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Collection « Les auteur(e)s classiques »
SUR LA RELIGION
Présentation de Roger Dangeville

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Karl Marx et Friedrich Engels, CRITIQUE DE MALTHUS. Introduction, traduction et notes de Roger Dangeville. Paris: Les François Maspero, Éditeur, 1978, 313 pp. Collection Petite bibliothèque Payot, no 210. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France. [Mme Eva Dangeville, épouse du traducteur, M. Roger Dangeville, a accordé, le 10 décembre 2009, sa permission de diffuser ce livre, pilonné par l'éditeur le 19 septembre 1983, dans Les Classiques des sciences sociales.]

CRITIQUE DE MALTHUS

Présentation

par Roger DANGEVILLE, 1978.

1. Keynes et actualité de Malthus
2. Une politique des prix et des revenus
3. Opposition bourgeoise entre industrie et agriculture
4. Défaite de Ricardo
5. Rente et parasitisme intellectuel
6. Rente propriétaire et « surcharge » mercantile
7. Les rentiers à la Malthus sont les pires
8. Irlande et tiers monde
9. Le capital singe Malthus
10. Encore les suggestions de Malthus
11. La surproduction engendre la surpopulation
12. Folle de la surproduction capitaliste
13. Fonctions de destruction
14. Malthus, instigateur du moderne bien-être
15. Perversion des rapports sociaux
16. Comble de la déchéance


Keynes et actualité de Malthus

Toute sa conception économique amène Marx à critiquer Malthus de façon entièrement originale, et d’abord à faire justice de son principe naturel de population qui apparaît comme secondaire dans sa théorie générale — contrairement à l’opinion courante de ses apologistes ou détracteurs, dont c’est le pont aux ânes.

Cependant, Marx réserve un grand honneur à Malthus il voit en lui le porte-parole de l’économie politique de ceux qui forment la troisième des classes fondamentales de la société bourgeoise ; les rentiers de la propriété foncière avec leur suite de fonctionnaires de l’Église et de l’État, sans parler des couches moyennes, de plus en plus nombreuses, de la société moderne.

C’est donc une véritable théorie d’économie politique que Marx s’attachera à critiquer en Malthus sous un double point de vue — celui de l’économie politique de la classe ouvrière, en lui opposant la conception humaine d’une société communiste non mercantile et en relevant que le porte-drapeau des rentiers est le pire ennemi des travailleurs, puis celui de l’économie politique classique de la bourgeoisie industrielle et progressive, représentée par Ricardo. Il met en lumière que Malthus – à titre de représentant social des parasites oisifs — a une sainte horreur de tous les problèmes économiques de la production et centre toute sa doctrine économique sur la circulation et la consommation vers lesquelles se porte l’attention des rentiers qui sont surtout intéressés à voir grossir la part de leurs revenus dans la distribution et à jouir de produits les plus nombreux et les plus variés, en orientant si possible les investissements et le développement des branches de la production capitaliste vers la fabrication d’articles qui sont à leur image. Ce n’est donc pas par hasard que Marx étudie longuement les élucubrations de Malthus sur la loi de la valeur [1], le profit, le prix, les classes productives et improductives, les crises et la surproduction. Dès lors, le fameux principe naturel de la population de Malthus retrouve la place qu’il mérite : c’est un effet variable, la cause étant les conditions économiques de chaque mode de production spécifique.

La formule de bateleur qui a fait la renommée de Malthus — la population croît au rythme effréné de la progression géométrique et les aliments en progression arithmétique seulement — n’est, somme toute, que l’arbre qui cache la forêt d’idées du pasteur anglican. C’est en réalité le cri de panique qui ponctue toute une conception de l’évolution humaine et accompagne la fin catastrophique de la population surnuméraire qui rétablit prétendument l’équilibre entre les aliments et les bouches.

Le fait historique qui amena Malthus à sa conclusion hâtive la réfute en même temps : la fameuse peste noire qui, de 1347 à 1350, décima le quart de la population d’Europe occidentale, soit 25 millions de personnes, fut suivie en Angleterre d’une longue période d’essor et de prospérité, mais eut l’effet contraire sur tout le continent qui retomba plus profondément dans le féodalisme.

Il est clair désormais que les grands cataclysmes modernes ne sont pas dus à un excès de population, mais au rythme d’expansion et de contraction du système économique capitaliste, comme en témoigne l’exemple récent de la guerre impérialiste, qui régénère le capital [2]) et lui prépare un long cycle de prospérité, après avoir fait plus de 55 millions de morts et dévasté des pays entiers, en anéantissant à la fois les cités, les usines et les humains, tous en surnombre à la suite de la crise de surproduction des forces productives de toute sorte qui afflige cycliquement le monde capitaliste, en remettant le plus ignoble des « remèdes » malthusiens à l’ordre du jour — comme aujourd’hui où le monde est de nouveau enfoncé dans la plus grave crise économique de surproduction et de surpopulation de l’histoire (cf. infra, p. 309).

Comme le montre à l’évidence la longue et minutieuse analyse de Malthus à laquelle Marx s’est adonné, l’essentiel n’est pas sa formule du déséquilibre fatal entre la croissance des bouches et celle des aliments, mais les moyens proposés par le pasteur anglican pour conjurer le cataclysme avec les mesures les plus propres à éviter, dans cette vallée de larmes, la surpopulation et à tempérer la surproduction.

Malthus a su être si convaincant que le théoricien le plus marquant de l’époque moderne — Keynes —, l’inspirateur de l’école économique du bien-être qui a accompagné dans cet après-guerre la pax americana sur le monde, avec les bienfaits de la prospérité capitaliste, s’est écrié : « Si seulement Malthus, à la place de Ricardo, avait été le père dont a procédé l’économie du xixe siècle ! Le monde en eût été bien plus riche et plus avisé [3]. » Il trouve, en effet, que Malthus « a des racines profondes dans la tradition anglaise de la science humaine […], tradition marquée par l’amour de la vérité et une très noble lucidité, par un prosaïque bon sens, libre de toute sensiblerie et de toute métaphysique, et par un immense désintéressement et un esprit civique [4] ».

À en croire des théoriciens modernes du bien-être [5], Malthus aurait entrevu la solution qui permettrait d’accorder population et aliments, voire d’améliorer l’indice de ceux-ci par rapport à celle-là, en traçant deux modèles : le premier correspond à la phase où une société réussit à faire croître la production proportionnellement au nombre de ses membres, soit à obtenir l’équilibre entre moyens de subsistance et têtes d’habitants, le second est celui où elle parvient même à améliorer ce rapport, en dépassant dans les deux cas sa fameuse formule — considérée comme plus littéraire que scientifique.

Malthus est, de la sorte, convié à présider au moderne bien-être humain. Le fait n’est pas pour nous étonner. Les grandes théories de classe surgissent aux tournants historiques en même temps que naissent en opposition les unes aux autres les grandes classes et leurs revendications — ainsi, celle de Ricardo, le porte-parole de la bourgeoisie industrielle, et celle de Malthus, le représentant de la classe des propriétaires fonciers, la troisième classe fondamentale de la société capitaliste. La science sociale avance ainsi par grandes illuminations et ne se distille pas au fastidieux compte-gouttes du savoir académique, fait de compilations désordonnées et sans vie, qui — comme le dit Marx — usurpe le nom de recherche scientifique.

Une politique des prix et des revenus

Comme il se fonde sur tout un système économique, Malthus ne propose pas simplement de réduire les naissances par une contrainte morale, une chasteté dictée par le raisonnement et l’ascétisme, ou même de comprimer à n’importe quel prix la population. Pour lui, la population peut demeurer constante, voire croître lentement, en ayant toujours des produits en suffisance. Sa proposition en vue de réaliser cet équilibre, source de progrès pour l’humanité, est toute moderne : établir une structure appropriée des prix, assortie d’une véritable politique des revenus.

Sa solution est limpide : d’une part, il faut rendre difficile l’accès aux produits qui répondent aux besoins alimentaires, car les masses auraient tendance à proliférer si elles trouvaient trop facilement de quoi se nourrir [6] — autrement dit, il faut que la classe laborieuse souffre de privations, grâce au prix élevé des denrées alimentaires — et, d’autre part, il faut rendre meilleur marché et donc d’un accès facile les articles de luxe pour… absorber la surproduction du capital. Peut-on exprimer avec plus de cynisme l’intérêt des classes dominantes qui entendent jouir aussi de l’oppression par un simple leu économique : renchérir au maximum pour ceux qui travaillent les moyens de subsistance (y inclus le loyer), afin d’élever le plus possible la rente qui frappe tous les produits de la terre et est monopolisée par les propriétaires fonciers, et rendre le moins cher possible les produits de luxe, fabriqués par les manufactures, dont profitent surtout les parasites ? Il ne s’agit pas là d’une idée en l’air ou d’une hypothèse. Marx observe que c’est tout bonnement le cours déterminé de l’économie du capitalisme qui réalise les vœux de Malthus sur l’évolution des prix et des revenus : « Toute la production (et son accroissement, surtout) ne fonctionne désormais que grâce au renchérissement des moyens de subsistance auquel correspond un prix des articles de luxe inversement proportionnel à la masse croissante des produits [7]. » La conséquence en est un grave échec pour Ricardo qui, dans l’euphorie du capitalisme progressif de ses débuts, voulait « abolir » la classe oisive des rentiers : « La baisse continuelle du taux de profit est donc liée à une augmentation constante du taux de la rente foncière [8]. »

Aux yeux des théoriciens modernes du bien-être, Malthus, leur maître, a eu encore un autre mérite fondamental : en économiste vulgaire, il se place toujours au niveau de la circulation, là où s’effectue la répartition et où les classes dominantes et leurs appendices écrèment largement les revenus produits par les autres. Ainsi met-il en relation l’indice du « revenu national » avec celui du « revenu individuel » et, par ce truchement, pose le problème tout à fait scabreux de la croissance de la population qui peut ou bien favoriser l’essor économique en apportant des bras supplémentaires à la production, ou bien dévorer une partie du produit à investir dans l’appareil productif.

Pour les classes dominantes et tous les économistes bourgeois quels qu’ils soient, la population est ainsi subordonnée à l’économie et n’est plus un principe naturel autonome. Elle sert, dans la mesure où elle est utile à la richesse, à la production qui est la fin en soi de la bourgeoisie industrielle, et aux biens immobiliers ou patrimoine qui est celle de la noblesse terrienne. Or, comme le rappelle la crise, les besoins de la production sont contradictoires et changeants — d’où les alternances de surpopulation et de sous-population qui ont des effets péremptoires sur la main-d’œuvre et la… consommation.

Pour nous marxistes, la production sociale doit être au service de la population humaine et lui être subordonnée, ce qui n’est possible qu’après l’élimination du mercantilisme tant de la force de travail que des moyens et produits du travail. C’est seulement de ce point de vue que l’on peut se rendre compte de l’absurdité de la moderne alternative, tout à fait malthusienne, de l’économie bourgeoise : l’exaltation sans limite de la production et la conséquence stupide qu’en tirent les économistes bourgeois, la réduction de la population. Les classiques le faisaient pour assurer un taux de profit à la valorisation du capital aux dépens des salaires ; les théoriciens du prétendu bien-être, en dilapidant l’excès de production par le gaspillage et le gavage de certaines couches de surconsommateurs en période de prospérité et en résolvant la surproduction par des licenciements massifs de travailleurs en période de crise. C’est toujours l’incapacité bourgeoise de maîtriser les forces productives.

Opposition bourgeoise
entre industrie et agriculture

Quoi qu’il en soit, les malthusiens, qui se complaisent dans la sphère de la circulation, sont ainsi amenés malgré eux sur le terrain de la production où leurs manipulations mercantiles ne peuvent résister à la confrontation économique des forces productives au nombre social de consommateurs, qui se résout, en régime capitaliste, par l’antithèse surproduction/surpopulation,

C’est une grande victoire pour le marxisme, parce qu’il apparaît clairement que la médiation — ou cause — de cette antithèse se trouve dans la sphère de la production, puisque c’est le taux de profit qui décide si un travailleur doit être embauché ou non, s’il est surnuméraire ou non. Les théoriciens archi-vulgaires du bien-être qui déterminent leur plan de production et leur structure des revenus à partir de la sphère de la circulation ne peuvent que fermer les yeux sur le fait que la production capitaliste se meut dans la contradiction suivante qui en manifeste les limites et suscite les crises de surproduction : « Elle n’utilise le travail nécessaire que dans la mesure où il crée du surtravail et où celui-ci peut se réaliser sous forme de plus-value. Il pose donc le surtravail comme condition du travail nécessaire : la plus-value est la limite du travail matérialisé et de la valeur en général [9]. »

En escamotant les causes, tous les malthusiens, passés et présents, ne peuvent trouver des remèdes au mal. L’ironie que connaît aussi la sinistre économie capitaliste veut même parfois qu’ils proposent des mesures qui ne sont que l’expression du mal profond du mode de production bourgeois. Ainsi en va-t-il de la a structure des prix » qu’ils proposent pour adapter la population à la production, en haussant le prix des vivres pour les masses et en baissant le prix des articles manufacturés. Marx montre que cette « structure des prix » est strictement déterminée par le mode de production capitaliste tout entier — le tait que dans l’industrie le capital, toujours plus assoiffé de profits, peut tourner quinze, vingt fois dans l’année en obtenant à chaque rotation son taux de profit qui se multiplie donc par quinze ou vingt dans l’année pour donner la somme finale de profit, alors que l’agriculture, avec ses « entraves naturelles », ne permet qu’une rotation dans l’année avec les seuls profits qui en résultent. La conséquence en est un prix relativement moins élevé des produits de l’industrie qui, outre la possibilité de nombreuses rotations, ne paie pas de droit d’accès au lieu de production (rente) comme le font les prix agricoles. En somme, le capital se sent mal à l’aise et néglige la sphère de l’agriculture qui fournit l’essentiel des moyens de subsistance aux hommes. Mais cette fameuse « structure des prix » chère aux malthusiens a encore des effets considérables, puisque le capital s’ingéniera à multiplier et à diversifier la production industrielle, donc les articles manufacturés, alors qu’il réduira la croissance du secteur agricole, donc des moyens de subsistance.

