientifique de ses bases de classe. Elle constitue en outre une monstruosité absurde, puisque la pensée des classes dominantes engendrerait le socialisme scientifique du prolétariat, les idées étant produites non par la base matérielle spécifique, mais par les idées elles-mêmes – ce qui ravit, bien sûr, les professionnels spécialistes du « travail intellectuel ».

 

 Une stricte conception de classe

 

C'est en partant de trois principes que Marx-Engels tirent leurs conclusions théoriques, diamétralement opposées à celles des classes dominantes.

 

D'abord, ce ne sont pas les pensées et les désirs des hommes qui font la vie et les circonstances matérielles, ce sont les conditions économiques qui forment la base de toutes les manifestations intellectuelles de la société humaine. Si éducation il y a, c'est donc les conditions matérielles qu'il faut « éduquer » ou mieux révolutionner, et non les pauvres têtes ! Or la crise économique qui secoue et ébranle le monde capitaliste est en train d'enseigner davantage de « vérités » que toutes les sciences bourgeoises des écoles et universités en panne : elle pousse les masses prolétariennes à intervenir dans le sens de leur programme de classe, et le moment viendra où elles se donneront une superstructure politique pour « agir en retour » sur l'économie, afin de la transformer, après avoir forgé un syndicat et un parti de classe [24].

 

Ensuite, chaque forme de production et de société successive a ses idées et son savoir propres. Certes, ils se combinent avec un certain fonds commun de toutes les classes exploiteuses, mais chaque fois d'une manière spécifique.

 

« Les pensées de la classe dominante sont, à chaque époque, les idées dominantes. Les idées qui prédominent, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance spirituelle dominante. En conséquence, la classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose du même coup des moyens de la production intellectuelle, de sorte que lui sont soumises aussi les pensées de ceux qui sont dépouillés des moyens de la production intellectuelle. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l'expression idéale des rapports matériels dominants : elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d'idées. En d'autres termes, elles sont l'expression des rapports qui font d'une classe la classe dominante, soit les idées de sa domination.

 

Les individus qui forment la classe dominante possèdent également, entre autres choses, une conscience, et ils pensent donc. Pour autant qu'ils dominent comme classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi qu'ils dominent sous tous les aspects ; autrement dit, ils dominent, entre autres, comme des êtres pensants, comme producteurs d'idées, en réglant la production et la distribution des pensées de leur époque. Leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque [25] »

 

La conclusion de cette thèse est indubitablement qu'il faut se méfier au maximum des idées distillées par l'État des classes dominantes, c'est-à-dire par l'éducation nationale.

 

Les idées et la science sont toujours dictées par les déterminations de classe. Elles sont ou bien réprimées, ou bien passent au service de la classe dominante qui les façonne à son usage pour les monopoliser et les exploiter, en devenant pour les masses un moyen d'oppression, de mystification et de justification des classes dominantes.

 

C'est pourquoi les marxistes parlent de superstructures politiques et idéologiques de contrainte. Cela saute aux yeux pour la politique qui dérive de l'État, « violence concentrée » (Marx), mais l'éducation nationale n'est-elle pas elle aussi dispensée par l'État de classe, par les professeurs qu'il a diplômés ? On reconnaît volontiers que l'État est une trique, mais on juge que, dans le domaine des idées où chacun aurait son libre arbitre, il faut convaincre avec la Raison et séduire, c'est-à-dire appâter les masses avec la « carotte ». En fait, les deux sont complémentaires et reposent sur une violence commune : la terrible pression du manque et de la misère, qui reflètent précisément le dénuement et la dépendance extrême des expropriés. La différence est donc simplement que la première exprime une violence ouverte, franche, la seconde, hypocrite, benoîte et jésuite. 

 

La profanation capitaliste des œuvres sublimes

 

Dans ses jugements et ses critiques de l'art et de la science, Marx tient compte avant tout des conditions matérielles d'évolution et, dans les sociétés modernes, ce sont les rapports de domination économique et l'argent qui sont décisifs. En effet, malgré l'idéalisme des sociétés fétichistes, l'esprit ne prime pas. C'est celui qui paie qui « suscite » les manifestations délicates de l'art et de la pensée : « Je suis un homme mauvais, malhonnête, sans scrupules, stupide – mais l'argent est vénéré : aussi le suis-je également, moi qui en possède. Je suis stupide, mais l'argent est la VÉRITABLE INTELLIGENCE des choses – et alors pourrais-je être stupide moi qui en possède ? DE PLUS, AVEC L’ARGENT, ON PEUT S'ACHETER DES GENS D'ESPRIT, ET CELUI QUI A LE POUVOIR SUR LES GENS INTELLIGENTS N'EST-IL PAS PLUS INTELLIGENT QUE LES GENS INTELLIGENTS DONT IL DISPOSE [26] ? »

 

Dans la société mercantile développée dans laquelle nous vivons à présent, l'intelligence se vend et s'achète systématiquement, et c'est avec l'argent que naissent les universités, tandis que la science vénale fonctionne au salaire – et le patron, c'est le payeur. L'argent relie et mesure toute chose, comme l'écrit Shakespeare : « Or ! Dieu visible qui lie étroitement les choses INCOMPATIBLES, et les oblige à s'embrasser, qui parle par toutes les bouches et unit ce qui est contre nature [27] ! »

 

Dans la période vénale du capital, les artistes et les penseurs sont contraints à la médiocrité ou au silence. La raison en est que leur art et leur pensée sont, plus que toutes les autres activités encore, activité sociale, alors que le crétinisme de notre société dégénérée en fait l'acte le plus personnel et le plus privé qui soit, en tronquant tous les rapports essentiels pour justifier son principe d'appropriation privée. C'est ce qui explique que, pour s'exprimer, se faire entendre, les artistes ont le plus besoin de l'assentiment des foules ou, selon l'expression de Marx, de « l'approbation et de l'admiration des autres [28] ». S'ils veulent donc « réussir », ils doivent faire preuve, en des temps de paix sociale où toute vie réelle s'éteint presque dans la société, d'un sens développé, courtisanesque et vil, pour ce qui peut plaire, de sorte que faire de l'argent leur est particulièrement fatal puisque cela implique de faire l'apologie de l'idéologie dominante, vile et basse du bourgeois, de la bourgeoisie – et ils se font l'ornement des puissances qui détiennent l'argent. En période révolutionnaire, certains artistes se détachent du lot et mettent leur sensibilité au service de la collectivité. En somme, la réalité démontre que les artistes, plutôt que des « génies » sublimes, ne sont que des serviteurs, des truchements, bons et mauvais de telle ou telle cause.

 

Le capitalisme, qui suscite un individualisme forcené dans la concurrence pour gagner sa vie et « s'imposer », aggrave au maximum la condition des artistes en développant la publicité faite autour des grands noms. Très sagement, les sociétés précapitalistes laissaient travailler dans l'obscurité et l'anonymat, pour le bien de tous, les artistes et les savants, comme tous les autres producteurs.

 

Le mode de rémunération des penseurs et des artistes résume leur situation dans le capitalisme. Il se distingue par le fait que l'œuvre de l'artiste et du penseur est difficilement séparable de sa personne, si bien qu'il reste le plus longtemps et le plus souvent empêtré dans les rapports de dépendance personnelle d'autrui, ne serait-ce que parce qu'il est payé sur le revenu des personnes qui jouissent de son art, c'est dire qu'il se range dans la même catégorie que les laquais et gens de maison.

 

Cependant, le capitaliste trouve parfois le moyen de faire de l'artiste un travailleur productif, en louant ses services ou en vendant ses toiles moins cher qu'il n'a payé son auteur, de sorte que l'artiste devient productif de capital, sans surmonter pour autant le fait que ses activités sont des manifestations superstructurelles, basées sur le temps libre et la plus-value créés dans la base économique par les prolétaires, puisqu'il ne cesse jamais de vivre du revenu d'autrui, en restant un « serviteur » des jouissances du payeur – un tertiaire. Dans les périodes de prospérité du capitalisme, la masse de la plus-value disponible en bourse gonfle de manière inouïe, et les transactions sur les œuvres d'art prennent des dimensions gigantesques. Ces déterminations économiques de l'état de l'artiste et du penseur expliquent tous leurs avatars.

 

Avec le capital, l'art et la pensée sont dégradés en devenant monnayables. Or, depuis l'aube des sociétés de classe, les penseurs et les artistes étaient des individus hors du commun, car, à l'époque où l'esclave ou le serf était attaché au travail productif et méprisé pour cela, le travail non productif de la pensée et de l'art apparaissait comme l'activité noble et désintéressée d'un démiurge exprimant un fait sublime. Qui plus est, passer sous le capitalisme parmi les travaux productifs, c'est abandonner toute revendication de supériorité du travail « intellectuel », et donc aussi toute prétention à un salaire dix ou quinze fois supérieur à celui du travailleur manuel. C'est pourquoi les travailleurs intellectuels et artistes se rebellent eux-mêmes le plus souvent contre cette dégradation.

 

En fait, dit Marx, l'artiste comme l'écrivain tend à rester autant que possible dans la sphère éthérée des activités nobles, ne serait-ce que pour sauver ses privilèges économiques. Or ce sont eux que l'évolution capitaliste sape à la fin : cf. p. 131. Voyons quel en est le mécanisme.

