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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Catéchisme positiviste (1852):

Préface originale d'Auguste Comte


Une édition électronique réalisée à partir du livre d’Auguste Comte (1852), CATÉCHISME POSITIVISTE. ou SOMMAIRE EXPOSITION DE LA RELIGION UNIVERSELLE EN ONZE ENTRETIENS SYSTÉMATIQUES entre une Femme et un Prêtre de l'HUMANITÉ.

N. B. La présente édition reproduit le texte de l'édition originale du Catéchisme positiviste, Paris, chez l'auteur, 1852.



Préface
par Auguste Comte

« Au nom du passé et de l'avenir, les serviteurs théoriques et les serviteurs pratiques de l'HUMANITÉ viennent prendre dignement la direction générale des affaires terrestres, pour construire enfin la vraie providence, morale, intellectuelle, et matérielle; en excluant irrévocablement de la suprématie politique tous les divers esclaves de Dieu, catholiques, protestants, ou déistes, comme étant à la fois arriérés et perturbateurs. » Telle fut la proclamation décisive par laquelle, au Palais-Cardinal , je terminai, le dimanche 19 octobre 1851. après un résumé de cinq heures, mon troisième Cours philosophique sur l'histoire générale de l'Humanité. Depuis cette mémorable clôture, la publication du tome deuxième de mon Système de politique positive vient de constater directement combien une semblable destination sociale convient à la philosophie capable d'inspirer la théorie la plus systématique de l'ordre humain.

Nous venons donc ouvertement délivrer l'Occident d'une démocratie anarchique et d'une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie sociocratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces humaines, toujours appliquées chacune suivant sa nature. En effet, nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu'aristocrates. A nos yeux, la respectable masse de ces deux partis opposés représente empiriquement, d'une part la solidarité, de l'autre la continuité, entre lesquelles le positivisme établit profondément une subordination nécessaire, remplaçant enfin leur déplorable antagonisme. Mais, quoique notre politique s'élève également au-dessus de ces deux tendances incomplètes et incohérentes, nous sommes loin d'appliquer aujourd'hui la même réprobation aux deux partis correspondants. Depuis trente ans que dure ma carrière philosophique et sociale, j'ai senti toujours un profond mépris pour ce qu'on nomma, sous nos divers régimes, l'opposition, et une secrète affinité pour les constructeurs quelconques. Ceux même qui voulaient construire avec des matériaux évidemment usés me semblèrent constamment préférables aux purs démolisseurs, en un siècle où la reconstruction générale devient partout le principal besoin. Malgré l'état arriéré de nos conservateurs officiels, nos simples révolutionnaires me paraissent encore plus éloignés du véritable esprit de notre temps. Ils prolongent aveuglément, au milieu du dix-neuvième siècle, la direction négative qui ne pouvait convenir qu'au dix-huitième, sans racheter cette stagnation par les généreux sentiments de rénovation universelle qui caractérisèrent leurs prédécesseurs.

Aussi, quoique les inclinations populaires leur restent spontanément favorables, le pouvoir passe-t-il toujours à leurs adversaires, qui du moins ont reconnu l'impuissance organique des doctrines métaphysiques, et cherchent ailleurs des principes de reconstruction. Chez la plupart de ceux-ci, la rétrogradation n'est, au fond, qu'un pis-aller provisoire contre une imminente anarchie, sans aucune véritable conviction théologique. Quoique tous les hommes d'État semblent maintenant appartenir à cette école, on peut assurer qu'elle leur fournit seulement les formules indispensables à la coordination de leurs vues empiriques, en attendant la liaison plus réelle et plus stable émanée d'une nouvelle doctrine universelle.

Tel est certainement le seul chef temporel vraiment éminent dont notre siècle puisse jusqu'ici s'honorer, le noble tzar qui , tout en faisant avancer son immense empire autant que le comporte sa situation actuelle, le préserve, avec une énergique sagesse, d'une vaine fermentation. Son judicieux empirisme a compris que l'Occident était seul investi de la glorieuse et difficile mission de fonder la régénération humaine, que l'Orient doit ensuite s'approprier paisiblement à mesure qu'elle surgira. Il me paraît Même avoir senti que cette immense élaboration se trouvait spécialement réservée au grand centre occidental, dont la spontanéité nécessairement désordonnée doit seule être toujours respectée, comme profondément indispensable à la solution commune. L'agitation habituelle de tout le reste de. l'Occident, quoique plus difficile à contenir que celle de l'Orient, est, au fond, presque aussi nuisible au cours naturel de la réorganisation finale, dont elle tend à déplacer vainement le principal foyer, que l'ensemble du passé fixe en France.

Notre situation occidentale exclut tellement le point de vue purement révolutionnaire qu'elle réserve au camp opposé la production des maximes les plus caractéristiques. Malgré la mémorable formule pratique émanée d'un démocrate heureusement illettré, c'est parmi les purs conservateurs que surgit la plus profonde sentence politique du dix-neuvième siècle : On ne détruit que ce qu'on remplace . L'auteur de cette admirable maxime, aussi bien exprimée que bien pensée, n'offre pourtant rien d'éminent sous l'aspect intellectuel. Il n'est vraiment recommandable que d'après une rare combinaison des trois qualités pratiques, l'énergie, la prudence, et la persévérance. Mais le point de vue organique tend aujourd'hui tellement à grandir les conceptions, qu'il suffit, dans une situation favorable, pour inspirer à un esprit superficiel un principe vraiment profond, que le positivisme adopte et développe systématiquement.