C’est évidemment Malthus qui, en tant que porte-parole des rentiers, prend comme un malin plaisir à décrire ces aspects sinistres, voire monstrueux du capitalisme, et c’est en quoi il s’oppose à Ricardo, et devient le père spirituel du capital sénile, hyperdéveloppé et surindustrialisé qui s’est fortement éloigné du schéma ricardien de la « production proportionnée ». De fait, l’économie classique estimait qu’il fallait accroître essentiellement la base de tout l’édifice productif que sont Les moyens de subsistance pour développer les forces productives du travail qui sont la source de toutes les richesses. A partir de là, et parallèlement, croissait le secteur de la production des moyens de production qui stimulait, par des moyens mécaniques et techniques, la force productive du travail, les deux évoluant de manière plus harmonieuse que dans le plan de Malthus qui déséquilibre tout l’édifice parce qu’il extorque une rente à l’agriculture et gonfle la sphère des articles de luxe de l’industrie manufacturière, en débilitant les sources vives de toute production — le travail humain et la terre [10].

Il suscite ainsi les conditions proprement catastrophiques de la crise : à un pâle, la surproduction des articles manufacturés, fabriqués à bon marché et en quantités monstrueuses et, à l’autre pâle, la surpopulation aggravée par le déséquilibre entre le peu de moyens de subsistance créés et les énormes masses humaines, nécessitées par la valorisation accrue du capital.

En gaspillant les forces productives dans les secteurs de luxe, le schéma malthusien aggrave l’écart entre la richesse et la pauvreté — ce qui suscite précisément une masse de misère et de hargne propre à aiguiser la soif de subversion de l’odieux système économique qui frustre et torture le grand nombre comme à dessein.

Défaite de Ricardo

Après Quesnay qui fut le représentant de la classe des propriétaires fonciers et des journaliers agricoles à l’époque où la plus-value extraite de l’agriculture était la condition préalable à l’essor de l’industrie capitaliste, Malthus se fit le porte-parole des rentiers fonciers et autres parasites du capitalisme développé qui ont pris le dessus aujourd’hui sur la bourgeoisie industrielle que défendait Ricardo à l’époque révolutionnaire du capital.

Il faut noter qu’au début de l’ère bourgeoise les classes dominantes étaient farouchement hostiles au malthusianisme qui, à leurs yeux, défendait les intérêts réactionnaires des classes surannées de l’époque féodale, en prônant une théorie de la population absurde pour elles, puisque le capital avait alors un besoin énorme de bras qu’il devait se procurer à grand-peine en expropriant les paysans à la campagne et les petits-bourgeois à la ville, l’exploitation se faisant alors par l’allongement des heures de travail et l’augmentation du nombre des ouvriers, car les machines et la technique étaient encore peu développées. Lorsque le capital se mit en devoir de substituer la machinerie à la force de travail vivante, en extrayant la plus-value relative, le problème de la population ouvrière surnuméraire commença à se poser dans les pays de capitalisme développé, et la bourgeoisie manifesta alors de l’intérêt pour les théories de Malthus. De nos jours, en effet, le capitalisme exige avant tout un haut niveau de production de marchandises et une accumulation progressive rapide du capital. Or, dans les pays développés, les facteurs technologiques accumulés dans le travail mort augmentent la productivité du travail, cependant que l’apathie des syndicats et les mesures anti-ouvrières des patrons et de l’État bourgeois maintiennent un temps élevé de travail journalier [11], de sorte que le capital est assuré d’une marge qu’il n’est plus si nécessaire de demander à la surpopulation.

Enfin, ce fut l’alliance des deux classes dominantes de la société bourgeoise, alliance facilitée par le fait que leurs intérêts économiques se soudèrent dans la phase sénile, parasitaire et impérialiste du capital, qui recherche désormais autant les rentes que le profit, avec ses monopoles non seulement sur la terre mais encore sur des branches d’industrie tout entières, avec ses trusts, cartels, holdings et sociétés multinationales de toutes sortes.

Dans le capitalisme développé, les malthusiens peuvent hausser le ton : ils ne parlent plus seulement au nom des propriétaires fonciers, mais pratiquement au nom de toutes les classes dominantes, et notamment des plus puissants capitalistes industriels. Ce n’est plus seulement l’agriculture qui donne un surprofit qui se transforme en rente. C’est tout le système mercantile lui-même qui pousse au surprofit et le suscite de plus en plus : « Tout surprofit normal, c’est-à-dire qui n’est pas produit par d’heureuses ventes fortuites ou des oscillations du prix du marché, est déterminé par la différence entre le prix individuel de production des marchandises d’un capital particulier et le prix général de production qui règle le prix de marché des marchandises de toute cette sphère de production [12]. »

Il y a d’abord de tels surprofits pour tous ceux qui disposent — avec le même titre de propriété sur la terre — de chutes naturelles d’eau, de mines, de gisements de toutes espèces et de sols où s’édifient aussi bien les maisons habitées que les manufactures ou fabriques nécessaires aux entrepreneurs industriels. Dans tous ces cas, l’organisation de la société bourgeoise, fondée sur la garantie du patrimoine privé, assure une série de monopoles que seul le mercantilisme développe.

C’est ce qui arrive dès lors que l’État monopolise les cigarettes, qu’un puissant trust ou cartel fait main basse, mettons, sur les puits de pétrole de toute une région du monde ou sur la fabrication d’ampoules, voire qu’un « pool » international de capitalistes domine la production de charbon, d’acier ou d’uranium.

Le monopole industriel arrive au même résultat que le monopole sur la terre qui donne une rente, parce que la demande d’aliments est forte, si bien que le terrain « le moins fertile » fixe le prix de marché : il élève les prix au maximum, en restreignant artificiellement l’offre face à une demande toujours forte, si bien que les branches « les plus productives » pratiquent les prix les plus élevés, donc permettent une rente.

L’avantage des monopoles est déjà en germe dans les industries à productivité exceptionnelle [13]. Et mille autres secteurs occasionnellement privilégiés et protégés de l’économie mercantile donnent encore un surprofit se transformant en rente.

Cette manie des surprofits est un signe évident de dérèglement du mode de production. Dès le début, la rente dans l’agriculture avait freiné l’essor de l’industrie où le capital se développe le mieux et elle pesait sur le capital variable, puisque celui-ci s’échangeait essentiellement contre des moyens de subsistance grevés d’une rente. Aujourd’hui, à son tour, le capital industriel tire si Possible une rente de toute transaction, estimant que les ouvriers en supporteront, en dernière instance, le fardeau. C’est plus qu’une absurdité que de faire monter sans cesse les prix des articles manufacturés qui baissaient au début du capitalisme, c’est le signe que le dernier avantage du mode de production capitaliste se perd, autrement dit, que le capital a fait son temps.

Ces rentes mangent désormais le progrès. Elles n’ont pas seulement pour effet d’accroître la part du gâteau des classes dominantes et de diminuer celle des classes travailleuses, elles empêchent encore l’esclavage salarié de diminuer quantitativement : en dépit de l’amélioration de la technique et de la productivité du travail, ces surprofits entravent la possibilité de réduire au fur et à mesure le temps moyen de travail individuel, les heures de travail dans la journée, tout en élevant le standard général des consommateurs — comme ce devrait être le cas après l’application de la science et du machinisme au procès de production.

La rente et les surprofits accroissent toujours plus la différence entre la valeur sociale des objets d’utilité et le prix auquel le consommateur les obtient, et ce n’est pas là la moindre cause de cette inflation qui gangrène de plus en plus le capitalisme devenu sénile et parasitaire et qui creuse encore le fossé entre riches et pauvres, non seulement entre les classes, mais encore entre les nations bourgeoises.

Dans la phase ultime du capitalisme, le prix courant de marché ne baisse pratiquement plus — et la société cesse de bénéficier des résultats positifs de la croissance des forces productives du travail qui stimulent les autres entreprises à se hausser à ce même niveau de productivité et de technologie.

Tous ces secteurs privilégiés, les industries de pointe, les monopoles de toutes sortes, qui jouissent d’une rente parasitaire comme dans l’agriculture, protégée par excellence dilapident non seulement les surprofits en pots-de-vin, prébendes et faux frais, mais grossissent encore les classes oisives, chères à Malthus, voire corrompent toute une frange de la classe ouvrière qui participe plus ou moins à la consommation d’objets de luxe, de gadgets plus ou moins inutiles, stupides ou malsains.

Dans la jungle de l’affairisme et du mercantilisme, le moindre avantage économique est exploité à fond et multiplié par tous les ressorts de la corruption, par le « détournement » du pouvoir politique : si le libre-échange profite le plus à telle branche, on l’instaurera pour elle ; si le protectionnisme avantage telle autre, on dressera les barrières et on organisera les chicanes douanières.

C’est l’impérialisme dominant des États-Unis qui a le plus développé tout ce système. En prenant appui sur la concentration des moyens de production qui s’est réalisée chez eux et sur l’avance technologique dont ils jouissent, ils ont pratiquement étendu le mécanisme des surprofits à l’industrie, la composition organique élevée de leur capital leur permettant de vendre presque toujours leurs produits largement au-dessus de leur prix de production — profit courant compris —, et ce non seulement vis-à-vis des pays du tiers monde, mais encore vis-à-vis des pays capitalistes moins développés qu’eux. Leur force militaire et financière leur permet ensuite de contrôler massivement les sources de matières premières des continents de couleur, en détournant à leur profit une part énorme de la classique rente.

Dans la conception du capitalisme révolutionnaire de Ricardo, il fallait abolir la rente, parce que, dans l’agriculture au sens large du terme, toute exploitation plus fertile que la plus mauvaise qui fixait le prix courant de marché touchait un surprofit d’autant plus élevé que l’arriération de ses concurrents était plus prononcée, si bien que son avantage était lié à la stagnation économique pour la société et sa force tournée à la maintenir et la diffuser dans le pays. A cette aberration économique, il opposait l’industrie où l’entreprise la plus féconde fixait pour toutes les autres le prix de l’article produit, de sorte que les entreprises retardataires étaient poussées à rejoindre ce niveau plus productif si elles voulaient survivre dans la concurrence. Il voulait, en conséquence, introduire aux dépens des propriétaires fonciers ce même principe et attribuer comme impôt la rente à la collectivité. Ce dessein aurait servi aussi les intérêts des ouvriers, grands utilisateurs de produits agricoles : « L’intérêt des propriétaires fonciers est toujours opposé aux intérêts de toutes les autres classes de la société, car leur situation n’est jamais aussi florissante qu’au temps où la nourriture est rare et chère, alors qu’il serait avantageux pour tous les hommes qu’ils puissent acheter bon marché leurs denrées alimentaires (ce qui implique une production abondante) [14]. »

Si, dans la lutte contre Malthus, Ricardo fut battu, c’est essentiellement parce que le capitalisme développé, cessant d’être révolutionnaire, est devenu de plus en plus parasitaire. Pour triompher de la sorte, Malthus n’avait pas besoin de fourbir des armes théoriques nouvelles, plus efficaces que celles de Ricardo. Au contraire, il reprit simplement les armes tombées des mains des théoriciens du capitalisme révolutionnaire pour les émousser en glissant dans l’économie vulgaire. Ainsi Malthus retombe-t-il dans la théorie préricardienne des mercantilistes en expliquant sa rente par une surcharge des prix dans la circulation : cf. infra, p. 253, note 9.

Rente et parasitisme intellectuel

En digne représentant de la classe des rentiers et parasites de toutes sortes, Malthus ne pouvait que plagier les théories des autres et gâcher les notions les plus solidement définies antérieurement, sans jamais faire preuve d’une originalité quelconque.

Les privilèges liés à la rente, Malthus les reporte sur sa théorie de la population, à savoir que les oisifs accapareurs de plus-value sont les créateurs et les maîtres de la richesse, régulent et organisent ce qui doit être produit à leur image et dans leur intérêt, alors que les producteurs ne sont que des gens stériles, « puisqu’ils reçoivent très exactement l’équivalent pour leur travail », autrement dit qu’ils touchent le peu qu’ils donnent, ce rapport, confortable pour la minorité et inique pour la grande masse, assurant à la société un niveau de population optimal.

Or cette théorie n’est qu’une resucée corrompue de celle des physiocrates qui furent les vrais pères de la théorie de la rente capitaliste [15], lorsque l’accumulation initiale dans toute la société se faisait à partir de la terre, cet instrument de production supplémentaire, dont l’excédent permit de mettre à la disposition de l’industrie les matières premières et les bras en suffisance. A une époque où cette théorie avait déjà fait son temps et était supplantée par la théorie de la valeur de Ricardo qui voyait dans le travail au sein de la production, quelle qu’elle soit, la source de toute richesse, Malthus renoua avec les physiocrates et, faute d’argument scientifique, fit appel au Père éternel. A ses yeux, la rente n’est pas un simple monopole, au contraire, a c’est le clair signe d’une propriété parfaitement inestimable de la terre que Dieu a accordée aux hommes — la propriété de pouvoir nourrir plus d’hommes qu’il n’en faut pour la travailler [16] ».

Or, dès 1777, le fermier Anderson avait donné le coup de grâce aux physiocrates qui pensaient que la rente était due à l’exceptionnelle productivité de l’agriculture, et donc dérivée de la fertilité spécifique du sol (don de Dieu pour Malthus, qui sanctifie ainsi la rente… et les rentiers). Il renversait tout simplement le problème, en affirmant : ce n’est pas la rente du sol qui détermine le prix des produits, mais le prix des produits qui détermine la rente. Dieu n’était plus rien d’autre que le mercantilisme, puisque le terrain de productivité le plus faible fixe le prix courant de marché, de sorte que les terrains plus productifs donnent une rente au-delà de ce prix.

Engels souligne que l’économie bourgeoise est essentiellement chrétienne, notamment son théorème que la terre de péché n’est pas capable de nourrir l’humanité. Depuis qu’il a été chassé du Paradis terrestre, l’homme a quelque chose de vil et de bas en lui, et il est condamné au travail qui est pénible et repoussant, voire dégradant. La distinction religieuse entre Esprit et Matière permet d’établir une hiérarchie indispensable aux classes dirigeantes qui s’assimilent à une pure élite [17], distinguée, choisie et voulue par Dieu, raffinée et cultivée, spirituelle et, surtout, libérée de tout travail répugnant, tandis que les ouvriers sont ramenés au rang des bêtes. De plus, les pauvres sont matérialistes, sales, grossiers, misérables, incultes et bassement intéressés aux choses immédiates de la vie et — faute impardonnable aux yeux de Malthus — innombrables. C’est ce qui fit écrire à Engels : « La théorie malthusienne n’est que l’expression économique du dogme religieux qui oppose l’esprit à la nature et aboutit à la corruption de l’un et de l’autre [18]. »

En opposant l’esprit et la matière, le christianisme cultive ridée de châtiment et en vient à juger bénéfiques les fléaux qui extirpent les plaies humaines, la vie de la multitude des pécheurs. La société capitaliste est foncièrement patriarcale : la femme est le diable, car elle enfante et séduit… l’homme. Le malthusianisme exprime cette haine pour la vie, « cette détestation profonde et tenace à l’endroit de l’enfant », selon la formule de Carole Sandrei (La Société contre l’enfant, Stock, 1977). Le capital place la richesse matérielle au-dessus de la vie, et la très chrétienne et capitaliste Amérique a inventé la bombe à neutrons qui détruit la vie humaine et préserve les biens matériels. Nul mieux qu’un curé, habitué à manier l’anathème et à scruter les âmes, ne pouvait aussi froidement rendre les pauvres eux-mêmes responsables de leur pauvreté.