 

La rémunération ou le service des artistes, écrivains, etc., se détermine comme au tiercé : le cheval vainqueur parmi les vingt en concurrence a absorbé autant de travail que les autres, mais il sera le seul à être payé, le « bénéfice » de l'un absorbant la peine de tous les autres.

 

Dans la branche du travail « intellectuel », la différence sera la plus forte entre travail « simple » et travail complexe, donnant une hiérarchie folle des rémunérations à partir de la distribution déterminée par le mécanisme du marché. Cela se passe comme au derby, explique Marx : finalement c'est un génie ou une idole, Picasso ou Johnny Halliday, qui ramassera le « paquet », et la foule de tous ceux qui ont chanté, peint, composé, écrit, etc., aura travaillé pour rien ou à peu près. C'est le superparasitisme de quelques marionnettes, gonflées par la publicité et capables de se plier au goût et aux exigences du business.

 

Il en résulte des effets en retour qui sont stupéfiants. Il ne s'agit même plus de profanation de l'art, qui constitue la première étape de l'œuvre dissolvante du capitalisme, mais proprement d'imposture. Picasso, par exemple, dispose à lui tout seul d'un marché tel qu'il vulgarise toutes les époques et tous les genres du métier. En mettant au goût du jour dépravé de la société sénile du capitalisme, à un rythme de chaîne d'usine, les œuvres originales créées par tous ses prédécesseurs et contemporains, il les éclipse tous en les copiant et les parodiant. Avec ce fétide torrent niveleur, le tapage publicitaire fait autour du « virtuose » étouffe sur le marché tous les talents originaux qui meurent dans l'œuf. De même, la diffusion du jazz sur le marché mondial a-t-elle dépravé l'inspiration originelle des innombrables joueurs de jazz et tari sa source pour l'avenir.

 

Comme chaque acte d'un homme de la classe dominante fait de lui un héros, chaque œuvre d'un artiste ou d'un penseur le mue en un génie. Ce n'est pas par hasard qu'à l'époque de Staline, qui lia le marché de l'Est à celui de l'Ouest, le culte de la personnalité s'est étendu aussi au génie de pacotille d'un Picasso : l'art frelaté se décompose alors, comme les sentiments frelatés, gonflés par le cinéma et la télévision, à une époque de décadence générale de la société qui tue dans l'œuf, dès lors que l'histoire est immobile, toute vie et tout sentiment authentiques. L'art cesse d'être vivant pour devenir stéréotypé, et, en un rite monstrueux au fétiche Culture, les foules abruties défilent devant la Joconde sous le matraquage de la publicité – comme elles s'agenouillent devant les reliques sacrées le Vendredi Saint.

 

Le mercantilisme de notre époque sénile opère un nivellement et une dégradation inouïs de l'art – à la mesure de la production de masse moderne sur un marché de plus en plus universel : le premier geste révolutionnaire du capital a été la profanation de l'art et de la pensée ; dans sa phase sénile, on assiste à leur dissolution et leur décomposition. Ce qui est remarquable, c'est que ce processus gagne le saint des saints du travail « intellectuel », dit noble, de ceux qui vivent de la plus-value et du travail « libre » créés par les travailleurs productifs exploités. Il révèle que les couches privilégiées elles-mêmes sont socialisées et dépouillées de leur personnalité pour devenir une force de travail qui se vend et s'achète, voire est salariée et réduite au chômage. Tout cela indique finalement que le capitalisme est un système de transition vers une forme supérieure d’appropriation.

 

Dans le communisme, l'artiste cessera d'être un serviteur, ce spécialiste disparaissant lui aussi, lorsqu' « il y aura tout au plus des individus qui, entre autres, feront de la peinture et de la musique [29] », parce que sera abolie la division du travail qui cantonne les hommes dans une spécialité, dont ils ignorent les tenants et les aboutissants.

 

Dans l'Anti-Dühring, Engels écrit qu' (un jour, il n'y aura plus de terrassier ni d'architecte de profession, si bien que l'homme qui, pendant une demi-heure, aura donné des directives d'architecte, poussera aussi quelque temps la brouette, jusqu'à ce qu'on vienne de nouveau lui demander d'opérer en architecte ! Quel beau socialisme que celui qui éterniserait les manœuvres de profession ! [30] ».

 

L'homme épanoui en tous sens ne sera pas simplement érudit (ou cultivé) dans toutes les sciences, les lettres et les arts, comme l'esprit encyclopédique, cet idéal sec et abstrait du rationalisme que Hegel lui-même rejetait (étant, selon l'expression de Marx, « hérétique » à la conception bourgeoise) lorsqu'il déclarait, en se fondant sur les hautes figures du passé moyenâgeux, un Léonard de Vinci, par exemple : « Par hommes cultivés, on doit d'abord entendre ceux qui peuvent FAIRE ce que FONT TOUS LES AUTRES [31]. »

 

Ainsi donc, vous voulez, vous autres communistes, abolir non seulement la propriété privée, la patrie, la famille, mais encore la Science, l'Art et la Culture ? Oui, sans aucun doute, dès lors qu'on en fait, comme aujourd'hui, des entités abstraites donnant lieu à des professions, dès lors qu'on les fétichise, c'est-à-dire que « les produits du cerveau humain semblent doués d'une vie propre, des figures autonomes qui ont des relations entre elles et les hommes – comme c'est le cas, dans le monde marchand, des produits de la main de l'homme [32] ».

 

La science ne distille pas de vérités absolues, mais relatives. C'est pourquoi Marx traite à la fois des objets et des idées dans Le Capital : le fétichisme des sociétés mercantiles – à l'Est comme à l'Ouest de nos jours – se caractérise précisément par le fait qu'un objet ou une idée est produit pour être vendu, aliéné, si bien qu'il s'autonomise en face du producteur sur le marché, où la force de travail, les instruments et les produits s'accumulent pour s'échanger, en dominant les producteurs dépouillés de leurs créations et en proie au besoin.
 

 

L'« éducation » communiste

 

Si nous utilisons parfois le mot éducation dans un contexte communiste, ce n'est pas pour faire une entorse à nos propres affirmations sur son abolition dans la société sans classe. Marx lui-même s'exprime de cette manière didactique dans Le Capital pour souligner de quelle manière les concepts de la société de classe se muent en formes nouvelles, tout à fait originales, au cours de la phase de transition de la dictature du prolétariat. En fait, comme Marx l'explique dans L'Idéologie allemande [33], par exemple à propos de l'ambigu terme de valeur dans nos sociétés, un langage nouveau naîtra avec la forme de production nouvelle du communisme.

 

Marx n'oppose jamais de conception « positive » aux solutions bourgeoises, parce que le communisme est abolition des rapports bourgeois, c'est-à-dire négation, puis synthèse nouvelle. Il n'admet donc pas l'idéaliste éducation qui vient de ex ducere, conduire hors de, promouvoir, en abstrayant et en autonomisant. Il parle d'épanouissement de l'homme sur la base d'un monde matériel, révolutionné de fond en comble pour socialiser et développer l'homme en tous sens, après avoir opéré la fusion de la ville et de la campagne, de l'enseignement et de la production, du travail manuel et du travail intellectuel, de sorte que l'homme ne sera plus une personne « privée », mais un homme social – si le communisme a un sens [34].

 

Dans cette vision de classe, le processus d'émancipation est essentiellement économique et historique (que le spirituel ne fait d'abord que refléter et suivre) : dans un premier mouvement, l'homme s'aliène en s'extériorisant, c'est-à-dire en vendant sa force de travail qui, elle aussi, se matérialise en produit extérieur. Le passage suivant – abolition qui sera effectivement une suppression et une victoire (synthèse nouvelle) – fait que l’individu ne se développe pas dans sa singularité et particularité comme dans l'enseignement « intellectuel », mais dans une forme humaine supérieure – l'homme social, dont le développement s'identifie avec celui de la société tout entière, dépouillée pour cela de toutes ses entraves, la division du travail, les classes, l'argent, l'État, etc.

 

Le prolétaire lui-même deviendra homme, non parce qu'il se serait élevé – comme dans l'éducation traditionnelle – de la matière à l'esprit, mais parce que l'individu se sera identifié à l'espèce, le genre et l'humanité entière, pour s'épanouir intégralement en tous sens. 

 

Et la « culture » ouvrière ?

