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Collection « Les auteur(e)s classiques »

MONTESQUIEU ET ROUSSEAU PRÉCURSEURS DE LA SOCIOLOGIE. (1966)
Note introductive


Une édition électronique réalisée à partir du livre d’Émile Durkheim, MONTESQUIEU ET ROUSSEAU PRÉCURSEURS DE LA SOCIOLOGIE. Note introductive de Georges Davy. Paris: Librairie Marcel Rivière et Cie., 1966, 200 pp. Collection: Petite bibliothèque sociologique internationale. Une édition numérique réalisée par Pierre Patenaude, professeur retraité de français à Chambord au Lac Saint-Jean.

Note introductive


Georges Davy


À l'occasion du deuxième Centenaire de l'Esprit des Lois, célébré à Bordeaux en 1948, M. Georges Davy a prononcé en cette ville une conférence sur Montesquieu et la science politique [1] dont il a bien voulu nous permettre de reproduire ici les passages qui suivent. Nous avons pensé que ceux-ci constituaient la meilleure introduction possible aux deux études de Durkheim que nous présentons. Comme il est naturel, étant donné l'objet de la conférence, ces passages ont trait principalement à Montesquieu. Mais on va voir qu'ils contiennent aussi sur Rousseau et sur ce que sa pensée a de commun avec celle de Montesquieu, notamment en tant qu'ils sont l'un et l'autre des précurseurs de la sociologie, des indications de toute première importance.

En matière de philosophie politique, le premier jugement qui s'offre naturellement à nous, est celui de Rousseau. Que dira l'Emile ? Le voici : « Le droit politique est encore à naître... Le seul moderne en état de créer cette science eût été l'illustre Montesquieu. Mais il n'eut garde de traiter des principes du droit politique ; il se contenta de traiter du droit Positif des Gouv ernements [10] établis. Et rien au monde n'est plus différent que ces deux études. Celui pourtant qui veut juger sainement des Gouvernements tels qu'ils existent est obligé de les réunir toutes deux : il faut savoir ce qui doit être pour bien juger de ce qui est ». Méprise fondamentale sur l'intention de Montesquieu, si soucieux au contraire des principes, mais qui va chercher dans l'analyse précisément de ce qui est, la révélation de ce qui doit être et le secret de ce qui peut être. Que cette sévérité assez aveugle de l’Emile ne fasse pas oublier cependant, à côté des différences certaines, les rencontres non moins certaines entre le Contrat social et l'Esprit des lois et combien Rousseau a su profiter de Montesquieu, quand il en est venu à tracer les bornes de son souverain à l'égard des intérêts et des différends particuliers, et surtout à envisager l'application des principes que le premier livre du Contrat avait posés à la diversité concrète des peuples et des époques. Ainsi, quand Rousseau (liv. II, chap. VIII) énonce ce précepte : « Comme avant d'élever un grand édifice l'architecte observe et sonde le sol pour voir s'il en peut soutenir le poids, le sage instituteur ne commence pas par rédiger de bonnes lois en elles-mêmes, mais il examine auparavant si le peuple auquel il les destine est propre à les supporter », ne croyez-vous pas entendre Montesquieu ? Et de même si c'est bien Rousseau qui déclare (ibid., chap. IX) : « Il y a dans tout corps politique un maximum de force qu'il ne saurait passer et duquel souvent il s'éloigne à force de s'agrandir », je demande si cette maxime ne trouverait pas aussi naturellement sa place dans les Considérations de Montesquieu [11] ou dans son Esprit des lois ? Et voici plus frappant peut-être sous la plume de Rousseau, et qui paraît bien de celle de Montesquieu : « Les mêmes lois ne peuvent convenir à tant de provinces diverses qui ont des mœurs différentes, qui vivent sous des climats opposés, et qui ne peuvent souffrir la même forme de gouvernement » (ibid.). Que la législation n'ait pas moins ses variables que ses constantes, c'est une idée fondamentalement commune à tous les deux. Lisons encore une fois Rousseau pour croire entendre Montesquieu. Voici au chapitre XI du livre II du Contrat : « Ces objets généraux de toute bonne institution doivent être modifiés en chaque pays par les rapports qui naissent tant de la situation locale que du caractère des habitants ; et c'est sur ces rapports – soulignons bien cette expression – qu'il faut assigner à chaque peuple un système particulier d'institution qui soit le meilleur, non peut-être en lui-même, mais pour l'État auquel il est destiné. Par exemple, le sol est-il ingrat et stérile ou le pays trop serré pour les habitants, tournez-vous du côté de l'industrie et des arts, dont vous échangerez les productions contre les denrées qui vous manquent. – Au contraire, occupez-vous de riches plaines ou des côteaux fertiles, dans un bon terrain, manquez-vous d'habitants ? Donnez tous vos soins à l'agriculture, qui multiplie les hommes et chasse les arts qui ne feraient qu'achever de dépeupler le pays. En un mot, outre les maximes communes à tous, chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne d'une manière particulière et rend sa législation propre à lui seul ». Tel est l'accord. La différence, c'est que l'un, Montesquieu, [12] va des variables aux constantes, des applications aux principes, et que l'autre, Rousseau, suit la marche inverse. Et c'est sans doute ce qui lui fait croire à l'indifférence de Montesquieu pour les principes. Et notons enfin que, même là où les principes divergent, sur l'impossibilité de la représentation et de la division des pouvoirs par exemple, Rousseau, arrivant à l'application et à la nécessité d'instituer un gouvernement pour permettre l'exercice effectif de sa souveraineté inaliénable et indivisible, doit bien prendre, sous forme de moyen d'exécution, quelque chose encore à Montesquieu et quelque chose qu'il lui avait refusé sous forme de principe.