« Ce qui caractérise Malthus, c’est sa vulgarité foncière de sentiments, vulgarité que seul peut se permettre un curé qui voit dans la misère la punition du péché originel et qui a besoin en général de cette « vallée de larmes », ce qui ne l’empêche pas en même temps — à cause de ses grasses prébendes et à l’aide du dogme de la prédestination — de juger bon d’adoucir aux classes dirigeantes le séjour dans cette même vallée de larmes [19]. »

Rente propriétaire et « surcharge » mercantile

Cette haine contre Malthus s’adresse non à une personne contingente, mais au représentant théorique de la troisième des classes fondamentales de la société — celle des rentiers, classe qui condense en elle la perversion croissante de la forme de production capitaliste qui devient conservatrice, puis sénile et parasitaire, tandis que son centre d’intérêt se déplace de plus en plus des phénomènes de la production sur ceux de la circulation (de la commercialisation et de la consommation). C’est, en effet, le secteur privilégié où se fait la répartition des richesses, l’attribution des prorata à consommer ou à investir dans telle ou telle branche : « La distribution est la puissance en action de la propriété privée ». [20]

Or c’est aussi dans la circulation que s’effectue le renversement des choses en leur contraire qui permet à la classe des rentiers de passer pour une classe déterminante de la société et de concrétiser sa domination sociale. Dans la circulation où se réalise le capital, la marchandise se transforme en argent, divinité visible qui mue toutes les qualités et les activités humaines en leur contraire, engendre l’universelle confusion et perversion, en faisant fraterniser les choses inconciliables. La distribution prend le pas sur la production, le commerce sur le travail et l’esprit sur la matière. Cette inversion des choses qui évoque la magie est la fonction même de la circulation mercantile. Elle fait apparaître en outre le producteur comme un être dérisoire, bafoué par son propre produit, puisque celui-ci se métamorphose sur le marché en argent, puis indifféremment en chaussettes ou en allumettes. Mais, pour le producteur salarié, ce procès est encore plus dur, puisque le capitaliste s’est approprié de son produit et que lui-même n’a touché qu’une partie des heures de son travail. La circulation est donc le lieu favori des classes dominantes.

À partir d’elle, Malthus se prend pour le démiurge de toutes choses — et il fait passer la consommation pour plus importante que la production, les classes rentières pour plus nécessaires que les classes productives, en témoignant au travail une haine que même les industriels bourgeois à la Ricardo ne pouvaient partager, étant donné qu’ils considéraient le travail comme la source de toute valeur et de toute richesse.

Maniée par Malthus, l’économie politique bourgeoise devient monstrueuse et antisociale : l’impéritie domine le savoir-faire, le jouisseur et l’oisif déterminent, avec l’argent et leur consommation futile et dépravée, quels seront les produits à créer, les secteurs de la production à développer — et le luxe inutile passe avant la consommation essentielle, comme l’armement, les moyens de guerre et de génocide priment le pain, l’habillement et le logement des masses.

C’est en étendant la définition de la rente foncière jusqu’à la notion mercantile de surcharge des prix au sein de la sphère des échanges sur le marché — le fameux surprofit — que Malthus put devenir, outre le porte-parole des propriétaires fonciers traditionnels, le père des classes moyennes d’hier et d’aujourd’hui [21], et devenir — comme nous le verrons — le théoricien du moderne capitalisme, populaire des U.S.A. et de Russie. Dans le capitalisme sénile, la rente, au sens de surcharge chère à Malthus, profite également aux innombrables fonctionnaires de l’Église et de l’État, aux agents du capital qui assurent sa gestion, son administration, sa défense, sa justice, son impérialisme, la diffusion de ses idées, sa publicité écrite et parlée ; bref, à tous ceux qui, dans les pays « avancés », voient leurs revenus gonfler par les surprofits du capitalisme parasitaire — et cela va jusqu’aux innombrables services.

L’horrible faussaire Malthus ne retourne pas seulement le sens de toutes choses, en s’appuyant sur l’odieux mécanisme mercantile de l’échange entre équivalents qui règne dans la sphère de la circulation, mais extrapole encore ce résultat à la sphère naturelle de la population pour justifier, par une loi éternelle et irréfragable, la misère et la redondance des masses, dont le travail crée la richesse, la prodigalité et la prépondérance des classes oisives.

Malthus théorise ainsi l’abjection et la déchéance la plus vile d’un mode de production — celle qui fait passer pour surnuméraires et inutiles ceux-là mêmes qui produisent les richesses, et présente comme primordiaux les incapables, les jouisseurs et les oisifs. Il faut attendre la dernière des sociétés de classe pour développer une telle perversion des mérites, en jetant l’anathème sur ceux-là mêmes qui procurent aux parasites leurs moyens de jouir et de prospérer. L’infâme curé substitue au Dieu, garant de l’ordre éternel de l’économie politique de classe, le principe naturel — invariable et inné aux choses humaines — de la population, faisant ainsi preuve d’un racisme qui justifie la mort lente des masses les plus nombreuses et tous les génocides des travailleurs et des pauvres, qui sont l’incarnation du Mal aux yeux de tout propriétaire, de tout riche et de tout parvenu. Le malthusianisme s’avère ainsi la théorie de classe la plus anti-ouvrière qui soit.

Les rentiers à la Malthus sont les pires

L’exploitation exercée par la bourgeoisie industrielle, si infâme soit-elle, n’en apporte pas moins à la société un avantage, puisqu’elle extorque au travail une plus-value dont une partie — la plus grande, au début — est réinvestie pour développer et multiplier les branches de la production, accroître la productivité, voire taire baisser le prix des produits manufacturés, sans parler du fait que le capital combine sans cesse davantage les forces du travail par une coopération et une association toujours plus rationnelles el fécondes. En revanche, il saute aux yeux que la rente des propriétaires fonciers ainsi que les surprofits empochés par les parasites n’ajoutent absolument rien, mais sont au contraire à déduire de la plus-value ou richesse déjà créée par le travail sous le commandement de l’entrepreneur capitaliste. La propriété de la terre confère aux rentiers le monopole de l’alimentation et, par là, un droit de vie et de mort sur les populations.

Les limites du capital se manifestent dans l’agriculture, au fait qu’il trouve dans le rythme naturel de la terre une entrave à l’exploitation effrénée du travail. En conséquence, il ne parvient pas à évincer la propriété foncière qui a ses racines profondes dans la spoliation des vastes campagnes — et, faute de pouvoir supplanter son rival, il s’allie à la fin avec lui, puisque l’exploitation capitaliste dans l’industrie implique elle aussi un titre de propriété sur le travail mort accumulé par les générations laborieuses du passé. De la sorte, l’économie capitaliste de la terre aggrave au maximum pour les habitants des campagnes les conditions de travail et de vie — et les propriétaires fonciers s’acharnent à prolétariser les paysans pour agrandir leurs domaines, sans leur apporter eux-mêmes en compensation les avantages inhérents au progrès technique. Qui plus est, la rente foncière grève désormais même les articles industriels, puisqu’elle alourdit le coût des matières premières qui entrent dans leur fabrication.

Dans sa théorie de la rente, Marx souligne que l’existence d’écarts systématiques (surcharge chère à Malthus) entre le prix des denrées alimentaires et leur valeur a des conséquences fatales pour l’humanité sous le capitalisme, comme l’expérience le démontre amèrement, même aux masses des pays capitalistes développés [22] : avec la croissance de la production bourgeoise, on alimente de moins en moins bien l’espèce humaine, en dépit de l’essor croissant des forces productives en général. Ce déphasage entre l’industrie et l’agriculture, entre la section des moyens de subsistance et celle des moyens de production et articles de luxe provoque les crises du capitalisme. Il repose sur le tait que tous les produits agricoles sont vendus et payés par celui qui les consomme à un prix dépassant leur valeur. Contrairement à ce qu’affirme Malthus, ce résultat n’est pas dû à une loi naturelle, mais au mécanisme mercantile qui fixe le prix des denrées alimentaires d’après le prix de production du terrain le plus mauvais, tous les autres donnant une rente parasitaire que paie le consommateur, non certes l’improductif qui en profite, mais le productif qui travaille.

Le capitaliste Ricardo en était très ennuyé. En effet, il a besoin d’aliments très bon marché, parce que 1) cela permet des bas salaires dans la mesure où l’industriel voit diminuer le coût des moyens de subsistance nécessaires à la reproduction de la force de travail, mais surtout 2) parce que le capitalisme gagnerait la partie et assurerait un progrès ininterrompu à l’humanité en promouvant un bien-être toujours croissant, si les aliments de base baissaient de prix et se multipliaient de la même manière que les produits de l’industrie, où le capital peut avoir un développement illimité — hélas ! pour lui, en théorie seulement du fait de sa liaison nécessaire avec l’agriculture.

C’est sur le développement inégal du capital dans l’industrie et l’agriculture que Marx a fondé sa formidable condamnation de la société mercantile du capital. Dès le siècle dernier, l’industrielle Angleterre a été hors d’état de se nourrir elle-même, malgré une expansion inouïe de ses forces productives — et aujourd’hui il en va pratiquement de même de tous les pays industriels d’Europe occidentale et orientale.

La Russie étant un pays d’industrialisation relativement récente, nous possédons des statistiques assez parlantes sur la disparité d’évolution de son industrie et de son agriculture qui fonde le développement capitaliste inégal à tous les niveaux (indice divergent des prix, rythme discordant d’expansion de chaque secteur, etc.) et témoigne de l’anarchie d’une production qui se fait non selon les besoins humains, mais selon la capacité de susciter des profits.

Voici quelques données sur la croissance divergente des divers secteurs de la production : en trente-deux années, de 1913 à 1955, la production d’acier, de fonte, de charbon, de pétrole et de machines a augmenté de 39 fois, tandis que celle des biens de consommation n’a augmenté que de 9 fois. Encore faut-il noter ici que l’industrie participe, elle aussi, à la production de biens de consommation. Comme le capital peut y multiplier ses rotations dans l’année et donc y taire de gros profits si bien que le taux de croissance y est particulièrement élevé, l’industrie manufacturière a fortement contribué à l’accroissement des biens de consommation, et l’indice en est encore gonflé par le fait que de nombreux appareils et produits n’existaient pas encore dans la Russie de 1913. Ainsi enregistre-t-on que, de 1913 à 1955, le nombre des réfrigérateurs a augmenté de 50 fois, celui des machines à laver de 80, des motos de 24 et… celui des appareils de radio et de télévision de 150 fois. Par ailleurs, les produits de première nécessité ont augmenté beaucoup moins : le sucre de 2,8 fois, alors que la population passait de 155 millions à environ 200 millions en 1955. Les tissus de laine augmentaient de 2,5 fois, tout comme les tissus de coton — et les céréales ont même baissé pour ce qui est de la consommation par tête.

La brillante Amérique n’échappe pas à la loi de la baisse de consommation des principales denrées alimentaires, comme en témoigne l’évolution du nombre de calories par jour et par personne. De 3 520 calories en 1902, elle est passée progressivement à 3 200 en 1955, la perte alimentaire étant pour ces quarante-trois ans de 9%, d’autres sources vont même jusqu’à dire qu’on n’en est plus en 1975 qu’à 3 050 calories, la perte est alors de 13%.

Mais revenons à la Russie pour laquelle nous avons les données statistiques portant sur le secteur A (production de moyens de production) et le secteur B (biens de consommation). Il nous suffit de donner les chiffres sur la part de chacun de ces deux secteurs dans la production globale pour constater une fatale disparité d’évolution. Voici la part du secteur A (industrie lourde) en 1913, 1917, 1928, 1940, 1946 et 1955 : 33,3 %, 38,1 %, 39,5 %, 61,2 %, 65,9 % et 70,8 % : elle croît au rythme de l’accumulation capitaliste, la série parallèle des biens de consommation diminue régulièrement pour ces mêmes années : 66,7 %, 61,9 %, 60,5 %, 38,8 %, 34,1 %, 29,2 % [23].

Aujourd’hui, la Russie a dépassé son rival américain dans de nombreux secteurs de l’industrie lourde, non seulement pour la masse produite, mais encore par tête d’habitant. C’est le cas pour l’électricité, le ciment, le minerai de fer et le charbon. Cependant, dans le même temps les queues s’allongent devant les magasins de vivres.

Irlande et tiers monde

En fait, la Russie, longtemps isolée du reste du monde par le protectionnisme, ne fournit pas l’exemple le plus classique de la crise agricole et alimentaire qui accompagne l’essor de l’industrie capitaliste. L’Angleterre que nous décrit Marx, et les pays occidentaux d’aujourd’hui ont suscité une crise agraire autrement catastrophique, parce qu’ils sont bien plus colonialistes et impérialistes que les régimes actuels de l’Est et se nourrissent en grande partie des produits de pays tiers. Pour obtenir ce résultat, ils ont pour ainsi dire exporté dans les pays dépendants les conditions catastrophiques de l’agriculture sous le régime capitaliste. La bourgeoisie manufacturière anglaise, modèle classique entre tous, rêvait de faire de l’Angleterre l’atelier industriel du monde entier, sa ville, et de tous les autres pays et continents sa campagne, qui devait croupir dans l’activité agricole et lui fournir à bon marché les moyens de subsistance et les matières premières à transformer.

En étudiant l’Irlande qui fut le premier des pays dépendant d’une métropole industrialisée et préfigure le sort du tiers monde moderne, Marx montre que la question agraire, avec l’incapacité du capital à alimenter ses populations par son besoin irrépressible de faire des profits et de tirer des rentes et des surprofits des pays les plus pauvres, explique également le colonialisme et l’impérialisme.