 

La formation intellectuelle du prolétariat oscille entre deux pôles tout à fait contradictoires, tant qu'il se meut dans la société de classe. D'abord, il est indubitable que la classe ouvrière est porteuse de la science du futur. Le vieil Engels, évoquant la supériorité de ce savoir, dû non pas aux vertus propres à chaque prolétaire, mais au fait que sa classe représente la société supérieure du communisme, prévenait ceux qui venaient au parti après avoir passé par les universités : « Il faudrait tout de même que messieurs les étudiants se rendent compte que la "culture", dont il font si grand cas, est bien médiocre par rapport à ce que les ouvriers possèdent déjà instinctivement, "de manière immédiate" au sens de Hegel et qu'ils ont, eux, à s'approprier encore avec mille peines [35]. »

 

Cependant, par ailleurs, l'un des caractères essentiels et ineffaçables du régime du salariat (qui, comme l'expérience le confirme durement, se fait de plus en plus pesant), c'est la médiocrité inévitable du niveau de culture des ouvriers en général. La pleine « éducation culturelle » des larges masses ne peut être atteinte dans la société divisée en classes, mais après la révolution seulement. Faire de cette conscience la condition sine qua non préalable à la révolution serait remettre le socialisme sine die. Cela relèverait, en outre, d'une conception archiréformiste, selon laquelle l'esprit guide le monde et la conscience progresse en dépit de l'aggravation de l'exploitation qui caractérise le développement capitaliste : « Tant pour produire massivement la conscience communiste que pour mener à bien le communisme lui-même, il faut une transformation massive des hommes, qui ne peut s'opérer que par un mouvement pratique, par une révolution. En conséquence, la révolution n'est pas seulement nécessaire, parce qu'il n'y a pas d'autre moyen pour renverser la classe dominante, mais encore parce que la classe subversive ne peut arriver qu'au travers d'une révolution à se débarrasser elle-même de toute la vieille pourriture du passé, et à devenir capable de fonder une société sur des bases nouvelles [36]. »

 

Le développement intellectuel de classe est la conséquence directe de la situation économique de l'ouvrier, et celle-ci est des plus complexes, car elle évolue dans les contradictions, les hauts et les bas des cycles de crise et de prospérité, avec des phases révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. Le marxisme affirme néanmoins que « la grande industrie fait mûrir les contradictions et antagonismes de la forme capitaliste du procès de production, soit, en même temps que les éléments de formation et de conscience, les éléments subversifs de la vieille société [37] ».

 

Ce n'est jamais là où le capitalisme est le plus développé – hier en Angleterre, aujourd'hui aux États-Unis – que la conscience ouvrière est la plus aiguë et que la révolution se fait en premier, le capitalisme y offrant le plus de résistance parce que le plus fort et le plus armé. C'est, au contraire, dans les pays où les contradictions économiques, politiques et sociales étaient multiples et tranchantes, au maillon le plus faible. Cette simple constatation suffit à réfuter la thèse du développement progressif de la conscience de classe, qui serait graduellement toujours plus intense, large et aiguë chez les masses.

 

Il faudrait un gros volume pour traiter de cette question que nous ne faisons que mentionner ici. Mais le lecteur peut trouver ailleurs des éléments de réponse plus complets [38]. 

 

Un enseignement de classe

 

Tout le système d'enseignement de la société capitaliste repose sur le rationalisme bourgeois, soit un idéalisme ou illuminisme qui éclaire les esprits, la masse et la matière. En ce sens, le principe de la « révélation » est au cœur des écoles bourgeoises, aussi bien laïques que religieuses. Toute société coupée en deux classes est nécessairement idéaliste : l'élite éclairée dicte les normes, et la masse brute doit les subir sans discussion. Il n'y a même pas de place pour la fameuse liberté de pensée que la révolution bourgeoise a prétendu instaurer dans le monde, puisqu'il s'agit d'illuminer les esprits à partir du monopole « scientifique » d'une minorité, dont les idées reflètent leurs propres intérêts économiques immédiats, en opposition à ceux des larges masses qui ne peuvent choisir leur vérité en fonction de leurs conditions et intérêts matériels [39]. Cet illuminisme, enfin, soutient toujours les dominateurs et les tyrans, et mystifie les masses en prétendant être au-dessus des classes.

 

Voyons maintenant l'effet du chiche enseignement élémentaire obligatoire sur les larges masses des pays développés, en tenant compte que le prolétariat a des « vérités » auxquelles il tend « instinctivement » de par ses conditions matérielles de milieu, conditions qui sont diamétralement opposées à celles des classes dominantes.

 

Les conditions d'exploitation du capital, appuyées par son système d'éducation, entravent de deux façons diverses et complémentaires l'essor de l'instinct de classe des ouvriers vers le socialisme scientifique :

 

1. Dans Le Capital, Marx explique que les conditions de travail dans les fabriques et l'exploitation en général pèsent au plus haut point sur l'esprit des ouvriers : le vide dans les cervelles des travailleurs ne peut se comparer à l'esprit fruste et en friche, mais disponible, car la fabrique abrutit et débilite le corps en même temps que l'esprit des ouvriers [40].

 

Le temps libre dont disposent de nos jours les ouvriers salariés n'est que l'autre face du vide éthéré d'abrutissement de leur travail en fabrique. C'est le « vide du vide » (qualifié par les mots atroces de mise à la retraite, congé, chômage, vacances), qui aujourd'hui avilit le plus souvent les salariés. Depuis vingt ans, les vautours des clubs de location et de loisirs, ainsi que l'État avec ses centres culturels, ses animateurs et éducateurs, se sont précipités sur cette proie pour effectuer des affaires et piller les salariés, et le « vide du vide » a des relents de déchets et de merde pour tous les « indigènes » des bords de mer et des montagnes.

 

2. L'école inculque aux enfants des préjugés, ses « vérités » étant fausses pour la progéniture ouvrière, parce qu'on lui enseigne les « pensées de la classe dominante ».

 

L'école représente donc sous le capitalisme une arme puissante de mystification et de conservation entre les mains de la classe capitaliste. Elle tend à donner aux jeunes une éducation qui les rend loyaux et résignés au système actuel, et les empêche d'en découvrir les contradictions internes.

 

L'école bourgeoise est un moule qui prépare à l'usine et aux bureaux, un institut de dressage pour le bagne salarié : « L'enfant est limité à un seul travail qui est d'étudier, pâlir sur les rudiments de la grammaire, matin et soir, pendant 10 à 11 mois de l'année. Peut-il manquer de prendre les études en aversion ? C'est de quoi rebuter ceux-là mêmes qui ont l'inclination studieuse. L'enfant a besoin d'aller dans la belle saison travailler aux jardins, aux bois, aux prairies ; il ne doit étudier qu'aux jours de pluie et de morte-saison, et encore doit-il varier ses études. [...]

 

Une société qui commet la faute d'emprisonner les pères dans des bureaux, peut bien y ajouter la sottise de renfermer l'enfant toute l'année dans un pensionnat, où il est aussi ennuyé de l'étude que les maîtres [41]. »

 

Lorsque Marx affirme que l'éducation doit partir de la pratique et de la sensibilité même de l'enfant, « les sens pratiques, et surtout le nez et la bouche, étant les premiers organes avec lesquels l'enfant juge le monde [42] », il ne fait que reprendre la critique de Fourier à tout enseignement de la « civilisation » : « L'école place la théorie avant la pratique. Tous les systèmes civilisés tombent dans cette erreur : ne sachant pas amorcer l'enfant au travail, ils sont obligés de le laisser en vacance jusqu'à 6 ou 7 ans, âge qu'il aurait dû employer à devenir un habile praticien ; puis à 7 ans, ils veulent l'initier à la théorie, aux études, à des connaissances dont rien n'a éveillé en lui le désir [43]. »

 

Les enfants des prolétaires, qui ont davantage vécu dans les rues, sont le plus choqués par l’inversion illuministe de l'école. En conséquence, Marx a prôné, au sein même de la société capitaliste, la liaison entre production, exercice physique et intellectuel, par une formation spécifique à la classe ouvrière [44]. Ce système d'éducation au strict caractère de classe n'est nullement en opposition avec le système communiste : en s'appuyant sur le mouvement économique amorcé dans la production capitaliste, l'action politique et consciente du prolétariat le pousse au-delà de ses limitations actuelles, en préparant d'ores et déjà les conditions pour abolir les spécialités professionnelles, intellectuelles ou manuelles, chez les producteurs.
 

 

Éducation et promotion sociale

 

Présenter l'enseignement comme un moyen qui s'offre à tous, comme une chance de montée sociale, offerte à l'aube de la vie, indépendamment de l'origine sociale des individus, est typique de l'abstraite et creuse démocratie bourgeoise et procède d'une double mystification, qui n'a de prise que sur les petits bourgeois oscillant entre les classes exploiteuses et la classe exploitée :

 

Pour le grand nombre, qui seul nous intéresse dans une vision de classe, l’enseignement ne fait que reproduire pour le futur les conditions de savoir et d'ignorance, indispensables à la bonne marche du capital [45]. D'où sa division fondamentale en enseignement élémentaire obligatoire et enseignement supérieur, les enfants les mieux lotis abandonnant le premier dès l'âge de 10-11 ans. La sélection féroce (qui explique l'angoisse et parfois la révolte chez les jeunes) se fait en gros à partir de la base économique et non de l'intelligence, également répartie potentiellement dans toutes les classes, les enfants des riches disposant d'un milieu matériel qui les prépare tout naturellement à l'idéologie et aux réactions « dominantes », et les pauvres vivant dans l'état qui reproduit la pauvreté, leurs conditions jurant avec ce qu'on leur enseigne à l'école.