Quoi qu'il en soit, la nature rétrograde des doctrines épuisées que nos conservateurs emploient provisoirement doit les rendre essentiellement impropres à diriger la politique réelle au milieu d'une anarchie primitivement due à l'impuissance finale des anciennes croyances. La raison occidentale ne peut plus se laisser conduire par des opinions évidemment indémontrables, et même radicalement chimériques, comme toutes celles qu'inspire une théologie quelconque, restât-elle réduite à son dogme fondamental. Tous reconnaissent aujourd'hui que notre activité pratique doit cesser de se consumer en hostilités mutuelles, pour développer paisiblement notre commune exploitation de la planète humaine. Mais nous pouvons encore moins persister dans cet état d'enfance intellectuelle et morale où notre conduite ne repose que sur des motifs absurdes et dégradants. Sans répéter jamais le dix-huitième siècle, le dix-neuième doit toujours le continuer, en réalisant enfin le noble vœu d'une religion démontrée dirigeant une activité pacifique.

Depuis que la situation écarte toute tendance purement négative, il n'y a de vraiment discréditées, parmi les écoles philosophiques du dernier siècle, que les sectes inconséquentes, dont la prépondérance dut être éphémère.


Les démolisseurs incomplets, comme Voltaire et Rousseau, qui croyaient pouvoir renverser l'autel en conservant le trône ou réciproquement, sont irrévocablement déchus, après avoir dominé, suivant leur destinée normale, les deux générations qui préparèrent et accomplirent l'explosion révolutionnaire. Mais, depuis que la reconstruction est à l'ordre du jour, l'attention publique retourne de plus en plus vers la grande et immortelle école de Diderot et Hume, qui caractérisera réellement le dix-huitième siècle, en le liant au précédent par Fontenelle et au suivant par Condorcet. Également émancipés en religion et en politique, ces puissants penseurs tendaient nécessairement vers une réorganisation totale et directe, quelque confuse qu'en dût être alors la notion. Tous se rallieraient aujourd'hui à la seule doctrine qui, fondant l'avenir sur le passé, pose enfin les bases inébranlables de la régénération occidentale. C'est d'une telle école que je m'honorerai toujours de descendre immédiatement, par mon précurseur essentiel, l'éminent Condorcet. Au contraire, je n'attendis jamais que des entraves, spontanées ou concertées, chez les débris arriérés des sectes superficielles et immorales émanées de Voltaire et de Rousseau.

Mais, à cette grande souche historique, j'ai constamment rattaché ce qu'offrirent de vraiment éminent nos derniers adversaires, soit théologiques, soit métaphysiques. Tandis que Hume constitue mon principal précurseur philosophique, Kant s'y trouve accessoirement lié; sa conception fondamentale ne fut vraiment systématisée et développée que par le positivisme. De même, sous l'aspect politique, Condorcet dut être, pour moi, complété par de Maistre , dont je m'appropriai, dès mon début, tous les principes essentiels, qui ne sont plus appréciés maintenant que dans l'école positive. Tels sont, avec Bichat et Gall comme précurseurs scientifiques, les six prédécesseurs immédiats qui me rattacheront toujours aux trois pères systématiques de la vraie philosophie moderne, Bacon, Descartes, et Leibniz. D'après cette noble filiation, le moyen âge, intellectuellement résumé par saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon, et Dante, me subordonne directement au prince éternel des véritables penseurs, l'incomparable Aristote.

En remontant jusqu'à cette source normale, on sent profondément que, depuis la suffisante extension de la domination romaine, les populations d'élite cherchent vainement la religion universelle. L'expérience a pleinement démontré que ce vœu final ne peut être satisfait par aucune croyance surnaturelle. Deux monothéismes incompatibles aspirèrent également à cette universalité nécessaire, sans laquelle l'humanité ne pourrait suivre sa destinée naturelle. Mais leurs efforts opposés n'aboutirent qu'à se neutraliser mutuellement, de manière à réserver un tel attribut aux doctrines démontrables et discutables. Depuis plus de cinq siècles, l'islamisme renonce à dominer l'Occident, et le catholicisme abandonne à son éternel antagoniste jusqu'à la tombe de son prétendu fondateur . Ces vaines aspirations spirituelles n'ont pu même embrasser tout le territoire de l'ancienne domination temporelle, réparti presque également entre les deux monothéismes inconciliables.

L'Orient et l'Occident doivent donc chercher, hors de toute théologie ou métaphysique, les bases systématiques de leur communion intellectuelle et morale. Cette fusion tant attendue, qui doit ensuite s'étendre graduellement à l'ensemble de notre espèce, ne peut évidemment émaner que du positivisme, c'est-à-dire d'une doctrine toujours caractérisée par la combinaison de la réalité avec l'utilité. Bornées longtemps aux plus simples phénomènes, ses théories y ont produit les seules convictions vraiment universelles qui existent jusqu'ici. Mais ce privilège naturel des méthodes et des doctrines positives ne saurait rester toujours circonscrit au domaine mathématique et physique. Développé d'abord envers l'ordre matériel, il dut ensuite embrasser l'ordre vital, d'où il vient de s'étendre enfin jusqu'à l'ordre humain, collectif ou individuel. Cette plénitude décisive de l'esprit positif dissipe maintenant tout prétexte à la conservation factice de l'esprit théologique, devenu, dans l'Occident moderne, aussi perturbateur que l'esprit métaphysique, dont il constitue la source historique et dogmatique. La dégradation morale et politique du sacerdoce correspondant avait d'ailleurs interdit, depuis longtemps, tout espoir de contenir, comme au moyen âge, les vices d'une telle doctrine par la sagesse instinctive de ses meilleurs interprètes.