A ce propos, Marx souligne, dans le fameux chapitre sur l’accumulation, que le capital crée une double masse de misère : à un pâle de la société, celle des peuples dépendants dont il empêche l’essor industriel et qu’il tient dans l’arriération barbare de l’agriculture qui déchoit dans le monde capitaliste [24] ; à l’autre, celle du prolétariat exploité et, lui aussi, surnuméraire. Dans les textes sur l’Irlande que nous publions dans ce recueil, Marx décrit minutieusement le mécanisme de cette dépendance : la métropole industriellement, développée projette ou exporte sur la verte Eire ses conditions agraires, en la ruinant complètement et « sans même donner à ses cultivateurs les moyens de compenser la perte des éléments constituants de son sol. » Elle est livrée à la pire classe de la société bourgeoise, les rentiers chers à Malthus, qui saccagent son sol et pillent sa main-d’œuvre ; bref, ce pays devient arriéré comme le tiers monde ou les régions plus ou moins sous-développées des opulentes métropoles : le sud de l’Italie, la Bretagne, la Corse, etc. La métropole y perpétue les atroces conditions de l’accumulation primitive, en y « éclaircissant les campagnes », en substituant le bétail aux humains, en rendant surnuméraires les travailleurs. Le mouvement de concentration de la propriété terrienne ne s’effectue pas en apportant un progrès soutenu à l’agriculture, il dégrade la terre et la nature ambiante, alors que le travail humain intense améliorait avec les générations le sol travaillé. Pire encore : la rente se fait plus grasse lorsque le travail diminue dans le produit ; l’élevage du bétail dans les prés clos est plus rémunérateur que le travail des champs, tandis que la monoculture devient plus rentable que l’horticulture séculaire du paysan traditionnel.

L’Irlande est évidemment le paradis, le champ de prédilection du représentant des classes parasitaires — Malthus. La population y est toujours trop nombreuse, et il y trouve la confirmation qu’il faut détruire les surnuméraires pour accroître la richesse des rentiers. Marx se rend sur le même terrain pour réfuter les thèses malthusiennes, en se fondant sur les données statistiques fournies par les classes dominantes elles-mêmes : à mesure que la population diminue, la production elle-même s’amenuise et le revenu national baisse, la technique et l’organisation de la vie sociale régressent ; le seul « progrès » est une légère augmentation du revenu annuel de la catégorie supérieure des propriétaires fonciers.

De même que le capital mécanisé rend les ouvriers surnuméraires, l’accumulation impérialiste suscite dans les pays pauvres une surpopulation qu’il accable de ses « pollutions ». Des deux, il tire une main-d’œuvre aux périodes de boom de l’infernale économie capitaliste. Dans la phase sénile de l’industrie automatisée des pays développés, le patronat n’a plus guère besoin de recourir aux esclaves de couleur pour valoriser le capital. Les surnuméraires des pays du tiers monde s’entassent alors dans de gigantesques bidonvilles autour des capitales et des grandes villes, tandis que l’industrie se concentre toujours davantage dans les métropoles, où l’effarante surproduction engendre une classe stérile de plus en plus nombreuse de consommateurs et de travailleurs improductifs qui sont nécessaires au maintien d’un tel ordre dégénéré, théorisé par Malthus dès l’aube du capitalisme.

Le capital singe Malthus

Étant privée des moyens de son travail et de l’acquis technique créé par les générations passées, la masse humaine du tiers monde se trouve être en surnombre eu égard aux conditions de valorisation du capital. Il s’agit donc, pour l’impérialisme blanc, de résorber cette surpopulation, d’après le « principe de la population » de Malthus.

Au cours de cet après-guerre, les continents de couleur ont ainsi été mis à feu et à sang pour maintenir les conditions d’exploitation cyniques du capital des métropoles : la France, simplement pour tirer quelques avantages économiques pour certains de ses nationaux, n’a pas hésité à mener une guerre qui anéantit environ huit cent mille innocents en Algérie ; une semblable opération avait été conduite en Indochine, à Madagascar, etc. Les guerres coloniales prirent de plus en plus l’allure de véritables génocides, justifiés à l’arrière-plan par la nécessité d’anéantir la population « qui grouille dans ces pays ». Lors de la chute de Sukarno, sous prétexte de faire la chasse aux communistes, les forces de répression massacrèrent en six mois — de fin 1965 à début 1966 — un million de paysans installés par la réforme agraire sur les terres des anciens propriétaires fonciers : les raisons politiques masquent les sinistres intérêts de la propriété foncière parasitaire. Depuis l’éviction des Portugais, les soldats indonésiens ont tué quelque 150 000 personnes dans l’ancienne Timor, soit plus de 15 % de la population [25]. Et puis il y a eu la guerre du Biafra, les massacres en Amérique latine, en Afrique, au Vietnam, en Corée, au Pakistan, au Bengladesh, etc. : le capital mène une guerre meurtrière aux masses pauvres. Comme la dernière guerre ne s’est pas achevée par un traité de paix, les guerres ne se déclarent plus : à chaque jour qui se lève, il faut sacrifier des malheureux au Moloch impérialiste, et la sinistre ombre du faussaire Malthus se profile dans les fumées du massacre.

Il y a deux manières de compter la population surnuméraire qui sera anéantie dans la troisième guerre mondiale qui suivra l’actuelle gigantesque crise de surproduction capitaliste, si la révolution ne l’empêche d’éclater. La première n’est pas pour déplaire aux malthusiens modernes de couleur blanche, puisque la catastrophe s’abattrait essentiellement sur les peuples de couleur, en réduisant le nombre de bouches et en augmentant donc leur part du gâteau : d’ores et déjà, nous dit la presse d’information, on peut dire que 500 millions d’Asiatiques, d’Africains et de Latino-Américains ne pourront être nourris dans les années 1980 [26] et — si la population augmente au même taux et la production agraire suit la même évolution que ces dernières années — ils périront de faim, comme récemment au Sahel, en Inde, en Ethiopie, en Egypte où, en une lueur fulgurante de conscience sociale, les masses s’en prirent directement en janvier 1977 à la cause de leurs malheurs, en attaquant l’ignoble pouvoir établi du capital.

La seconde parvient au même chiffre, mais en reliant la catastrophe au mode de production capitaliste — et la faux de la Mort se trouve détournée vers d’autres pays. Elle prend comme mesure l’acier qui est le baromètre de l’expansion capitaliste : avec une production dans le monde de 3,6 millions de tonnes d’acier environ, la guerre de 1870 a fait dans les 300 000 morts ; avec 55,2 millions de tonnes en 1914-1918, la première des grandes guerres mondiales de l’ère impérialiste, il y eut environ 5 millions de tués ; avec les 119 millions de tonnes en 1939, il y en eut environ 57 millions dans la suivante. Avec l’accélération dans l’efficacité de l’industrie de guerre constatée depuis 1914, on peut arriver à un nouveau décuplement des victimes du prochain conflit impérialiste, soit, avec les 721 millions de tonnes déjà produites en 1974, au chiffre astronomique de 500 millions de morts [27]. Guerre ou paix, le résultat est inéluctablement le même, si on laisse libre cours au déterminisme inhérent au système capitaliste de production, que seule brise la révolution qui ne peut pas non plus être pacifique.

L’actuelle hypercrise de surproduction combine ainsi la faim qui frappe les surnuméraires à l’excès de production, exactement selon le schéma classique des crises dans la vision de Marx [28]. Ces dernières années, les famines se sont généralisées dans les continents de couleur, tandis que toute l’Europe industrialisée — y compris l’Europe de l’Est — en appelle de plus en plus à l’Amérique pour se nourrir, cette Amérique qui a des excédents du fait surtout que sa population de sédentaires, motorisés et automatisés, stupéfiés et drogués de mille façons, ne fait plus de travail physique et ne consomme, par exemple, que 65 kg de farine contre 140 kg par an en Russie [29]. Depuis la crise de 1974, la pénurie de vivres se fait sentir à l’échelle mondiale et se répercute sur l’indice des prix (et donc aussi sur la consommation) des pays blancs privilégiés : les pommes de terre ont commencé à manquer, le café coûte cinq fois plus cher au prix de gros, le cacao, le thé, etc., suivent — et l’on parle de rationner la viande en Italie [30] comme on en parle dans une vulgaire démocratie populaire, en Pologne, par exemple.

A l’autre pôle, la surproduction industrielle atteint son paroxysme, comme le montre l’indice du chômage — et là encore l’acier est le secteur pilote, le plus sévèrement touché par la crise. Une moderne Marie-Antoinette nous dira peut-être bientôt : si vous n’avez pas de pain, mangez donc de l’acier !

Encore les suggestions de Malthus

Toute cette évolution catastrophique n’a rien à voir avec les thèses simplistes de Malthus sur la progression géométrique des humains et la progression arithmétique dans le règne animal et végétal, bien que ses résultats évoquent ces sinistres perspectives. Dans les conditions de vie et de production capitalistes, sa suggestion est si forte que Darwin, par exemple, qui avait observé que les végétaux et les animaux avaient tendance à croître suivant la progression géométrique, bien plus vite que les humains, y trouvait cependant une confirmation du principe de la population du diabolique curé, comme le note Marx, page 135 de notre anthologie.

Les massacres qui déciment cycliquement la « surpopulation » humaine « croissante » ne proviennent pas d’une « loi naturelle », mais des lois économiques du développement capitaliste : d’une part, les moyens de production se concentrent dans quelques rares pays privilégiés, ce qui en frustre les multitudes du plus grand nombre de pays ; d’autre part, le capital investit de préférence dans l’industrie lourde, l’armement, les productions de luxe de tous genres, en négligeant l’agriculture et les moyens de subsistance nécessaires. Cette fatalité n’en est pas une, elle n’est déterminée que par le mode de production capitaliste qui n’est que transitoire dans la succession des modes de production et de société de l’histoire humaine [31].

En analysant les lois de l’accumulation capitaliste, Marx note d’emblée que le capital sévit dans les campagnes où il prétend créer un excédent de population qu’il arrache à l’agriculture pour les embastiller dans les manufactures qui manquent de bras, en donnant ainsi un coup fatal à la productive culture pour des raisons mercantiles de rentabilité et de profit et non de productivité technique ou naturelle. L’obstacle est purement économique, car techniquement rien ne s’oppose au transfert à l’agriculture des forces productives développées, par l’accumulation, dans l’industrie des métropoles.

Dans le fameux chapitre du Capital sur l’accumulation primitive, Marx décrit comment les campagnes de l’Ecosse, du Pays de Galles et surtout d’Irlande furent ruinées par l’essor de l’industrie anglaise et les bras « en surnombre D drainés dans ses manufactures, tandis que l’impériale Grande-Bretagne tirait des matières premières et des moyens de subsistance de ses colonies d’Amérique du Nord, de l’Inde, de l’Australie, etc. La France, dont l’essor industriel et l’accumulation de capital furent infiniment plus lents, tira également de ses colonies un grand nombre de ses moyens de subsistance (vin, arachide, bananes, café, cacao, etc.) et développa un capitalisme usuraire. Ce n’est qu’après la perte de son empire colonial que le capital français dut créer, sur le territoire national même, une agriculture « adéquate », et en vingt-cinq ans ce fut le départ de deux paysans sur trois, la « surpopulation » capitaliste frappant enfin de plein fouet, dans la métropole même, le secteur agricole, ce souffre-douleur de la production capitaliste [32].

Lorsqu’au cours du développement capitaliste la fabrique mécanisée, voire automatisée, se substitua lentement à la manufacture qui employait beaucoup de bras, il y eut une nouvelle création de surnuméraires qui est l’indice capitaliste d’un nouvel accroissement des forces productives obtenu par l’introduction massive des machines et l’application des sciences naturelles, chimiques et physiques au procès de travail. Mais, pour ce faire, le capital investit toujours plus là où la productivité et les profits peuvent are au maximum, en gonflant la valeur d’échange aux dépens de la valeur d’usage, et délaisse plus ou moins les activités et les productions mêmes primordiales par leur utilité, afin de produire pour produire, et ce de manière de plus en plus antisociale. Certes, pour les marxistes, la tâche qui consiste à accroître les forces productives à tout prix est transitoirement progressive, mais elle est bientôt accomplie, et déjà dans le Manifeste de 1848 Marx observait que la société anglaise souffrait d’un excès de capacités de production — et le cycle des crises, ponctué de guerres et de révolutions, suit son cours.

La surproduction engendre la surpopulation

Ce que les malthusiens d’hier et d’aujourd’hui sont incapables de saisir, c’est que la surproduction suscite la surpopulation, et que la solution au problème de la surpopulation consiste à cesser de surproduire, pour équilibrer production et population — ce qui exige l’abolition des conditions mercantiles qui donnent la prééminence à la production sur la population dans le développement des forces productives et détournent celles-ci de leurs fonctions humaines. Les conditions économiques suscitent toujours une masse de population qui leur correspond. Sous le capitalisme, la surproduction, en créant ici la surconsommation qui fait baisser la natalité pour être encore plus riche, suscite la surpopulation là où l’on sous-consomme, parce que la misère entraîne l’augmentation de la population : cf. 236, note 43.

Pour Engels, la contradiction entre surproduction et surpopulation caractérise le mode de production capitaliste qui est, par définition, création de plus-value, donc portion congrue au travail vivant : « On peut fort bien briser cette contradiction, tout simplement en la résolvant — en faisant fusionner les intérêts qui sont aujourd’hui contradictoires, on détruit l’antagonisme entre surpopulation, d’un côté, et surabondance de richesses, de l’autre. Et ainsi disparaîtrait ce phénomène prodigieux — plus surprenant même que tous les miracles de toutes les religions réunies —, le fait qu’une nation doive mourir de faim devant ses vaines richesses et la surabondance de ses biens [33]. »

L’absurdité « malthusienne » se retrouve dans la principale mesure d’assainissement économique proposée par les différents gouvernements dans l’actuelle crise aiguë de surproduction : diminuer encore le pouvoir d’achat des salariés. Ils ne font que défendre ainsi les intérêts immédiats des capitalistes sans remédier à la crise elle-même : à la suite de la baisse tendancielle du taux de profit, les patrons voient leurs revenus menacés et ils cherchent à accroître leur part en diminuant les salaires, quitte à aggraver la surproduction par une baisse générale du pouvoir d’achat.

