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Collection « Les auteur(e)s classiques »

NOTES SUR LE CORAN ET AUTRES TEXTES SUR LES RELIGIONS
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir des écrits d’Alexis de Tocqueville, NOTES SUR LE CORAN ET AUTRES TEXTES SUR LES RELIGIONS. Présentation et notes de Jean-Louis Benoît. Paris: Les Éditions Bayard, 2007, 175 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation conjointe accordée le 28 mai 2008 par M. Jean-Louis Benoît et Les Éditions bayard de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Avant-propos

Le texte que je présente aujourd'hui au lecteur fait suite à la biographie intellectuelle de Tocqueville publiée en 2005 pour le bicentenaire de sa naissance. Les textes de Tocqueville sur le Coran et l'hindouisme sont aujourd'hui difficiles à trouver, ils n'ont été publiés que dans le tome III, volume 1 des Œuvres complètes Gallimard, qui est aujourd'hui épuisé ; le texte sur les sectes n'a, lui, été publié que dans l'édition Vrin de La démocratie, en 2000. Les responsables de la collection et moi-même avons donc considéré qu'il était nécessaire de mettre à la disposition des lecteurs, sinon l'intégralité, du moins l'essentiel des textes les plus importants que Tocqueville a consacrés au fait religieux afin de sortir d'une vulgate tocquevillienne dans laquelle la glose a, trop souvent, pris le pas sur le texte lui-même aux dépens de la vérité qui était celle de l'auteur. 

Tocqueville, beaucoup seront surpris de l'apprendre, fut essentiellement agnostique – au sens premier du terme [1] – mais il était, dans le même temps, spiritualiste. « La religion que je professe », disait-il en parlant du catholicisme, alors même qu'il était très critique vis-à-vis du parti catholique, de la hiérarchie et de Pie IX, en particulier, et qu'il manifestait une réticence quasi viscérale envers les dogmes, ceux, notamment, du péché originel et de l'Immaculée Conception... 

Ainsi Tocqueville fut-il un être paradoxal en matière de religion comme il le fut dans sa vie, son œuvre et son engagement politique. Nous livrons donc ici, à l'intelligence de l'honnête homme du moment, les textes à partir desquels il portera son jugement ; quant au chercheur, il disposera des références qui lui permettront de se reporter au reste du corpus s'il désire approfondir de façon exhaustive la problématique tocquevillienne en ce qui concerne la question religieuse. 

Tocqueville est, en effet, un analyste attentif du fait religieux dont il nous présente une conception très moderne, sociologique, mais comme toujours chez lui sans jargon. Il envisage donc le fait religieux aussi bien dans sa dimension sociétale et politique que morale et existentielle.

Pascalien sans la foi, sans nuit du Mémorial, il connaît le prix du doute ; il sait, pour l'avoir vécu, que c'est là un des principaux maux qui rongent l'individu et nuisent à la société. Ni celle-ci ni l'homme n'ont rien à attendre du matérialisme, incapables qu'ils sont d'assumer la mort de Dieu et le désenchantement du monde ; quant aux idéologies séculières de remplacement dont la Révolution a livré les prémices avec le culte rendu à la déesse Raison, et qui ont fait florès au XXe siècle qui vient de s'achever, n'est-ce pas un sinistre remède ? 

Le jugement que Tocqueville porte sur l'hindouisme est sévère ; n'est-ce pas la nature même de cette religion qui a favorisé la soumission de l'Inde aux envahisseurs successifs ? Mais, en 1980 [2], alors que des philosophes indiens et français confrontaient deux visions l'une historique, l'autre non, de l'Histoire, Indira Gandhi affirmait aux Occidentaux que son pays était prêt à entrer dans la modernité de plain-pied ; l'avenir lui a donné raison. 

Les textes que Tocqueville a consacrés à l'islam sont plus nombreux et plus variés que les simples notes rédigées sur l'hindouisme, et cette fois le jugement porté est ambivalent [3]. Alors même qu'un certain nombre de ses proches disent leur admiration pour cette religion, à laquelle quelques-uns ont envisagé de se convertir [4], Tocqueville qui a pris soin de lire le Coran, la plume à la main, porte un jugement très sévère à l'encontre de la religion musulmane. Mais au-delà d'une critique que certains peuvent considérer comme injuste, maladroite ou fausse, Tocqueville prend des positions claires quant au respect que les colonisateurs doivent aux musulmans et à l'islam. Il dénonce sans restriction ce qui est de l'ordre du viol des consciences et des atteintes aux mœurs des personnes : « Deux fois la visite du médecin a été imposée aux musulmans et deux fois retirée sur leur plainte (les Arabes disaient que la liberté de conscience leur avait été assurée et que cette liberté était violée par les visites en question). Enfin, dit avec une joie fort imbécile le compte rendu, "les maisons murées des Maures s'ouvrent devant le médecin". Voilà un beau triomphe [5]. » 

Il condamne avec une très grande sévérité, devant la Chambre, la spoliation des biens des fondations religieuses musulmanes par l'administration française et insiste avec fermeté pour que les autorités françaises aident les musulmans à relever leurs écoles et leurs mosquées, à former et rémunérer convenablement leur « clergé [6] ». 