Désormais abandonnée spontanément à sa corruption naturelle, la croyance monothéique, soit chrétienne, soit musulmane, mérite de plus en plus la réprobation que son avènement inspira, pendant trois siècles, aux plus nobles praticiens et théoriciens du monde romain. Ne pouvant alors juger le système que d'après la doctrine, ils n'hésitaient point à repousser, comme ennemie du genre humain, une religion provisoire qui plaçait la perfection dans un céleste isolement. L'instinct moderne réprouve encore plus une morale qui proclame les inclinations bienveillantes comme étrangères à notre nature, qui méconnaît la dignité du travail jusqu'à le faire dériver d'une malédiction divine, et qui érige la femme en source de tout mal. Tacite et Trajan ne pouvaient prévoir que, pendant quelques siècles, la sagesse sacerdotale, aidée d'une situation favorable, contiendrait assez les vices naturels de telles doctrines pour en tirer provisoirement d'admirables résultats sociaux. Depuis que le sacerdoce occidental est irrévocablement devenu rétrograde, sa croyance, livrée à elle-même, tend à développer librement le caractère immoral inhérent à sa nature antisociale. Elle ne mérita les ménagements des conservateurs prudents qu'autant qu'il fut impossible d'y substituer une meilleure conception du monde et de l'homme, que pouvait seule fournir une lente ascension de l'esprit positif. Mais cette laborieuse initiation étant maintenant achevée, le positivisme élimine irrévocablement le catholicisme, comme tout autre théologisme, en vertu même de l'admirable maxime sociale citée ci-dessus.

Après avoir pleinement satisfait l'intelligence et l'activité, la religion positive, toujours poussée par sa réalité caractéristique, s'est convenablement étendue jusqu'au sentiment, qui désormais forme son principal domaine et devient la base de son unité. Nous ne craignons donc pas que les vrais penseurs, théoriques ou pratiques, puissent aujourd'hui, comme au début du catholicisme, méconnaître la supériorité d'une foi réelle et complète, qui, loin d'être fortuitement sociale, se montre telle par sa propre nature. C'est d'ailleurs à la conduite morale et politique de son sacerdoce naissant et de tous ses vrais adeptes qu'il appartient de faire empiriquement apprécier son excellence, chez ceux-là même qui ne pourraient pas juger directement ses principes. Une doctrine qui développera toujours toutes les vertus humaines, personnelles, domestiques, et civiques, sera bientôt respectée de tous ses adversaires honnêtes, quelle que soit leur vaine prédilection envers une synthèse absolue et égoïste opposée à la synthèse relative et altruiste .

Mais, afin d'instituer cette concurrence décisive, il fallait d'abord condenser assez le positivisme pour qu'il put devenir vraiment populaire. Telle est la destination spéciale de cet opuscule exceptionnel, envers lequel j'interromps, pendant quelques semaines, ma grande construction religieuse , dont la première moitié reste seule accomplie jusqu'ici. Ce précieux épisode m'avait d'abord semblé devoir être ajourné jusqu'à l'entière terminaison de cet immense travail. Mais, après avoir écrit, en janvier 1851, la théorie positive de l'unité humaine, je me sentis assez avancé pour faire succéder un tel intermède au volume dont cette théorie forme le premier et principal chapitre. Développé de plus en plus à mesure que j'élaborais ce tome décisif, un tel espoir devint complet quand j'écrivis sa préface finale. Je le réalise aujourd'hui, avant de commencer la construction de la sociologie dynamique, qui caractérisera, l'an prochain, le troisième volume de mon Système de poli tique positive.

Due à la maturité inattendue de mes principales conceptions, cette résolution se trouva beaucoup fortifiée par l'heureuse crise qui vient d'abolir le régime parlementaire et d'instituer la république dictatoriale, double préambule de toute vraie régénération. Sans doute, cette dictature n'offre point encore le caractère essentiel expliqué dans mon cours positiviste de 1847 . Il lui manque surtout de se concilier assez avec une pleine liberté d'exposition, et même de discussion, directement indispensable à la réorganisation spirituelle, et qui d'ailleurs peut seule rassurer contre toute tyrannie rétrograde. Mais ce complément nécessaire ne tardera point à s'y réaliser sous un mode quelconque, qui me semble malheureusement supposer, comme les phases précédentes, une dernière crise violente. Une fois obtenu, son avènement empirique doit déterminer bientôt la paisible évolution du triumvirat systématique qui caractérise la dictature temporelle représentée, dans le cours ci-dessus indiqué, comme propre à la transition organique Mais, sans attendre ces deux nouvelles phases de l'empirisme révolutionnaire, la situation dictatoriale permet déjà la propagation directe des méditations régénératrices. La liberté d'exposition qu'elle procure spontanément à tous les vrais constructeurs, en brisant enfin la vaine domination des parleurs, devait spécialement m'inviter à diriger immédiatement les pensées féminines et prolétaires vers la rénovation fondamentale.


Ce travail épisodique, en fournissant dignement une base systématique à l'active propagation du positivisme, seconde nécessairement ma construction principale, en amenant la religion nouvelle vers son vrai milieu social. Quelque solides que soient les fondements logiques et scientifiques de la discipline intellectuelle qu'institue la philosophie positive, ce régime sévère est trop antipathique aux esprits actuels pour prévaloir jamais sans l'irrésistible appui des femmes et des prolétaires. Sa nécessité ne peut être sainement appréciée que dans cette double masse sociale, qui, étrangère à toute prétention doctorale, peut seule imposer à ses chefs systématiques les conditions encyclopédiques qu'exige leur office social. C'est pourquoi je n'ai pas dû craindre de populariser ici des termes philosophiques vraiment indispensables, que le positivisme n'a point introduits, mais dont il a systématisé la conception et développé l'usage. Tels sont surtout deux couples essentiels de formules caractéristiques, d'abord statique et dynamique, ensuite objectif et subjectif , sans lesquelles mon exposition ne pouvait devenir suffisante. Quand ces termes sont une fois définis convenablement, surtout d'après une acception invariable leur judicieux emploi facilite beaucoup les explications philosophiques, au lieu de les rendre moins intelligibles. Je n'hésite point à consacrer ici des expressions que la religion positive doit faire déjà passer dans la circulation universelle, vu la haute importance de leur usage intellectuel, et même moral.