La solution — révolutionnaire et douloureuse pour les infectes classes moyennes si nombreuses dans les pays développés — est de répartir les secteurs de production conformément aux besoins de la population, au lieu de produire pour produire selon la loi de la recherche de la plus-value ou de la production maximale de valeurs d’échange. Là encore, ce sera le niveau atteint par les forces productives — et non l’absurde loi naturelle de Malthus, contre laquelle l’homme ne peut rien — qui déterminera le niveau de la population. Dans l’économie non mercantile, la principale force productive sera l’homme lui-même, pleinement épanoui, qui organisera, de façon consciente et humaine, aussi bien sa propre production que celle des objets matériels.

Le fait que le capital suscite le chômage, quand il substitue les machines aux hommes pour multiplier encore les forces productives, démontre que les forces de travail ne sont en surnombre qu’en raison de la soif de profit du capital, et non parce qu’il y a moins de richesses produites qu’auparavant. L’une des forces qui eût pu freiner le gonflement de la surpopulation, ce sont les syndicats [34], mais ils furent incapables, d’une part, de faire baisser les heures de travail pour qu’un salaire continue d’être versé pour tous, ce qui permettrait d’absorber la production accrue, et, d’autre part, d’orienter la production vers la fabrication de produits nécessaires au sens de plus en plus large, en imposant que l’accroissement des forces productives serve les besoins humains, même s’il faut développer des secteurs moins générateurs de plus-value.

Folie de la surproduction capitaliste

Avec leur logique, les bourgeois ne peuvent expliquer l’« explosion démographique » des continents de couleur. Ils ne peuvent voir que le volcan de la production qui éructe des quantités croissantes de marchandises dans les pays blancs est du capital concentré, formidablement centralisé, qui a donc exproprié dans le passé une masse humaine énorme dans tous les continents — la richesse pourrait-elle être aussi démesurée si, à l’autre pâle, il n’y avait une concentration aussi gigantesque de la misère [35] ?

La folie de la production pour la production atteint ici des sommets tout aussi vertigineux que là la procréation de la misère. Une race menacée dans ses moyens d’existence se défend en proliférant. Or cette menace se concrétise lorsque le producteur traditionnel est converti en pure force de travail, c’est-à-dire que le capital l’a dépouillé — par la violence économique et physique — de ses instruments de travail et donc de son produit, de sorte qu’il n’a même plus les aliments qu’il lui faut obtenir désormais en vendant sa force de travail — s’il trouve à la vendre. Or cette phase initiale de l’accumulation du capital se perpétue dans les pays de couleur, où végète par voie de conséquence une masse misérable sans cesse croissante. Cette impuissance des masses explique par ailleurs qu’elles soient gouvernées par des fantoches aux mains des grands intérêts impérialistes qui pillent le sol et le sous-sol de ces pays dont la substance vitale va alimenter les métropoles blanches.

Le programme de la société communiste se fixera pour tâche primordiale l’arrêt de la course folle vers l’accumulation effrénée du capital et le rétablissement de la saine hiérarchie de la production [36] en faisant passer les moyens de subsistance avant les articles de luxe et même avant l’industrie lourde chère à Staline, tout acquis à l’idée insensée de faire participer la Russie à la stupide production d’acier, qui, en 1980, devrait atteindre les 800 millions de tonnes par an dans le monde. C’est avec une déflation de cette production qu’on freinera le flot démographique, la véritable défense de l’espèce pouvant signifier aussi que l’on s’oppose à l’inflation de l’espèce. Mais cette défense n’a qu’un seul nom : communisme, et non folle accumulation du capital.

Fonctions de destruction

La définition la plus haute que Marx donne du capital, à savoir que le travail mort passé — installations productives, machines, procédés physiques et chimiques, capacités technologiques accumulés par toutes les générations, association et coopération — domine le travail vivant actuel et possède une assignation sur le travail vivant futur, n’a absolument rien d’abstrait. Elle explique l’énorme efficacité du travail vivant actuel, ainsi que le fait que le capital n’a plus guère besoin d’accroître sa masse, tandis qu’il a un besoin impérieux — ressenti vivement par Malthus — de dilapider cet excès de capacités productives.

Il est urgent d’arrêter la course infernale de l’accumulation qui aboutit au fait qu’une partie de l’humanité — parasitaire de l’espèce entière puisqu’elle jouit des forces productives tirées du monde entier et de la terre améliorée par toutes les générations antérieures — brûle et détruit les superprofits et les supervaleurs en un cycle de folie, et rend toujours plus incommodes et insensées ses propres conditions d’existence. Concentrée dans quelques pays privilégiés, l’actuelle éléphantiasis de la production, pour les neuf dixièmes inutiles à la saine vie de ses habitants, a déterminé une superstructure doctrinale qui suggère irrésistiblement la sinistre théorie de Malthus, en invoquant — quitte à les demander à des forces infernales — des consommateurs qui engloutissent sans répit ce que l’accumulation éructe.

L’Amérique, qui en 1945 concentrait sur son territoire près de la moitié des forces productives de l’humanité, n’a pas subi, comme l’Europe, les destructions qui ont résorbé la surproduction du cycle 1920-1939. C’est donc elle qui a utilisé à fond les deux grands moyens de résorber la surproduction de manière bourgeoise : la théorie à usage interne du bien-être du capitalisme populaire, en développant une classe de mangeurs de la plus-value en excédent, dont la fonction est de gaspiller les forces productives existantes en absorbant leurs produits même absurdes et inutiles, et la théorie impérialiste, à usage externe, de la guerre froide, par la course aux armements lancée dès 1947, inventée en premier lieu pour résorber la crise de surproduction américaine.

La course aux armements n’est de toute évidence qu’un moyen de survivre pour le capitalisme sénile, devenu trop productif et exigeant un gaspillage énorme de forces productives. Des économistes américains ont calculé que les U.S.A. n’ont réussi à résorber le chômage, qui atteignait en 1938 le taux de 19 %, qu’en engageant plus de 25 % de la force de travail dans l’industrie de l’armement [37], qui dilapide, en outre, des masses gigantesques de matières premières, d’installations et de machines. Mais, ce n’est pas tout, la stratégie politique de l’impérialisme américain a consisté à amener les Russes à s’engager dans une course aussi folle a l’armement, avec la stupide théorie de l’équilibre de la terreur, acceptée par Staline, qui se plaçait sur le même terrain que l’adversaire, au lieu d’adopter une politique militaire révolutionnaire, infiniment plus efficace [38]. Le résultat en fut une dilapidation effrénée des forces productives en Russie aussi, qui souffrait alors, contrairement à l’Amérique, non d’un excès, mais d’un manque de forces productives. C’est ce qui rendit, et rend encore, si pénible à la population russe le procès de l’industrialisation.

Aujourd’hui, la course aux armements, imposée par les Etats-Unis au début de ce cycle historique, s’est généralisée au monde entier, et il est particulièrement odieux de voir les gouvernements de pays indigents tels que l’Egypte proposer des armes au Congo de Mobutu pour maintenir l’ordre établi, qui est celui de la faim et de la misère des masses ainsi que du gaspillage systématique des forces productives.

S’il est clair que l’armement est l’un des moyens les plus efficaces de l’arsenal néo-malthusien pour résorber la surproduction par la dilapidation des forces productives et la surpopulation par des guerres dévastatrices, le rapport entre le malthusianisme et le moderne bien-être qui suscite une surpopulation d’improductifs et de dilapideurs absorbant la surproduction est moins évident.

Considérons donc ce rapport.

Malthus, instigateur du moderne bien-être

Les modernes théoriciens du bien-être ou welfare n’ont absolument rien inventé ni rien produit de nouveau. Ils n’ont fait que ramasser les miettes des théories du passé, et, comme nous allons le voir, celles plutôt maigres de Malthus.

Toute cette économie est vulgaire et, pire encore — selon l’expression moderne —, supervulgaire : les welfaristes déforment et travestissent sous un démocratisme mercantile les superprofits des pays archicapitalistes qui ont accumulé chez eux le capital productif du monde entier et rejeté la misère sur les peuples de couleur, de sorte qu’ils peuvent dilapider le patrimoine commun au seul bénéfice des privilégiés blancs, en satisfaisant le goût dissipateur des classes oisives et jouisseuses ou des improductifs qui s’agitent sans rien faire — en outre, ils ont le front de faire miroiter la prospérité à leurs ouvriers, broyés dans l’engrenage d’un machinisme inhumain.

En renouant avec Malthus, les welfaristes reprennent ses armes de guerre contre le prolétariat qu’ils s’efforcent de dissoudre dans la démocratie économique du capitalisme populaire, en faisant de lui non seulement un simple producteur qui subsiste tant bien que mal, mais encore un jouisseur et un épargnant ; bref, un malheureux qui à la fois produit, consomme et investit du capital.

Malthus avait fait le premier pas, en rejetant à l’arrière-plan les catégories fondamentales de la production — capital constant, capital variable et plus-value —, pour affirmer que l’économie était mue par des valeurs idéales et morales, parfaitement subjectives, mais sordidement matérielles, à l’image des classes oisives et jouisseuses, à l’abri de tout besoin matériel et se croyant affranchies de tout déterminisme économique : « Dans la société, cette classe [des rentiers et des improductifs] représentera la consommation, comme la classe capitaliste représentera la production pour la production — tune incarnant la “propension à la dépense”, l’autre la “propension à l’accumulation” [39] ».

Ce que Malthus, avec un certain sens théorique, considérait au niveau des classes et de la société, les weltaristes modernes, en bons chrétiens subjectivistes, le projettent dans l’individu même, en l’ancrant dans sa nature : l’homo economicus moderne est formé de la trinité de facteurs psychologiques impondérables que sont la « propension à consommer », la « propension à s’équiper » et la « propension à épargner », fruits du « penchant à la jouissance » des classes rentières et du « penchant à accumuler », non par un acte productif, mais par l’abstinence [40], des classes bourgeoises.

En effaçant les distinctions de classe et, surtout, l’exploitation du travailleur étouffé par le bien-être, Keynes se rattache à Malthus par l’intermédiaire de Sismondi et de Rodbertus, dont Marx a tait table rase dans le livre IV du Capital. Si Malthus et Sismondi ont polémiqué contre les économistes classiques, c’est parce qu’ils faisaient dériver la richesse sociale non de la production, mais de la consommation, misérable pour les masses et pléthorique pour les privilégiés — qui est non seulement la solution aux problèmes de surproduction de l’appareil économique, mais encore un remède à la poussée démographique [41]. Sur cette lancée, Sismondi et Rodbertus voient l’origine de tous les heurts et les crises au sein de la production dans une harmonisation défectueuse de la production à la consommation, et ils proposent de stimuler et d’exalter la consommation — et Rodbertus fit un pas de plus en direction du capitalisme populaire en voyant la cause de troubles économiques dans la trop faible consommation des ouvriers. Keynes n’a vraiment rien inventé. Il s’est permis simplement le culot de proposer aux ouvriers de creuser sur la lune des trous que d’autres referment, pour maintenir le plein emploi (avec des horaires de travail élevés) afin de stimuler les revenus et, partant, la consommation [42].

Une fois affirmée la primauté de la consommation sur la production, les théoriciens du bien-être ont beau jeu de nier les différences de classes qui naissent des rapports de production. Le capital étant démocratisé et dilué dans chaque individu, ils peuvent mettre au rencart non seulement les rentiers et leurs appendices, mais encore les entrepreneurs et les ouvriers. Dès lors, ils imaginent une société où le patrimoine de toutes les entreprises appartient à tous les citoyens, ou du moins à leurs employés qui peuvent en être des actionnaires — et les ouvriers deviennent même des cogestionnaires !!! Cela leur permet d’introduire, au niveau individuel, le concept malthusien, barbouillé de l’idéal de la liberté, selon lequel chacun peut assouvir, à sa guise, sa propension à consommer ou à épargner (accumuler).

Or c’est là qu’apparaît la véritable « finesse » malthusienne de la doctrine du bien-être. Elle établit que l’output (recette individuelle) est autre chose que le véritable bien-être, puisqu’il peut être amputé, chaque individu étant libre de le subdiviser en biens de consommation ou en épargne, en jouissant ou en investissant avec de doux cadeaux au capital, en un mariage contre nature de l’exploité avec l’exploiteur. Le choix dépendra du goût de chaque particulier et de ceux qui prévalent dans la société (soumise au battage publicitaire), voire de la fameuse « structure des prix », c’est-à-dire des facilités de certaines consommations à prix réduits, de la promotion de certaines autres par le soutien des prix, des primes à l’épargne et, enfin, du crédit qui permet des achats avec une capacité d’acquisition anticipée [43].

En imaginant ainsi que le revenu du travail et celui de la richesse pleuvent sur tous, que tous aussi épargnent et contribuent à accumuler pour de nouveaux investissements, on impose aux revenus les plus bas le pesant tribut de l’épargne, on grève les bien maigres ressources des moins rémunérés. C’est le franc cynisme du slogan de Thorez à la libération : « Retroussez les manches (travaillez plus) ! », que cache la formule : « Faire investir ceux qui sont nus [44] ! »

Ce système, inexorablement mercantile, assujettit les producteurs-consommateurs à souscrire des traites sur leur propre avenir en un esclavage plus vil et plus dégradant que l’ancien. Il leur impose d’avoir un corps et deux âmes, avec la propension de jouir, et celle de produire. Il met sur la carcasse du travailleur qui subit l’essentiel de l’oppression sociale, la livrée du jouisseur et du gaspilleur : horrible déchéance pour le travail au comble de ses capacités productives.

Perversion des rapports sociaux

Dès lors que l’ouvrier est noyé dans le peuple et que toute trace de classes est effacée en économie politique, c’est le capital qui dicte directement, sans fard, ses impératifs à la production — ou, dans Le langage dégénéré des welfaristes, ses « propensions » à ses sujets. Alors le capital développe sans vergogne les secteurs de production où il accumule le plus de profits, sans égard pour les besoins essentiels du reste du monde [45]. Le secteur du luxe passe avant celui des moyens de subsistance, l’automobile est remplacée chaque trois ans, tandis qu’on épargne sur la nourriture ; on singe — comme on peut — la consommation des rentiers et des bourgeois de la pire espèce.

Malthus a inauguré cette évolution qui triomphe impudemment dans la moderne société de consommation, en biffant la production au profit de la jouissance. Sa fameuse structure des prix a lancé le haut prix et la faible consommation des aliments, l’abus croissant de biens et de services, de gadgets de luxe, de fanfreluches, d’engins à moteur, etc.

Cette évolution contre nature impose l’usage des choses futiles et secondaires, sans que soient satisfaits les besoins les plus essentiels pour les larges masses, à savoir s’alimenter sainement, se vêtir et se loger pratiquement et avoir quelques heures de repos chaque jour [46]).