 

Ensuite, l'école s'avère un moyen hypocrite d’attribuer la plus-value et le temps libre à l'épanouissement aux uns, et le travail salarié aveugle aux autres : « Si l'ouvrier fait du surtravail, c'est que le temps de travail nécessaire du capitaliste est du temps libre, car il n'en a pas besoin pour sa subsistance immédiate. Étant donné que tout ce temps libre permet un libre développement, LE CAPITALISTE USURPE LE TEMPS LIBRE CRÉÉ PAR L'OUVRIER POUR LA SOCIÉTÉ, c'est-à-dire la civilisation. C'est en ce sens que Wade a parfaitement raison, lorsqu'il affirme que capital est synonyme de civilisation [46]. »

 

Dans le VIe Chapitre inédit du Capital [47], Marx affirme que par cette usurpation « le capital devient la puissance démocratique, philanthropique et égalitaire par excellence ». Ensuite, grâce à l'enseignement, payé par la plus-value extorquée aux ouvriers durant le temps libre monopolisé par la classe privilégiée, « le capitaliste devient l'homme social par excellence [épanoui dans des conditions aliénées], et il représente la civilisation [48] ». Afin qu'il ne subsiste aucun doute sur la nature infecte et aliénée de cette civilisation des sociétés de classe, Engels précise à propos de la rédaction du programme socialiste d'Erfurt de 1891 : « Et il faudrait dire qu'en raison de l'antagonisme social, les classes dominantes elles aussi sont estropiées aussi bien intellectuellement que physiquement, et je le répète : encore plus que les classes opprimées [49] ». 

 

L'école de l'oisiveté ou de la niaiserie

 

Cette civilisation, aussi brillante que l'on voudra, ne peut être séparée de ses conditions matérielles de production qui sont, pour nous, déterminantes. Ce ne peut être qu'une « fausse » civilisation, comme l'est aussi la science accaparée par le Capital qui peut certes servir ses fins de production et d'exploitation, mais ne saurait être considérée comme le nec plus ultra de l'humanité présente et future.

 

Marx, comme les socialistes qui l'ont précédé, ne s'en est pas satisfait. Owen, qui avait combiné dans sa « Cité modèle » le travail productif à l'étude, avait déjà compris que l'enseignement scolaire illuministe était le fruit nécessaire de la civilisation de classes oisives et ne valait pas plus que ces classes elles-mêmes. Dans le Capital, Marx cite un autre de ses précurseurs anglais : « Apprendre dans l'oisiveté ne vaut guère mieux que d'apprendre l'oisiveté... La peine qu'un homme épargne en prenant ses aises il la retrouvera en malaises. Une occupation sotte des enfants (ici John Bellers pressent déjà les mièvreries de Basedow et de ses imitateurs modernes [50]) rend niais l'esprit des enfants [51] ».

 

Et Marx, après avoir comparé le système prolétarien au bourgeois, dira avec mépris, dans ses instructions pour le congrès de l'internationale en 1868 : « Si la bourgeoisie et l'aristocratie négligent leurs devoirs envers leurs descendance, c'est leur affaire. L'enfant qui jouit des privilèges de ces classes est condamné à souffrir de leurs préjugés [52]. »

 

La science oisive, « révélée » dans les écoles de la bourgeoisie, est essentiellement abstraite, livresque, scolaire, étant détachée de sa base – les conditions matérielles de vie et de production prétendument aveugles, que le socialisme prétend justement humaniser, « revivifier », rendre intelligibles et si parlantes que l'enfant, en y évoluant et en y agissant, s'appropriera l'héritage spirituel objectivé dans les machines et les choses par les générations antérieures, après que les barrières de la propriété privée des personnes, des groupes, des sociétés anonymes ou non, et des classes auront été abolies : « L'existence objectivée à laquelle l'industrie est parvenue sera alors le livre ouvert des forces et des aptitudes de l'homme, la psychologie de l'homme à l'état sensible [53]. »

 

Ce n'est certainement pas en introduisant le travail manuel de type artisanal, plus ou moins attrayant, mais tout à fait suranné aujourd'hui, dans les écoles « rénovées » où les enfants sont certes plus heureux que dans les rébarbatives écoles illuministes de la « science de l'oisiveté », que l'on familiarisera l'enfant avec les moyens de production réels de sa vie et les lois scientifiques qui y sont objectivées ou avec la nature sociale de l'homme et plus simplement le milieu ambiant, la nature. 

 

L'école du parasitisme

 

Les écoles illuministes cultivent chez l'enfant la simulation et une fausse sensiblerie qui sont le ressort de l'abstrait savoir aliéné : il doit décrire, par exemple, une veillée de Noël en Provence, où il n'a jamais mis les pieds. Selon Engels [54], l'esprit universitaire, s'avérant productif à sa manière, fait du plus avec du moins, en traitant un sujet avec une documentation insuffisante, la gymnastique de l'intelligence réalisant le joint et couvrant le tout de son brillant. Les professeurs ne sont-ils pas par définition censés avoir épuisé toutes les connaissances de leur matière ? L'école enseigne ainsi la prétention et la suffisance du spécialiste et de l'expert : l'escroquerie intellectuelle.

 

L'école forme aussi tous ceux qui manquent d'inspiration, non faute de talent propre – chose courante et répandue –, mais par les déterminations de la vie d'une société capitaliste en pleine déchéance avec son conformisme sclérosé et ses audaces égrillardes, propres aux sociétés séniles. Dans l'ambiance de l'affairisme et de la vénalité, l'école prépare ceux qui exerceront les fonctions du capital à exploiter la science et l'art accumulés par toutes les générations du passé et du présent – et dans le monde entier.

 

Tout l'art n'est plus qu'habile plagiat, imitation et reproduction poussés à la perfection technique, avec des variations sur des thèmes plus qu'usés, de l'art préhistorique ou nègre, à la musique religieuse. Une pointe de violence très actuelle, greffée sur un thème de tragédie antique, donne un policier, un « formidable » western, un film d'amour ou, plus à la page encore, un porno. La télé prépare un grand public à ces productions, en rognant et en émoussant les sentiments pour ne plus laisser place qu'aux ressorts mécaniques du suspense et du sensationnel chez le consommateur blasé, assis dans son fauteuil au coin du feu dans l'isolement de la vie privée où plus rien n'est honteux, puisque solitaire et caché.

 

Le secret de fabrique de tous ces « producteurs » modernes est ce que nous, marxistes orthodoxes, appellerions un révisionnisme systématique, devenu l'idéologie des classes bourgeoises, désormais parasitaires qui exploitent le travail et les œuvres d'autrui en les arrangeant à leur goût. Cet esprit bourgeois, l'école l'enseigne démocratiquement aux individus de toutes les classes de la société – aux uns longuement pour l'appliquer, aux autres brièvement pour le subir. Les plus intelligents, dès lors qu'ils sont dénués de scrupules et opportunistes, en font leur affaire et grimpent dans l'échelle sociale pour former l'élite, qui monopolise et monnaye la culture en en faisant sa propriété privée. Le procédé en est simple : on prend le meilleur chez les autres – les « classiques » – et on y mêle, comme apport individuel, ce qui a prise sur le marché de grande série : la vulgarité qui frappe et flatte les masses.

 

Le totalitarisme fasciste, qui a gagné le monde entier en se diluant dans les pays vainqueurs de la dernière guerre, planifie non seulement la production nationale, mais encore la politique et l'idéologie, par les « mass media », dont le réseau est désormais plus dense encore que les égouts des boutiques et des épiceries qui charrient l'argent et la production marchande à travers toutes les villes et jusque dans les villages aux prix les plus calculés, toujours en hausse. Le fascisme a commencé, en imposant brutalement ses hiérarchies et ses élites. Celles-ci s'épanouissent aujourd'hui spontanément de par le mécanisme économique qui monopolise la science, la technique et la culture de manière corporativiste dans les corps spécialisés d'enseignants, d'artistes, d'ingénieurs, d'architectes, etc., qui jouissent des privilèges de caste.

 

Pour s'« approprier » les œuvres des générations passées, nos contemporains se vautrent comme des porcs devant deux fétiches : d'abord l'État, qui garantit l'ordre social, avec l'assujettissement des producteurs et la hiérarchie quasi bureaucratique des privilégiés, ensuite l'individu, qui fait des affaires pour son compte privé. Cette société, de plus en plus sclérosée et autoritaire, développe plus que jamais la théorie « hitlérienne » et « raciste » de la ségrégation des masses, d'une part, et de l'élite, de l'homme d'exception, du génie, d'autre part. Toujours sociale, elle va jusqu'à admettre la prééminence du travail, mais uniquement pour exploiter ses fruits, l’œuvre. La pyramide – base productive, puis sphères politique et idéologique – n'est reconnue que pour être renversée, le travail étant fait par les « cons », et l'œuvre appréciée et appropriée par l'élite, la maffia des privilégiés, avec la mystification du génie, dont on ne sait d'où il tire ses vertus. Jamais le travailleur n'a été plus bafoué.

 

Dans le capitalisme sénile sclérosé, les fonctions du capital sont remplies par des salariés et il s'y développe une énorme aristocratie ouvrière. Dans ces conditions, la folle hiérarchie des salaires – plus grande en France que partout ailleurs, ce qui témoigne de la faiblesse des syndicats ouvriers – exprime à sa manière le parasitisme bourgeois qui brime le travail productif : plus un travail est pénible et se situe dans la sphère profonde de la production, moins il est payé et respecté, tandis que plus il est abstrait de l'effort, plus il rapporte. Cela se retrouve même dans l'enseignement – sans pour autant faire des professeurs désavantagés des « prolétaires ». Au bas de l'échelle, il y a ceux qui sont issus du primaire, ils font le plus d'heures et sont les plus mal payés, puis viennent les certifiés et enfin les agrégés, hors du troupeau : moins d'heures, plus d'argent !

 

Une véritable escroquerie s'est développée avec le concept de spécialisation professionnelle, où chacun s'enferme dans un cercle clos ésotérique, chasse réservée, garantie par les grilles de salaire du réformisme, qui fonctionnarise et sclérose l'activité.