Est-ce à dire, ajoute ici M. Davy, qu'il faille prendre à la lettre la revendication de Montesquieu à propos de son ouvrage : prolem sine matre creatam, et que « lui-même ne soit que source » ? Ce serait méconnaître tout ce qu'il doit à Thomas Hobbes et surtout à John Locke avec lequel il est d'accord sur les principes du libéralisme politique. Ce serait cependant une autre erreur de croire que, dans l'Esprit des Lois ces principes sont purement et simplement empruntés au Traité du Gouvernement civil du philosophe anglais.

Comment ne pas croire que soit bien d'intension positive et scientifique (loin de relever simplement d'une plus ou moins vague et arbitraire philosophie de l'histoire) la tentative d'explication dont le premier mot est pour affirmer que : « les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » et que « dans ce sens tous les êtres ont leurs lois ? » Vraie révolution que [13] de soumettre ainsi à « la juridiction » de la loi le monde humain comme le monde matériel ! Auguste Comte à qui l'on fait justement honneur d'avoir créé, de la sociologie, et le mot et la chose, ne s'y est pas trompé. Et l'hommage que la 47e leçon de son Cours de philosophie positive rend à Montesquieu n'est pas moindre que celui qu'elle réserve à Aristote. Voici le ton dont il y est parlé de l’Esprit des lois : « Ce qui caractérise la principale force de ce mémorable ouvrage, de manière à témoigner irrécusablement de l'éminente supériorité de son illustre auteur sur tous les philosophes contemporains, c'est la tendance prépondérante qui s'y fait partout sentir à concevoir désormais les phénomènes politiques comme aussi nécessairement assujettis à d'invariables lois naturelles que tous les autres phénomènes quelconques : disposition si nettement prononcée, dès le début, par cet admirable chapitre préliminaire où, pour la première fois depuis l'essor primitif de la raison humaine, l'idée générale de loi se trouve enfin correctement définie, envers tous les sujets possibles, même politiques ». Puis, montrant comment pareil progrès scientifique n'eût pas été possible sans les contributions antérieures de Descartes, de Galilée, de Képler et de Newton, Comte précise que « cette incontestable filiation ne doit, dit-il, altérer, en aucune manière, l'originalité caractéristique de la conception de Montesquieu : car tous les bons esprits savent assez aujourd'hui que c'est surtout en de pareilles extensions fondamentales que consistent réellement les progrès principaux de notre intelligence . Et il ajoute encore ce dernier éloge : « On doit plutôt s'étonner qu'un pas semblable [14] ait pu être conçu, en un temps où la méthode positive n'embrassait encore que les plus simples phénomènes naturels ».