Tant que l’économie demeure dans les limites de l’entreprise et du mercantilisme, on ne peut voir apparaître clairement la solution : cesser de consommer en créant des besoins qui non seulement ne sont pas nécessaires, mais artificiels, nuisibles et dommageables, si bien que cesser de les satisfaire serait un véritable soulagement. Il faut donc finir d’épargner et d’accumuler, et, face à l’énorme capacité productive atteinte par le travail aujourd’hui, il faut diminuer le travail employé dans la production de manière draconienne, et dans le seul mode possible, réduire d’un coup et fortement la journée de travail [47].

Les solutions malthusiennes qui fondent l’idéal de vie américain [48] n’est qu’un style de vie dégénéré du capitalisme sénile qui pèse essentiellement sur les forces vives des travailleurs qui sont sucés de leur vie propre et démoralisés par l’excès de travail fastidieux et par l’inutilité de leurs productions. Ce style de vie, le capital, au fur et à mesure de son développement, l’impose à tous les pays, de l’Est comme de l’Ouest, sous la forme mystifiée d’une propension à s’« américaniser ».

Cet entrelacement abject du capital et du travail dans le capitalisme sénile, du fait des surprofits et des capacités hyperproductives du travail au moyen de la technologie monopolisée par quelques pays, corrompt et renverse tout le mode de rémunération, en établissant une hiérarchie des salaires — à laquelle les syndicats lient trop souvent les ouvriers — qui concrétise l’idéologie parasitaire des classes oisives et constitue la pire brimade pour le travail productif et manuel : plus un travail est dur et plus il se situe dans la sphère profonde de la production, moins il est payé et appuyé ; les rémunérations croissent à mesure que le travail devient plus agréable et plus stérile, voire franchement inutile. Cette tendance soutient le parasitisme individuel qui veut que chacun cherche, avec acharnement, à tirer parti de « ses » talents (que développe l’éducation payée par tous) au profit de l’individu singulier et au détriment des producteurs et du développement général.

La recherche du profit pour le profit fait éviter les investissements qui ne sont pas rentables dans l’immédiat et explique que le capital se précipite dans le développement des services et de l’appareil bancaire et commercial [49] où — tout en étant renversé — le taux de profit est plus élevé, alors que ces secteurs ne font qu’éponger les richesses déjà existantes, la plus-value pléthoriquement créée dans la sphère de production.

Dans ces conditions, les travailleurs improductifs se multiplient à un rythme bien plus rapide que les travailleurs productifs, comblant les vœux des welfaristes, qui créent des revenus à partir de n’importe quel travail, et de Malthus, qui préfère la croissance du nombre des oisifs et des mangeurs de plus-value à celle du nombre des ouvriers productifs.

Ce système implique que le capital extorque un maximum de profit. Dès lors, la rationalisation et les gains de productivité sont poussés au paroxysme dans la sphère de la production (qui comprend les transports et les communications physiques, non mercantiles), afin de dégager les profits les plus grands possible, suscitant un rythme de travail infernal et des coupes sombres dans les rangs des ouvriers rendus surnuméraires.

Cette obscène idéologie malthusienne, qui incline à négliger les objets essentiels, dont par définition les classes rentières riches sont déjà nanties, ne constitue qu’un phénomène secondaire au début du capitalisme, lorsque la bourgeoisie industrielle n’a pas encore de traits parasitaires. Ce n’est qu’avec la pléthore de forces productives et la mise au rencart d’une énorme partie de l’humanité, rendue surnuméraire, que le capital trouve des difficultés de débouchés et fabrique des articles de plus en plus sophistiqués et inutiles, puisqu’il ne satisfait que la demande solvable, circonscrite dans les limites du système capitaliste mercantile. Ce n’est donc qu’à l’époque du capitalisme sénile, hyperconcentré et hyperproductif — au stade suprême du développement capitaliste, selon l’expression de Lénine — que le malthusianisme parasitaire triomphe en imprégnant tous les rapports capitalistes. C’est la société de consommalion du welfare, avec le règne de la télévision, du réfrigérateur, de la machine à laver, de l’automobile et de cent autres appareils qui sont autant de machines sophistiquées, gaspillées dans des unités d’emploi minuscules : le home, saint des saints bourgeois.

La théorie du bien-être, tout à fait malthusienne, résout de la manière la plus abjecte la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste : la socialisation des forces productives au sein de la production et l’appropriation privée des produits dans la sphère de la distribution [50]. C’est ce qui apparaît, par exemple, dans le fait que les machines, fruits de combinaisons et de moyens sociaux, sont dégradées au niveau de la stupide cellule familiale individuelle, alors que les continents de couleur manquent des moyens de travail et de production les plus élémentaires. Enfin, la qualité des produits dégénère, même par rapport à la conception d’antan de la consommation raffinée des classes rentières à la Malthus, sous l’aiguillon bourgeois de la production d’objets de masse qui comportent le moins de travail vivant possible dans la fabrication de la plus nombreuse camelote possible. On en arrive ainsi à une dépravation de la « propension à jouir », avec des consommations vicieuses, ce cancer de toute société en décomposition depuis la Rome antique. A la fin, le bien-être se transforme en son contraire, le mal-être, l’anxiété, la nausée.

Comble de la déchéance

Ceux qui sont le plus affligés de la dégénérescence croissante du capitalisme des pays avancés, ce sont les ouvriers, gangrenés par le mode de vie de leurs pires adversaires, les bourgeois déchus au rang des parasites. Le capitalisme hyperdéveloppé et centralisé dans quelques métropoles capitalistes et impérialistes écrase sous sa botte le prolétariat. Il lui a fait perdre, durant des périodes historiques entières, ses nobles caractéristiques de classe révolutionnaire et s’efforce de lui enlever, autant que possible, la qualité de travailleur productif, non seulement de valeurs d’échange, mais encore de valeurs d’usage (utilités).

Le capitalisme sénile accroît toujours plus les articles de luxe aux dépens des moyens de subsistance, en s’efforçant de transformer les ouvriers eux-mêmes en « articles de luxe [51] ». Qui plus est, après avoir substitué de plus en plus les machines aux ouvriers, le capital tend — comme on le voit après la longue période de prospérité et de « bienêtre », lorsque le capital s’enfonce progressivement dans la crise — à faire des ouvriers des pauvres, des chômeurs et des… assistés.

Prenons l’exemple américain, le paradis du bien-être, le modèle de tous les pays capitalistes — « celui qui à tous les autres montre leur avenir ».

Au cours de la guerre du Vietnam, en pleine agitation des Noirs aux Etats-Unis, après tout un cycle de prospérité, on apprit subitement qu’il y avait 25 millions de pauvres au Pays du bien-être. Ils se sont accrus depuis, et d’autres catégories de malheureux sont venus s’y ajouter. Ainsi, depuis la crise de 1974, « la pauvreté n’est plus un sujet brûlant aux Etats-Unis », et le slogan de « guerre à la pauvreté » a été mis au rencart. Le mal s’amplifie : en 1976, un fonds de 17,4 milliards a été mis en place pour assister quatorze millions de personnes (y compris leurs familles) au titre de chômage.

D’ores et déjà, le budget de tous les assistés américains — les libéraux voient dans la tendance à son augmentation le spectre d’une Amérique transformée en nation d’assistés — est énorme, puisqu’il s’élève à près du tiers du budget du gouvernement américain. Si l’on tient compte du fait que la Sécurité sociale est tout à fait embryonnaire au pays du dollar, il est clair que l’institution sert en gros à soutenir ceux qui crèveraient de misère à côté de l’opulence et du gaspillage.

Et les milieux officiels de déclarer à l’intention… de ceux qui travaillent encore : « Il faut se convaincre que désormais ceux qui travaillent recevront de moins en moins, tandis que ceux qui ne travaillent pas recevront de plus en plus [52]. » Et de crier à la banqueroute : « Si les programmes d’assistance dans les vingt années à venir croissent au même rythme que pendant les vingt dernières années, le total des dépenses de l’Etat représenterait plus du double de notre produit national [53] ! »

Déjà la crise a sérieusement écorné les revenus des travailleurs : les « pauvres qui travaillent » deviennent de plus en plus nombreux, puisque — selon les statistiques — ils représentent un ouvrier sur trois, soit un Américain sur dix : « Les deux tiers des familles américaines ne peuvent, sans s’endetter, payer leur loyer et leurs études d’un de leurs enfants dans une université d’Etat. A peu près la moitié des Américains ne pouvaient se payer trois semaines de vacances dans l’année [54]. »

La paupérisation gagne les masses : les 28 millions de familles dont le revenu était de 16 300 dollars en 1973 ont vu avec l’inflation leur pouvoir d’achat diminuer de 19 % entre 1970 et 1973. Le problème devient préoccupant, car il ne s’agit pas ici d’assistés, mais d’ouvriers qui travaillent encore et qui ont des moyens de défense, si leurs syndicats et eux-mêmes luttent contre la dégradation croissante de leur niveau de vie.

Malthus triomphe impudemment dans les théories modernes du bien-être qui s’enferment dans l’alternative de l’augmentation continuelle de la production et de l’adéquation à celle-ci de la population sur la base mercantile, car aujourd’hui — du tait du développement inouï des forces productives — ce rapport donne une augmentation de la production industrielle entrainant une diminution de la population active. En effet, les facteurs qui augmentent la productivité du travail et maintiennent un temps élevé de travail journalier lui assurent une marge qu’il n’est plus nécessaire de demander à la surpopulation, comme ce fut le cas au début de l’ère capitaliste.

Dans la crise actuelle, le capital tend essentiellement à privilégier l’indice de la production, au nom du sauvetage de l’économie nationale, au détriment de celui de la population — et c’est le chômage massif. Nous assistons ainsi à l’essor d’un système d’assistance et de prévoyance sociales administré par l’Etat pour les ouvriers.

Dans les pays hyperdéveloppés, les pressions de toutes sortes de la classe ouvrière sur le capital contraignent donc de plus en plus celui-ci à s’adosser à des garanties analogues à celles qui « honoraient » les antiques classes et pouvoirs seigneuriaux qui pourvoyaient, en toute circonstance, au boire, au manger et au dormir de leur suite.

Or ce système rabaisse tout simplement les producteurs par excellence que sont les ouvriers au niveau d’une bande d’impotents et d’assistés [55].

En fait, la bourgeoisie est sous le coup de la condamnation formidable de Marx, lancée dans le Manifeste : « La classe dominante s’avère désormais incapable de régner, parce qu’elle est incapable d’assurer l’existence de son esclave au sein de son esclavage, parce qu’elle est contrainte de le laisser déchoir dans une situation où elle doit le nourrir, au lieu d’être nourrie par lui. La société ne peut plus vivre sous cette domination, c’est dire que l’existence de la bourgeoisie n’est plus compatible avec les besoins de la société » (fin du chapitre « Bourgeois et Prolétaires »).

À la misère sans nom des continents de couleur, il faut donc ajouter désormais la pauvreté et le chômage croissants dans les métropoles superdéveloppées [56]. Cela donne une idée de l’ampleur catastrophique de la crise qui tenaille désormais le capitalisme mondial. Or la crise et la pauvreté dans les pays hautement développés démontrent que ce n’est pas d’une pénurie de capitaux et de forces productives, mais au contraire de leur excès que souffre l’humanité.

Dès lors que les ouvriers prendront conscience que le chômage et la misère n’ont pas — comme l’enseignait Malthus — une cause naturelle, mais sociale et économique, ils donneront un prolongement révolutionnaire à l’actuelle crise générale du capitalisme.



[1] Marx note que Malthus accoutre de « façon curieuse sa loi de la valeur pour l’adapter au but poursuivi : l’apologie des conditions existantes, avec ses gros propriétaires fonciers, l’État et l’Église, les pensionnés, ceux qui vivent des impôts et de la dette publique, les boursicotiers, les serviteurs de la loi, les prêtres, les laquais — privés et publics — tout ce que l’école de Ricardo combattait comme autant de vestiges inutiles, dépassés, nuisibles et préjudiciables à la production bourgeoise à (cf. Le Capital, 1. IV, Théories sur la plus-value, in Marx-Engels, Werke, 26/3, p. 46).

[2] « Une destruction périodique de capital est devenue une condition nécessaire à l’existence de tout taux de profit moyen. Si on les considère sous cet angle, ces épreuves épouvantables que nous envisageons habituellement avec tant d’appréhension et d’inquiétude, et que nous brûlons d’envie de voir se détourner de nous, peuvent très bien n’être rien d’autre que le correctif naturel et nécessaire d’une opulence excessive et boursouflée. C’est la force salutaire grâce à laquelle notre système social, tel qu’il existe actuellement, a le pouvoir de se soulager de temps en temps d’une pléthore sans cesse renouvelée qui menace son existence afin de retrouver une condition saine et solide.

« Ces contradictions provoqueront des explosions, des cataclysmes et des crises au cours desquels les arrêts momentanés du travail et la destruction d’une grande partie des capitaux ramèneront par la violence le capital à un niveau d’où il pourra reprendre son cours. Ces contradictions créent des explosions, des crises au cours desquelles tout travail s’arrête pour un temps, tandis qu’une partie importante du capital est détruite, ramenant le capital par la force au point où, sans se suicider, il est à même d’employer de nouveau pleinement sa capacité productive » (Marx, Grundrisse, 10/18, t. 4, p. 144, et 17-18).

La révolution peut évidemment briser ce cycle infernal qui remet périodiquement à l’ordre du jour l’anéantissement de la surpopulation et de la surproduction que Malthus mystifie en principe naturel, dès lors que c’est un effet économique, causé par les rapports de production déterminés du capitalisme.

Les textes sur la surproduction et la surpopulation de Malthus sont étroitement liés au problème de la crise, dont le recueil de Marx-Engels est en préparation. Sur l’ampleur de ce phénomène, cf. Le Fil du temps, n° 12, sur « La Perspective révolutionnaire de la crise » (actuelle).

[3] Cf. John Maynard Keynes, Essays in Biography, London, Macmillan and Co, 1933, p. 144.

[4] Ibid., p. 120.

[5] Cf. J. J. Spengler, « Welfare Economics and the Problem of Overpopulation », Scientia, 1954, n° 4, p. 128-138, et n° 5, p. 166-175.

[6] Sur ce point, comme sur tant d’autres, Malthus dit exactement le contraire de ce que montre la réalité : les salaires de famine ne freinent pas la croissance de la population, tandis que les salaires élevés contribueraient à provoquer la surpopulation à terme. En fait, plus le standard de vie est bas et les conditions de vie mauvaises, plus les humains prolifèrent — comme « certaines espèces animales faibles et continuellement pourchassées ».