 

Le totalitarisme est l'enfant naturel du réformisme : le salaire est de plus en plus déterminé par des éléments extra-économiques qui bureaucratisent les travailleurs. Ainsi, l'échelle hiérarchique varie de 1 à 12 en France, par exemple. On va fouiner jusque dans la vie privée, contingente de chacun, et le salaire change selon le sexe, l'âge (l'ancienneté), la distance entre le lieu de travail et le logement, et naturellement les études, les diplômes qui ont pour corollaire inévitable le piston, le lèchecutage, etc.

 

La science n'est plus qu'une affaire de maquereau, puisque chacun ne « s'approprie » le savoir que pour travailler moins, plus agréablement, plus librement ET GAGNER PLUS. On assiste, selon l'expression de Marx dans l'un des textes de cette anthologie, à l'évolution de la fonction publique vers la propriété privée [55]. Dans un raccourci saisissant, Engels illustre cette mainmise des individus privés sur une fonction sociale, tel par exemple l'enseignement : « Cette évolution se comprend le mieux à partir de la division du travail. La société engendre certaines fonctions communes, dont elle ne peut se passer. Les gens qui y sont nommés forment une nouvelle branche de la division du travail au sein de la société. Ils acquièrent ainsi des intérêts particuliers même vis-à-vis de leurs mandants, ils s'autonomisent vis-à-vis d'eux – et l’État est là [56]. » Ce n'est que sous le capitalisme que l'éducation est directement intégrée à l'État, tout en étant appropriée par des groupes d’individus.

 

Jamais la science n'aura été aussi infectée de vénalité et de corruption mercantile. Après l'essor de la phase initiale du capitalisme, elle devient plus fausse que les intuitions ingénues des modes de production antérieurs. A-t-on jamais vu auparavant que l'on appliquait la science à corrompre la nourriture ? La folle chasse « scientifique » à la productivité a rendu les céréales pratiquement impropres et dangereuses à la consommation humaine, et l'on remplace souvent le porc par du soja dans les boîtes de jambon du commerce ! Quelques mesures d'autorité très simples ont fait davantage que tous les instituts de recherche médicale de l’Occident développé, en faisant disparaître, par exemple, en Chine les maladies vénériennes, qui se répandent de plus en plus dans les pays développés, malgré les antibiotiques.

 

La science ne l'a toujours pas emporté sur la force (politique et économique), et il en sera ainsi tant qu'elle sera idéaliste et affairiste. Or si la science bourgeoise n'avait pas été inversée et fétichiste dès ses débuts, elle n'aurait pu évoluer de la sorte dans sa phase sénile. Einstein et Oppenheimer ont rougi – à la fin de leur vie – d'avoir prêté leur savoir à la technologie avancée de la mort.

 

C'est effectivement dans la technique que les rapports fétichistes du capitalisme se manifestent le plus cyniquement : les spécialistes, qui doivent leur avantage à la plus-value extorquée aux ouvriers et avec laquelle on construit les universités et instituts où se concentre le « temps libre » créé par la productivité croissante du travail pour développer la Science, ces maquereaux prétendent que le travail productif des ouvriers est aveugle et qu'eux seuls, avec leur technique apprise à l'école, peuvent les éclairer et les mener en laisse, les « commander ».

 

Sur la masse toujours plus ignorante et abrutie se greffent des parasites sans cesse plus nombreux, dont la promotion est individuelle et privée. Tout talent et toute énergie particuliers sont dès lors tournés vers le parasitisme : travailler moins et gagner plus, en extorquant un avantage particulier pour l'individu qui sait profiter de ses dons personnels pour vivre au détriment des producteurs et du développement général des sciences et des arts. 

 

Et les ouvriers ?

 

Avec son opportunisme, le réformisme social-démocrate, qui se combine aujourd'hui avec le stalinisme dégénéré, a porté tous les vices du capitalisme sénile dans la classe ouvrière des pays développés, et ce n'est pas par hasard que toute l'action commune des deux partis culmine dans le geste fétiche de l'électoralisme [57]. Les révolutionnaires authentiques n'ont cessé, eux, de répéter que la voie vers le socialisme implique un dur accouchement, et que l'on ne saurait changer tout un monde sans une peine infinie – ce qui saute aux yeux de tous ceux qui sont habitués à l'effort du travail, En principe, le parti révolutionnaire évite toute décision et tout choix qui pourraient être dictés par le désir d'obtenir de grands résultats par un travail et un sacrifice moindres. Cette norme est évidente pour quiconque considère la société comme un champ de forces matérielles en mouvement, et veut un changement réel.

 

L'opportunisme, lui, traduit la tendance des petits-bourgeois à la paresse et obéit à la loi fondamentale du capitalisme : obtenir le maximum de profit pour le minimum de frais.

 

Le stalinisme opportuniste a dépouillé les masses de leur initiative et jeté aux orties la règle de la Première Internationale de Marx : l'émancipation de la classe ouvrière sera son œuvre propre. Sous Staline, l'État russe a prétendu édifier, avec ses plans quinquennaux, le socialisme à la place des travailleurs, et l'élan des masses a été stoppé par la fétichisation du parti gouvernemental et la personnalisation qui faisait croire qu'un individu génial trouverait des solutions miracles dans la lutte des classes. En transformant la politique de classe en politique d'État et de personnes, on a poussé les ouvriers dans une voie prétendument commode, qui les a menés de défaite en défaite. On leur a fait applaudir servilement la « puissance » du chef génial toujours victorieux, la grandeur des textes d'illustres auteurs [58], l'éloquence d'orateurs diserts et démagogues.

 

Cette véritable dégénérescence qui frappe la classe ouvrière des pays développés a un caractère nettement romantique et idéaliste, et singe les inversions de la a pensée dominante ».

 

La solution est dans la méthode prônée par Marx-Engels, qui voient dans les phénomènes de masse de la base économique, soit en premier la classe productive, la force motrice réelle de l'histoire. Cela implique une totale inversion des conceptions bourgeoises et la mise au rebut révolutionnaire des deux fétiches que sont l'État et l'individu. Dans une formule ramassée de L'Idéologie allemande, Marx-Engels soulignent la combinaison sordide que donnent ces deux pôles en apparence opposés de l'ordre bourgeois : « L'égoïste est cohérent avec lui-même lorsqu'il veut effectivement faire de chaque individu une " police d'État secrète " [59]. » Dès lors que ces deux fétiches complémentaires sont abolis, c'en est fini des conceptions « propriétaires » et parasitaires.

 

Ce parasitisme ne pourra être extirpé que lorsqu'il n'y aura plus d'appropriation individuelle, que « chacun donnera d'après ses capacités et recevra selon ses besoins [60] », sans plus tenir de comptabilité de l'apport de l'individu, devenu quantité négligeable eu égard aux énormes forces productives sociales en mouvement dans la production. Au lieu de considérer que le moteur de l'activité est l'appât du gain, l'homme social du communisme considérera que son but est son activation, qui permet son développement en tous sens, possible uniquement dans une société collectiviste qui ne met aucune entrave au développement des individus, « le libre épanouissement de chacun y étant la condition du libre développement de tous » (Manifeste).

 

Dans cette société, on ne parlera plus d'éducation illuministe, édifiée sur les formes réifiées et aliénées que sont les écoles et les manuels qui permettent une appropriation privée et une promotion individuelle, parce que la science et les arts, dont sont frustrées les masses, y sont consignés à l'abri, au profit des classes privilégiées.

 

La socialisation de l'appropriation et de la jouissance, mise en harmonie avec la socialisation déjà atteinte de la production, permettra d'abolir les classes dominantes et le prolétariat lui-même. C'est ce qui implique l'élimination de toutes les entraves au développement physique et intellectuel de l'homme, soit avant tout l'abolition de la division du travail qui suscite les classes et les mutilations qu'apportent aux individus la spécialisation aussi bien que la non-spécialisation. L'homme nouveau, né du révolutionnement des conditions matérielles de la société, et non du dressage et de l'éducation illuministe [61], pourra alors se développer à l'échelle de la société entière et sera un homme social.


[1] Par exemple, le recueil d'Allemagne de l'Ouest, Karl MARX, Bildung und Erziehung (Culture et éducation), ou celui de l'Allemagne de l'Est traduit du russe : MARX-ENGELS, Ueber Erziehung und Bildung (Sur l'éducation et la culture), édité par le professeur P.N. Grusdew, Volkseigener Verlag, Berlin, 1971, 392 p.

Marx a sous-titré Le Capital, comme les Grundrisse, Critique de l'économie politique, et Lénine soulignait déjà que Marx ne se place jamais sur le terrain économique dans ses analyses, car il conçoit la production comme un acte biologique de métabolisme entre l'homme et la nature. Ainsi, écrivait Marx en 1844 dans ses Manuscrits parisiens, il pourra ne plus y avoir qu'une seule science sous le communisme, celle des sciences de la nature.

[2] Cf. MARX, Critique du droit politique de Hegel, in MEGA (Marx-Engels Gesamtausgabe), 1/1, p. 497.

[3] ENGELS, Anti-Dühring, in Werke, 20, pp. 271-272.

