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Collection « Les auteur(e)s classiques »

TEXTES ÉCONOMIQUES. ANTHOLOGIE CRITIQUE.
Par Jean-Louis Benoît et Éric Keslassy. (2009)

Tocqueville économiste


Une édition électronique réalisée à partir des écrits d’Alexis de Tocqueville, TEXTES ÉCONOMIQUES. ANTHOLOGIE CRITIQUE. Par Jean-Louis Benoît et Éric Keslassy. Édition numérique des Classiques des sciences sociales, mai 2009, 399 pp. [Autorisation conjointe accordée le 14 mai 2009 par M. Jean-Louis Benoît et Éric Keslassy de diffuser cette anthologie dans Les Classiques des sciences sociales.]

Tocqueville économiste


On connaît en Alexis de Tocqueville (1805-1859) l’homme politique, le philosophe politique, l’historien ou même le sociologue. Trop souvent, on oublie ou on minore l’économiste ! Pourtant, la pertinence de l’ensemble de l’œuvre de Tocqueville ne peut se dégager totalement  si l’on ne tient pas compte de la dimension économique qui est la sienne. En effet, les textes majeurs de cet ensemble, c’est-à-dire De la Démocratie en Amérique (1835 et 1840) [1], L’Ancien Régime et la Révolution (1856) ou les Souvenirs contiennent des passages entiers que l’on peut qualifier d’économiques. De même, les deux Mémoires sur le paupérisme (1835 et 1837), les discours prononcés sur des questions fondamentales comme le droit au travail (1848) et les  écrits de 1847 comme De la classe moyenne et du peuple, les réflexions autour de la Question financière et les Fragments pour une politique sociale sont  des textes dont la portée économique est capitale.

 Négliger cet aspect de l’œuvre revient à amputer la pensée de Tocqueville de l’un de ses axes fondamentaux qui éclaire, d’une manière décisive, les positions politiques et sociales de l’auteur. Le libéralisme de Tocqueville ne fait aucun doute sur le plan politique, en revanche, en matière d’économie les choses sont beaucoup plus complexes et difficiles à cerner. Ne se présentait-il pas lui-même comme un « libéral d’une espèce nouvelle [2] ».

Textes à l’appui, nous avons décidé de prendre au sérieux son affirmation !

Notre objectif n’est pas d’enrôler la pensée de Tocqueville sous une bannière ou une autre, mais de donner au lecteur - étudiant, chercheur ou tout simplement « honnête homme » du siècle qui commence – les moyens de se forger sa propre opinion sur une position économique et sociale particulière ; démarche qui n’était guère aisée dans la mesure où la pensée économique de Tocqueville est disséminée à travers les Oeuvres Complètes. Il n’existait pas jusqu’à présent  d’ouvrage entièrement consacré à la pensée et aux textes économiques et sociaux de Tocqueville.

Nous avons souhaité combler ce manque éditorial et mettre en évidence la véritable cohérence existant entre les livres déjà connus du grand public et des textes injustement délaissés, voire oubliés. Notre problématique générale repose sur deux axes majeurs : Économie et paupérisme et Économie et société. Mais l’enchaînement des prises de position de Tocqueville dans le domaine économique n’est possible qu’en tenant compte de la dimension diachronique ; il faut donc les aborder en tenant compte de la perspective historique qui est la leur, ce qui n’est possible qu’en référence à l’œuvre même d’Alexis de Tocqueville qui conclut ainsi la première Démocratie :

«  Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains.

Tous deux ont grandi dans l’obscurité ; et tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout à coup au premier rang des nations, le monde a appris presque en même temps leur naissance et leur grandeur.

Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites qu’a tracées la nature, et n’avoir plus qu’à conserver ; mais eux sont en croissance : tous les autres sont arrêtés ou n’avancent qu’avec mille efforts ; eux seuls marchent d’un pas aisé et rapide dans une carrière dont l’œil ne saurait encore apercevoir la borne.
L’Américain lutte contre les obstacles que lui oppose la nature ; le Russe est aux prises avec les hommes. L’un combat le désert et la barbarie, l’autre la civilisation revêtue de toutes ses armes : aussi les conquêtes de l’Américain se font-elles avec le bloc du laboureur, celles du Russe avec l’épée du soldat.

Pour atteindre son but, le premier s’en repose sur l’intérêt personnel, et laisse agir, sans les diriger, la force et la raison des individus.

Le second concentre en quelque sorte dans un homme toute la puissance de la société.

L’un a pour principal moyen d’action la liberté ; l’autre, la servitude.

Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses ; néanmoins, chacun d’eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde [3] ».

Le XXe siècle a vu s’affronter, pratiquement jusqu’à son terme, deux conceptions de l’homme et de l’économie qui se sont partagés le monde. De la fin de la Seconde guerre mondiale à la chute du mur de Berlin, l’Union soviétique et les États-Unis ont régné en maîtres sur les destinées de la planète.

Dès 1835, Tocqueville affirmait que les États-Unis et ce qui n’était alors que la Russie se partageraient le monde, non pas tant en raison des systèmes économiques - puisque le marxisme n’était pas né et qu’il n’était pas vraisemblable que la Russie organisant autour d’elle l’Union soviétique pût un jour se déclarer le pays du « socialisme réel » -, qu’en raison de leur immense potentiel de développement.