[7] Cf. Marx, Théories sur la plus-value, Le Capital, 1. IV, Dietz Verlag, Berlin, in Marx-Engels, Werke, 2613, p. 43.

[8] Ibid., in Werke, 26/2, p. 441.

[9] Cf. Marx, Grundrisse, 10/18, t. 2, p. 229. Et Marx de conclure : « Le capital est ainsi une contradiction vivante : il impose aux forces productives une limite spécifique, tout en les poussant à dépasser toute limite » (ibid.).

[10] Dans son bref compte rendu du livre I du Capital, Engels résume comme suit les effets de l’accumulation capitaliste sur l’agriculture et le travailleur : « Agriculture : ici l’effet de l’évincement du travail par les machines est encore plus aigu, le paysan est remplacé par le journalier salarié, la petite manufacture domestique est détruite dans les campagnes, les antagonismes s’aggravent entre ville et campagne. Le travailleur des champs est éparpillé et affaibli, tandis que les ouvriers des villes sont concentrés, d’où le salaire des journaliers agricoles abaissé au minimum. En même temps, le sol est pillé : le couronnement du mode de production capitaliste, c’est qu’il sape la source de toute richesse : la terre et l’ouvrier » (Werke, t. 16, p. 287).

Dès le début de l’accumulation capitaliste, il était donc possible à Malthus de voir toute l’action négative que le capital avait sur les masses laborieuses et sur la terre.

[11] En augmentant les heures de travail, en instaurant et en développant les heures supplémentaires ou en retardant l’âge de la retraite, comme ce fut le cas tout au long du cycle de « prospérité » qui est derrière nous, le capital fait d’un ouvrier un ouvrier et quart, voire un ouvrier et demi, de sorte qu’il réduit d’autant la population nécessaire au capital et, partant, augmente la surpopulation. En suggérant de telles solutions au capital, les démographes ont bien mérité du malthusianisme. Dans Le Capital, Marx écrivait : « Si la période ordinaire de la vie d’un ouvrier, étant donné la période ordinaire de travail, est de 30 ans, la valeur de la force de travail payée par jour est de 1/(365x30) = 1/10 950 de sa valeur totale » (livre I, Editions sociales, t. 1, p. 259, n.). Si l’on retarde l’âge de la retraite de 10 ans, par exemple, cette valeur sera de 1/(365 x 40), soit une diminution de valeur de ¼ pour l’ouvrier.

[12] Cf. Marx, Le Capital, 1. III, Éditions sociales, t. 8, p. 34.

[13] Jusqu’à égalisation du taux de profit au niveau moyen de tout le secteur d’une même production — ce que l’art petit-bourgeois du marketing moderne sait retarder au maximum —, il y a dans l’industrie un surprofit dérivant du même mécanisme mercantile qui fixe à tout article agricole un prix courant sur le marché à partir duquel il y a rente pour toute entreprise ayant un coût de production moindre : en supposant que le taux de la plus-value ou taux d’exploitation de la force de travail est constant, soit de 100 %, « c’est seulement dans les branches de production où, mettons, la composition du capital est de 80 c + 20 v que le prix de production + 20 % sur le capital avancé coïncide avec la valeur [soit le prix courant de 120]. Là où la composition organique est plus élevée (par exemple 90 c + 10 v), ce prix courant est au-dessus de la valeur obtenue [c’est-à-dire 110 qui permet un surprofit], alors qu’inversement il est au-dessous de la valeur obtenue si la composition organique est plus basse, par exemple 70 c + 30 v [soit 130] » (cf. lettre de Marx à Engels, 30 avril 1868).

[14] Cf. David Ricardo, Works and Correspondance, Straffa’s ed., vol. 4, p. 21.

[15] Comme les capitalistes industriels, les propriétaires fonciers ont été des révolutionnaires au début de l’ère bourgeoise, en « éclaircissant les campagnes », et en prolétarisant les couches les plus conservatrices de la société, les travailleurs parcellaires, paysans et artisans. C’est ce que Marx exprime, par exemple, dans son article sur l’Émigration forcée (p. 96-101) où il souligne les avantages de la grande propriété moderne sur l’économie parcellaire pour élever aussi les forces productives : cf. aussi infra, p. 173-174.

[16] Malthus, Inquiry into the Nature and Progress of Rent, and the Principles by which it is regulated, Londres, 1815.

[17] De la même façon, les activités intellectuelles et artistiques sont considérées comme nobles et sublimes et sont réservées à une élite qui n’a fait qu’accaparer le temps libre créé par les ouvriers dans le procès du travail : « Cet antagonisme entre la richesse qui ne travaille pas et la pauvreté qui travaille pour vivre fait surgir à son tour une contradiction au niveau de la science : le savoir et le travail se séparent, le premier s’opposant au travail comme capital ou comme article de luxe du riche » (Cf. Marx, Théories sur la plus-value, in Werke, 26/1, p. 280 ; cité dans Marx-Engels, Critique de l’éducation et de l’enseignement, P.C.M., p. 7-8). [Livre disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[18] Cf. Engels, Umrisse zu einer Kritik der Nationaloekonomie, in Werke, 1, p. 520.

Dès 1844, Marx écrivait dans ses Manuscrits philosophico-économiques : « L’économie politique — cette science de la richesse — est donc en même temps la science du renoncement, des privations, de l’épargne. […] Elle est donc — malgré son côté profane et voluptueux une vraie science morale, la plus morale des sciences. […] L’abstinence, comme principe de l’économie, se manifeste de la façon la plus éclatante dans sa théorie de la population. Il y a trop d’hommes : même l’existence est un pur luxe, et, si l’ouvrier est moral, il sera économe dans la procréation. La production de l’homme apparaît comme une calamité publique » (Werke, Ergänzungsband, 1, p. 549, 551).

L’économie politique est enfermée dans l’insoluble contradiction de la richesse et de la misère, parce qu’elle théorise une société divisée en classes antagoniques et que la production repose sur l’exploitation du travail d’autrui. L’école de Ricardo s’oppose à l’école malthusienne en revendiquant un seul pôle de la contradiction, sans comprendre que « gaspillage et épargne, luxe et dénuement, richesse et pauvreté sont les deux aspects d’une même réalité. […] A l’un des pôles, Lauderdale, Malthus, etc., conseillent le luxe et maudissent l’épargne ; à l’autre, Say, Ricardo, etc., recommandent l’épargne et maudissent le luxe. Mais les premiers avouent qu’ils veulent le luxe pour produire le travail, c’est-à-dire l’épargne absolue ; les autres avouent qu’ils prônent l’épargne pour produire la richesse, c’est-à-dire le luxe » (ibid., p. 550).

[19] Cf. Marx, Théories sur la plus-value, in Marx-Engels, Werke, 26/2, p. 110.

[20] Cf. Marx, Notes critiques sur l’ouvrage de J. Mill, « Éléments d’économie », trad. fr. in K. Marx-Fr. Engels, Les Utopistes, Petite Collection Maspero, p. 157.

[21] Le marxiste, qui définit les classes à partir de leur fonction dans la production, a quelque mal à suivre le raisonnement de Malthus qui définit ses classes — rentière et moyenne — à partir de la circulation, où elles ont pour « fonction » de réaliser le capital et d’absorber la surproduction, « soit une troisième classe d’acheteurs qui paierait les marchandises à leur valeur nominale, sans en vendre pour sa part, sans rendre la politesse à son tour. […] Or des acheteurs qui ne sont pas vendeurs sont forcément des consommateurs qui ne sont pas producteurs — des consommateurs improductifs ». D’où la théorie de la population de Malthus qui voudrait que « la masse de la classe moyenne croisse et que le prolétariat (travailleur) constitue une portion toujours relativement moindre de la population totale (même s’il croît absolument) » (cf. Marx, Théories sur la plus-value, in Werke, 26/3, p. 44, 57)

[22] La Russie au capitalisme honteux ne maintient qu’au prix de lourdes subventions d’État l’artifice de bas prix alimentaires : « C’est ainsi qu’en 1976 l’État a dû consacrer 19 milliards de roubles pour subventionner ces prix. L’État dépense, en moyenne, 3,5 roubles pour la production et la vente d’un kilo de viande de première catégorie qui est vendu au prix de… 2 roubles. De la même façon, le kilo de beurre revient à 5 roubles, mais il n’est vendu que 3,6 roubles dans le secteur d’État » (cf. Jacques Amalric, « Un système plus souple des prix est progressivement mis en place [en Russie] », Le Monde, 6 avril 1977).

[23] Il existe certes un moyen — même en régime capitaliste — de ranimer l’agriculture : lui injecter à très fortes doses des capitaux, en transférant les investissements de l’industrie à l’agriculture. Mais ce ne peut être qu’un expédient tout à fait transitoire, puisqu’il contrecarre l’accumulation rapide du capital dans l’industrie et qu’en Russie les secteurs de l’industrie lourde prennent eux aussi du retard par rapport aux prévisions des plans — et l’on fait appel à l’étranger. Ainsi, un tiers de la production de ciment s’effectue dans des usines livrées « clés en main » (et à crédit souvent) par les Occidentaux. On ne saurait, en effet, juguler longtemps les secteurs à haut rendement de profits et de capitaux additionnels pour soutenir un secteur où ces mêmes rendements sont bas. Ce serait transférer la crise de l’agriculture dans l’industrie qui, avec la baisse tendancielle du taux de profit, a une soif de plus en plus grande de capitaux, comme en témoigne, par exemple, le fait que les Russes ont une balance commerciale de plus en plus déficitaire et font de plus en plus appel aux capitaux de l’Ouest, lui-même endetté jusqu’au cou.

[24] Cf. les chapitres intitulés « Dissolution des sociétés précapitalistes extra-européennes » et « Accumulation primitive en Angleterre et outre-mer », in Marx-Engels, La Chine, 10/18, p. 101-107.

[25] C’est toujours comme bras séculier des métropoles blanches qu’opèrent les gouvernements fantoches des pays dépendants : « Nous avons demandé des navires de guerre aux Pays-Bas (dont l’Indonésie est une ancienne colonie) ; peut-être des armements lourds nous seront-ils livrés par les États-Unis », déclare M. Malik, ministre indonésien des Affaires étrangères le 14 mars 1977 (cf. Le Monde, 17-3-1977).

Les chiffres sur l’Indonésie et Timor cités ci-dessus sont extraits de l’article de José Ramos-Horta, « Le Vietnam de l’Indonésie », Le Monde du 27-1-1977.

L’Occident chrétien et hypocrite dépasse indubitablement en horreur les génocides réalisés par les pays de l’Est, tout aussi capitalistes mais moins développés, qui projettent surtout sur une fraction de leur propre population les horreurs inhérentes à l’accumulation capitaliste qui substitue, dans l’industrie, les machines au travail vivant et, dans l’agriculture, le bétail aux humains. Ce ne sont pas les « crimes de Staline », mais les lois de développement du capital et de son accumulation, qui ont suscité les goulags, le fait que 10 à 12 % de la population se trouvait en permanence dans les bagnes, les colonies de travail et les camps de rééducation, soit dans les 20 millions d’habitants « surnuméraires », châtiés à la Malthus.

[26] Le Dr Timmer, de l’université de Cornell, a démontré à la Conférence internationale des nutritionnistes de New York en décembre 1976 que la faim dans le monde n’est pas due à une loi naturelle, mais aux iniques rapports de distribution (capitalistes) : « A l’heure actuelle, on produit de quoi fournir à chaque individu 65 grammes de protéines et 3 000 calories par jour. Malgré cela, un demi-milliard d’êtres humains meurent de faim ou sont sous-alimentés » (cf. Le Monde, 12/13-12-1976).

[27] Cf. Le Fil du temps, n° 11, sur la « Crise actuelle et Stratégie révolutionnaire », p. 34-36.

Ce chiffre d’un demi-milliard correspond donc à celui qu’avancent les spécialistes de la F.A.O. et autres services qui « se préoccupent » de la faim dans le monde.

[28] Cf. Marx-Engels, La Crise, 10/18 (en préparation).

[29] De fait, la Russie produit presque autant de céréales que les U.S.A. En 1975, les Américains ont engrangé 204,4 millions de tonnes et la Russie 186,6 millions (notons qu’en 1976 elle a produit plus que les U.S.A. en 1975, soit 223,8 millions de tonnes ; cependant, il faut remarquer que son effort a porté tout particulièrement sur les céréales cette année-là, et la récolte de pommes de terre n’a été que de 85 millions de tonnes contre 100 dans les dix années précédentes, etc.).

Toute la politique des actuels gouvernements archi-conservateurs tend à aggraver la pénurie alimentaire, ne serait-ce que pour complaire à leur électorat paysan, le plus borné de tous. Ainsi le Marché commun fait-il hausser le prix des aliments au maximum, d’abord en créant des surplus ruineux, afin de tenir les prix élevés pour le reste que vendent ces affameurs, ensuite en réduisant la production au niveau de cette demande étranglée par les hauts prix. Le moindre contretemps est dès lors catastrophique.

[30] Cf. Livio Burato, « Le Déficit en viande de l’Italie », Le Monde, 30-11-1976.

[31] Cf. Le Fil du temps, n° 9, sur le déterminisme de « La succession des formes de production et de société dans la théorie marxiste », p. 78-83.

[32] A présent, les économistes bourgeois nous expliquent gravement que, si l’Allemagne a une forte avance économique sur la France et souffre moins de la crise, c’est qu’elle n’était pas accablée de colonies.

Le mouvement révolutionnaire des pays de couleur anti-impérialistes n’eut pas seulement pour effet une prolétarisation accélérée de la paysannerie, mais encore la reprise de la lutte des classes dans les métropoles colonialistes d’Europe occidentale : Angleterre, Belgique, France, Portugal, etc. (cf. « La crise économique et sociale de mai 1968 », Le Fil du temps, n° 3, notamment le chapitre sur « Les luttes des peuples de couleur et l’Industrialisation française » ).

[33] Cf. Engels, « Umrisse zu einer Kritik der Nationaloekonomie », Annales fanco-allemandes, Paris, 1844.

Les crises et les guerres périodiques remettent en, harmonie la surproduction et la surpopulation grâce à la violence — Marx l’a toujours souligné dans ses analyses de la crise. Si la surpopulation existe, c’est que l’on n’a pas produit pour cet excédent de population, mais pour d’autres buts : on a produit pour produire, en dévoyant la production de sa fonction de satisfaire les besoins humains.