Enfin, l'attitude de Tocqueville vis-à-vis du christianisme est également ambivalente. Il admire profondément le message des Évangiles et le renversement de valeurs opéré par le christianisme originel, qui est déjà porteur d'un système axiologique démocratique. Il y a bien là, pour lui, une part de mystère et de sacré, mais le mystère de l'incarnation semble lui demeurer étranger ; en ce sens, il n'a pas la foi, le Credo lui échappe. Quant à sa position vis-à-vis du catholicisme, elle relève d'une sorte de dépit amoureux. 

Il souhaiterait que la religion de ses pères puisse se mettre en phase avec le monde qui vient ; sa rencontre avec les prêtres catholiques des États-Unis et du Canada lui a prouvé qu'une telle évolution serait possible. En France, il se sent proche de la démarche de Lamennais et du premier Lacordaire, celui d'avant le ralliement aux positions vaticanes et la condamnation de Lamennais. On le voit tracer les contours de ce que serait un christianisme et/ou un catholicisme réconcilié (et non rallié) au monde moderne, qui resterait fermement attaché à la doctrine et surtout au message des Évangiles, qui prendrait de la distance par rapport au lourd appareil dogmatique. Enfin, le fait religieux étant par nature lié à l'état social et politique, au hic et nunc de la société, aurait à se réconcilier avec les mœurs du temps. La conception du religieux qui est la sienne suppose qu'une distinction essentielle soit établie entre ce qui est le fond du message et ce qui n'est qu'accessoire et lié au temps. Les mœurs évoluent, la vérité demeure au-delà des épiphénomènes, mais la religion s'incarne, in situ, dans un temps, une histoire et une société.


[1] Le lecteur trouvera ici les pièces du dossier qui reste, au moins en partie, ouvert en ce qui concerne ses tout derniers jours.

[2] Je fais allusion ici à une réunion qui eut lieu à Paris-IV Sorbonne, au séminaire de 3e cycle de Claude Bruaire, avec lequel j'entamais ma thèse de doctorat.

[3] En ce qui concerne la question de l'Algérie, l'attitude de Tocqueville est constamment ambivalente comme l'ont souligné avec pertinence les trois principaux universitaires des États-Unis qui ont étudié cette question (Melvin Richter, Cheryl Welch et Jennifer Pitts – voir bibliographie infra). En France, en revanche, Tzvetan Todorov, Olivier Le Cour Grandmaison, Nourredine Saadi, par exemple, ont instruit un curieux procès – exclusivement à charge – contre Tocqueville, qui, tel l'âne de la fable, se voit chargé de tous les maux et assimilé à Bigeard et Aussarès (rien de moins !). Comme Todorov, qui ne retient que moins d'un tiers des textes de Tocqueville sur l'Algérie (ceux qui vont dans le sens de la thèse développée), Grandmaison recourt à un montage de citations tronquées et/ou décontextualisées ; l'un et l'autre font fi de la dimension diachronique (les jugements de Tocqueville sur la colonisation ne sont pas les mêmes en 1837, 1840-1841, 1846-1847, comme ceux que de Gaulle porte sur l'Algérie sont totalement différents en 1945, 1958, 1960-1961 et 1962), ce qui ôte à leur argumentation toute pertinence. Ils établissent également une identification totalement fallacieuse : Bugeaud/Tocqueville, alors que ce dernier dresse un réquisitoire sans concessions contre la conception de la colonisation du général qui conduit, pour Tocqueville à l'échec, en 1846-1847, et à la catastrophe pour la suite si rien ne change.

Pour se faire une idée exacte, objective et personnelle, le lecteur se reportera au texte authentique et complet de Tocqueville (O.C., III, 1 & V, 2). Il pourra également lire le remarquable texte-testament – dénonçant « la simplification idéologique » – que Pierre Vidal-Naquet (anticolonialiste fervent, partisan très tôt de l'indépendance de l'Algérie et soucieux de dénoncer l'instrumentalisation des textes par des auteurs peu scrupuleux) a publié dans la revue Esprit (in Repères, Controverse, avec Gilbert Meynier, en décembre 2005 ; et à celui de Marc-Olivier Baruch : « L'effet poubelle », in Le banquet, n° 23, 2006/1 [http ://www.revue-lebanquet.com]. Le lecteur pourra en outre consulter l'article Tocqueville sur l'encyclopédie Wikipedia en français et en anglais [fr.wikipedia.org/wiki/] [en.wikipedia.org/wiki/], ainsi que la réponse que j'avais adressée à l'article de Grandmaison paru en juin 2001, dans Le monde diplomatique : « Quand Tocqueville légitimait les boucheries en Algérie ». Le journal ayant refusé de publier mon texte, ce qui prouve son sens aigu de l'éthique journalistique, j'en adressai deux versions, l'une à la revue Le Banquet, n° 16, 2001, l'autre à Res publica, qui parurent en décembre de la même année et que le lecteur peut consulter sur les sites : http :// www.revue-lebanquet.com/docs/a_0000292.html et http ://premiumwanadoo.com/lippi.christian/

[4] Voir le détail infra.

[5] O.C., III, 1, p. 175.

[6] Bien que ce mot soit, Tocqueville le dit, impropre ; sur tous ces points, voir infra.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 2 juin 2008 7:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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