Ainsi conduit à composer un véritable catéchisme pour la Religion de l'Humanité, je dus d'abord examiner systématiquement la forme dialogique toujours adoptée envers de telles expositions. Je ne tardai point à y rencontrer un nouvel exemple de cet heureux instinct d'après lequel la sagesse pratique devance souvent les saines indications théoriques. Venant de construire spécialement la théorie positive du langage humain , je sentis aussitôt que, puisque l'expression doit constamment aboutir à la communication, sa forme naturelle consiste dans le dialogue. Toute combinaison, même physique, et surtout logique, étant d'ailleurs binaire, cet entretien ne comporte, sous peine de confusion, qu'un seul interlocuteur. Le monologue ne peut réellement convenir qu'à la conception, dont il se borne à formuler la marche, comme si l'on pensait tout haut, sans s'occuper d'aucun auditeur. Quand le discours ne doit pas seulement assister les investigations du raisonnement, mais diriger la communication de ses résultats, il exige une élaboration nouvelle, spécialement adaptée à cette transmission. Il faut alors considérer l'état propre de l'auditeur, et prévoir les modifications qu'une telle exposition suscitera dans sa marche spontanée. En un mot, le simple récit doit ainsi devenir un véritable entretien. Les conditions essentielles ne peuvent même être assez remplies qu'en supposant un interlocuteur unique et nettement déterminé. Mais, si ce type est heureusement choisi, il pourra, dans l'usage ordinaire, représenter suffisamment chaque lecteur; puisqu'on ne saurait d'ailleurs varier le mode d'exposition suivant les diverses convenances individuelles, comme pour la vraie conversation.

Le discours pleinement didactique devrait donc différer essentiellement du simple discours logique, où le penseur suit librement sa propre marche, sans aucun égard aux conditions naturelles d'une communication quelconque. Toutefois, afin d'éviter une laborieuse refonte, on se borne presque toujours à transmettre les pensées comme elles furent d'abord conçues; quoique ce mode grossier d'exposition contribue beaucoup au peu d'efficacité de la plupart des lectures. On réserve la forme dialogique, propre à toute vraie communication, pour expliquer les conceptions qui sont à la fois assez importantes et assez mûries. C'est pourquoi, de tout temps, l'enseignement religieux s'accomplit par voie d'entretien et non de récit. Loin d'indiquer une négligence excusable seulement envers les cas secondaires, cette forme, quand elle est bien instituée, constitue, au contraire, le seul mode d'exposition qui soit vraiment didactique : il convient également à toutes les intelligences. Mais les difficultés propres à la nouvelle élaboration qu'il exige y font justement renoncer pour les communications ordinaires. Il serait puéril de rechercher une telle perfection dans un enseignement qui n'offrirait point un intérêt fondamental. D'un autre côté, cette transformation didactique ne devient réalisable qu'envers des doctrines assez élaborées pour qu'on puisse nettement comparer les diverses manières d'exposer leur ensemble, et prévoir aisément les objections qu'elles devront susciter.

S'il fallait indiquer ici tous les principes généraux qui conviennent à l'art de communiquer, j'y caractériserais encore le perfectionnement relatif au style. Voués surtout à l'expression des sentiments, les poètes reconnurent toujours combien les vers y sont préférables à la prose, pour rendre plus esthétique le langage artificiel, en le rapprochant davantage du langage naturel. Or, les mêmes motifs s'appliqueraient également à la communication des pensées, si l'on y devait attacher autant de prix. La concision du discours et l'assistance des images, double caractère essentiel de la vraie versification, seraient aussi propres à perfectionner l'exposition que l'effusion. Ainsi, la communication parfaite n'exigerait pas seulement la substitution du dialogue au monologue, mais aussi le remplacement de la prose par les vers. Toutefois, cette seconde amélioration didactique doit être encore plus exceptionnelle que la première, à raison des nouveaux soins qu'elle exige. Elle suppose même une plus grande maturité dans les conceptions correspondantes, non seulement chez l'interprète, mais aussi parmi l'auditoire, dont le travail spontané doit aussitôt combler les lacunes de la concision poétique. C'est pourquoi plusieurs admirables poèmes restent encore écrits en prose, malgré l'imperfection d'une telle forme, alors excusable envers un domaine trop peu familier. Un motif analogue détourna davantage de versifier aucun catéchisme religieux. Mais la réalité et la spontanéité qui distinguent les croyances positives permettront un jour de procurer à leur exposition populaire ce dernier perfectionnement, quand elles commenceront à se répandre assez pour comporter une concision imagée. Ce n'est donc que provisoirement qu'on doit s'y borner à remplacer le monologue par le dialogue.

D'après cette théorie spéciale de la forme didactique, je me suis trouvé conduit, non seulement à justifier l'usage antérieur, mais aussi à l'améliorer, en ce qui concerne l'interlocuteur. L'indétermination totale de l'auditeur rendait essentiellement vague le mode dialogique, ainsi devenu même presque illusoire. Ayant systématisé l'institution empirique du dialogue, j'ai bientôt senti qu'elle resterait incomplète, et dès lors insuffisante, tant que l'interlocuteur n'y serait pas nettement défini, du moins pour l'auteur. C'est uniquement en se proposant une communication réelle, quoique actuellement idéale, que l'on peut assez développer tous les avantages essentiels d'une telle forme. On institue alors un véritable entretien, au lieu d'un récit dialogué.