Alors que l’espace politique des pays d’Europe était limité – malgré les perspectives coloniales de la France et surtout de l’Angleterre -, États-Unis et Russie disposaient d’un espace gigantesque, d’un poids ou de potentialités démographiques considérables. De plus, alors que l’Europe était constituée de vieilles nations, les États-Unis, pays de la démocratie la plus achevée, connaissaient la vitalité des pays neufs, entreprenants, sans frontière ; les habitants sans complexes pouvaient se risquer à tout entreprendre puisque la mobilité sociale dépassait tout ce qu’on avait pu voir précédemment. Les atouts de la Russie étaient inverses : le pays n’était-il pas le moins avancé d’Europe sur la voie de la démocratie ; l’immensité de l’espace dont il disposait, la population la plus importante du continent, la coercition qui subsistait dans les faits et les mentalités devaient permettre à ce pays qui avait vaincu Napoléon de devenir l’un des deux plus puissants du monde.

Si Tocqueville entrevoit avec une précision parfois troublante les faits à venir ce n’est pas en raison d’un prophétisme d’essence mystérieuse, mais d’une remarquable capacité de synthèse et de déduction logique, particulièrement mise en œuvre dans la seconde Démocratie qui se constitue presque exclusivement sur un modèle hypothético-déductif. En effet, Tocqueville déduit de l’essence de la démocratie et des réalités historiques et sociologiques des pays dans lesquels elle surgit, les formes normales ou pathologiques qu’elle pourra revêtir. C’est pourquoi il voit mieux que les autres et avant les autres toutes les dérives possibles de ce qu’il considère non seulement comme un régime politique mais surtout comme un « état social». Dans cette vision synthétique qui est la sienne, Tocqueville associe l’ensemble des champs de l’histoire, du politique, du sociologique, l’esprit des lois et des peuples, mais également une vision économique du monde, et ce, dès les premières lignes de la première Démocratie : le surgissement et le développement de la démocratie ont à voir avec l’économique, ils procèdent de lui et modèlent son développement.

Cela nous explique comment et pourquoi la pensée de Tocqueville interpelle avec tant de force nos contemporains ; n’est-il pas l’un des penseurs de référence du libéralisme au moment ou le modèle soviétique, caricature du marxisme, a sombré ; au moment où le socialisme tente difficilement de (se) survivre dans la sociale-démocratie.

Une lecture attentive de Tocqueville nous livre en effet une véritable pensée économique, jusqu’à présent trop souvent ignorée, qui  pose déjà les problèmes majeurs d’aujourd’hui : le développement économique engendre de façon quasi inéluctable la pauvreté de masse – le paupérisme -, ce qui renvoie à la fois aux problèmes de l’assistance, de la politique sociale et du droit au travail, sans négliger que les remèdes engendrent parfois avoir des effets pervers qui peuvent même renforcer la dérive initiale.

Tocqueville estime qu’il faut créer un système de participation et une banque des pauvres, seuls moyens de faire accéder l’individu à une forme de propriété, même minimale garantissant par là même sa dignité et sa liberté. Tocqueville fait l’éloge de la liberté du commerce, mais juge que l’État, cessant de tout régenter de façon néo-colbertiste, doit  participer à la mise en place d’une véritable politique sociale et contrôler pour partie l’aménagement du territoire - notamment en mettant en place une politique des transports, seul moyen d’éviter la paupérisation de régions entières. Il considère de  même qu’il appartient à l’Etat de se préoccuper de la situation alarmante des enfants trouvés, et que c’est là une de ses missions essentielles.

Ainsi, Tocqueville traite-t-il des thèmes économiques avec une approche qui les place à l’intersection du politique, de l’économique et du social, de même qu’il pense que les grands problèmes politiques sont en même temps des problèmes économiques. Mais la dimension économique des problèmes n’est pas la seule en cause ;  il n’existe pas de volonté politique réelle qui ne se donne les moyens de sa mise en place, qu’il s’agisse de l’abolition de l’esclavage ou de la réforme pénitentiaire. Il faut lire Tocqueville pour comprendre pourquoi aujourd’hui, comme hier, la politique pénitentiaire et carcérale est et ne peut être qu’un échec en France, à moins d’opérer une révolution culturelle et mentale de l’idéologie française.

On le voit, si Tocqueville ne fut pas un économiste au sens premier du mot comme Bastiat, Say ou comme les socialistes du XIXe siècle, la pensée et l’analyse économiques font partie intégrante de son œuvre : l’une ne va pas sans l’autre, l’une ne se comprend pas sans l’autre.

Mais le lecteur a déjà compris que la pensée économique de Tocqueville ne se réduit pas à ses attaques antisocialistes et qu’il est maladroit et vain de vouloir faire de lui le parangon du néo- ou de l’ultra-libéralisme contemporain.

L’ouvrage que nous livrons aujourd’hui Alexis de Tocqueville, Textes économiques, Anthologie critique a pour objectif de présenter, sinon de façon totalement exhaustive, du moins de la façon la plus complète possible l’ensemble des textes de Tocqueville ayant trait à l’économie, qu’il s’agisse d’économie au sens premier du terme ou des implications de l’économie dans la sphère sociale et politique. Nous les avons organisés en problématiques complémentaires, permettant ainsi de révéler une nouvelle articulation de son œuvre prise dans son ensemble, nous efforçant d’introduire ces textes afin d’en souligner la portée exacte, ce qui ne peut se faire si on ne les replace pas dans leur dimension diachronique. Enfin, nous avons donné la référence précise de ces textes afin de permettre au lecteur de poursuivre s’il le souhaite son approche.



[1] Nous utiliserons tout au long de l’ouvrage la terminologie, désormais usuelle, permettant de distinguer les deux tomes de La Démocratie en Amérique comme suit : la première Démocratie (1835) et la seconde Démocratie (1840).

[2] Lettre à Eugène Stoffels, 24 juillet 1836, Correspondance et œuvres posthumes, tome V, 1866, p. 431.

[3] O. C, I, 1, p. 430-431 (Nous utiliserons le sigle O. C. pour désigner les tomes et volumes de l’édition des Œuvres Complètes de Tocqueville publiés chez Gallimard).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 20 mai 2009 19:54
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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