Montesquieu a donc, en un mot, ouvert un nouvel âge de l'intelligence. Mais pourquoi, d'après Auguste Comte, n'a-t-il fait que l'ouvrir ? Les raisons alléguées ne sont ni toutes de même ordre ni de même valeur.

Il y a d'ailleurs le fait, en partie exact, que l'entreprise était, comme dit la 47e leçon, « hautement prématurée », parce que ses conditions préliminaires les plus essentielles, soit scientifiques, soit politiques, étaient alors loin d'un accomplissement suffisant. Il est certain que ni l'histoire proprement dite ni les diverses sciences qui interviennent dans l'étude du milieu humain et de l'adaptation biologico-psychologique à ce milieu, n'étaient dans l'état d'avancement qui eût favorisé une exécution adéquate du dessein de Montesquieu. Comte a beau jeu à le constater. « Malheureusement, dit-il, les mêmes causes générales qui établissent avec tant d'évidence cette irrécusable prééminence philosophique de Montesquieu sur tous ses contemporains, font également sentir, d'une manière non moins prononcée, l'inévitable impossibilité de tout succès réel ! »  Sur quoi il ajoute avec beaucoup d'exagération et d'injustice cette fois : « Après avoir reconnu, en principe général, la subordination nécessaire des phénomènes sociaux à d'invariables lois naturelles, on ne voit plus, dans le cours de l'ouvrage, que les faits politiques y soient, en réalité, nullement rapportés au moindre aperçu de ces lois fondamentales : et même la stérile accumulation de ces faits, indifféremment empruntés, souvent sans aucune critique [15] vraiment philosophique, aux états de civilisation les plus opposés, paraît directement repousser toute idée d'un véritable enchaînement scientifique ». Avec cette dernière critique, nous tombons, je le crois, de l'exagération dans l'incompréhension, et celle-ci provient de l'équivoque dans l'emploi du mot loi : et, bien plus que le positivisme du savant, c'est le messianisme de la Loi des trois états que Comte fait alors parler. Aux lois-rapports nécessaires de Montesquieu, ce qui est opposé comme ayant été méconnu, c'est la loi générale d'enchaînement des anneaux du progrès à travers le temps. Ecoutons en effet Comte : « La notion fondamentale de la progression humaine, première base indispensable de toute véritable loi sociologique, ne pouvait avoir, pour Montesquieu, ni la netteté ni la consistance ni surtout la généralité complète qu'a pu lui faire acquérir ensuite le grand ébranlement politique sous l'impulsion duquel nous pensons aujourd'hui ». Traduisons : une mauvaise fatalité a fait naître Montesquieu trois quarts de siècle trop tôt et lui a refusé connaissance du Cours de philosophie positive. Mais le préjugé, et ce que Comte appelle l'élaboration irrationnelle, est ici du côté de Comte, qui oublie sa propre méthode historique de déduction inverse, celle dont Stuart Mill lui fera honneur, et condamne Montesquieu qui, en somme, avait déjà pratiqué cette méthode avant la lettre, au nom d'une doctrine qui finit sans doute par n'être plus elle-même chez son auteur, Auguste Comte, que la trahison de la méthode de cet auteur même. Si cela est, n'avons-nous pas le droit de retenir l'hommage d'abord rendu par Comte à Montesquieu plutôt que les réserves [16] qui suivent cet hommage ? De l'aveu même du fondateur de la sociologie, l'auteur de l'Esprit des lois est un véritable précurseur.