En appliquant aussitôt ce principe évident, je devais spontanément choisir l'angélique interlocutrice qui, après une seule année d'influence objective, se trouve, depuis plus de six ans, subjectivement associée à toutes mes pensées comme à tous mes sentiments. C'est par elle que je suis enfin devenu, pour l'Humanité, un organe vraiment double, comme quiconque a dignement subi l'ascendant féminin. Sans elle, je n'aurais jamais pu faire activement succéder la carrière de saint Paul à celle d'Aristote, en fondant la religion universelle sur la saine philosophie, après avoir tiré celle-ci de la science réelle. La constante pureté de notre lien exceptionnel, et même l'admirable supériorité de l'ange méconnu, sont d'ailleurs assez appréciées déjà des âmes d'élite. Quand je révélais, il y a quatre ans, cette incomparable inspiration, en publiant mon Discours sur l'ensemble du positivisme, elle ne pouvait d'abord être jugée que d'après ses résultats intellectuels et moraux, dès lors sensibles aux cœurs sympathiques et aux esprits synthétiques. Mais, l'an dernier, le triple préambule qui distinguera toujours le tome premier de mon Système de politique positive permit à chacun d'apprécier directement cette éminente nature. Aussi, dans ma récente publication du second volume de ce même traité, ai-je déjà pu me féliciter ouvertement de la touchante unanimité des sympathies décisives qu'éprouvent les deux sexes envers la nouvelle Béatrice. Ces trois antécédents publics dissipent ici toute hésitation sur ma sainte interlocutrice, assez connue des lecteurs dignement préparés pour que nos entretiens puissent vraiment leur inspirer un intérêt propre et direct.

Une telle catéchumène remplit heureusement toutes les conditions essentielles du meilleur type didactique. Malgré sa supériorité personnelle, Madame Clotilde de Vaux me fut sitôt ravie qu'elle ne put être suffisamment initiée au positivisme, où tendaient spontanément ses vœux et ses efforts. Avant que la mort brisât irrévocablement cette affectueuse instruction, la douleur et le chagrin l'avaient profondément entravée. En accomplissant aujourd'hui subjectivement la préparation systématique que je pus à peine ébaucher objectivement, l'angélique disciple m'offre donc seulement les dispositions essentielles que présentent aussi la plupart des femmes et même beaucoup de prolétaires. Chez toutes ces âmes que le positivisme n'a point encore atteintes, je suppose uniquement, comme envers mon éternelle compagne, un profond désir de connaître la religion capable de surmonter l'anarchie moderne, et une sincère vénération pour son prêtre. Je dois même préférer des lecteurs qu'aucune culture scolastique ne détourne d'un suffisant accomplissement spontané de ces deux conditions préalables.

Tous ceux qui connaissent mon institution générale des véritables anges gardiens, assez expliquée déjà dans ma Politique positive , savent d'ailleurs que le principal type féminin y devient habituellement inséparable des deux autres. Cette douce connexité convient même au cas exceptionnel qui m'offre réunies, chez ma chaste compagne immortelle, la mère subjective que suppose ma seconde vie, et la fille objective qui devait embellir une existence temporaire. Depuis que sa réserve invariable avait assez épuré mon affection pour l'élever au niveau de la sienne, j'aspirais seulement à l'union pleinement avouable qui devait résulter d'une adoption légale, conforme à l'inégalité de nos âges. Quand je publierai notre digne correspondance, ma lettre finale constatera directement ce saint projet, hors duquel nos fatalités respectives nous auraient interdit le repos et le bonheur.

C'est donc sans aucun effort que je vais appliquer ici les qualifications personnelles qu'impose habituellement l'instruction religieuse. Le sacerdoce positif exige, encore plus que le sacerdoce théologique, une entière maturité surtout en vertu de son immense préparation encyclopédique. Voilà pourquoi j'ai placé l'ordination des prêtres de l'Humanité à l'âge de quarante-deux ans, après l'entière terminaison du développement corporel et cérébral comme de la première vie sociale. Les noms de père et de fille deviennent donc spécialement convenables entre l'initiateur et la catéchumène, conformément à l'antique étymologie du titre sacerdotal En les employant ici, je me rapproche spontanément des relations personnelles au milieu desquelles j'aurais vécu sans notre fatale catastrophe.

Mais cette concentration du saint entretien sur l'ange prépondérant ne doit pas plus dissimuler au lecteur qu'à moi-même la constante participation tacitement propre à mes deux autres patronnes. La vénérable mère et la noble fille adoptive , dont j'ai fait ailleurs connaître l'influence subjective et l'action objective, seront toujours ici présentes à mon cœur quand mon esprit subira dignement l'impulsion dominante. Devenus désormais inséparables, ces trois anges me sont tellement propres que leur concours continu vient de suggérer, à l'éminent artiste dont le positivisme s'honore aujourd'hui, une admirable inspiration esthétique, qui convertit un simple portrait en un tableau profond .

En instituant ainsi l'entretien didactique, mon travail s'y trouve autant facilité que celui du lecteur. Car une telle exposition publique se rapproche beaucoup des explications privées que m'aurait naturellement demandées ma sainte compagne si notre union objective s'était prolongée davantage, comme le prouve déjà ma lettre philosophique sur le mariage. La saison même où j'accomplis cette douce élaboration me rappelle spécialement, dans notre incomparable année, ses vœux spontanés d'initiation méthodique. Il me suffit donc de me reporter à sept ans en arrière pour concevoir objectivement ce que je dois aujourd'hui développer subjectivement, en attribuant à 1852 ma situation de 1845. Mais cette transposition forcée me procure la précieuse compensation de faire mieux apprécier l'angélique ascendant que je ne puis assez caractériser qu'en combinant deux admirables vers respectivement destinés à Béatrice et à Laure :


Quella che 'mparadisa la mia mente
Ogni basso pensier dal cor m' avulse .