C’est pourquoi il faut considérer, dans ce recueil, la manière dont la production a été dévoyée, canalisée vers la production de choses inutiles, secondaires, absurdes, malsaines, tout en négligeant la fabrication d’articles nécessaires — procès qui a permis et la surproduction et la surpopulation. Ce problème est si important que toute la seconde partie de ce recueil lui est consacré.

[34] Cf. le chapitre « La Critique des limites syndicales » et notamment p. 173-175 et p. 214-215 du recueil de Marx-Engels, Le Syndicalisme, t. 1, Petite collection Maspero.

[35] On pourrait dire la même chose d’une manière plus technique : étant donné la composition organique déjà extrêmement élevée du fait du développement atteint par les forces productives, le taux de profit moyen est forcément très bas — et l’un des moyens d’augmenter néanmoins le rendement mercantile des entreprises, c’est d’accroître la masse des profits pour compenser la baisse de son taux. Il suffit, pour obtenir ce résultat, d’accroître la taille de l’entreprise en la faisant fusionner avec d’autres et en éliminant, par exemple, les postes doubles ou d’autres faux frais. Cette concentration élève ainsi la « productivité » de l’entreprise et lui procure même momentanément des surprofits — jusqu’au moment où les autres entreprises auront atteint ce même niveau, et le prix du marché aussi.

Ce phénomène de la concentration est inhérent à l’accumulation et se trouve accéléré par la baisse tendancielle du taux de profit. Il tue pratiquement dans l’œuf les tentatives des pays accédant à peine au mode de production d’entrer en concurrence avec les pays développés dans le domaine industriel. Ils ne peuvent pas compenser leur faiblesse technique, même en comprimant au maximum les salaires, c’est-à-dire en s’imposant d’emblée des conditions d’exploitation atroce. Ils ont à faire à des géants et à une accumulation ancienne.

[36] Ainsi Engels écrivait-il à Marx, le 14 août 1851 — « Plus j’avance dans cette merde [l’étude de l’économie politique], plus j’en arrive à la conviction que la réforme de l’agriculture — et donc aussi de la merde des rapports de propriété qui en découlent — est l’alpha et l’oméga de la révolution future. Sans quoi, le père Malthus aurait raison. »

[37] Cf. Paul M. Sweezy, « (Capitalism for Worse », Monthly Review, février 1974.

[38] La critique théorique de cette stratégie militaire de Staline, qui est fatale à la Russie non seulement dans le domaine militaire (comme en témoigne l’actuel repli général des Russes devant l’expansion américaine au Moyen-Orient, en Inde et en Chine, etc.), mais encore dans le domaine économique avec l’endettement croissant des Russes vis-à-vis de l’Occident, est exposé dans Le Fil du temps, n° 12, « La Perspective révolutionnaire de la crise », p. 70-72.

[39] Cf. Malthus, Principles of Political Economy, 2e édit., p. 326.

Dans le livre I du Capital, Marx souligne que, pour éviter un conflit désastreux entre le penchant à la jouissance et l’envie de s’enrichir, Malthus proposait de « tenir rigoureusement séparées la passion pour la dépense et la passion pour l’accumulation » — et il rappelle qu’au début de l’ère capitaliste les entrepreneurs étaient de simples instruments d’accumulation : « Dans les trente premières années du xviiie siècle, un fabricant de Manchester qui eût offert à ses convives une pinte de vin étranger se serait exposé au caquet et aux hochements de tête de tous ses voisins.

« Avant l’apparition des machines, la consommation des fabricants, le soir dans les tavernes où ils se rassemblaient, ne s’élevait jamais à plus de six pence (62 centimes ½) pour un verre de punch et un penny pour un rouleau de tabac. C’est en 1758, et ceci fait époque, que l’on vit pour la première fois un homme engagé dans les affaires avec un équipage à lui ! » (Éditions sociales, t. 3, p. 35.)

[40] L’économie vulgaire, cantonnée dans la circulation, ne voit plus le procès de l’accumulation que comme une question d’argent ou de richesses, dont on se prive pour investir (cf. la polémique de Marx contre la théorie de l’abstinence de Senior dans Le Capital, I, Editions sociales, p. 31-49).

[41] Malthus a encore trouvé l’occasion de plagier — comme l’observe Marx : « Qui penserait à première vue que les Principles of Political Economy de Malthus ne sont qu’une traduction malthusienne des Nouveaux principes de l’économie politique de Sismondi ? Il en est pourtant ainsi. L’ouvrage de Sismondi parut en 1819. Un an plus tard, Malthus en donnait la caricature anglaise » (cf., dans ce recueil, p. 297).

[42] Ce n’est pas par simplification abusive que nous parlons de l’économie à la Malthus dans la phase sénile du capital : les bourgeois eux-mêmes admettent désormais l’identité entre économie fasciste et économie du bien-être : « Au milieu des années 30, il existait aussi une application avant la lettre du système keynésien. C’était la politique d’Adolf Hitler… Celui-ci avait trouvé moyen de guérir le sous-emploi avant que Keynes ait fini d’expliquer comment cela se fait. » (Galbraith, L’Argent, Gallimard, 1977.) Dans son Economie allemande sous le nazisme (Maspero, 1971, p. 78), Ch. Bettelheim cite l’exemple édifiant de la manière dont le revenu national allemand augmenta de 1,3 milliard en 1933, après que plus de 2 millions de chômeurs eurent « reçu » un emploi sans que la masse des salaires et traitements ait augmenté d’un poil : brave Malthus aussi à l’aise en chemise brune qu’en soutane démocratique !

[43] Le crédit n’est pas une nouveauté, mais une rechute dans les rapports de servage et de contrainte par corps propre au féodalisme qui liait l’homme à la terre et au patrimoine (cf. Le Fil du temps, n° 12, p. 13-18). De nos jours, le crédit est devenu le pilier de l’impérialisme américain tant pour ce qui est de la pénétration économique que de l’écrémage des superprofits dans le monde.

[44] Dans le schéma de l’accumulation de Ricardo et de Marx, l’accumulation est demandée à la plus-value et non au salaire : elle est à la charge du profit et de la rente, et non déduite du salaire versé. Lorsque la société est divisée en ses trois classes fondamentales, il n’y a pas d’intérêt ni de sens à utiliser des expédients pour soutirer le peu que touchent les ouvriers mal rémunérés. Ce n’est pas là seulement une question de logique, mais encore d’efficacité, car le rythme de l’accumulation ricardien du début de l’ère capitaliste est infiniment plus rapide que celui de sa phase sénile du bien-être corrompu des classes dirigeantes malthusiennes.

[45] Tandis que le capital prêche le plein emploi là où il dispose de machines hyperproductives, il fait croupir cyniquement les masses du tiers monde dans le chômage : un homme sur trois est sans travail dans le tiers monde, ce qui fait (grosso modo) 350 millions de chômeurs (et leurs familles nombreuses) ; c’est ce que révèle un rapport publié par l’Association mondiale de la lutte contre la faim en juin 1971.

L’inégalité de répartition des moyens de production est une source essentielle du gaspillage de la force de travail humaine. Ainsi les kolkhozes hybrides de la parcelle (lopin individuel) et de l’entreprise agricole gaspillent-ils le travail dans les petits champs privés où un travail intensif s’effectue avec des instruments rudimentaires, tandis que les machines agricoles modernes dorment dans les hangars de l’entreprise « coopérative ».

[46] Seul le communisme pourra assurer des conditions de vie matérielles décentes — logement, moyens de communication, alimentation, etc. —, en brisant la cellule familiale qui est la micro-organisation d’une société foncièrement individualiste, où l’homme est amputé, isolé et se meut dans un cadre mesquin par rapport aux immenses possibilités de la vie en société. L’alpha et l’omega du communisme, qui est absolument hors de portée des nains opportunistes sous-bourgeois, est qu’il faut socialiser et collectiviser la sphère privée, sur la base économique, déjà actuellement développée, des forces productives socialisées. A partir de cet acquis collectif, la consommation sera rendue grandissement collective, elle aussi, et changera complètement de nature (cf. Marx-Engels, Utopisme et Communauté de l’avenir, P.C.M., p. 37-44).

[47] Le pivot autour duquel s’axe le programme de passage de la société communiste est la réduction de la journée de travail par l’obligation du travail productif pour tous et l’arrêt de la course folle à la surproduction et donc à la surpopulation (cf. Marx-Engels, Le Syndicalisme, t. 2, « Réduction de la journée de travail », p. 92-107).

[48] « Le nombre d’Américains travaillant 55 heures par semaine est passé de 20,5 % en 1950 à 26,9 %. en 1970. Durant la même période, le nombre des chômeurs est passé de 5 % à 10 % environ. […] Si l’on tient compte du temps dépensé pour se rendre au lieu de travail, du travail proprement dit et des travaux plus ou moins ménagers, ils travaillent en moyenne 10 heures 30 par jour ; la récession aidant, nombre d’Américains ont un deuxième “job” ou font des heures supplémentaires. Même si, sur le plan de l’horaire du travail, on a enregistré une légère amélioration, elle est effacée par le fait que le nombre d’épouses qui travaillent a doublé en vingt ans et que le nombre d’heures de travail fourni par un couple américain, chaque semaine, est plus élevé qu’il ne l’était au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. […] Pour qu’une famille américaine moyenne puisse payer son loyer, remplir une fois par semaine son réfrigérateur, envoyer ses enfants à l’école et s’offrir une fois l’an 15 ou 20 jours de vacances, il faut que le papa et la maman travaillent tous les deux et à plein temps » (cf. Louis Witznitzer, « Trop de temps libre ? », Le Monde, 5/6-12-1976).

L’embauche des femmes et des enfants permet au capital de diminuer la masse de population qu’il faut à la production, donc de peser sur le temps de travail nécessaire, puisque le salaire individuel — comme dans sa définition — ne permet plus de reproduire l’ouvrier, c’est-à-dire d’alimenter une famille.

Soit dit en passant, le capital trouve aussi le moyen d’éviter que le salaire soit calculé pour faire vivre et se reproduire le travailleur, en important des ouvriers adultes c tout faits » des pays sous-développés.

[49] C’est évidemment là où la richesse, une fois produite, se concentre et s’entasse que les profiteurs découvrent leur paradis : « Un grand nombre de parasites se pressent autour du capital pour y puiser à tel ou tel titre une quantité suffisante pour empêcher l’ouvrier de pouvoir jamais s’en sortir » (cf. Marx, Grundrisse, t. 4, p. 26).

Un voleur trouve plus de butin chez les riches oisifs que chez les prolétaires productifs — ce qui ne signifie pas que les riches oisifs soient la source de la richesse.

[50] C’est dans cette sphère immédiate qui affecte directement la vie quotidienne des masses que la dictature du prolétariat sera amenée à mettre le feu et le fer — et rien ne sert de dire que le Manifeste prévoit que le communisme ne touchera pas aux « objets personnels » —, quand une automobile implique la transformation d’un champ arable en stérile trajectoire de béton, que les appareils agricoles manquent dans le monde alors qu’on fabrique en série des joujoux pour « se promener après le travail » et que le pétrole coule à flots vers quelques pays privilégiés. Le capitalisme sénile corrompt dans la vie quotidienne une large frange de la classe ouvrière — la fameuse aristocratie —, et il l’attire dans les bras de la bourgeoisie nationale et de l’impérialisme. Cette branche pourrie du prolétariat a une peur bleue de la révolution et fait tout pour l’éviter, car la perspective de la dictature du prolétariat l’effraie, comme la simple proposition d’abolir la différence entre ville et campagne.

[51] C’est l’expression même de Marx, cf. Le Capital, livre II : « Le paiement des services représente une partie des dépenses de luxe des capitalistes, ces ouvriers eux-mêmes étant dans cette mesure des articles de luxe » (Editions sociales, t. 5, p. 63).

Dans le même ordre d’idée, Engels écrivait : « Une partie de la bourgeoisie, comme des ouvriers, est directement achetée. L’une par les filouteries colossales du crédit, qui font passer l’argent de la poche des petits capitalistes dans celle des grands capitalistes ; l’autre, par de grands travaux nationaux qui concentrent dans les grandes villes, à côté du prolétariat normal et indépendant, un prolétariat artificiel et impérial, soumis au gouvernement » (« La Question militaire prussienne et le Parti ouvrier allemand », trad. fr. in Marx-Engels, Ecrits militaires, L’Herne, p. 483).

[52] Cf. Jacqueline Grapin, « L’Oncle Sam retourne sa veste », Le Monde, 10-9-1975. La déclaration est de Mr. Arthur Burns.

[53] Cf. brochure de présentation du budget fédéral américain de 1976, cité dans l’article de la note précédente.

[54] Cf. « Les Pauvres aux Etats-Unis », Le Monde, 19-3-1976.

[55] Les analyses de Marx servant de base au programme politique et social du prolétariat révolutionnaire, il importe d’en tirer des mots d’ordre pratiques pour le mouvement ouvrier. Il saute aux yeux qu’au plan syndical la lutte doit être menée essentiellement contre les licenciements, les ouvriers devant refuser systématiquement de tomber au niveau des assistés, en reprenant la fière formule de leurs ancêtres de 1831 à Lyon : « Mourir en combattant ou vivre en travaillant », et en lançant le mot d’ordre du changement de société ou, plus précisément, de la destruction du capital, si on leur oppose les nécessités économiques présentes (cf. Marx-Engels, Les Utopistes, P.C.M., p. 120).

[56] Les Américains ont parfaitement saisi la quintessence de l’enseignement de Malthus : quiconque possède une terre plus féconde détient une arme d’une puissance inégalée entre ses mains. Ainsi les U.S.A. ont-ils porté l’impérialisme au comble de son raffinement, en utilisant la faim dans le monde pour imposer leur politique et leur principe des droits de tous les hommes à être exploités et échinés par eux, qui sont assis sur leur capital de surplus alimentaires. Beau complément à l’usage des autres de la théorie du bien-être ! Ils n’ont rien inventé ; ils ont simplement le cynisme conséquent du capitaliste qui, dès le début de l’accumulation primitive, a dépouillé les producteurs de la propriété, de leurs instruments de travail, de leurs matières premières et donc du produit de leur travail, si bien qu’ils vinrent à manquer de leurs moyens de subsistance, devenant ainsi une pure force de travail, obligée, si elle veut trouver à manger, de se vendre à qui veut bien l’acheter.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 10 février 2010 8:46
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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