Telle est aussi l'opinion du second fondateur de la sociologie en France et dont le nom reste l'un des titres d'orgueil de votre grande Université bordelaise, où il a enseigné avec éclat pendant de longues années : je veux parler d'Emile Durkheim qui a précisément consacré sa thèse latine à l'analyse de la Contribution de Montesquieu à la science politique (je traduis le titre même). Il s'agit donc ici d'un bilan, si l'on peut dire, où l'on mettra à l'actif tout élément pouvant servir à constituer ou promouvoir une science des choses humaines. Or à cet égard une condition domine tout, et qui se trouve en effet parfaitement définie par Montesquieu, c'est d'adopter sur les choses humaines le point de vue, non de l'absolu, mais dit relatif : institutions, mœurs, hommes même, varient et de façon qui ne tient pas du hasard, mais est liée par un rapport nécessaire aux conditions de vie physique et sociale où on les observe ; et les lois dites positives et que la terminologie traditionnelle, reprise par Montesquieu, oppose à l'état et aux lois qui sont de la nature, sont, en réalité naturelles à leur façon, puisqu'elles ne sont pas plus arbitraires que celles de l'état de nature, mais déterminées aussi par des conditions données et que la législation ne saurait ignorer sans manquer son but. Or ces lois ne dépendent pas seulement de la nature de l'homme individuel, ce qui permettrait de les déduire simplement de cette nature une fois connue, elles dépendent en même temps, comme Auguste Comte le souligne à son tour, et pour une, non moindre partie, de [17] la nature et des conditions de la société, qui, au moment considéré, et pas du tout n'importe quand, ni n'importe où, sert d'indispensable milieu au développement et à l’activité législative ou autre de l'individu. Ce qui à l'individu, non moins qu'à la société, confère une nature et une nature changeante qui est chose donnée et à observer, non à construire ou à déduire, et ce par quoi les choses humaines reçoivent une sorte d'objectivité qui, au point de vue de la méthode d'investigation qu'on leur applique, les rend analogues aux choses de la nature matérielle ! Par là pénètrent du même coup, dans la science politique et l'historicité et l'objectivité. Par là, nous nous trouvons invités à distinguer par leur nature propre, et qui varie de l'une à l'autre, des espèces différentes de sociétés et des espèces de régimes politiques et de législation., La porte est désormais ouverte et aux classifications et aux comparaisons, c'est-à-dire aux procédés d'observation et d'explication scientifiques.

Mais de même que cette variabilité constatée laisse à chaque variable une nature propre, loin de la soustraire à toute détermination fixe, elle admet aussi des constances et de rapports et d'éléments entre ces variables, et qui font apparaître entre elles une communauté de traits permanents qui renvoient à la nature de l’homme ou à la nature de toute société en, général. Nulle contradiction à retrouver ainsi de l’identique sous le divers ou de l'intelligible sous le sensible. Il suffit de ne pas poser d'avance, en tête de toute déduction et comme un a priori qui la commande, cet identique et cet intelligible, mais de les dégager peu à peu de la recherche méthodiquement [18] menée dans l'expérience, ce qui signifie, chez Montesquieu, dans l'histoire... Durkheim donne sans doute acte à Montesquieu de la nouveauté de point de vue que nous venons de décrire, mais il croit devoir ajouter à tort, croyons-nous, des réserves à l'égard de ces constances, parce qu'elles lui semblent privilégier dangereusement, dans l'explication, les éléments relevant de la nature individuelle. On peut se demander si son parti-pris de sacrifier à l'objectivité toute source d'explication ou d'obligation qui ne soit strictement sociale n'est pas moins objectif encore que le point de vue, moins explicite sans doute et moins net, mais plus compréhensif de Montesquieu ? [2].

Son hommage en tout cas est beaucoup moins réticent lorsqu'il croit se retrouver dans la méthode de son modèle, comme il arrive à l'occasion de la classification des espèces de sociétés désignées sans doute un peu trop indirectement, selon lui, par la façon dont elles sont gouvernées, mais très bien mises en rapport avec les causes qui font varier leur forme et qui sont tout d'abord leur amplitude territoriale et démographique, leurs conditions de climat, de relief ou de plaine, leur caractère continental ou maritime, puis les mœurs et les caractères créés peu à peu dans les générations par ce climat, ce terroir et ce peuplement. Rien ne tranche mieux que ce réalisme sur les systèmes [19] abstraits du rationalisme du siècle, et rien n'annonce mieux en effet ces explications morphologiques chères à la sociologie durkheimienne. Si c'est à une telle classification réaliste des sociétés, en même temps qu'aussi à une classification historique – démocraties antiques, despotismes orientaux, monarchies européennes – que correspond la célèbre division des gouvernements en monarchique, despotique et républicain, on voit que celle-ci ne diffère pas seulement de celle d'Aristote par les espèces qu'elle distingue, mais aussi et surtout par la façon qui n'est plus purement notionnelle dont elle les distingue.