Ce tardif accomplissement d'une affectueuse initiation la rend d'ailleurs plus conforme aux dispositions paternelles qui prévalurent finalement envers celle qu'on m'associera toujours comme disciple et collègue à la fois. Son âge étant devenu fixe, suivant la loi générale de la vie subjective, le mien le surpasse de plus en plus, au point de ne me permettre déjà que des images filiales. Cette continuité plus parfaite de notre double existence perfectionne aussi l'harmonie totale de ma propre nature. En expliquant ainsi la constitution positive de l'unité humaine, je développe et je consolide la liaison fondamentale entre ma vie privée et ma vie publique. La réaction philosophique due à l'ange inspirateur devient alors aussi complète et aussi directe qu'elle puisse jamais l'être, et par suite pleinement irrécusable aux yeux de tous. J'ose donc espérer que, pour témoigner ma juste gratitude, la digne assistance des âmes d'élite suppléera bientôt à la profonde insuffisance que je sens au milieu de mes meilleures effusions quotidiennes, comme Dante envers sa suave patronne :


Non è l'affezion mia tanto profonda
Che basti a render voi grazia per grazia .


Mais cette reconnaissance publique doit, autant que la mienne, s'étendre ici aux deux autres anges qui complètent ma principale impulsion féminine. Quelque lointain que soit, hélas! l'imposant souvenir du parfait catholicisme qui domina ma noble et tendre mère, il me poussera toujours à faire prévaloir, mieux que dans ma jeunesse, la culture continue du sentiment sur celle de l'intelligence et même de l'activité. D'une autre part, si l'appréciation trop exclusive des fondements privés qu'exigent les véritables vertus publiques pouvait ici m'entraîner à méconnaître l'importance propre et directe de la moralité civique, je me rectifierais bientôt, d'après l'admirable sociabilité de ma troisième patronne. J'entreprends donc ce travail exceptionnel sous l'assistance spéciale de tous mes anges, quoique la coopération de deux d'entre eux doive y rester muette, sans altérer leurs titres personnels à la vénération universelle.

Appréciée sous un aspect plus général, cette institution didactique tend directement à caractériser profondément la religion correspondante. Car elle fait spontanément ressortir la nature fondamentale du régime positif, qui, destiné surtout à discipliner systématiquement toutes les forces humaines, repose principalement sur le concours continu du sentiment avec la raison pour régler l'activité. Or cette suite d'entretiens représente toujours le cœur et l'esprit se concertant religieusement afin de moraliser la puissance matérielle à laquelle le monde réel est nécessairement soumis. La femme et le prêtre y constituent, en effet, les deux éléments essentiels du véritable pouvoir modérateur, à la fois domestique et civique. En organisant cette sainte coalition sociale, chaque élément procède ici selon sa vraie nature : le cœur y pose les questions que résout l'esprit. Ainsi la composition même de ce catéchisme indique aussitôt la principale conception du positivisme : l'homme pensant sous l'inspiration de la femme, pour faire toujours concourir la synthèse et la sympathie, afin de régulariser la synergie.

D'après une telle institution du nouvel enseignement religieux, il s'adresse de préférence au sexe affectif. Cette prédilection, déjà conforme au véritable esprit du régime final, convient surtout à la transition extrême, où toutes les influences propres à l'état normal doivent toujours fonctionner plus fortement, mais moins régulièrement. Quoique les dignes prolétaires me semblent devoir bientôt accueillir beaucoup cet opuscule décisif, il convient davantage aux femmes, surtout illettrées. Elles seules peuvent assez comprendre la prépondérance que mérite la culture habituelle du cœur, tant comprimée par la grossière activité, théorique et pratique, qui domine l'Occident moderne. C'est uniquement dans ce sanctuaire qu'on peut aujourd'hui trouver la digne soumission d'esprit qu'exige une régénération systématique. Pendant les quatre dernières années , un déplorable exercice du suffrage universel a profondément vicié la raison populaire, jusqu'alors préservée des sophismes constitutionnels et des complots parlementaires, concentrés chez les riches et les lettrés. Développant un aveugle orgueil, nos prolétaires se sont crus ainsi dispensés de toute étude sérieuse pour décider les plus hautes questions sociales. Quoique cette dégénération soit beaucoup moindre chez les occidentaux au Midi, que la résistance catholique abrita contre la métaphysique protestante ou déiste, des lectures négatives commencent à l'y trop propager. Je ne vois partout que les femmes, qui, d'après leur salutaire exclusion politique, puissent m'offrir un point d'appui suffisant pour faire librement prévaloir les principes d'après lesquels les prolétaires deviendront enfin capables de bien placer leur confiance théorique et pratique.

La profonde anarchie des intelligences motive d'ailleurs cet appel spécial de la religion positive au sexe affectif; en rendant plus nécessaire que jamais la prépondérance du sentiment, qui maintenant préserve seul la société occidentale d'une entière et irréparable dissolution. Depuis la fin du moyen âge, c'est uniquement l'intervention féminine qui contient secrètement les ravages moraux propres à l'aliénation mentale vers laquelle tendit de plus en plus l'Occident, et surtout son centre français. Ce délire chronique étant désormais à son comble, puisqu'aucune maxime sociale ne surmonte une discussion corrosive, les sentiments soutiennent seuls l'ordre occidental. Mais eux-mêmes se trouvent déjà fort altérés d'après les réactions sophistiques, toujours favorables aux instincts personnels, qui d'ailleurs ont plus d'énergie.

Parmi les trois penchants sympathiques propres à notre vraie constitution cérébrale , les deux extrêmes sont très affaiblis, et le moyen presque éteint, chez la plupart des hommes qui maintenant participent activement à l'agitation occidentale. En pénétrant au sein des familles actuelles, on voit combien l'attachement conserve peu de force dans les relations qui doivent le développer le mieux. Quant à la bonté générale, tant prônée aujourd'hui, elle indique davantage la haine des riches que l'amour des pauvres. Car la philanthropie moderne exprime trop souvent une prétendue bienveillance avec les formes propres à la rage ou à l'envie. Mais le plus usuel des trois instincts sociaux, comme offrant la seule base directe de toute vraie discipline humaine, est encore plus altéré que les deux autres. Cette dégénération, sensible surtout parmi les lettrés et les riches, s'étend même chez les prolétaires, à moins qu'une sage indifférence ne les détourne du mouvement politique.