Une critique qui resterait limitée aux côtés négatifs du système sans voir que ceux-ci ne sont que l'autre face des côtés « positifs », serait on ne peut plus insuffisante. Pour Marx, en tout cas, civilisation et barbarie de la société se conditionnent réciproquement : « La barbarie resurgit, mais engendrée au sein même de la civilisation, comme lui appartenant. D'où barbarie lépreuse, barbarie en tant que lèpre de la civilisation. » (Travail salarié et Capital, annexe sur « Le Travail salarié », VI.) Le totalitarisme fasciste aussi bien que les horreurs monstrueuses du sous-développement dans le monde moderne sont ainsi le produit nécessaire du capitalisme le plus avancé, le plus démocratique et le plus cultivé.

[4] Cf. ENGELS, Anti-Dühring, op. cit., p. 262.

Ce sont donc essentiellement des raisons économiques qui justifient transitoirement les sociétés de classe. « Marx a mis en évidence d'une façon aussi impitoyable les côtés affreux de la production capitaliste qu'il a souligné par ailleurs que cette forme sociale a été nécessaire pour développer les forces productives à un niveau qui permettra à tous les membres de la société une évolution harmonieuse et digne de l'homme. Toutes les formes de société antérieures étaient trop pauvres pour cela. Ce n'est que la production capitaliste qui crée les richesses et les forces productives qui y sont nécessaires, en même temps qu'elle produit aussi, avec la multitude des ouvriers opprimés, la classe sociale qui sera de plus en plus forcée de prendre en compte l'utilisation des richesses et des forces productives pour toute la société, au lieu qu'elles soient monopolisées par une classe comme aujourd'hui. » (Cf. ENGELS, « Compte rendu du Capital », in Demokratisches Wochenblatt, mars 1868.)

[5] Cf. MARX-ENGELS, Die Deutsche Ideologie, in Werke, 3, p. 21.

[6] Cf. MARX, Théories sur la plus-value, in Werke, 26/1, p. 280, au chapitre consacré à Necker.

[7] Ibid., p. 128.

Il ne s'agit pas d'une boutade de Marx. Les comptes les plus récents de la Sécurité sociale sur la santé font apparaître que, en dépit d'une progression extraordinaire du budget de maladie, la pathologie gagne sans cesse sur les soins apportés aux malades dans les pays mêmes qui sont les mieux pourvus de protection sociale : l'infecte économie moderne produit plus de maladies qu'elle ne peut payer de remèdes.

[8] La science, comme l'art et la technique, ne peut pas ne pas suivre, à sa manière, l'essor des forces productives. Or, c'est au début du capitalisme, lorsque celui-ci fut le plus révolutionnaire, que l'on a enregistré la progression la plus forte de la productivité et le taux le plus élevé de croissance de la production, tandis que la masse des produits atteint un montant vertigineux à mesure du développement. Dans les Manuscrits parisiens (Ed. sociales, 1962, p. 14), Marx cite quelques exemples d'augmentation inouïe de la productivité capitaliste par rapport au mode de production antérieur : « Avec les forces motrices nouvelles et l'amélioration des machines, un seul ouvrier dans les fabriques de coton n'exécute-t-il pas souvent l'ouvrage de 100, voire de 250 à 350 artisans d'autrefois ? »

Pour en revenir à l'éducation au sens plus étroit, les simples chiffres suivants témoignent de sa décadence à l'ère du capitalisme sénile : « Le nombre des analphabètes a augmenté de 48 millions entre 1960 et 1970 » (cf. Le Monde du 10 septembre 1975).

[9] Ce volume sur l'éducation fait suite à l'anthologie sur Les Utopistes et Utopisme et communauté de l'avenir traitant de la vision du stade supérieur de la société communiste qui, chez Marx-Engels, est proche de celle de leurs prédécesseurs utopistes. Le marxisme, en fournissant une base scientifique à cette vision, s'est attaché essentiellement à démontrer la nécessité du passage au socialisme par un bond révolutionnaire à partir de l'évolution économique de l'actuelle société capitaliste, l'économie, avec son pôle socialisé, et le prolétariat formant la base objective du socialisme, et non les superstructures idéologiques dont le marxisme serait un prolongement.

[10] Le produit, qui est le résultat de toute la combinaison sociale de la production, indique le plus clairement quelles peuvent être les manifestations intellectuelles d'une société donnée. En matérialiste conséquent, Marx, inversant toute la problématique de la psychologie actuelle qui part de l'individu et s'enferme dans un cercle dont nulle science ne peut découvrir les tenants et les aboutissants, déclarait que c'est l'industrie qui est le livre ouvert de l'âme humaine. C'est en effet dans les objets qui forment le cadre de notre vie courante, de la stupide automobile privée à la cigarette infectieuse, que se lit le caractère de l'homme moderne, consommateur autodestructeur qui paie le moindre de ses gestes, pour la plus grande prospérité du capital. Il est évident que l'Esprit plane très bas dans ce mercantilisme de tous les instants, avec ses satisfactions pusillanimes et bon marché. Le capitalisme, en produisant pour l'individu privé, morcelé et atomisé, doit débiter des articles à l'échelle liliputienne et mesquine, parce que son mode de distribution est privé. L’homme gagnera en ampleur inouïe, sur le plan de son intelligence et de sa jouissance, dès lors que la production sociale déjà réalisée sera mise en harmonie avec une distribution et une appropriation sociales.

Les arts et les lettres, qui ne disposent aujourd'hui que des pauvres moyens privés de leurs auteurs, connaîtront alors un essor, dont l'ampleur est insoupçonnée aujourd'hui.

Sur le mécanisme de la dissociation progressive des producteurs de leurs moyens de production et de vie dans les sociétés de classe, cf. « La Succession des formes de production et de société dans la théorie marxiste », Le Fil du temps, n° 9.

[11] Toute société enfermée dans des contradictions de classe est idéaliste et inverse le juste sens des choses, en attribuant à la classe dominante le monopole de la science, de la culture et de l'art – ce pour quoi elle fait partir toutes ces « valeurs » de l'Esprit, et non du travail et de la production. Cette inversion s'étend jusqu'au domaine de l'enseignement et de l'investigation, qui donnent la primauté à l'esprit et l'intelligence. Or, dit Engels, « dans toutes les disciplines, il ne s'agit pas d'élucubrer les rapports dans la tête, mais de les découvrir dans les faits ». (Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, IV, in Werke, 21, p. 265.)

En faisant tout découler de l'Esprit, et non des conditions matérielles déterminées, les bourgeois attribuent tous les maux de l'humanité au manque d’éducation des masses : la comparaison entre les revenus des classes cultivées (privilégiées) leur a suggéré, en outre, que le remède à la pauvreté et au chômage est donc... l'éducation ! Marx ironise sur ces pauvres palliatifs qui ne tendent à rien moins qu'à « abolir le prolétariat » par quelques réformes, ce qui démontre leur inconsistance, dans ses Notes critiques du 7 août 1844 (trad. fr. in MARX-ENGELS, Écrits militaires, 1970, L'Herne, p. 161-169).

[12] Un chapitre inédit du Capital, 10/18, 1971, p. 249.

[13] Ibid., p. 226.

[14] Cf. MARX, Misère de la philosophie, in Werke, 4, p. 157.

La combinaison au sein du procès de travail des matières premières, des instruments et du travail vivant donne deux sortes de produits : l'un, immédiat et matériel, est directement approprié par le capitaliste individuel ; l'autre, indirect et social, suscite la division du travail ou l'aggrave, en même temps qu'elle reproduit les conditions de perpétuation de la forme capitaliste de production et de distribution. Cf. Grundrisse, t, 2, p. 268-275.

[15] Cf. Engels à B. Borgius, 25 janvier 1894.

[16] Cf. MARX, Misère de la philosophie, in Werke, 4, p. 154-155.

[17] Cf. Travail salarié et Capital, IV.

[18] Dans les Grundrisse (10/18, t. 4, p. 60-62), Marx cite certains épisodes cocasses de l'introduction de machines qui n'ont rien à voir avec le génie scientifique. Nul esprit d'invention ne conditionne l'essor d'une branche d'industrie : le capitaliste peut s'approprier la technique ou les lois scientifiques qui conditionnent les procédés techniques sur le marché contre de l'argent comptant ou par fraude, spoliation et pillage.

[19] Cf. MARX, Le Capital, I, in Werke, 23, p. 407.

À propos de la science en tant que force productive, cf. également Grundrisse, 10/18, t. 2, p. 53, 88, 108, 205, 214-215 ; t. 3, p. 16, 61, 135, 143, 175, 327-28, 331-33, 339-42, 354, 356, 361 ; t. 4, p. 16, 21, 38-39, 45.

[20] Marx range la langue parlée et écrite, parmi les forces productives de la base économique (cf. Le Fil du temps, n° 5, p. 39-46), étant donné qu'elle fait partie des moyens physiques de communication et de transport que le capitalisme développe au maximum dans sa phase révolutionnaire de création du marché mondial, comme toutes les marchandises, y compris la force de travail. Marx rejettera tout le bagage idéologique qui surcharge cet enseignement tout à fait élémentaire de la langue que la bourgeoisie dispense chichement dans les innombrables pays sous-développés et un peu plus largement dans les pays développés, c'est-à-dire en fonction de ses besoins d'exploitation d'une force de travail simple ou complexe.

[21] Cf. MARX, Theorien über den Mehrwert, in Werke, 26/3, p. 492.