Mais plus encore que par sa distinction de genres, c'est par son affirmation de lois que Montesquieu ouvre les voies nouvelles. De cela encore Durkheim évidemment lui donne acte, et même il le défend contre les injustes accusations de Comte que nous avons relevées. Mais cette fois encore, et toujours pour la même raison, il estime que se trouve indûment majorée, au détriment de l'action automatique des conditions de vie et des mœurs, celle du législateur, c'est-à-dire toujours du facteur individuel. Mais, répondrons-nous encore, cette action sort-elle du cadre objectif, si elle consiste à s'insérer dans un déterminisme qu'elle déchiffre précisément pour l'utiliser ; si, loin de croire qu'il suffise de décrire une fin pour la voir surgir, elle pense que, pour l'atteindre, il n'est d'autre moyen que de susciter les causes seules capables d'en assurer la réalisation ? Commander à la nature en lui obéissant, c'est-à-dire en soumettant l'action à ses lois, c'est un fait de finalité, si l'on veut, mais ce n'est en rien une philosophie [20] cause-finaliste. L'art fondé sur la science ne saurait, parce que voulu, être suspect à la science ! Inversement, la possibilité d'une législation immédiatement issue de la coutume, au besoin sa fréquence réelle, ne se trouve pas niée par le fait de revendiquer une part en faveur de l'art législatif fondé sur une science. L'un et l'autre seulement s'opposent à une construction purement doctrinale. Mais ni l'un ni l'autre n'excluent les conditions d'existence. L'un et l'autre au contraire les invoquent comme causes seules efficaces, l'un pour les laisser agir ; l'autre pour agir selon leurs indications, c'est-à-dire pour susciter leur action. La phobie de la finalité risque d'égarer, si, bon gré mal gré, il faut peut-être, sous quelque forme, retenir toujours au moins quelque chose de la finalité.

Mais Durkheim dénonce encore chez Montesquieu une certaine ambiguïté qui le fait revenir trop souvent de la méthode inductive qu'il a si bien définie à la méthode déductive traditionnelle qu'il ne se déciderait pas à abandonner complètement. Et cette ambiguïté de la méthode tiendrait à une ambiguïté de la doctrine, qui tantôt admet que les lois résultent nécessairement de la nature des sociétés, et tantôt qu'elles s'expliquent par une finalité intentionnelle qui les adapte à la société. Montesquieu aurait également trop séparé les lois des mœurs d'où elles jaillissent et d'où il ne reste guère au législateur que le soin de les mettre en forme. Il aurait surtout admis la possibilité de lois prenant une forme autre que, celle requise par les causes d'où elles dépendent. Et le voilà suspect de contingence après l'avoir été, et pour la même raison, de finalité ! Tout l'édifice scientifique [21] ne va-t-il pas s'écrouler par cette rechute de Montesquieu savant dans le péché de philosophie ? Voici dès le premier livre l'aveu qui serait fatal : « Il s'en faut que le monde intelligent soit aussi bien gouverné que le monde physique. Car quoique celui-là ait aussi des lois, qui, par leur nature, sont invariables, il ne les suit pas constamment comme le monde physique suit les siennes. La raison en est que les êtres particuliers intelligents sont bornés par leur nature, et par conséquent sujets à l'erreur ; et d'un autre côté, il est de leur nature qu'ils agissent par eux-mêmes ». Sur quoi Durkheim regrette de ne pas rencontrer chez Montesquieu sa propre distinction du normal et du pathologique qui lui eût évité cet aveu dangereux de contingence et ce recours qu'il eût dû s'interdire à un modèle rationnel tantôt suivi, tantôt violé par les faits. Il lui accorde cependant que ces retours à la métaphysique ne sont chez lui, pour ainsi dire, que des accidents.