La vénération peut cependant persister au milieu des plus grands égarements révolutionnaires, dont elle fournit spontanément le meilleur correctif. J'en fis jadis l'épreuve personnelle pendant la phase profondément négative qui dut précéder mon essor systématique. Alors l'enthousiasme me préserva seul d'une démoralisation sophistique, quoiqu'il m'exposât spécialement aux séductions passagères d'un jongleur superficiel et dépravé . La vénération constitue aujourd'hui le signe décisif qui caractérise les révolutionnaires susceptibles d'une véritable régénération, quelque arriérée que soit encore leur intelligence, surtout parmi les communistes illettrés.

Mais, quoique ce précieux symptôme se vérifie maintenant chez l'immense majorité des négativistes, il manque certainement à la plupart de leurs chefs, sous une anarchie qui fait partout prévaloir temporairement les mauvaises natures. Ces hommes vraiment indisciplinables exercent, malgré leur petit nombre, une vaste influence, qui dispose à la fermentation subversive tous les cerveaux dépourvus de convictions inébranlables. Envers cette peste occidentale, il ne peut maintenant exister d'autre ressource habituelle que le mépris des populations ou la sévérité des gouvernements. Mais la doctrine qui seule régularisera cette double garantie ne saurait d'abord comporter d'autre appui décisif que le sentiment féminin, bientôt assisté par la raison prolétaire.

Sans la digne intervention du sexe affectif, la discipline positive ne parviendrait point à refouler aux derniers rangs ces prétendus penseurs qui tranchent en sociologie quoiqu'ils ignorent l'arithmétique . Car, le peuple, partageant encore, à beaucoup d'égards, leurs vices principaux, reste incapable jusqu'ici de seconder le nouveau sacerdoce contre ces dangereux parleurs. Je ne puis, du moins, espérer immédiatement un concours collectif que chez les prolétaires demeurés étrangers à nos débats politiques, quoique spontanément attachés, comme les femmes elles-mêmes, au but social de la grande révolution. Tel est le double milieu préparé pour ce catéchisme.

Outre les motifs généraux qui doivent ici diriger vers les femmes ma principale attention, je fus, depuis longtemps, conduit à faire surtout dépendre d'elles l'avènement décisif de la solution occidentale indiquée par l'ensemble du passé.

D'abord, il serait absurde de prétendre terminer sans elles la plus complète des révolutions humaines, tandis qu'elles participèrent profondément à toutes les rénovations antérieures. Leur répugnance instinctive envers le mouvement moderne suffirait pour le rendre stérile, si elle était vraiment invincible. C'est de là que procède, au fond, l'étrange et funeste anomalie qui impose des chefs rétrogrades à des populations progressives, comme si l'idiotisme et l'hypocrisie devaient fournir les garanties officielles de l'ordre occidental. Jusqu'à ce que la religion positive ait assez surmonté ces résistances féminines, elle ne pourra point développer suffisamment, envers les principaux partisans des diverses doctrines arriérées, la réprobation décisive que mérite leur infériorité mentale et morale.

Ceux qui nient maintenant l'existence naturelle des affections désintéressées deviennent justement suspects de ne repousser, à cet égard, les démonstrations de la science moderne que d'après l'imperfection radicale de leurs propres sentiments. Ne poursuivant le moindre bien que sous l'appât d'une rétribution infinie ou par la crainte d'un éternel supplice, leur cœur se montre aussi dégradé que l'est évidemment leur esprit, vu l'absurdité de leurs croyances. Pourtant, la tacite adhésion des femmes confie encore la direction officielle de l’Occident à ceux que de tels caractères feront sagement exclure de toute fonction supérieure, quand le positivisme aura dignement systématisé la raison publique.

Mais la Religion de l'Humanité privera bientôt la rétrogradation de cet auguste appui que lui conserve seule une juste horreur de l'anarchie. Car, malgré des préventions empiriques, les femmes sont très disposées à bien apprécier l'unique doctrine qui puisse aujourd'hui concilier radicalement l'ordre et le progrès. Elles reconnaîtront surtout que cette synthèse finale, quoique embrassant toutes les faces de notre existence, fait mieux prévaloir le sentiment que la synthèse provisoire qui lui sacrifiait l'intelligence et l'activité. Notre philosophie devient pleinement conforme à l'esprit féminin, en terminant l'échelle encyclopédique par la morale , qui, comme science et comme art, constitue nécessairement l'étude la plus importante et la plus difficile, résumant et dominant toutes les autres.. Développant enfin le sentiment chevaleresque, comprimé jadis par les conflits théologiques, le culte positif érige le sexe affectif en providence morale de notre espèce. Chaque digne femme y fournit habituellement la meilleure représentation du vrai Grand Être. Systématisant la famille, comme base normale de la société, le régime correspondant y fait dignement prévaloir l'influence féminine, devenue enfin le suprême arbitre privé de l'éducation universelle. A tous ces titres, la vraie religion sera pleinement appréciée par les femmes, aussitôt qu'elles connaîtront assez ses principaux caractères. Celles même qui regretteraient d'abord des espérances chimériques ne tarderont point à sentir la supériorité morale de notre immortalité subjective, dont la nature est profondément altruiste, sur l'ancienne immortalité objective, qui dut toujours être radicalement égoïste. La loi du veuvage éternel, qui caractérise le mariage positiviste, suffirait pour instituer, à cet égard, un contraste décisif.

Afin de mieux incorporer les femmes à la révolution occidentale, il faut concevoir sa dernière phase comme devant leur offrir un profond intérêt spécial, directement relatif à leur propre destinée.