[22] Sur la production effarante de l'abêtissement par l'industrie moderne, Marx écrit de manière suggestive : « On a prétendu jusqu'ici que les mythes chrétiens n'ont pu se développer que parce que l'imprimerie n'était pas encore inventée. C'est exactement l'inverse. La presse quotidienne et le télégraphe, qui en un clin d'œil répandent les nouvelles dans le monde entier, fabriquent en un jour plus de mythes (auxquels le veau de bourgeois croit et qu'il répand avec zèle) qu'autrefois on ne pouvait en produire en un siècle. » (Cf. Marx à Kugelmann, 27 juillet 1871.)

[23] Cette crise, que notre parti a déjà prévue il y a vingt ans pour les années 1975, a saisi au dépourvu la science officielle et les partis politiques conformistes, de droite et de gauche. Cf. « La Crise actuelle et ses perspectives révolutionnaires », Le Fil du temps, nos 11 et 12.

[24] Les rapports complexes entre la base économique et les superstructures, ainsi que leurs éléments composants, sont étudiés en détail dans « Les Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste », Le Fil du temps, n° 5, p. 33-43. Aux yeux du marxisme, l'économie est la base la plus sûre et, plus on s'élève de la production aux superstructures, plus la force d'inertie de chaque étage superstructurel ne s'ajoute pas simplement à celle des étages inférieurs, mais se multiplie par elle. C'est dans la sphère éthérée des idées, en passant du droit à l'art, la philosophie et la religion, que les formes en sont les plus floues, mais aussi les plus tenaces, tramant d'une forme à l'autre des sociétés de classe.

[25] Cf. MARX-ENGELS, Die deutsche Ideologie, in MEGA, 115, p. 35.

D'emblée, on peut dire qu'une culture qui s'abstrait des strictes conditions économiques de classe, telle la culture populaire, interclassiste, par définition est entièrement soumise à l'idéologie dominante.

[26] Cf. MARX, Manuscrits parisiens de 1844, dits économico-philosophiques.

[27] Timon d'Athènes, IV, 3.

[28] Marx à J. Weydemeyer, 16 janvier 1852.

En période révolutionnaire, on pourrait penser que des artistes se détachent du lot et mettent leur sensibilité au service de la collectivité. Or, constate Trotsky : « Les années de la révolution devinrent les années de silence presque complet de la poésie. Ce n'était pas tout à fait à cause du manque de papier », cf. Littérature et révolution, 10/18, p. 36.

[29] Cf. MARX-ENGELS, Die deutsche Ideologie, in Werke, 3, p. 379.

Avant cette citation, Marx-Engels avaient souligné : « La concentration exclusive du talent artistique dans quelques individus et son étouffement consécutif dans les grandes masses sont un effet de la division du travail. »

[30] ENGELS, Anti-Dühring, in Werke, 20, p. 148.

[31] Cf. ci-dessous, p. 206 [La base capitaliste de l’éducation de l’avenir]. À chaque fois que nous citons un passage reproduit plus loin dans le texte, nous n'en donnerons pas la référence détaillée, mais nous renverrons simplement le lecteur à la page où il se trouve dans le présent recueil.

[32] Cf. MARX, Le Capital, I, in Werke, 23, p. 86. Cf. également « Le Caractère fétiche de la marchandise et son secret, chapitre assez maltraité par le traducteur Roy (cf. Ed. sociales, livre I, t. 1, p. 83-94).

Cette abolition préoccupe au plus haut point les bourgeois et leurs apologistes : « De même que, pour le bourgeois, la fin de la propriété de classe équivaut à la fin de toute production, la fin de la culture de classe signifie pour lui la fin de toute culture. La culture dont il déplore la perte n'est pour l'immense majorité qu'un dressage pour en faire des machines. » (Le Manifeste communiste, chap. « Prolétaires et Communistes. »)

[33] L'Idéologie allemande, Ed. sociales, p. 263.

[34] C'est pourquoi Marx dit dans la thèse 3 sur Feuerbach : « La doctrine matérialiste selon laquelle les hommes sont les produits des circonstances et de l'éducation, que des hommes transformés sont donc les produits d'autres circonstances et d'une éducation modifiée, oublie que ce sont précisément les hommes qui transforment les circonstances et que l'éducateur a lui-même besoin d'être éduqué. C'est pourquoi elle tend inévitablement à séparer la société en deux parties, dont l'une plane au-dessus de la société (par exemple, chez Robert Owen).

La coïncidence du changement des circonstances et de l'activité humaine ne peut être considérée et comprise rationnellement qu'en tant que pratique révolutionnaire. » (Cf. Werke, 3, p. 533.)

Il serait proprement monstrueux d'interpréter la formule selon laquelle « l'éducateur lui-même a besoin d'être éduqué » au sens où l'État ou un parti politique dresserait les éducateurs ; cf. ci-dessous, p. 88, où Marx s'oppose résolument à tout enseignement dispensé par l'État aussi bien bourgeois que social-démocrate. Marx pense évidemment au processus révolutionnaire qui introduit, par sa dynamique matérielle un monde humain dans l'histoire, ce monde humain, débarrassé des classes antagoniques et de l'argent, permettant seul un développement véritable. En matérialiste authentique, Marx considère les idées comme étant parfaitement relatives. C'est pourquoi, contrairement aux bourgeois qui sont toujours curés et flics, il n'admet pas l'autocritique infamante, moyen trop commode pour les malins de déposer leurs idées à chaque « tournant », pas plus qu'il n'a jamais pensé persécuter les idées. Au procès de Cologne, Marx cria fièrement à ses juges : « Si l'on parvient à accomplir jusqu'au bout une révolution, on peut pendre son adversaire, mais non le condamner. À titre d'ennemis vaincus, on peut les éliminer de son chemin si nécessaire, mais on ne peut les juger à titre de criminels. » (Cf. ENGELS-MARX, Le Parti de classe, Petite Collection Maspero, 1973, t. 1, p. 176.)

[35] Cf. Engels à Conrad Schmidt, 4 février 1892.

Dans ce recueil, nous rassemblerons de très nombreux passages d'Engels sur les innombrables déformations qu'apportent spontanément au socialisme scientifique du prolétariat révolutionnaire les intellectuels formés par les universités.

[36] Cf. MARX-ENGELS, Die deutsche Ideologie, in Werke, 3, p. 71.

En somme, tant que le prolétariat vit dans la société capitaliste, il ne peut y avoir de vision consciente de son avenir en chacun de ses membres, pas plus qu'en la totalité de ceux-ci (thèse ouvriériste). De même il est insensé de prétendre que cette conscience soit dans la majorité de cette classe (thèse du fétichisme démocratique). La contradiction est la suivante : l'un est impuissant, et l'ensemble ne peut pas non plus, et cela semble conduire à l'impuissance éternelle du prolétariat. Cependant, l'issue dialectique se trouve dans le parti de classe, l'organe du prolétariat d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Ce dilemme s'explique en raison même des conditions matérielles du prolétariat qui est une classe tendant à une société sans classes : il ne peut donc avoir encore de manière immédiate la claire lumière pour l'espèce humaine toute entière, mais seulement les bases de la science du socialisme qu'ont posées Marx-Engels avant la dégénérescence de la société moderne actuelle, bases qui seront développées après la révolution : cf. « La Question philosophique dans la théorie marxiste », Fil du Temps, n° 13, chap. « Pour la conception théorique du socialisme ».

[37] Cf. ENGELS, « Compte rendu du 1er livre du Capital », in La Gazette de Düsseldorf, in Werke, 16, p. 216.

Marx-Engels le proclament sans ambages : c'est de sa misère physique et intellectuelle même que le prolétariat tirera, au cours de ses luttes, une conscience se développant progressivement de sa mission historique : cf. La Sainte-Famille, Ed. sociales, p. 46-48, où la dialectique de l'aliénation et de l'émancipation est conçue sous l'angle d'un déterminisme qui rejette toute concession au culturalisme pourri dont font preuve les partis ouvriers dégénérés.

[38] Cf. notamment « La Question philosophique dans la théorie marxiste », in Le Fil du temps, n° 13, p. 133 et s. : « Polémique sur la "question de la culture" au congrès de Bologne de septembre 1912. »

[39] Engels cite divers exemples de la manière dont les classes dominantes ont érigé des barrières autour de leur monopole de culture, afin d'éviter qu'il ne soit compromis par des éléments issus d'autres classes sociales. Ces exemples ne peuvent évidemment être exhaustifs, car la classe privilégiée a mille tours dans son sac pour défendre ses avantages : « Il semble qu'en Russie seuls les " fils des couches supérieures " vont avoir le droit d'étudier, et pour le réaliser on fait rater les examens à tous les autres. Ce sort a frappé au moins 24 000 jeunes gens en 1873, et on leur a bloqué leur carrière, en leur interdisant même d'être instituteur. Et l'on s'étonne ensuite de l'extension du " nihilisme " en Russie. » (Engels à Bebel, 15 octobre 1875.)

Pour tenir les masses dans l'ignorance et éviter, en outre, qu'une culture générale n'éveille trop certains esprits, l'Autriche « avait organisé ses universités de sorte qu'elles ne formaient que des spécialistes, qui pouvaient toujours s'en tirer dans la discipline particulière de leur science, mais qui ne pouvaient en aucun cas transmettre une culture générale sans préjugés que sont censées donner les universités » (Révolution et Contre-révolution en Allemagne, chap. IV : « L'Autriche », in Werke, 8, p. 31-32.)