De ce grief encore, même ainsi atténué, nous allons voir que Montesquieu peut, comme du précédent, être défendu. Durkheim s'offusque de l'entendre déclarer dès l'abord, comme le ferait le meilleur tenant de la méthode géométrique et comme ne doit pas faire celui de la méthode inductive : « J'ai posé les principes et j'ai vu les cas particuliers s'y plier d'eux-mêmes, les histoires de toute les nations n'en être que les suites ». Sur quoi, il doit bien reconnaître que, sans doute, accorde-t-il, Montesquieu a déclaré en même temps : « Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature des choses ». Ne devrait-il pas, en toute justice, faire état aussi de cette autre déclaration [22] capitale de la Préface : « J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage... Je suivais mon objet sans former de dessein (soulignons bien cette expression qui exclut en vérité tout a priori préconçu). Je ne trouvais la vérité que pour la perdre : mais, quand j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi ; et dans le cours de vingt années, j'ai vu mon ouvrage commencer, croître, s'avancer et finir ». De telles paroles ne sont-elles pas l'exacte description de la meilleure méthode expérimentale ? Et le premier texte incriminé : « j'ai posé des principes », signifie-t-il autre chose, sinon que l'ordre de l'exposition n'est pas le même que celui de la recherche ? Il reste que, si les principes ont été posés d'abord pour rendre l'exposition plus claire et plus rigoureuse, ils ne l'ont été qu’après avoir été laborieusement découverts dans l'expérience. Après deux siècles, nous pouvons sans doute pratiquer avec plus de précision et plus d'ampleur la méthode inductive et la méthode comparative. Montesquieu, dès son temps, pouvait-il mieux faire ? Peut-être. En tout cas, il a bien vu ce qu'il fallait demander à ces méthodes, sinon sans doute tout ce qu'on pouvait en tirer. Et s'il a bien souvent, il faut le reconnaître, généralisé trop vite et trop loin de trop minimes constatations, ce ne sont là, tout de même, qu'imperfections d'exécution. A l'égard de ces imperfections, la critique de Durkheim porte de toute évidence. Par contre, elle surprendra lorsqu’on la verra reprocher à l'auteur de l'Esprit des lois d'avoir méconnu le progrès et la force interne qui, depuis les origines, pousse les sociétés en avant et fait sortir les sociétés supérieures [23] des sociétés inférieures qui les précèdent. N'est-ce pas en effet un reproche exactement inverse que le même Durkheim adresse à Auguste Comte ? Et quand le même Durkheim encore relève, à la charge de Montesquieu, de n'avoir retenu comme causes d'explication que les circumfusa, c'est-à-dire les concomitances de l'ambiance présente, à l'exclusion des præterita, c'est-à-dire des antécédences du passé, comment ne pas se rappeler que les Règles de la méthode sociologique confèrent aux mêmes circumfusa un privilège explicatif encore plus exclusif et étonnant peut-être, au détriment aussi des antécédents historiques ?

Situé, en définitive, comme nous avons essayé de le situer, dans le grand mouvement de constitution et d'émancipation des sciences sociales depuis deux cents ans et confronté avec ses plus authentiques représentants, Montesquieu nous apparaît, de l'aveu même de ceux-ci, comme un génial précurseur. Nous avons essayé de préciser en quoi un Auguste Comte et un Durkheim le tenaient avec raison pour précurseur et pourquoi, avec moins de raison, nous a-t-il semblé, ils ne le tenaient que pour précurseur.

GEORGES DAVY.



[1] IIe Centenaire de l'Esprit des Lois de Montesquieu (1748-1948). Conférences organisées par la ville de Bordeaux, éditions Delmas, 1949, pages 121 à 171. – Nous remercions également les éditions Delmas d'avoir autorisé la reproduction des passages qui suivent.

[2] [On consultera avec fruit, sur ce point, une autre étude de M. Davy : Sur les conditions de l'explication sociologique et la part qu'elle peut faire à l'individuel, dans l'Année Sociologique, 3e série, 1949, p. 181-196. – Voir aussi son Introduction aux Leçons de Sociologie, Physique des mœurs et du droit de DURKHEIM, P.U.F., 1953.]


Retour au texte de l'auteur: Gilles Bourque, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 23 octobre 2012 14:14
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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