Les quatre grandes classes qui composent le fond de la société moderne durent subir successivement l'ébranlement radical qu'exigeait d'abord sa régénération finale. Il commença, dans le dernier siècle, par l'élément intellectuel, instituant enfin une insurrection décisive contre l'ensemble du régime théologique et militaire. L'explosion temporelle qui devait s'ensuivre surgit bientôt d'une bourgeoisie qui, depuis longtemps, aspirait de plus en plus à remplacer la noblesse. Mais la résistance européenne de celle-ci ne put être surmontée qu'en appelant les prolétaires français au secours de leurs nouveaux chefs temporels. Introduit ainsi dans la grande lutte politique, le prolétariat occidental éleva d'irrésistibles prétentions sur sa juste incorporation à l'ordre moderne, quand la paix lui permit une suffisante manifestation de ses propres vœux. Toutefois, cet enchaînement révolutionnaire n'embrasse point encore l'élément le plus fondamental du vrai régime humain. La révolution féminine doit maintenant compléter la révolution prolétaire, comme celle-ci consolida la révolution bourgeoise, émanée d'abord de la révolution philosophique.

C'est seulement alors que l'ébranlement moderne aura vraiment préparé toutes les bases essentielles de la régénération finale. Tant qu'il ne s'étend point jusqu'aux femmes, il ne peut aboutir qu'à prolonger nos déplorables oscillations entre la rétrogradation et l'anarchie. Mais ce complément décisif résulte de l'ensemble des phases antérieures plus naturellement qu'aucune d'elles n'émana de la précédente. Il se lie surtout à la révolution populaire, d'après l'évidente solidarité qui subordonne l'incorporation sociale du prolétariat au digne affranchissement de la femme envers tout travail extérieur. Sans cette universelle émancipation, complément nécessaire de l'abolition du servage, la famille prolétaire ne saurait être vraiment constituée, puisque l'existence féminine y reste habituellement abandonnée à une horrible alternative entre la misère et la prostitution.

Le meilleur résumé pratique de tout le programme moderne consistera bientôt dans ce principe incontestable : L'homme doit nourrir la femme, afin qu'elle puisse remplir convenablement sa sainte destination sociale. Ce catéchisme fera, j'espère, apprécier l'intime connexité d'une telle condition avec l'ensemble de la grande rénovation, non seulement morale, mais aussi mentale, et même matérielle. Sous la sainte réaction de la révolution féminine, la révolution prolétaire se purgera spontanément des dispositions subversives qui la neutralisent jusqu'ici. Tendant partout à faire justement prévaloir l'influence morale, le sexe affectif réprouve spécialement les brutalités collectives : il supporte encore moins le joug du nombre que celui de la richesse . Mais sa secrète impulsion sociale produira bientôt des modifications aussi précieuses, quoique plus indirectes, envers les deux autres faces de la révolution occidentale. Elle y secondera l'avènement politique du patriciat industriel et du sacerdoce positif, en les disposant à se dégager irrévocablement des classes hétérogènes et éphémères qui dirigèrent la transition négative. Ainsi complétée et purifiée, la révolution occidentale tendra fermement et systématiquement vers sa paisible terminaison, sous la direction générale des vrais serviteurs de l'Humanité. L'impulsion organique et progressive écartera partout les rétrogrades et les anarchistes, en traitant toute prolongation de l'état théologique ou de l'état métaphysique comme une infirmité cérébrale qui rend impropre à gouverner.

Telles sont les conditions essentielles qui représentent la composition de ce catéchisme comme pleinement adaptée à sa principale destination, actuelle ou permanente. Quand la religion positive aura suffisamment prévalu, il en deviendra le meilleur résumé usuel. Maintenant il doit servir, à titre d'aperçu général, pour en préparer le libre avènement, par une propagation décisive., qui manquait jusqu'ici d'un guide systématique.

L'ensemble de cette construction épisodique caractérise, même par sa forme et sa marche, tous les grands attributs, intellectuels et moraux, de la foi nouvelle. On y sentira toujours une digne. subordination de la raison masculine au sentiment féminin, afin que le cœur applique toutes les forces de l'esprit à l'enseignement le plus difficile et le plus important. Sa réaction finale doit donc faire respecter, et même partager, mon culte intime envers l'ange incomparable d'où procèdent à la fois les inspirations principales et leur meilleure exposition. Après de tels services, ma sainte interlocutrice deviendra bientôt chère à toutes les âmes vraiment régénérées. Désormais inséparable de la mienne, sa propre glorification constituera ma plus précieuse récompense. Irrévocablement incorporée au véritable Être suprême, sa tendre image m'en fournit, aux yeux de tous, la meilleure personnification. Dans chacune de mes trois prières quotidiennes, cette double adoration résume tous mes vœux d'intime perfectionnement par l'admirable souhait où le plus sublime des mystiques préparait, à sa manière, la devise morale du positivisme (Vivre pour autrui) :


Amem te plus quam me, nec me nisi propter te !

AUGUSTE COMTE

Fondateur de la Religion de l'Humanité.
Paris, le 25 Charlemagne 64 (dimanche 11 juillet 1852).


P. S. Pour augmenter l'utilité de ce catéchisme, je joins à sa préface une édition améliorée du court catalogue que je publiai, le 8 octobre 1851, afin de diriger les bons esprits populaires dans le choix de leurs livres habituels. Un tel office ne pouvait émaner aujourd'hui que du sacerdoce positif d'après son caractère encyclopédique, ainsi devenu mieux appréciable. Les ravages intellectuels et moraux qu'exercent partout les lectures désordonnées doivent maintenant indiquer assez l'importance croissante de ce petit travail synthétique. Quoiqu'une telle collection n'ait pas encore été formée, chacun peut déjà réunir aisément, sous un mode quelconque, ses divers éléments.

Retour à l'auteur: Auguste Comte Dernière mise à jour de cette page le Mardi 09 avril 2002 21:10
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
 
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sociologue, professeur associé, UQAC.
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