[40] Cf. ci-dessous, p. 203-206.

[41] Cf. Ch. FOURIER, Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, in Œuvres complètes, t. VI, réimpression anastaltique, Anthropos, p. 219.

[42] Cf. ci-dessous, p. 234.

[43] Ibid., p. 218-219.

[44] Cf. ci-dessous, p. 206-227.

[45] Dans ses cahiers d'extraits de Bruxelles de 1845, Marx notait que « l'inégalité des connaissances est un moyen de conserver toutes les inégalités sociales que l'éducation générale ne fait que reproduire d'une génération à l'autre » (cf. Karl MARX, Bildung und Erziehung, besorgt von Horst E. Wittig, F. Schöningh, Paderborn, 1968, p. 101).

[46] Cf. MARX, Fondements de la critique de l'économie politique (Grundrisse), 10/18, t. 3, p. 22.

Une approche toute sommaire des structures de la base économique et des superstructures juridiques, politiques, artistiques et idéologiques permet déjà de délimiter nettement la nature des classes de la société capitaliste. Elle contredit de manière flagrante les analyses des classes faites par les partis communistes officiels, dont le marxisme est grossièrement déformé dans des buts opportunistes et électoralistes qui impliquent de flatter des couches privilégiées, parfois salariées, pour les gagner à soi. Cf. par exemple l'ouvrage le plus récent de Claude QUIN : Classes sociales et union du peuple, Ed. sociales. Ce simple titre est une hérésie, car si la notion de classe implique un antagonisme social, la notion de peuple signifie l'abolition de toutes les classes en un amalgame hybride monstrueux de caractère typiquement bourgeois et antiscientifique, puisqu'il efface toute détermination économique, politique et sociale dans sa définition, qui n'est plus que mystificatrice.

[47] Op. cit., p. 254.

[48] Ibid., p. 254-255.

[49] Engels à Kautsky, 28 septembre 1891.

[50] Marx fait allusion au système pédagogique de Basedow (1723-1790) qui proposait des écoles de l'amour des hommes et des bonnes mœurs, en incorporant à l'enseignement scolaire des travaux de caractère artisanal, système aujourd'hui complètement dépassé par la grande industrie. Cf. p. 214, note 33.

[51] Cf. MARX, Das Kapital, I, in Werke, 23, p. 513.

[52] Cf. ci-dessous, p. 226.

[53] Cf. ci-dessous, p. 239.

[54] Cf. ci-dessous, p. 180-181.

[55] Cf. ci-dessous, p. 54.

[56] Cf. Engels à Conrad Schmidt, 27 octobre 1890.

Tournant le dos à toutes les absurdes idées des sociétés de classe, selon lesquelles l'individu est le siège de la création, Marx écrivait : « La question de savoir si un Raphaël développe ou non son talent dépend entièrement de la demande (sur le marché) et de la division du travail, etc. » (Die deutsche Ideologie, in Werke, 3, p. 377.)

Ce solide matérialisme fait dire ensuite à Marx pour ce qui concerne l'émancipation des travailleurs, « la classe la plus nombreuse et la plus inculte » : « Toutes les mutilations étant nées historiquement, elles seront de nouveau abolies historiquement. En attendant, le développement des enfants se fait d'après le développement des parents. » (Ibid., p. 403.)

[57] Ce n'est pas d'hier que date ce phénomène, dont l'ampleur certes ne fut jamais aussi grande qu'aujourd'hui. Engels l'a fort bien connu et l'a décrit de manière insurpassable : « En Angleterre et en Amérique, en France comme en Allemagne, la pression du mouvement prolétarien a donné aux économistes bourgeois la coloration quasi uniforme du socialisme de la chaire philanthropique [cf. les théories du bien-être du capitalisme populaire], et suscite un éclectisme bien-pensant et dénué d'esprit critique qui prévaut partout. C'est comme une sorte de gélatine molle, visqueuse et malléable qui parvient à s'insinuer partout et forme une excellente terre nourricière pour développer comme en serre chaude les arrivistes, comme la gélatine véritable sert à élever des bactéries. L'effet de cette marmelade d'une pensée inconsistante et dévirilisante se fait sentir – du moins en Allemagne et par endroit chez les Germano-Américains – jusqu'au sein du parti, mais pullule de manière exubérante à ses frontières. » (Cf. Engels à Georg Heinrich von Vollmar, 13 août 1884.)

[58] Marx s'est défendu contre la fétichisation du socialisme scientifique, qui est la pensée de la classe ouvrière, à l'élaboration de laquelle ont contribué en premier les luttes physiques des travailleurs, dont le sens, les principes et le but ont été théorisés par d'innombrables mains qui ne faisaient que consigner les manifestations intellectuelles de la classe révolutionnaire en un temps où elles apparaissaient lumineusement dans des luttes grandioses et signifiantes : 1848. L'idéologie bourgeoise tend à dépouiller le prolétariat de sa « pensée », en l'attribuant à des personnes, en en faisant le « marxisme » (on sait que Marx disait en ce sens : « Tout ce que je sais, c'est que je ne suis pas marxiste »).

Est-il besoin de dire que, si les idées développées dans cette anthologie expriment bien la conviction de celui qui les rédige, la paternité s'en trouve dans la classe révolutionnaire, et notamment son parti historique, qui consigne, par-dessus les générations, la pensée et les principes du prolétariat. En un mot, c'est une pensée parfaitement anonyme, de classe, de parti : cf. MARX-ENGELS, Le Parti de classe, Petite Collection Maspero, 1973, 4 vol.

[59] La conception anonyme et matérialiste du militant de parti qui anticipe l'homme communiste, désintéressé et allergique à l'argent, se reflète directement dans la méthode de travail de Marx. C'est ainsi que Lafargue relate que, si l'auteur du Capital s'est donné un mal fou pour trouver les initiateurs authentiques des grandes pensées économiques et non simplement leurs auteurs les plus réputés, ce n'est pas qu'il pensait rendre hommage au culte saugrenu des « créations personnelles », ni qu'il satisfaisait au pédantisme universitaire, mais il démontrait qu'aux tournants de l'évolution et en liaison avec le développement matériel de l'humanité naissaient aussi les idées, rendant de la sorte au corps social de chaque époque ce qui lui revenait de mérite.

Il faudrait tout un livre pour expliciter la liaison entre les méthodes de travail de Marx travaillant, non pour de l'argent, mais pour le parti qui vise l'épanouissement de l'espèce humaine, et ses conceptions sur l'« éducation ». Faute de place, nous ne pouvons reproduire dans ce recueil d’intéressants témoignages de personnes qui ont vu Marx vivre et travailler. Certes, bien souvent, leurs descriptions sont faites à travers un prisme déformant, mais il est toujours possible de séparer le grain du son.

En véritable révolutionnaire qui anticipe avec hardiesse l'homme universel de la société communiste future, Marx passait souvent d'un sujet d'étude à l'autre, en sachant pertinemment que le fil de sa méthode matérialiste reliait le tout de manière cohérente, s'opposant ainsi à la conception plate et propriétaire des universitaires, qui prétendent à chaque fois épuiser un sujet dans une discipline particulière – pour « épuiser toute la question », illusion de crétin spécialiste, avide de se rendre maître même des idées !

[60] Toute la question de l'« éducation » se ramène en fin de compte au rapport entre travail nécessaire et temps de travail libre (pour s'épanouir et non pour ne rien faire, comme le suggère irrésistiblement la présente société de surtravail), c'est-à-dire à l'appropriation du temps libre par la bourgeoisie ou le prolétariat. On ne pourra résoudre l'antagonisme entre temps de travail et temps libre qu'en généralisant pour tous le travail manuel, ce qui donnera à chacun du temps libre pour s'épanouir. Pour ce qui concerne la dialectique de ce passage, qui correspond à l'instauration du socialisme, le lecteur se référera à l'anthologie de MARX-ENGELS, Le Syndicalisme, Petite Collection Maspero, 1972, t. 2, p. 92-107 : « La Réduction du temps de travail », qui est essentiellement la tâche des organisations économiques des masses.

[61] En opposition aux conceptions « éducationnistes » qui mettent toujours l'accent sur l'Esprit et la psychologie-flic en débouchant sur le dressage de l'homme, Marx-Engels expriment leur point de vue révolutionnaire : « Les ouvriers resteraient des hommes du passé s'ils cherchaient « la faute en eux-mêmes », comme le fait saint Sancho. Mais ils savent fort bien qu'ils ne cesseront de l'être que dans des conditions transformées – et c'est pourquoi ils sont décidés à changer ces conditions à la première occasion qui se présentera. C'est dans l'activité révolutionnaire que leur propre transformation coïncide avec la transformation des circonstances. » (Cf. L'Idéologie allemande.)

D'où la thèse formulée dans La Sainte-Famille de l'abolition nécessaire du prolétariat lui-même : « Lorsque le prolétariat aura vaincu, il ne sera nullement devenu le modèle absolu de la société, car il n'aura triomphé qu'à partir du moment où il se sera aboli lui-même, ainsi que son contraire. »


Retour au texte de l'auteure: Simone Weil, philosophe Dernière mise à jour de cette page le vendredi 4 mai 2007 14:10
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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