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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Alain, PROPOS SUR LA RELIGION. (1938) [1969]
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Alain (Émile Chartier), PROPOS SUR LA RELIGION. Paris: Les Presses Universitaires de France, 1969, 4e édition, 288 pp. 1re édition, 1938.

[5]

Alain,
PROPOS SUR LA RELIGION

Avant-propos


On a rassemblé dans ce recueil, et suivant l'ordre chronologique, la plupart des Propos, écrits de 1908 à 1935, qui touchent à la religion par quelque côté, et que l'auteur n'a pas déjà retenus, ni pour les Saisons de l'Esprit, ni pour les Propos sur l'Éducation, ni pour les Propos de Littérature, ni pour les Propos d'Esthétique. Par contre, la plupart des Propos qui furent réunis en 1924 sous le titre Propos sur le Christianisme se retrouvent dans ce recueil-ci, qui vise à remplacer ou à compléter ce premier recueil. Puisqu'on a suivi l'ordre du temps, le lecteur aurait tort de chercher ici l'apparence d'un livre composé. Il ne faut pas perdre de vue que les Propos choisis n'ont nullement pour emploi de remplacer quelque chapitre d'un tel livre ; la seule condition à exiger est que le Propos choisi touche au sujet d'ensemble et l'éclairé par quelque côté. Qu'il s'échappe ou même s'égare, c'est sa nature de Propos quotidien qui naturellement touche à son sujet concentriquement, sans limite d'ampleur ni d'ambition. C'est la forme même du Propos qui rompt l'unité de développement ; chaque Propos se retourne sur soi et se termine à soi. Il est bon que le lecteur [6] sache que ces effets sont voulus, et que l'auteur, en ce grand sujet, a voulu garder l'avantage propre aux Propos, qui est de jeter le lecteur dans d'autres pensées, c'est-à-dire d'exciter la liberté d'invention. Cet avantage l'emporte assez sur tous les autres pour que l'on permette à l'auteur ce retour à une coupe et à un genre littéraire qu'il a inventé presque sans le vouloir. Il en résulte une envie continuelle de relier et d'expliquer à laquelle j'espère que j'ai assez résisté. Courez donc, mes lecteurs et amis inconnus, selon l'improvisation la plus libre !

Certains de ces Propos sont souvent expliqués par un événement ou un écrit aujourd'hui oubliés. C'est alors que l'on voudrait mettre des notes ; mais, encore une fois, ce secours au lecteur a paru moins utile que l'impulsion renouvelée à penser, de toutes les manières, à l'immense sujet de la Religion. La vraie pensée de religion est en réalité de toutes nos minutes ; on ne pense guère qu'à cela. Et j'ai pris pour moi cette puissante vue de Hegel, que la philosophie n'est que la réflexion sur la religion, définition qui m'a paru excellente. Cherchez des exemples, il n'en manque pas. Même la politique, sujet dévorant, la politique ne prend l'ampleur que l'on nomme philosophique que par le conflit permanent de politique et religion. L'esthétique s'appuie sur les temples et sur les formes divines. La morale se confond presque avec la religion. La logique n'est réellement qu'un examen des raisonnements de métaphysique, surtout des preuves de Dieu. Bref la religion nous porte à la philosophie ; seule elle offre à la réflexion des objets non arbitraires, ce [7] qui réduit la philosophie à une Critique ; c'est ce que j'admets sans restriction.

Que ceux qui chercheraient ici quelques derniers mots sur la religion et l'irréligion se détournent vers d'autres ouvrages où nous pensons que la religion ne sera pas considérée aussi amicalement, aussi fraternellement que dans ces Propos-ci. Quel est le but ? Il s'agit de vivre en bon voisin avec la religion, qui, dans le fait, vient toucher nos moindres pensées ; il s'agit encore de se délivrer pour toujours de ce qu'on a appelé d'un vilain mot, anticléricalisme, et qui en effet n'est à craindre que s'il serre le nœud de l'esclave. Il faut penser à la religion librement et sans humeur. C'est ce qu'on trouvera ici proposé et c'est ce qui étonnera les critiques, qui veulent que l’on prenne parti pour ou contre les bûchers. Sur ce sujet-là, justement, on aura beaucoup gagné si, par divers chemins, on s'approche un peu du fanatisme tel qu'il est, et tel qu'il est par la vertu de l'homme.

Pareillement retrouver le sentiment religieux dans les populations les plus naïves, en faire en quelque sorte, l'histoire naturelle ou la physiologie, ce sera s'y reconnaître, ou mieux, reconnaître en soi le fétichiste, le métaphysicien, le superstitieux ; tel est le principe de la véritable tolérance, qui exclut entièrement le mépris.

On trouvera d'assez amples développements quant à la religion considérée sociologiquement. Ces idées sont faciles et chacun a remarqué sur ce sujet des confusions d'idées qui peuvent être aisément surmontées.

Par ces exercices le lecteur fera l'expérience si importante [8] de ceci, que les grandes œuvres de l’esprit ne peuvent être dites ni vraies ni fausses, ce qui est surtout sensible de la religion qui est une chose humaine aussi naturelle que le Parthénon ou la Vénus de Milo. La réconciliation est en vue par ces remarques, ainsi qu'un nouvel âge où l'on ne réfutera personne, ce qui ouvrira à tous le chemin de penser. Ce recueil ne manque donc pas d'ambition, et tant mieux !

Alain.

Juin 1938.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 31 octobre 2014 16:04
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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